ACTE V, SCÈNE VIII
Et que , pour obtenir l'arrêt qu'on me rendra , Avecque mon bon droit nature parlera.
Cet enfant redoutable à tout ce qui respire , Qui jusque sur vous-même établit son empire , Ce puissant roi des cœurs est auteur du souci Qui consume ma vie et qui m'amène ici. Madame, ce discours me sied mal à la bouche; Mais qui peut fuir l'amour? est-il rien qu'il ne touche? En un si beau combat la force du vainqueur N'excuse-t-elle pas la foiblesse du cœur? Je n'en rougis donc point : j'aime, et l'objet que j'aime Répond de même ardeur à mon amour extrême; Ou , puisque le premier il engagea sa foi ^ Je paye, à dire mieux, l'amour qu'il a pour moi. Ce jour, qui vous est doux autant qu'il m'est contraire, Où d'un si bel hymen le flambeau vous éclaire; Ce jour si désiré, si cher aux yeux de tous. Avec la même torche éclaireroit pour nous,, Si ma condition , à la sienne inégale , iPTarmoit une puissance à nos désirs fatale , Qui destine plus haut la foi que j'ai de lui^ Et nous comble tous deux de misère et d'ennui : D'un père ambitieux la rigueur importune A son contentement préfère sa fortune , D'un obstacle honteux traverse un beau dessein , Et veut que l'intérêt chasse un dieu de son sein ; Mais ce fidèle amant soutiendra, je l'espère, L'autorité d'un dieu contre celle d'un père : Toujours de cet amour il révère la loi; Ses sermens chaque jour me confirment sa foi: Procurez-m'en leffet , ôtez*nous cet obstacle ; Prononcez un arrêt, ou plutôt un oracle
Par qui nous revivions après un long trépas ,
Et qui fasse pour nous ce qu'un dieu ne peut pas.
l'infaitte.
Cette affaire, monsieur, est assez d'importance Pour faire à votre avis précéder ma sentence.
CRANTEE.
Où vous devez parler je tais mon sentiment , Pour n'ôter point de gloire à votre jugement.
l'infante.
Et moi, pour vos respects j'ai de la révérence, ^
Et me fais une loi de cette déférence.
Voici donc mon avis touchant ce différent :
L'Amour n'est point sujet au respect d'un parent ;
Il dépend de soi seul; cet enfant volontaire.
Pour n'en point respecter, voulut naître sans père ;
Immortel, il possède un absolu pouvoir,
Et ne relève point de la loi du devoir.
Donc deux partis s'aimant, et concourant ensemble
Au dessein que l'hymen sous ses lois les assemble.
Quelque inégalité qui divise leur sort,
L'amour étant égal doit être le plus fort ,
Et , tout-puissant qu'il est , à son pouvoir suprême
Soumettre la fortune et la nature même.
Qu'ainsi donc votre amant, suivant sa passion,
D'un parent importun force l'ambition.
Et, sans considérer l'autre qu'on lui propose,
Au gré de son amour de ses désirs dispose;
La même autorité qui vous rend cet arrêt
Saura ranger le père au dessein qui nous plaît.