SI2 TOBIE
Ne pourront plus au ciel précéder ma prière f tVers le pauvre avec peine , hélas ! j'urivend ; Je ne le verrai plus , mais je le bénirai.
Ses amis cependant, sa &mille, sa femme 9 Loin H'émousser les traits qui déchiraient ton ftmc. De porter sur ses maux le baume précieux jDe la compassion, seul bien des malheureux, (Viennent lui reprocher jusqu'à sa bienfiusanoe (i) ;' Où donc , lui disent-ils, est cette récompense Qu'aux vertus, k l'aumône, accorde le Se^nrar ?t Le vieillard ne répond qu'en leur montrant son cœor^ Mais ce oceur , accablé de ces cruels reproches T Fort contre le malheur, faible contre ses proches , Désire le trépas , et le demande au ciel :
Sa prière monta jusques à l'Étemel :
Ii*ange dn Dieu vivant descendit sur la terre.
Le vieillard , se croyant au bout de sa carrière , Fait appeler son fils , son fils qui , jeune encoTt De l'aimable innocence a gardé le trésor, Gonmie un autre Joseph nourri dans l'esclavage , Et semblable à Joseph de mœurs et de visage , Possédant sa beauté, sa grâce et sa pudeur; Tobie, en l'embrassant, lui dit avec douceur : Mon fiils , la mort dans peu va te ravir ton nèiie : De ton respect pour moi fias hériter ta môre (2) ;
(i) Irridebant vitam ejus, dicentes : Ubi est spes tua y jpro quà ekemosynas et sepulturas fiKSiebas? ^
(2) Honorem habebis matri tuœ omnibus diebus vitae ejiu : memor enim esse debes quse et quanta pericula passa sit propter te in utero suo.
Celle qui t'a nourri, qui t'a 'donné Icfiour ,
Pour de si grands bienfaits ne veut qu'un peu d amour i
Quel plaisir e^t plus doux qu'un devoir de tendresse?
Honone le Seigneur, marche dans sa sagesse j
Que surtout l'indigent trouve em toi son appui (i),
Partage tes habits et ton pain avec lui ;
Reçois entre tes bras l'orphelin qui t'implore ;
Riche , donne beaucoup ; et pauvre , donne encore :
Ce précepte, mon fils, contient toute la loi.
Je dois en ce moment confier à ta foi
Qu^à Gabélus jadis, sur sa simple promesse >
Je laissai dix talens , mon unique richesse :
.Va toi-même à Rages pour les redemander.
jVers ce lointain pays quelqu'un peut te guider ,-
Cherche dans nos tribus un conducteur fidèle
Dont nous reconnaîtrons et la peine et le ^èle.
Il dit. Son fils le quitte et court vers sa tribu. Devant lui se présente un jeune homme inconnu , Dont la taille , les traits , la grâce plus qu'humaine, Dès le premier abord et l'attire et l'enchaîne ; Ses yeux doux et brillans, sa touchante beauté, Son front où la noblesse est jointe à la bonté, .Tout plait, tout charme en lui par un pouvoir supilme.
C'était l'ange du ciel envoyé par Dieu même, Qui venait de Tobie assurer le bonheur.
L'ange s'offre à servir de guide au voy^eur :
i)-Panem tuum cum esurientibus comede , et de vestimentis tuis nudos tege. Si multùm tibi fuent , abundanter tribue; si exiguum tibi fuerit, etiam exiguuni libenier impertiri ftnde.
tt4 TOBIE,
Il le suit chez son pife, et le vieillard en larmes Ne lui d^uise point 'ses soupçons , ses alarmes ; Long-temps il rintèno^e ; et lui tendant les bras : De mes craintes , dit-il , n^ vous offènsex pas ; Vieux , soufirant , et privé de la clarté céleste , Mou enfant, de la vie, est tout ce qui me reste : La frayeur est permise à qui n'a plus qu'un bien. De mon dernier trésor je vous fais le gardien. Ah ! vous me le rendrez; mon âme satisâdte Éprouve en vous pariant une douceur secrète ; Je ne sais quelle voix me dit au fond du cœur Que vous serez conduit par l'ange du Seigneun P mon fils , pour adieu reçois ce doux présage. Le jeune homme l'embrasse et s'apprête aa voyage 11 presse , en gémissant , sa iQâre sur son sein» Bientôt , guidé par l'ange, il se met en chemin ; Mais trois fois il s'an'éte, et trois fois renouvelle* Ses adieux et ses cru ; alors le chien fidèle (i)^. Seul ami demeuré dans la triste maison , Court, et du voyageur devient le compagnon.
Us marchent tout le jour dans ces j^in^ fikMMidee Où le Tigre en courroux précipite ses ondes.
Arrêté, sur ses bords pour prendre du rCpoe, Tobie, en se lavant dans ses rapides eaux.
Découvre un monstre afireux dont la gueule béante Lui &it jeter un cri d'horreur eif d'épouvante. L'ange accourt : Saisisses, lui dit-il, sans firémir, Ce monstre qu'à vos pieds vous allez voir mounr«
fi) Profectus est Tobias, et canif secutos est jenm^etc'.
POEME. 2i5
Prenez son fiel sanglant (i), il vous est nécessaire; Le temps vous apprendra ce qu'il en fiiudra faire. Le jeune Hébreu , surpris , obëit à l'initant ; Il partage le corps du monstre palpitant, Et réserve le fiel; sur une flamme pure Le reste préparé devient sa noïïrriture.
dépendant de Rages , au bout de quelques jours, Les voyageurs charmés aperçoivent les tours.
L'ange, avant d'arriver aux portes de la ville : De Gabélus , dit-il , ne cherchons point l'asile ; Dès long-temps Gabélus a quitté ces climats.
Chez un autre que lui je vais guider vos pas ; Le riche Raguel , neveu de votre père , 'A pour fille Sara , son unique héritière.
Son plus proche parent doit seul la posséder : La loi l'ordonne ainsi , venez la demander.
Interdit à ces mots , le docile T(^ie Lui répond : O mon fi:^re , à vous seul je confie (t) Des malheurs de Sara ce qu'on m'a rapporté :
Tout Israël connaît sa vertu, sa beauté ,
(i) Exenfera hune piscem, et cor ejus, et fel.... Quod cùm fecissety asiivit carnes ejus, et secum tnkrunt in via.
(2) Âudio quia tradita est septem vins, et mortui sunt... Timeo ne forte et mihi hase eveniant; et cùm sim unicus parentibus mei^, deponam senectutem illorura cum tristitia ad inferos. Tune angdus dixit ei : Hi qui conjugium ita suscipiunt , ut Deum à se et à su mente jexcludant, et suae libidini tta vacent, eie... Habet poteslatem daemonium super eot. Tu autem , etc.
Si6 TOBIE,
Mais déjà «ept ëpoax, brignant son hymènée, Ont dès le même soir fini leur destinée.
Que deviendra mon père, héUs ! si je péris?
"Se craignez rien , dit l'ange , et soives met avis. Ivres d*an fol amour que le Seigneur condamne. Les amans de Sar^ brûlaient d'un feu profane. Ils en fiirent punis : mais vous, mon fière, vovs» i^>ue la loi de Bloîse a nommé son époux, Qont le cœur aux vertus formé dès votre enfiiaoe , Épurera Tamour par la chaste innocence , Vous obtiendres Sara sans irriter le ciéL
En prononçant ces mots ils sont chez Raguel.
Tous deux , les yeux baissa , demandent à Tentrée Cette hospitalité des Hébreux révérée.
Raguel , à leur voix empressé d'accourir , Rend grâce aux voya^urs qcq l'ont daigné choisir : ifais , fixant sur l'un d'eux une vue attentive , U reconnaît les traits du vieillaiil de 5inive ; Quelques pleurs aussitôt s'échappent de ses yeut. Seriez-vous, leur dit-il, du nombre des Hébreux Que le vainqueur retient dans les diamps d'Assyrie ? Oui, répond l'ange. — Ainsi vous connaissez Tobie (i).
— Qui de nous a souffert et ne le connaît pas?
— Ali ! parlez : avons-nous à pleurer son trépas ?
(i) Dixitque illis Raguel : Nostis Tbbiam frairem méum? Qui dixerunt: Novimus,.. Et misit se Raguel, et cum lacrymis o^ulatus est eum, et plorans supra collum ejus, dixit : Benedictip sit tibi, fili mi, quia boni et optimi vin filins es... Et praecepit Raguel occidi arietem et parari convivîum.
POEME. ai7
Ou le Seigneur, touche dejios longues misères,
L'a-t-il laissé vivant pour exemple à nos firéres ?
Il respire , dit Tange , et vous voyez son fils.
-— O jour trois fois heureux ! Enfant que je bënii ,
Viens , accours dans mon sein ; que Raguel embrassa
Le 'digne rejeton d'une si sainte race !
7on père soixante ans fut notre unique appui;
Viens jouir, 6 mon fils, 'de notre amour pour lui.
Il appelle aussitôt son épouse et sa fille.
Annonce son bonheur à toute sa famille, Et veut que d'un bélier immolé par sa main Aux hôtes qu'il reçoit on prépare un festin.
On obéit. Tobie , assis près de son guide , Sur la belle Sara porte un regard timide :
Il rencontre ses yeux ; aussitôt la pudeur Couvre son jeune front d'une aimable rougeur. Il s'enhardit pourtant ; et d'une voix ëmue : O Raguel , dit-il , notre loi t'est connue ; Tu sois qu'elle prescrit des nœuds encor plus îdEoux Aux liens que le sang a formés entre nous ; Je réclame la loi , je suis de ta famille :
Au fils de ton ami daigne accorder ta fille.
Mes seuls titres , hélas ! pour obtenir sa foi , Sont le nom de mon père et mon respçct pour toi !
Le vieillard, à ces mots , sent naître ses alarmes (ii) : il élève au Seigneur des yeux remplis de larmes ;
(i) Quo audito verbo, Raguel expavit, sciens quid e venerit septem viris. . . Et dixit angélus : Noli timere. . . etc. Et apprehendens deitei'am filisB tus, dexteraeTdbiae tradidit..., etc.
ai8 TOBIE,
Son épouse et sa fille, en se pressant la nuiiu , Ont caché toutes deux leur tête dans leur sein. Biais l'ange lesTassnre, et sa douce éloquence DansJeur cœur pas à pas fait entrer l'espëranoe; Il les plaint , les console , et de leur souvenir Bannit les maux passes par les biens à venir. Raguel, entraîne, cède au pouvoir supr^e De ce jeune inconnu qu'il révère et qu'il aime. Il unit Ifs éj^oux au nom de l'Étemel ; Les bénit en tremblant, les recommande au oiel; Et , pendant le festin , sa timide allégresse Voile quelques instans sa profonde tristesse. Le repas achevé , dans leur appartement Les deux nouveaux époux sont conduits lentement. A genoux aussitôt, le front dans la poussière (i), Ils élèvent au ciel leur touchante prière :
Lieu puissant, disent-ils , qui daignas de tes mains Former une compagne au premier des humains , Afin de consoler sa inrochaine misère Par le doux nom d'époux et par celui de père , I^ous ne prétendons point à ce bonheur parfidt Qui pour le cœur de l'homme, hëlas! ne fut point fait! Mais donne-nous l'amour des devoirs qu'il fiiut suivre ; La vertu pour soufiHr, la tendresse pour vivre ,
(i)Instsnter orabant ambo simul.... Domine Deus patrum nostromm.... tu fecisti Adam de limo terrae, dedistique ei adjutorium Hevam.... Miserere nobis, et conse- ^escamus ambo pariter sani. Et factum estoirca pullorum cantiim, etc.
POEME a 19
Des hëritiei^ nomhreux digoes de te cbéiir) Et des jours inuocens passes à te servir.
DaDS ces devoirs pieux la nuit s'écoule entière. Dès que le chant du coq annonce la lumière Bague] , son épouse , accourent tout trenublaas , lï'osant pas espérer d'embrasser leurs enfans : Ils les trouvent tous deux dans un sommeil tranquille. De festons aussitôt ils parent leur asile , Font ruisseler le sang des taureaux immolés, Et retiennent dix jours leurs amk rassemblés.
L'ange , pendant ce temps , au fond de la Médie } Allait redemander le dépôt de Tobie.
Gabélus le lui rend; et l'ange de retour, Au milieu des plaisirs, de l'hymen, de l'amour» Retrouve son ami pensif et solitaire, Soupirant en secret de l'absence d'un père.
Partons , lui dit Tobie , ô mon cher bienfaiteuri Être heureux loin de lui pèse trop sur mon cœur. Parmi tant de festins , au sein de l'opulence , Je ne vois que mon père en proie à l' indigence: Hûtons-noift, hâtons-nous d'aller le secourir; Obtiens de Raguel qu'il nous laisse partir.
Il est père ; aisément son Âme doit comprendre (le qu'un fils doit d'amour au père le plus tendre.
Il dit. L'ange aussitôt va trouver Rappel ; Il le fait consentir à ce départ crueL Lr malheureux vieillard les conjure, les pi-esse De revenir un jour consoler sa vieillesse :
Tobie en fait serment ; et bientÀt les ohameanx, Les esclaves nombreux, les mugissons troupeaux y Qui de la jeune épouse ont été le partage,
222 TOBTE,
Après ces doux transports, l'ange dit k son fréii.(i} De toucher du vieillard la tremblante fiaupière Avirc le fiel du m<mstre immolé par ses mains. Le jeune homme obéit à ces ordres divins.
Fit Tobie aussitôt voit la clarté céleste.
Gloire à toi , cria-t-il , Dieu paissant que j'atteste ! J'avais péché long-temps, et long-temps je soaflris: Mais je revois enfin et le ciel et mon fils ! O mon Dieu , je rends grAce à ta bonté propioe : Oui , ta miséricorde a passé ta justice.
Il dit ; et de Sara les serviteurs nomdbreux , Les troupeaux, les trésors . viennent firapper ses yeoz. I.a modeste Sara descend, lui &it hommage De ces biens devenus désormais son partage, Lui demande à genoux d'aimer et de bénir I/épouse qu'à son fils le del voulut unir.
Le vieillard éiouné la relève, l'embrasse ; 11 admire ses traits, sa jeunesse , sa grftoe , Et , s*appuyant sur elle, écoute le récit De ce qu'a fait son Dieu pour ren&nt qu'il dbérit. ^lais , ajoute ce fils , vous voyea dans mon firère (a)
( i) Tune sumens Tobias de faille piscu, linirit ocalot patrissoi... Statimnnunreçepît, etglorificabantDeom... Dicebatque Tobias : Benedico te, Domine... qnîa tu ca»tigasti me... Et eoce ego video Tobiam filium meuin.
(2) Me doxit et rediixit sanum..... môrem igm me
baberc fecit me ipsum à devoratione piscis eripuit,
te quoqiie videre fecit lumen ooeli. .. Qnid illi ad haoc pov trrinnis dignum dure.' Sed peto, pater mi, ut r<^s
.-i- sv/
POÈME. si3
M6n soudeo , mon sauveur, mon ange' tutélaire , Il a guidé mes pas; il défendit mes jours ; C'est de lui que je tiens l'objet de mes amours ; Lui seul vous Eût revoir la céleste lumi^e ; Il m'a donné ma femme et m'a rendu mon père : Hélas ! que peut pour lui notre vive amitié ?, Des trésors de Sara donnons-lui la moitié :
Qu'en recevant ce don sa bonté nous Honore ; S'il daigne l'accepter, il nous oblige encore.
Aux pieds de l'ange alors, le père avec le fils, Rougissant tous les deux d'ofirir ce faible prix , Le pressent de choisir dans toute leur richesse. L'ange , les regardant , sourit avec tendresse : lîe vous offensez pas, dit-il, de mes refus ; Gardez, gardez vos biens, et surtout vos vertus; Elles vous ont valu le secours de Dieu même.
Je suis l'ange envoyé par ce Dieu qui vous aime (i): Il voulut acquitter ces bienfaits si nombreux Répandus, prodigues à tant de malheureux.
Vos aumônes , vos dons , ô vieillard charitable, Tout, jusqu'au simple vœu d'aider un misérable, Fut écrit dans le ciel ; Dieu conserve en ses mains , Comme un dépôt sacré, le bien fait aux humains.
si forte dignabitur medietatem de omnibus quse allata sunt silH assumere.
(i) Ego enim snm Raphaël angélus, unus en septein qui a'dstamus ante Dominum... Bona est oratio cum jejunio et eleemosyna. . . quoniam eleemosyna à morte liberar... et facit invenire misericordiam... etc. Tempus est ergo ut revertar ad eum qui me misii. .. etc.
2a4 TOBIE, POKME.
m vous rend ces trësors, mais pour le mAme usage; Au pauvre , à rindigent &ites-en le partage ; Donnes pour amasser auprès de rÉtemel ; Yivex long-temps heureux, moi je retourne nu ciel.