LE PROCÈS DES DEUX RENARDS
'uE je hais cet art de pédant,
Cette logique captieuse , ^
Qui d'une chose claire en fait une douteuse, D'un principe erroné tire subtilement
Une conséquence trompeuse ,
Et raisonne en déraisonnant !
Les Grecs ont inyenté cette belle manière :
Hs ont ùii plus de mal qu'ils ne croyoient en 6ire. Que Dieu leur donne paix ! Il s'agit d'un renard , Grand argumentateur , célèbre babiUard,
Et qui montroit la rhétorique.
Il tenoit école publique , Avoit des écoliers qui payoient en poulets.
Un d'eux, qu'on destinoit à plaider au palais, Devoit payer son maître à la première cause
Qu'il gagneroit : ainsi la chose Avoit été réglée et d'une et d'autre part.
Son cours étant fini , mon écolier renard '
Intente un procès à son maître, Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard
Tous les deux s'en vont coraparoitre.
Monseigneur, disoit l'écolier, Si je ^gne , c'est clair, je ne dois rien payer;
j^a FABLES.
Si je perds , nulle est sa créance \
Car il convient que l'ëcliëance
N'en devoit arriver qu'après
Le gain de mon premier procès :
Or, ce procès perdu , ]e juis quitte , je pense :
Mon dilemme est certain. Nenni , ^ Répondoit aussitôt le maître ,
Si yous perdez, payez ; la loi l'ordonne ainsi.
Si vous gagnez , sans plus remetuv j
Payez ; car vous avez signé Promesse de payer an premier plaid gagné :
Vous y voilà. Je crois l'argnment sans réponse. Chacun attend alors que le juge prononce,
Et l'auditoire s'étonnoit
Qu'il n'y jetât pas son bonnet.
I^ léopard rêveur prit enfin la parole :
Hors de cour, leur dit-il^ défense k l'écoliflr
De continuer son métier,
An maître de tenir école.
LIYRB V. 17!
FABLE IV
LA COLOMBE ET SON NOURRiSSOIf.
UiiE colombe gémissoit
De ne pouvoir devenir mère :
Elle avoit fait cent ibis tout ce qu'il falloit fiûre Pour en venir à bout , rien ne rëussissoit.
Un jour , se promenant dans un bois solitaire ,
Elle rencontre en un vieux nid Un oeuf abandonne , point trop gros , point petit ,
Semblable aux cenft de tourtorelle.
Ah ! quel bonbeur ! s'écria-t-elle :
Je pourrai donc enfin couver,
Et puis nourrir, puis ëlever, Un enfant qui fera le charme de ma vie !
Tous les soins qu'il me coAtera ,
Les tourments qu'il me causera , Seront encor des biens pour ipon âme ravie :
Quel plaisir vaut ces soucis-là ?
Cela dit, dans le nid la colombe établie Se met à couver l'œuf, et le couve si bien,
Qu'elle ne le quitte |>our rien , Pas même pour m&n|^; l'amour nourrit les mèret. Après vingt et un jours elle voit naître enfin Celui dont elle attend son bonheur, son destin ,
Et ses délices les plus chères.
De joie elle est prâte à mourir \
1^4 FABLEa
Auprès de son petit nuit et jour elle veille , L'ëcouie respirer, le regarde dormir ,
S'épuise pour le mieux nourrir.
L'enfant chéri vient à merveille ,
Son curps grossit en peu de temps :
. Biais son bec^ ses yeux et ses ailes
Difi^renc fort des tourterelles ;
La mère les voit ressemblants.
A bien élever sa jeunesse Elle met tous ses soins , lui préthe la sagesse, Et surtout l'amitié , lui dit à chaque instant :
Pour être heureux , mon cher enÊuit , Il ne ùnt que deux points , la paix avec soi-même , Puis quelques bons amis dignes de nous chérir. La vertu de la paix nous fait seule jouir *,
Et le secret pour qu'on nous aime , C'est d'aimer les premiers , £K:ile et doux plaisir.
Ainsi parloit la tourterelle ,
Quand , au milieu de sa leçon ,
Un malheureux petit pinson, Échappé de son nid, vient s'abattre auprès d'elle. Le jeune nourrisson à peine l'aperçoit ,
Qu'il court à lui : &a inère croit Que c'est pour le traiter comme ami, comme fi^re,
Et pour offrir au voyageur
Une retraite hospitalière.
Elle applaudit déjà : mais quelle est sa douleur , Lcrsqu'eUe voit son fils , ce fils dont la jeunesse N'entendit que leçons de vertu, de sagesae, Saisir le foible oiseau, le plumer, le manf^,^