ACTE IV, SCÈNE I
CELIANDRE.
Joignez la raillerie au sujet de mes plaintes ,
De cette heureuse humeur bannissez les contraintes ,
Unissez vos desseins aux cruautés du sort;
Mon cœur est insensible à ce dernier effort :
C'est joindre un mal léger à l'excès de mes peines ,-
Et les grandes douleurs rendent les moindres vaines.
LISANTE.
Je ne propose point d'accroître tes tourmens ; Mais sois désabusé, perds de vains sentimens; Et ne m'estime pas d'un esprit si facile Que d'avoir pu brûler d'une ardeur inutile. J'ai vu de tes pareils pleurer à mes genoux ; J'ai captivé <]es cœurs et j'ai fait des jaloux : Ma raison toutefois conserve son usage ; Je n'ai considéré leurs pleurs ni leur servage ; Et mon cœur, insensible à leurs charmes puissans, Est, malgré leurs efforts, encor roi de mes sens. Je n'avois que dessein d'éprouver ta constance y Quiparoît, sans mentir, rare en ta résistance, Et seroit toutefois moindre que tes plaisirs , Si le ciel t'en donnoit d'égaux à mes désirs.
CELIANDRE.
Puisqu'après tant d'efforts ma constance est frivole, Clorinde, adieu; ce mot m'étouffe la parole. Je ne la*verrai plus.
(Usort.) :
LISANTE seule.
En l'état où je suis,
Larmes, plaintes, regrets, témoignez mes ennuie.
Quel destin me conserve, et qui me peut défendre
m8 CLORINDE,
De perdre la lumière en perdant Céliandre ?
Rare et divin sujet des soucis que je sens.
Je demeure insensible à tes derniers accens ,
Et je ne démens pas, au point de ton absence,
Ce que ma vanité m^a fourni de défense.
Entends, heureux cLarmeur des yeux et des esprits^
Une confession contraire à ces mépris :
En la saison des fruits ^ après un long tonnerre,
L'astre qui fait le jour est moins cher à la terre ;
Et TAurore à Céphale a moins montré de feux
Que ta rare vertu ne me coûte de vœux.
Fais, s'il t'est glorieux d'occuper ma mémoire ^
De mon affection un trophée à ta gloire ^
Et compte ma défaite au rang de tes exploits ^
Quelques lieux où ta grâce établisse tes lois.