ACTE IV, SCÈNE IL %%g
Et que je dois ailleurs la peine que je perds
A reprendre un captif échappé de mes fers.
Je ne puis toutefois forcer la vaine flamme
Que son rare mérite entretient en mon âme..
Malgré tous mes efforts j^aime cet inconstant,
Et mon affection s'accroît en s'irritant :
Pour lui ma passion sacrifîroit ma vie ;
Pour lui j'immolerois l'âme qu'il m'a ravie ,
Et , pour lui , la rendant , j'aimerois mon trépas ,
Quand ses yeux inhumains ne me pletu'eroient pas :
Toi qui lis en son cœur et qui vois sa pensée,
Crois-tu que mon image y soit toute effacée ;
Qu'au dessein de lui plaire et de le rapprocher,
Mes pleurs , ni mes soupirs ne le puissent toucher ?
LISA.NTE.
Juge par ses discours de sa froideur extrême :
« Clorinde, m'a-t-il dit, croit encor que je l'aime;
Et son orgueil sans doute attendoit en ces lieux
Des plaintes de ma bouche et des pleurs de mes yeux:
Mais , a-t-il ajouté , que son humeur est vaine
De tenir si long-temps ma froideur incertaine,
Et que j'estime peu ses attraits impuissans
Dont elle croit encore assujettir mes sens !
Je ne veux réformer ni ses mœurs ni sa vie ,
Je voudrois que sa grâce égalât son envie :
Mais son orgueil me blesse, et par ma guérison
Je trouve ses attraits moins forts que ma raisop ;
Je la perds sans regret, et je sens ma franchise
Telle qu'au temps heureux qui précéda sa prise :
En l'état oii je suis , ses plus rares appas
Ni ses plus doux efforts ne me toucheroient pas. »
23o CLORINDE,
A ces mots, cet ingrat m'a laissée en balance De vous redire tout ou garder le silence ; Mais je n*ai pu laisser vos esprits incertains Dessus l'opinion de ses lâches dédains.
CLORiifDE, à/?arA
Clorinde , ici ta honte accuse ton courage De paroître insensible à ce dernier outrage : De ses honteuses lois dégage tes esprits , . Et d'un extrême amour fais d'extrêmes mépris- Oublier Céliandre ! 6 frivole pensée !
Suivons aveuglément cette ardeur insensée ! Ce charmeur de mes sens est juste en ses refus, Et si je lui déplais je ne m'estime plus : Je renonce à Clorinde , et j'aime Céliandre ; S'il ta hait, je la hais, et ne la puis défendre; Et, pouvant bien mourir pour son contentement , Je pourrai bien pour lui forcer mon sentiment.
LISANTE.
On eût prisé jadis l'ardeur qui vous transporte^ Mais le siècle n'est plus d'aimer de telle sorte. Représentez-vous point ces reines de romans Qui ne l'ont pas été des cœurs de leurs amans ^ Dont l'amour fut ingrate et la constance vaine ^ Et qu'au théâtre même on souffriroit à peine?
CLORINDE
Je sui^ dans ces transports le dessein généreux D'obéir sans réserve à mon sort malheureux , D'entretenir des feux que je ne puis éteindre , D'aimer sans espérance et mourir sans me plaindre»