ACTE y\ SCÈNE Vllt
LAURE
Madame , je ne puis après cette sentence Qu'embrasser vos genoux; c'est ma seule éloquence: Mais, en cet heur commun, souffrez que mon amant A cet humble devoir joigne un remercîment, Me confirme à vos pieds la foi qu'il m'a donnée , Et dans vos belles mains jure notre hyménée.
l'infaitte.
Est-il ici?
Fort proche.
l'infante.
Oui? faites-le-moi voir.
ORANTEE, à genoux.
Le voici qui vous rend un étrange devoir , Qui vous est obligé de l'arrêt qui vops l'ôte, Et qui, vous offensant, vous vient jurer sa faute, Tout près de vous complaire et de vous obéir Jusques à vous déplaire et jusqu'à vous trahir.
LYDIE
Certes, non sans raison, elle reste confuse.
l'infante.
Vois-je des vérités, ou si mon œil m'abuse?
CRANTEE.
Madame, mon malheur va jusques à ce point;
Le rapport de vos yeux ne vous abuse point :
Cet objet me possède, et notre amour extrême
Ne trouve aucun recours contre vous que vous-même.
Ce sont de mon destin de bizarres effets ,
Que vous m'assistiez même au tort que je vous fais^
64o LAURE PERSÉCUTÉE,
Que j'aie en ma partie un favorable juge ,
Et, que, vous offensant, vous soyez mon refuge.
Mais j quel que soit , hélas ! votre ressentiment ,
Vous me plaindriez encor connoissant mon tourment ,
Et sachant comme moi quelle force infinie
Au sort de cette fille attache mon génie :
Je vous Texprimerois , si d'extrêmes amours
Se pouvoient figurer avecquele discours;
Mais qu'il est difficile aux maux insupportables
De trouver au besoin des paroles sortables !
Toute l'intelligence en est au sentiment;
Autant on les dit bien , autant on les démenL
Pour vous en dire assez, il suffit donc de dire
Qu'un invincible effort m'attache à son empire,
Et qu'un commun dessein engageoit notre foi
Avant qu'on m'eût parlé d'entrer, sous votre loi.
L'ambassadeur parti , j'appris cette nouvelle
Qui me fut y je l'avoue, une atteinte mortelle;
Et, quelque extrême honneur qui me fût recherché.
Ce cuisant déplaisir ne. put être caché.
On combattit long-temps le feu qui me dévore;
Mais , tâchant de l'éteindre , on l'accroissoit encore ,
Et le soin que mon père a pris de me guérir
M'a mis cent et cent fois aux termes de mourir.
Enfin j'eus quelque espoir au secours d'une lettre
Qu'en vos mains un des miens eut charge de remettre ,
Qui vous eût fait sans doute à l'attente du roi
Refuser par pitié l'honneur que je reçoi;
Mais par un mauvais sort, ennemi de ma flamme.
Le porteur en chemin laissa la lettre et l'âme ;
Et c'est par ce malheur qu'en cette occasion ,
Mourant presque de honte et de confusion »