ACTE III, SCÈNE IL ^i
Puisque ce cher auteur de mon inquiétude, Pour tant de passion a tant d'ingratitude. Dieux! ayant résisté si généreusement, Cruel, te.dois-je aimer, et t'aimer vainement?
GÉLIANORE.
Je sais qu'il est commun à Lisante de rire , Autant qu'il m'est commun de plaindre mon martyre : Mais riez aux dépens de ces fbibles esprits Qui feroient vanité de semblables mépris : £n moi vous ne verrez qu'un objet incapable D'exercer un moment votre humeur agréable; Vous ne me verrez point, crédule à vos discours, A ces feintes ardeurs présenter du secours; le ne vanterai point vos passions naissantes, Et vous n'en rirez point avec vos confidentes. Offrez d'autres secours à mes justes douleurs. Ou ne cherchez en moi que des sujets de pleurs.
LISANTE.
Ta croyance dépend de me voir plus honteuse. Et mon honneur te rend ma passion douteuse. Mais crois, que mon esprit te parle par ma voix. Ce cœur , jadis si libre , est réduit sous tes lois : Vainqueur de tant d'objets il n'a pu se défendre Des attraits innocens. du triste Céliandre. Doux charmeur de mes sens , souffre ma passion , Et romps pour ton repos ta résolution.
CÉLIANDRE.
Quoi qu'on doive juger de votre ardeur nouvelle , En un si beau sujet , vraie ou feinte , elle est telle : Mais ni feinte, ni vraie, elle ne peut toucher Un malheureux qui perd tout ce qu'il a de cher :
î>i4 CLORINDE,
Rien ne plaît à mes yeux, la beauté m'épouvante.
J'ignore si je vois Célimène ou Lisante;
Au pitoyable état où mes jours sont réduits,
Je doute de l'endroit et du temps oii je suis ;
Et si ma triste voix de quelque ordre est conduite ,
Le hasard seulement en agence la suite :
Je vois partout Clorinde , et partout ses mépris
Combattent ma constance et glacent mes esprits.
Aimez , belle Lisante , un autre objet qu'une ombre
Qui parmi tes mortels ne sert plus que de nombre ,
Et ne souhaitez point la conquête d'un corps
Qui doit une sujette à l'empire des morts,
(Polidor au fond du théâtre.)
Et dont l'âme n'attend que l'arrêt de la Parque Pour aller des enfers passer ta triste barque. .
LISANTE. .
Donc à ma passion tout espoir est ôté , Et je perdrai mes vœux après ma liberté ! Eh bien! j'accuserai les dieux et la nature. Autant de mes défauts que de cette aventure : S'ils m'avaient départi de ces charmes vainqueurs Qui, même sans dessein, asservissent tes cœurs, La loi de ton malheur seroit moins absolue, J'aurois à mon dessein ton âme résolue; Et sur toi ma victoire auroit suivi de près Les effets du pouvoir de tes rares attraits.
GELIANDRE.
Les dieux