ACTE I, SCENE III
FILAJfDRK.
Il est vrai que tos yeux ont dçs grâces exquises,
Qu'une autre ne peut mieux mériter nos franchises ,
Et que y vous comparant à celle qui m'a pris ,
On auroit de la peine à qui donner le prix.
Mais, quelques doux appas dont vous soyez pourvue,
En m'ôtant la raison l'Amour m'ôta la vue :
. le préfère ma dame à toute autre beauté ;
' Mes yeux sont éblouis et mon cteur enchanté.
I Tacèorde que je quitte un bien incomparable Pour semer sur du vent et bâtir sur du sable ; le recevroia chez vous des traitemens meilleurs; Mais un secret destin porte mes vœux ailleurs.
FLORANTF.
Dis qu'un secret destin porte ailleurs ta folie.
Florante est toujours gaie et sans mélancolie.
FLORAITTE.
Non, non , crois qu'en riant je dis la vérité. «
Et qui ne riroit pas de ta légèreté?
Qaelle plaisante humeur agite ainsi ton âme ? On pourroit l'excuser en l'esprit d'une femme , Puisque, selon l'erreur de votre jugement, Elle est de son instinct sujette au changement : Mais que ces esprits forts , ces miroirs de constance , Fassent au moindre vent si peu de résistance, Que leur fidélité manque aux premiers effets , C'est un sujet de rire, ou l'on n'en eut jamais.
Si tu consîdérois combien l'absence est forte , On ne te verroit pas discourir de la sorte.
ga LA CÉLIMÈNE,
Ta présence auroit pu divertir ce malheur,
Car qui voit le soleil sent toujours sa chaleur; ,
Mais quand on s'en éloigne , et qu un épais nuage
Arrête son effet et cache son visage,
Alors on obéit à la nécessité ;
Et recourir au feu n'est pas légèreté*
FLORAKTE.
Il est vrai , ton amour est la constance même. Traître ! j'étais absente, et tu vois que je t'aime : J'ai les mêmes ardeurs et le même souci; J'ai vécu sans te voir, et sans changer aussi. Sans te voir! je m'abuse, et ma triste pensée M'a toujours de Filandre une image tracée : Je t'ai vu tous les jours, je t'ai parlé cent fois.
Il ne m'en souvient point.
FLORANTE. . .
Mais sans yeux et sans voix Jej[i'étois pour mon mal que trop ingénieuse,, Ma mémoire trop bonne et trop officieuse.
filandre;.
Et moi je ne saurois me vanter de ce point : J'ai bientôt oublié ce que je ne vois point. Excuse en ton malheur ma mémoire inféconde, Ou que de ce défaut la nature réponde.
Mais je vois Célimène Admire sa beauté.
Et ne condamne plus mon infidélité.
FLORANTE.
Va, barbare, à mes yeux lui conter ton martyre; Obtiens de cet objet ce que ton cœur désire; J'y consens, infidèle, adore ses appas.