‹ Œuvres [ed. by E.L.N. Viollet-le-Duc] (volume 2)Chapitre 65 sur 406 · LÉONOR, LÉANDRE · texte numérisé non relu

LÉONOR, LÉANDRE

LÉONOR

Dieux! qui résisteroit à de si beaux discours? Cet arbre et ce rocher sont amoureux ou sourds , £t je crois qu'à t'ouîr ces fleurs et ces fontaines Ont quelque souvenir de leurs premières peines.

LiAIfDRE.

Dites plutàt qu'à voir vos célestes attraits ,

Elles sentent qu'amour possède encor des traits.

Cet œillet se penchant semble vous rendre hommage^

Et n'être plus charmé de son propre visage;

Echo ne l'aime plus, et le laisse en repos,

Pour répondre , madame , à vos cliarmans propos ;

lugez si j'ai trop dit , et si je me dois taire

Où même les rochers ne le peuvent pas faire.

LÉONOR

Crois-tu que rien aussi me puisse réjouir',

Et captiver mon âme à l'égal de t'ouïr?

Ton esprit te dictant de si rares merveilles ,

Lassera bien plutôt ta voix que mes oreilles.

Que puis-je désirer qui me soit si charmant

Que d'entendre les noms de maîtresse et d'amant?

Quelques foibles appas dont le ciel m'ait douée ,

Léandre , je suis fille , et veux être louée.

J'aime les mots d'attraits, de charmes, de beauté,,

De liens , de soupirs , de feux , de cruauté.

J'aime à voir ton humeur en tout point me complaire ,

A t'ouïr bégayer, de peur de me déplaire ;

Je me plais à te voir exprimer ton souci ^

Jeter les yeux au ciel et faire le transi.

Les fleurs n'ont point l'odeur si douce ni si forte ,

Que quand ta belle main sur mon sein les apporte.

Je ne vois point de vers dignes d'être prisés.

Si ton divin esprit ne les 4 composés ;

Je hais le son du luth , et ne le puis entendre ,

S'il est en d'autres mains qu^en celles de Léandre ;

Moi-même,. je me hais de parler si long-temps.

Puisque ta seule voix rend mes désirs contens.

LÉAlfDRE.

Et Léandre se hait de ce que sa naissance

Lui reproche d'aimer avec tant de licence ,

Et de hausser les yeux où des rois seulement

Ont droit de s'établir tout leur contentement.

De quelque doux pinceau qu'on figure leur vie,

Jamais leur dignité ne toucha mon envie ;

Et, quel que je sois né, je. sais qu'un sceptre est tel,

^ ACTE I, SCÈNE I. io3.

Qu'il pèse infiniment en U main d'un mortel.

Mais sans le soutenir, posséder une reine,

Voir dessus^vos désirs mon âme souveraine,

Être près d'obtenir la qualité d'époux,

G'esf bien à notre hymen procurer des jaloux.

Que d'esprits amoureux , que de puissans monarques ,

Menacent mon destin de la rigueur des Parques!

Qu'ils emploiront de force à me faire quitter

Un bien que leur grandeur leur fait mieux mériter!

LEOOrOR.

Tu couvres , cher amant , d'une vaine contrainte

La même ambition dont mon âme est atteinte ,

Et jamais ton esprit ne s'imagineroit

Combien un diadème à ton front me plairoit.

Le sceptre m'est bien cher en la main de mon frère ,

J'aime à voir que sous lui la Sicile prospère ;

Mais il auroit pour moi des charmes bien plus doux ,

Si je le pouvois mettre en la main d'un époux.

LiANDRE.

Ce bonheur sera joint aux douceurs de notre âge , Si votre affection seconde mon courage.

LÉONOR

Ah! que profiteroient ces périlleux desseins? Le ciel présente ici des obstacles trop saints. Mon frère conservé , j avoûrois ton envie ; Mais peux-tu lui ravir le sceptre sans la vie ?

LÉANPJIE.

Quoi qu'importe sa mort à nos jeunes amours , Toujours ma passion a respecté ses jours ; Jamais d'un tel dessein ce cœur ne fut coupable , De ces extrémités Léandre est incapiible.

io4 LA BAGUE DE L'OUBLI, ^

Reposez-vous, madame, en la foi d'un amant; Pour voir tout réussir, aimez-moi seulement. Je connois un vieillard que le ciel n'a fait naître -Que pour vous faire reine , et pour me rendre maître. Les magiques secrets me peuvent procurer Ce bien où votre amour me permet d'aspirer. Son art aux yeux du roi peut couronner nos têtes, Et loin de nos destins détourner ses tempêtes»

LJÉONOR.

Oui , mon affection consent à ce dessein , Si ta flamme est égale à celle de mon sein. Bientôt par nos accords détourne l'hy menée Où, contre mon désir, le roi m'a destinée.

LEAKDRE.

Rendu par cet aveuile premier des humains, Que j'égale mes vœux sur les lis de ces mains Qui m'ont si doucement la franchise ravie. Qui sous de si beaux fers ont mon âme asservie.

(Ils s'en vont.)

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