‹ Œuvres Gonzalve de CordoueChapitre 14 sur 19 · LIVRE I. aa · texte numérisé non relu

LIVRE I. aa

Les barbares, d'abord interdits, se rassurent, grondent, s'irritent. Leur chef , farouche Ethiopien, dont un turban blanc couvre la téte hideuse , s élance tout à coup sur Gonzalve , et le blesse de son poignard.

Le héros d'un seul coup l'immole. Alors de» cris «e font entendre : soldats, , matelots , réunis, tous le blasphème à la bouche , tous munis d'armes différentes , fondent à la fois sur Gonzalve en remplissant l'air de leurs hurlemens. Ainsi l'on y oit sur le Caucase une nuée d'affreux corbeaux attaquer en croassant un aigle qui brave seul leurs vaines fureurs.

Appuyé contre le grand mât , tenant d'une main la princesse , de l'autre son terrible glaive, le Castillan les attend sans crainte. Les premiers tombent à ses pieds , les autres se serrent et les remplacent. Gonzalve précipite ses coups : son cimeterre fait voler au loin les armes , les membres épars. Le sang ruisselle dans le navire ; les plaintes des blessés , le» cris de Zuléma , les clameurs de» assaillans , se mêlent et se confondent. Le tumulte, la mort, la terreur, environnent partout le héros; et les éclairs , les ténèbres , le mugissement des vents , le bruit redoublé de la foudre, ajoutent encore à l'horreur de ce nocturne carnage.

Gonzalve , entouré d'ennemis > ne pent re?

pousser toutes les atteintes. Plus occupé de Zuléma que de lui-même , il se découvre pour la préserver; il reçoit de profondes blessures, et ne songe pas à s'en garantir, lorsque le fidèle Pedro, en combattant auprès de son maître , est averti par la princesse d'aller dé-! livrer plusieurs prisonniers qui gémissent au fond du vaisseau. Le vieillard, sans être aperçu , court , descend , brise leurs liens : aussitôt les captifs armés volent au secours de Gonaalve. Pédro pénètre jusqu'à lui , se place devant Zuléma ; et le Castillan , libre alors , s'élance , semblable au lion que sa chaîne ne retient plus. U frappe , immole , dissipe ce vil ramas d'assassins, les poursuit jusqu'à la poupe , les' presse entre son glaive et les flots , leur présente partout la mort; et, secondé far les captifs , il force enfin le peu qui reste de cette troupe de barbares à se précipiter dans les ondes. Le héros, vainqueur, mais presque mourant , parcourt encore le navire , ne trouve plus d'ennemis , revient auprès de la princesse , veut parler , et tombe à ses pieds épuisé de sang et dVfforts.

Cependant la mer s'est calmée , les vents n'agitent plus les flots , les nuages ont découvert le brillant aaur des cieux. La nuit a envole avec les étoiles; et l'orient, coloré de

ÉIVRE L a*5 ponrpre , s'enflamme des rayons du jour. Le navire désemparé se soutient encore sur les eaux : il n'a plus de voiles , plus de gouvernail ; il reste immobile au milieu des Ondes.

Zuléma , le bon vieillard , les captifs qu'il a délivrés , se pressent autour de Gonzâlve en le rappelant à la vie. Hélas ! leurs soins sont inutiles $ Gonzalve, sans mouvement, demeure étendu près de ses victimes. Une affreuse pâleur couvre son visage ; sa tête penchée tombe sur son sein , et ses yeux semblent fermés par le sommeil de la mort. Pédro le soulève en pleurant ; les captifs à genoux le soutiennent.. La princesse , à genoux comme eux , serre dans ses mains les mains du héros : elle arrache son voile de lin , elle é tanche ses larges blessures , et contemple d'un œil attendri les traits inconnus de son libérateur.

Enfin, après de longs secours, Gonzalve rouvre la paupière ; il la referme aussitôt'. Uflt soupir sort de sa bouche ; et Zuléma , Pédro , transportés , osent se livrer à l'espoir. On prépare un lit à la hâte ; on y porte le héros mourant; on lui prodigue tous les soins que peuvent inventer le zèle , la reconnaissance , la douce amitié. Gonzalve a repris ses sens r il voit près de lui la princesse , il U voit , et pour lui parler il fait d'inutiles efforts. C'est

%%6 jGOHZALYE de cordoue.

tous c'est vous sont les seuls mots

que puisse prononcer sa bouche. Zuléma le ranime par un breuvage , lui adresse de tendres discours ; et , désirant que le sommeil répare set forces éteintes , elle se retire avec le vieillard.

Alors les captifs délivrés, que Pedro reconnaît pour des Bérébères(i) , s occupent de l'état du navire; ils visitent le gouvernail, dont ils ne trouvent que les débris. Les mâts' sont dégarnis de voiles , les flots entrent dans le vaisseau. {Mais Pedro, du haut du tillac > découvre la terre à peu de distance; et, la montrant à Zuléma, il annonce qu'on peut aborder;

Hâtez-vous, lui dit la princesse : si mes yeux ne m'abusent point , nous sommes près de Malaga. Entrez dans la rade avec assurance , tout ici reconnaît mes lois : je suis la sœur du roi de Grenade , la fille de Mulei-Hassem; et la demeure que j'habite, est ce palais que vous découvrez au milieu de cette forêt. C'est là. que je veux recevoir le héros à qui je dois la vie ; c'est là que j'espère acquitter une reconnaissance si chère à mon cœur. Mais satisfaites

(i) Peuples de l'Afrique, voisins de l'Atlas. Voy. k Précis historique, première époque.

LÏVRE ï. 117 mon impatience. Quel est ce généreux guerrier? Est-ce un prince , est-ce un roi d'Afrique"? Ah! si j'en crois mes prcssentimens , ^ est le plus grand des mortels.

Le prudent vieillard qui l'écoute frémit des dangers que va courir son maître. Il voudrait fuir cette terre ennemie où tout Castillan ne trouve que des fers , où le nom fameux de Gonzalve doit exciter à la vengeance un peuple qu'il vainquit tant de fois : mais le prompt secours nécessaire au héros , le triste état du navire, la présence de ces Bérébères devenus libres par ses soins , tout lui fait une loi d'obéir. Il hésite , il réfléchit sur ce qu'il doit répondre à la princesse ; et rougissant de l'abuser :

Vous ne vous trompez point, dit-il, ce héros venait de l'Afrique. La plus illustre naissance n'est que la dernière de ses qualités. Jaloux des exploits de tant de guerriers qui se signalent au siège de Grenade, il volait vers cette ville pour les vaincre ou les effacer. La tempête a brisé son vaisseau , le vôtre nous a servi d'asile. Vous savez le reste; et votre cœur sensible vous dira mieux que moi sans doute quels devoirs il vous reste à remplir.

Il se tait. Zuléma soupire : elle croit entendre que oet inconnu vient au secours de sa patrie; elle aime à sentir s'augmenter sa re-

>a8 GONZALYE DE CORDOUE, connaissance envers lui. Son imagination va pjns loin : elle pense qu'un pareil guerrier sera le sauveur de Grenade , qu'il peut la défendre elle-même contre ses persécuteurs. Les exploits qu'il a faits pour elle , le peu de mots qu'il a prononcés , cette main qui pressait la tienne pendant Je terrible combat , tout se retrace à sa mémoire et lui cause une secrète joie. Elle tombe dans la rêverie , elle éprouve un sentiment doux quelle ne peut encore expliquer ; et , sans oser former aucun vœu , elle conçoit une douce espérance.

Pendant ce temps , le vaisseau brisé s'approche et mouille dans la rade. Le peuple , accouru sur le port , reconnaît sa jeune princesse, la salue par des acclamations. Tatfdîs qu'on descend le héros blessé, Zuléma ne le quitte point, et fait appeler deux vieillards célèbres dans l'art de guérir les blessures. Elle leur confie son libérateur; elle l'environne des prisonniers que délivra son courage , et , lè faisant porter par des esclaves, guide ellejmème leur marche vers son palais solitaire.

Page 1