ACTE II, SCENE IV
CLORIlfDE. '
Est-ce une heureuse issue, Et conforme à la fin que j'en avois conçue ?
nORIMÈNE.
Si devant que six fois Tastre de la clarté
Ait de son horizon banni Tobscurité ,
Vous voyez à vos pieds cet auteur de vos larmes ,
Soupirant , avouer le pouvoir de vos charmes ; ^
Et, si sa passion n'obtient quelque secours,
Ses propres mains s'armer contre ses propres jours,
Serez-vous satisfaite , et loûrez-vous l'adresse
D'avoir si bien sondé la douleur qui le presse ?
II fait Tindifférent , il ne suit point vos pas ;
Mais cette froide humeur ne lui durera pas;
D'autres ont éprouvé leurs maîtresses sévères
Qui n'ont poussé d'abord que des plaintes légères ;
Leurs feux sembloient éteints , et leurs nœuds déliés »
Mais ces grands cœurs enfin se sont humiliés ;
Leur force n'a servi qu'à prouver leur foiblesse.
Et qu'à mieux établir les lois de leur maîtresse.
Voyant ce vain amant languir à vos genoux j
Les yeux mouillés de pleurs, m'en remercîrez-vous ?
GLORINDE.
Et ne le voyant pas?
DORIMÈNE
Si sa froideur ne cesse , Méprisez constamment un ingrat qui vous laisse; Et vous aurez au moins la satisfaction D'avoir bien reconnu son peu d'affection : Vos dédains produiront son repos ou sa peine; Par eux vous connoîtrez son amour et sa haine ; Tome III. i3
J94 CLORINDE
Et ce sera toujours un fruit de tnes avis
Que d'avoir détrompé qiy les aura suivis,
CLORINDE
Qu'ils m'ôtent son amour ou fausse ou violente , Ils ne produiront point la fin de votre attente; Je ferois en ce cas jouer tous mes ressorts Et n'épargnerois pas les extrêmes efforts.
DORIMÈlfE.
Qu'Amour est un enfant rempli de jalousie ! Vous trouble-t-il déjà de cette frénésie? Ne traversé-je point votre contentement, Et n'ai-je point dessein d'attirer votre amant?
CLORINDE
Je n'en répondrois pas.
DORIMÈNE
Ni moi de la folie Qui suit presque toujours cette mélancolie ; Prévoyez de bonne heure à votre guérison, Ou , votre amour croissant , vous perdrez la raison. On diroit à nous voir que d'une telle guerre . Le prix est le trésor le plus cher de la terre. De quels attraits si forts , de quelles qualités Est pourvu ce vainqueur de tant de libertés! Est-ce le dieu de Paphe, ou le pasteur d'Amphrise? Et tout cet univers lui dôit^il sa franchise? Moi je tiens qu'il n'est point si rare et si charmant Qu'une fille ne pût s'en défendre aisément. Paris a bien du peuple, et parmi ce grand nombre J'ai vu mille soleils dont il est moins que l'ombre.