ACTE I, SCÈNE III
Et je hais qui s'oppose au bien de ma famille. Le choix dans les amis vient souvent du hasard , Mais la nature en nous a la première part. , Le parti qu'elle y forme a bien plus de puissance ; Elle règne en nos cœurs par titre de naissance ; Rien ne peut ébranler son pouvoir triomphant; Un père n'entend plus que la voix d'un enfant.
AUROlfTE.
Entendez -vous la voix d'une fille enchaînée Qui gémit dans les fers où vous l'avez traînée ? Un père , devenu bourreau de son enfant , Respecte de l'amour le pouvoir triomphant ?
LÉVIGILDE.
Ah ! tu m'as su toucher par où je suis sensible. Cœur rebelle , orgueilleux > fille trop insensible ! Oui, je l'entends se rire en ces sombres enfers, Me laissant supporter la moitié de ses fers. Elle forme en ces lieux ses plaisirs de mes peines; C'est moi seul qui gémis- sous le poids de ses chaînes ; Je sens tomber sur moi les coups de sa rigueur , Et ne puis la toucher qu'au travers de mon cœur.
AURONTE.
C'est être transporté d'une fureur extrême , Quand on peut s'épargner , de se blesser soi-même.
LÉVIGILDE.
C'est être malheureux d'avoir le fer en inaîn. Sans pouvoir empêcher qu'il me perce le sein. '
AURONTE.
Sans pouvoir?
LÉVIGILDF.
Et coihment veux -tu que je Té vite?
Un autre le prendra s'il feut que je le quitte. Toj«E V. 33
Je le verrai passer dans la main d'un bourreau Pour emporter le père et la fille, au tombeau: Un prince , au désespoir de tout ce qu'il espère, Pour venger son amour en armer sa colère. Des deux extrémités que devois-je choisir ? De peur qu'il ne le prît , il fallut m'en saisir. Le coup qu'on ne peut fuir d'une main étrangère Est bien plus douloureux que de la main d'un père. Mais il faut qu'elle cède , et j'entends qu'aujourd'hui Elle épouse le prince et le trône avec lui. Flaucat règne en son cœur avecque trop d'empire ; J'en fis naître l'amour , mais je puis le détruire. Je l'avoue , il est vrai , je fis naître leurs feux , Et ma fille en l'aimant ne suivit que mes vœux.
AUROITTE.
Ajoutez à cela que déjà vos caresses
Les avoient confirmés par la foi des promesses.
LÉVIGILDE.
Et j'étois près d'unir par des nœux immortels
Et leurs cœurs et leurs miains aux pieds de nos autels;
Je m'estimois heureux de donner à ma fille
Le noble rejeton d'une haute famille:
Mais le sQpt , qui pour nous se montre tant ami ,
Ne veut pas que Judith soit heureuse à demi ,
Et , quelque v^ espoir que son Flaucat lui donne,
Ses fers ne sa^roient plus se changer qu'en couronne :
Elle n'en peut sortir , malgré tout son orgueil ,
Que pour monter au trône ou descendre au cercueil.
C'est ce qui joint en moi, dans ma juste colère,
Une main de tyran avec un cœur de père.
Qu'aurois - tu fait , Auronte , en ce pressant danger