LIVRE II
Le monarque indécis asscmUe son conseil:
En peu de mots il expose Le point dont il s'agit, et supplie instamment Chacun des conseillers de nommer franchement Celui qu'en conscience il croit propre à la chose. Le tigre se leva : Sire , dit-il , les rois
N'ont de grandeur que par la guerre ; Il faut que votre fils soit l'efiroi de la terre :
Faites donc tomber votre choix
Sur le guerrier le plus terrible , Le plus craint après vous des hôtes de ces bois. Votre fils saura tout, s'il sait éire invincible. L'ours fut de cet avis : il ajouta pourtant
Qu'il falloit un guerrier prudent, Un animal de poids , de qui l'expërÎMice Du jeune lionceau sût régler la vaillance
Et mettre à profit ses exploits.
Après l'ours , le renard s'explique ,
Et soutient que la politique
Est le premier talent des rois ; Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrêms Pour instruire le prince et pour le bien former.
Ainsi chacun , sans se nommer ,
Qairement s'indiqua soi-même :
De semblables conseils sont communs à la cour.
Enfila le chien parle & son tour :
Sire, dit-il, je sais qu'il âut &ire la guerre, Mais je crois qu'un bon rof ne la £àdt qu'à regret i
L'art de tromper ne me plaît guère :
Je connais un plus beau secret Pouf rendre heureuzJl'État, pdw en êtrt le père,
d8 FABLES.
Pour tenir ses sujets , sans trop lés alarmer ,
Dans une dépendance entière ;
Ce secret, c'est de les aimer.
Voilà pour bien r^ner la science suprême ; Et si vous désirez la voir dans votre fils ,
Sire , montrez-la lui vous-même.
Tout le conseil resta muet à cet avis.
Le lion court au chien : Ami , je te confie Le bonheur de l'État et celui de ma vis ; Prends mon Gis, sois son maître, et, loin de tout flatteur,
S'il se peut , va former son cœur.
Il dît, et le chien part avec le jeime prince D'abord à son pupille il persuade bien Qu'il n'est point lionceau, qù*il n'est qu'un pauvre chien. Son parent éloigné. De province en province n le Êdt voyager , montrant à ses regards Les abus du pouvoir, des peuples la misèi*e, Les lièvres , les lapins mangés par les renards, Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère ,
Partout le foible terrassé, . Le bœuf travaillant sans salaire.
Et le singe récompensé.
Le jeune lionceau firémissoit de colère :
Mon père , disoit-il , de pareils attentats SoDt-ils connus du roi ? Comment pourroîent-ils l'être ? Disoit le chien : les grands approchent seuls du maître ,
Et les mangés ne parlent pas.
Ainsi , sans raisonner de vertu , de prudence , Notre jeune lion devenoit tous les jours Vertueux et prudent ; car c'est l'expérience
Qui corrige , et non les discours.