LIVRE PREMIER
Exposition du sujet. Hommage à la nation Espagnole. Isabelle et Ferdinand assiègent Grenade. Peuples et héros qui les accompagnent. Caractères de Ferdinand et d'Isabelle. Portrait de Gonzalve. Il est ambassadeur à Fez. Amour de Gonzalve pour une inconnue. Amitié de Gonzalve et de Lara.
Description de l'Afrique. Le roi de Fez trompe Gonzalve. Le héros lui fait signer la paix. Danger de Gonzalve. H est sauvé par un vieux captif. 11 s'échappe dans une barque. La barque est brisée par la tempête. Gonzalve gagne un vaisseau.
Rencontre qu'il y fait Combat et victoire du héros. Il est blessé. Il arrive à Malaga.
Chastes nymphes , vous qui baignez les tresses de vos longs chevaux dans les eaux limpides du Guadalquivir j vous qui, sous l'ombrage des orangers, cueillez des fleurs toujours renaissantes sur les verts gazons de
tçfi GONZALVE DE GORDOUE.
l'Andalousie , venez m'inspirer aujourd'hui , yenez m apprendre à. célébrer les héros de vos rivages ; retracez-moi les sanglans combats livrés sous les murs de Grenade , et les victoires de Gonzalve , et ses amours , et ses malheurs. Redites comment le courage d'Isabelle et la prudence de Ferdinand délivrèrent enfin l'Espagne de ses anciens usurpateurs, comment les discordes civiles préparèrent la ruine des Maures. Animez surtout vos récits de cette grâce noble et touchante , de cette imagination féconde dont votre heureux pays est la patrie; cachez le front austère de la vérité sous les {guirlandes qui couronnent vos têtes : mais en parlant aux âmes tendres, des peines, des plaisirs qu'elles ont éprouvés , rappelez à tous les rois du monde que les seuls soutiens de leur trône sont la justice et la vertu.
O vous , généreux Espagnols , peuple vaillant et magnanime , dont les amans passionnés serviront toujours de modèles aux cœurs sensibles et constans, vous, dont les guerriers indomptables ont soumis assez de régions pour que le soleil étonné ne cesse jamais d'éclairer vos conquêtes , je vous consacre des récits oit vous trouverez les deux sentimens idoles de vos grandes âmes , l'honneur sacré, le brûlant amour. Ne dédaignez pas mon hommage ; il
LIVRE I. :19c) est pur, il est le premier peut-être qu'un étranger , qu'un Français ait offert à votre nation, jadis rivale de la nôtre, aujourd'hui sa fidèle amie.
Isabelle régnait en Castille, l'Âragon obéissait à Ferdinand. Ces deux souverains , liés par un heureux hyménée , avaient uni leurs couronnes sans' confondre leurs Etats. Tous deux à la fleur de l'Âge, tous deux également pressés d'un ardent désir de gloire , voyaient avec indignation les plus beaux pays des Espagnes soumis encore aux Musulmans. Huit siècles de combats n'avaient pu suffire pour arracher aux enfans d'Ismael toutes les con-< quêtes de leurs aïeux. Souvent vaincus , jamais terrassés , ils possédaient les délicieux rivages que baigne la mer d'Afrique , depuis les colonnes d'Alcide jusqu'au tombeau des. Scipions. Grenade était leur capitale , et les seuls Etats de Grenade rendaient Boabdil un puissant monarque.
Mais le féroce Boabdil avait provoqué le courroux d'Isabelle. Des traités violés , des excursions dans l'Andalousie , avaient avancé le jour des vengeances; et la trompette guerrière s'était fait entendre de l'embouchure du Bétis jusqu'à la source de l'Être : toutes les
Espagnes en furent émues. Ferdinand se pressa d'accourir .avec ses fiers Aragonais : l'indocile Catalan , le fougueux Valencien , l'adroit Baléare , suivirent ses pas ; les agrestes Asturiens descendirent de leurs montagnes; l'antique Léon rassembla ses phalanges ; les fidèles Castilles volèrent aux armes ; et les époux rois , maîtres bientôt de la plupart des places qui défendaient l'approche de Grenade, assiégeaient enfin ses remparts.
Jamais tant d'illustres chefs ne menacèrent une seule ville; jamais dans un même camp ne se réunirent tant de héros. Là, se distinguaient les Mendoze , les Nugnezi et les Médina; Gusman, l'orgueilleux Gusman, si fier de descendre des rois; Aguilar, qui croit la vertu plus ancienne que la noblesse ; Fernand Cortcz . à peine sorti de l'enfance , et maniant pour la première fois le fer qui doit soumettre le Mexique; l'aimable prince de Portugal , Alphonse, gendre d'Isabelle; Alphonse, qui doit coûter tant de pleurs à la malheureuse épouse condamnée à lui survivre; et l'invincible Lara, l'ami, le soutien du faible opprimé, Lara, cher à sa patrie dont il est l'honneur , plus cher encore à l'amitié , dont il est lu touchant modèle; et le vénérable Tellez , qui, sous ses cheveux blanchis, conserve un
LIVRE I. aoi jeune courage, et conduit depuis cinquante ans l'escadron indompté des chevaliers de Calatrave; une foule d'autres guerriers, la fleur, la gloire des Espagnes , qui tous ont reconnu pour chef l'heureux monarque époux d'Isabelle , qui tous ont juré de mourir ou de vaincre sous Ferdinand.
Ferdinand retient leur vaillance, et veut différer les assauts. Habile dans cet art profond de diviser pour régner ; de préparer la victoire avant de marcher au combat , il a fomenté dans Grenade les dissensions qui l'ont déchirée : il prit soin d'affaiblir un peuple qu'il devait bientôt attaquer. Impénétrable dans ses desseins , constant à les suivre en silence , Ferdinand , par de longs circuits , s'avance toujours au succès. Les obstacles ne l'irritent point , sa prudence les a tous prévus : l'avenir ne peut le surprendre , sa sagesse l'a rendu certain. Actif, patient, infatigable , rival du plus brave à la guerre , sans rivaux dans les conseils , son bras fixerait la fortune ; mais son génie a su l'enchainer.
La fière Isabelle ne veut que vaincre. Animée d'un ardent amour pour sa religion et pour son peuple , elle poursuit dans le Maure l'irréconciliable ennemi de sa nation et de sa foi. L'honneur lui dit de voler aux combats ,
l'honneur est sa seule prudence; sa grande âme n'a jamais besoin de cacher un seul sentiment. Accoutumée à rendre compte à E)ien de ses plus secrètes pensées , elle craint peu les yeux des hommes ; elle marche le front levé , appuyée sur sa vertu. Généreuse , altière , sensible , sévère pour elle , juste pour toiis , exemple , idole de ses sujets , son conseil est dans ses devoirs, sa force est dans son coulage , son espoir dans l'Eternel.
Déjà le sang des deux partis avait rougi les campagnes; déjà, depuis le commencement du siège , le soleil avait parcouru près de la moitié de son cours , et rien n'annonçait encore que Grenade fût affaiblie. Elle semblait , au contraire, reprendre de nouvelles forces, depuis que le plus grand des Espagnols , le plus intrépide , le plus redouté , Gonzalve , n'était plus au camp; Gonzalve, qui n'a pas atteint son cinquième lustre , et que les vieux capitaines consultent avec respect; Gonzalve, dont le bras terrible n'a jamais trouvé d'adversaire qui fit balancer la victoire , et dont les vertus aimables se font adorer même dos vaincus. Né dans Cordoue, élevé parmi les guerres éternelles de Grenade avec ses voisins, les combats ont été ses jeux, les dépouilles maures son héritage. Dès son enfance , il sot
LIVRE I. ao3 vaincre et plaire. La nature , pour lui prodigue , voulut le combler de ses dons. Couvert de l'acier, le front ceint du casque, sa taille haute, son air de grandeur, sa force au-dessus de l'humaine , son courage au-dessus de sa force, le rendent l'effroi des guerriers : désarmé , sa beauté , sa grâce , son regard pénétrant et doux , ses traits où semble se confondre la noblesse avec la bonté, attirent, entraînent les cœurs. Ses rivaux, loin de lui jaloux, n'osent plus l'être en sa présence; et le désespoir de l'envie se change en besoin de l'aimer.
Gonzalve était alors victime de la plus basse des perfidies. Le monarque de Fez, Séid, sollicité par les Grenadins , avait menacé de ses. armes les rivages de l'Andalousie. Les roisj pour n'être pas distraits de leur conquête , désiraient la paix avec l'Africain. Les conditions en furent offertes; mais, instruit par la renommée du nom, du grand nom de Gonzalve, Séid demanda que ce Castillan vint comme ambassadeur à sa cour ; Séid refusa de traiter avec tout autre que ce fameux guerrier. Isabelle hésita long-temps : la crainte d'un nouvel ennemi , l'assurance qu'un prompt retour lui rendrait bientôt son héros , la déterminèrent enfin. Gonzalve , instruit dès long- temps
*o4 GONZALVE DE GORDOUE.
dans la langue, dans les mœurs arabes, fut chargé par ses souverains d'aller assurer leur repos. Un vaisseau le porta dans Fez , où le perfide Séid , à la prière de Boabdil , le retenait sous divers prétextes, différait de signer la paix, et faisait ainsi respirer Grenade.
Incapable de défiance, mais irrité de ces longs délais, Gonzalve se plaint d'un honneur qui rend oisif son courage. La gloire dont il est avide ne fait pas seule soupirer son cœur : une passion plus vive et moins heureuse l'occupe, le remplit tout entier : l'amour , le redoutable amour a subjugué cette âme si fière ; et c'est au milieu des alarmes , au sein même de la victoire, que ce héros connut son pouvoir.
Peu de temps avant le siège , Gonzalve \ vainqueur des Maures , arrive au pied de leurs remparts , triomphe de nouveau , pénètre dans leur ville, porte la terreur et la mort jusqu'au centre de Grenade. Tout tombe , tout fuit devant lui ; un long ruissseau de sang marque sa course. Si ses Castillans eussent pu le suivre , c'en était fait , dans ce seul jour , et de, Boabdil et de son empire; mais Zuléxna, la sœur du roi , la filfe du vertueux Mulei-Hassem, Zuléma, qui dès son aurore effaçait toute*
LIVRE I. ao5 les beautés de l'Afrique et de Tlbérie , sort au milieu d'un peuple effrayé , demeure éperdue à l'aspect âu carnage, et, tremblante , tombe à genoux sur les degrés du palais des rois.
Les bras étendus yers le ciel , le Visage baigné de larmes , elle invoque le Tout-Puissant , lui demande avec des sanglots d'éloigner ce guerrier terrible qui marche suivi du trépas. Au même instant Gonzalve parait , le glaive à la main, tout couvert de sang, se frayant une large route à travers les victimes et les fuyards.
Il court, vole , voit la princesse , et son
épée reste suspendue ; sa main arrête son coursier fougueux. Immobile d'admiration , il contemple ces traits ravissans que la douleur semble embellir encore ,, ces yeux dont le brillant azur attendrît et brûle à la fois , et ce front où la majesté s'unit à la pudeur timide , et ces longues tresses d'ébène , dont la moitié flotte en désordre, mêlée avec un voile de pourpre , dont l'autre , abreuvée de pleurs , tombe et repose sur le marbre. Toutes les grâces réunies, tous les attraits dont la nature se plaît à parer l'aimable vertu , ornaient la jeune Zuléma. Telle, et moins belle peutêtre, parut la sensible Ghimène lorsqu'elle vint implorer son roi contre un héros qu'elle adorait.
Gonzalve. I. 18
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Gonxalve, frappé d'un trait dont la blessure doit être éternelle , enivre ses jeux et son cœur des doux poisons de l'amour. Il tremble, il soupire , il brûle ; il sent son âme toute entière pénétrée d'un feu dévorant. Oubliant à la ibis Grenade , la guerre , les dangers qu'il court , il va descendre de son coursier , il va rassurer la princesse : mais les ennemis ralliés fondent sur lui de toutes parts. Mille coups redoublés sur ses armes l'arrachent à ses tendres pensées. Il revient à lui, veut combattre, et ne retrouve plus sa première ardeur. Il cède au nombre , il se retire en regardant toujours Zuléma , en repoussant d'une faible main les atteintes qui le menacent», en négligeant sa gloire et sa vie pour jeter encore un coupd'œil à celle qu'il ne peut quitter , à celle de qui désormais vont dépendre ses destinées. Il sort enfin , vaincu , subjugué , de cette ville où naguère on l'avait vu pénétrer comme un indomptable conquérant.
Depuis ce jour, le triste Gonzalve nourrit un amour sans espoir dans les chagrins et dans l'amertume. Il ignore le nom de celle qu'il aime : il tremble qu'elle ne soit l'épouse ou l'amante de quelque héros ; et , quand sa crainte serait vaine, peut-il se flatter de lui plaire , lui le plue terriblè ennemi de sa reli-
LIVRE I. 107 gion , de son peuple , lui le fléau de Grenade, et qui s'est offert devant elle le bras teint du sang de ses défenseurs ? Il n'a pas levé sa visière; elle n'a pu lire dans ses regards son amour, sa douleur profonde, le repentir de ses exploits. A peine ose-t-il conserver l'espoir de la revoir encore : mais , sans cesse avec son image, il la porte partout avec lui : dans les combats , dans le repos , dans le tumulte , dans la solitude , il voit toujours cette image adorée; il contemple cette beauté céleste à genoux devant ce palais , élevant ses mains , ses yeux vers le ciel ; il entend sa voix gémissante ; il distingue ses tendres accens , et croit recueillir de ses lèvres les larmes qui couvraient son visage.
Heureusement pour Gonzalve , la douce amitié partage ses maux. Lara, le sensible Lara, aime Gonzalve plus que la vie, autant que la gloire. Unis dés leur première enfance, élevés dans la même ville , ou plutôt dans les mêmes camps , ils apprirent ensemble à combattre , ils marchèrent d'un pas égal dans la carrière des héros. Jamais ils n'eurent un sentiment qui ne fïït commun à tous deux; toujours les intérêts , les désirs de l'un occupaient , tourmentaient son ami plus fortement que lui-même. Us ne s'estimaient à leurs pro-
aoa GORZALVE DE COR DOC E.
près jeux que par les vertus de celui qu'ils aimaient. Si Lara connaissait l'orgueil, c'était en parlant de Gonzalve : si Gonzalre cessait d'être modeste, c'était en racontant les exploits de Lara. Leurs âmes se cherchaient sans cesse; elles ne possédaient tontes leurs facultés qu'après s'être rencontrées : jusqu'à oet heureux moment rien ne pouvait les toucher ; et leurs plus secrètes pensées étaient un poids audessus de leurs forces, dont ils couraient se délivrer en se les communiquant. Ainsi deux peupliers nouveaux s'élancent de deux tiges voisines, croissent en unissant leurs branches, s'appuient l'un sur l'autre, s'élèvent ensemble, confondent leurs jeunes ombrages , et dominent les bois d'alentour.
Oh ! combien ib versèrent de larmes lorsqu'il fallut se séparer ! combien leurs adieux furent tendres ! Us se pressaient mutuellement contre leur sein , se (Quittaient , revenaient s'embrasser encore. Leurs cœurs , que les plus terribles dangers n'avaient jamais effrayés , tremblaient pour les moindres hasards qui pouvaient menacer leur ami. Gonzalve demandait à Lara de ne point chercher les périls pendant l'absence de son frère; Lara suppliait Gonzalve de modérer sa fierté naturelle à la cour d'un roi perfide et cruel. Tous deux invi-
LIVRE ï. 209 taient Isabelle à consentir qu'ils partissent ensemble : mais Tannée, trop affaiblie, avait besoin d'un de ces héros. Gonzalve fut forcé de mettre à la voile. Depuis ce funeste moment , Lara, sans ardeur, sans courage, se croit seul au milieu du camp. Le son de la trompette ne l'excite plus : il ne désire plus de vaincre, son ami n'en jouirait pas. Solitaire , sombre , farouche , il fuit ses rois , ses compagnons; il cherche les lieux écartés; il gravit les hautes montagnes pour jeter les yeux sur la mer d'Afrique. C'est là que Gonzalve respire; c'est là que, plus à plaindre encore, exilé loin de sa patrie, loin de son ami , loin de son amante , Gonzalve soupire , s'irrite , compte les momens qu'il ne peut hâter , et déchire sans cesse un cœur dont le temps accroît la blessure.
Tout ce qu'il voit autour de lui vient ajouter à ses tourmens. Sur une terre aride et brûlante , semée de quelques palmiers , se traîne un peuple d'esclaves soumis à un despote féroce. Le malheureux Africain arrose vainement de ses sueurs' le sillon desséché qui doit nourrir sa famille ; ses moissons jaunissent à peine, que des nuées de sauterelles viennent en un seul jour les dévorer. S'il échappe à ce fléau terrible , il ne peut échapper aux visirs ,
no gonzalye.de cordoue*
aux gouverneurs rois des provinces , qui , passant tour à tour et rapidement de leur trône à l'échafaud , du diadème au cordon , se hâtent de s'engraisser du sang des peuples, d'accumuler assez de trésors pour acheter l'impunité. Le souverain de ces nombreux tyrans s endort dans l'indigne mollesse , s'abrutit dans des plaisirs infâmes , ou ne se souvient qu'il est roi que pour commander le meurtre. Ses désirs les plus effrénés , ses volontés les plus atroces , deviennent , en passant par sa bouche , les lois sacrées de l'empire. Ses sujets , voués au malheur , travaillent , meurent à son gré. Leurs biens , leurs femmes , leurs jours , lui appartiennent à tous les instans. Sur un indice , ils sont dépouillés; sur un soupçon-, leurs têtes volent. Dans ces barbares régions le sang des hommes est moins cher que l'eau dont le ciel est avare; et le monarque remplit avec joie l'horrible fonction de bourreau.
Telle est la cour où le plus sensible , le plut généreux des mortels est forcé de passer des jours qu'il voudrait retrancher de sa vie. En vain il s'indigne, il menace, il porte set plaintes à Séid lui-même avec cette liberté fi ère, premier besoin de tous les grands cœurs-; Séid , qui le craint , échappe à sa vue , se cache au fond de son sérail. Les visir» , accoutumés
LIVRE I. an à l'astuce et au mensonge , calment le héros par des hommages , trompent l'ambassadeur par des sermens ; et l'invincible Gonzalve , à qui tout cède dans les batailles, à qui nul rempart ne peut résister, se voit le jouet de vils ministres , et le captif d'un roi qu'il méprise.
Déjà la lune a renouvelé deux fois son croissant depuis que Gonzalve aborda les rivages des Africains. Lassé de tant de parjures, il veut enfin obliger Séid à rompre un silence offensant. Certain du jour où ce monarque doit se rendre à la mosquée , il va seul l'attendre sur le chemin . Dès qu'il le voit paraître , il s'avance : sa démarche , son air , son audace , intimident la garde et la font écarter. Il s'arrête devant Séid , tenant d'une main le traité , de l'autre son épée nue :
Roi de Fez, s'écria-t-il , d'une voix fière et tonnante, je t'apporte' la guerre ou la' paix: choisis dans ce moment même. Cent mille glaives pareils a celui qui brille à tes veux n'attendent qu'un mot de ma bouche pour venir dans des flots de sang renverser ton trône et tes murs. Vois-les suspendus sur ta tête : si tu balances , ils vont frapper.
Séid interdit le regarde : il ne peut soutenir sa vue, il baisse son front pâlissant. Sa cour
sia GONZAEVE DE CORDOUE.
tremble , son peuple fuit , ses soldats sont prêts à l'abandonner. Ce roi d'esclaves , terrassé par l'aspect d'un homme libre , signe le traité sans répondre. Gonzalye satisfait , le quitte , et va préparer son départ.
Mais les visirs d'un despote trop souvent l'engagent au crime. Ceux de Séid , plus irrités que lui-même , lui persuadent qu'il doit se venger. Gonzalye a bravé sa puissance, Gonzalve a mérité la mort. En punissant un téméraire dont 1 orgueil offensa le roi, Grenade sera délivrée, l'Espagne perdra sou appui. La politique et la vengeance sont satisfaites à la fois : le trépas du héros est juste du moment qu'il devient utile ; et ces horribles conseillers décident leur maître à l'assassinat.
Déjà tous les chemins que. peut prendre Gonzalve sont secrètement investis. Mille hommes paraissent à peine suffire pour faire périr un seul guerrier. La ruse se joint à la force : on choisit le lieu de l'attaque , on ferme toutes les issues , on cache avec soin ces préparatifs ; et ces barbares montrent plus d'adresse à disposer de vils assassins qu'ils n'en ont jamais employé pour combattre leurs ennemis.
La nuit avait étendu ses voiles ; Gonzalve , sans défiance, devait sortir de Fez au point du jour. Tranquille dans son palais, il se livrait
LIVRE I. *i3 au doux espoir d'embrasser bientôt son ami, de verser dans son tendre cœur les tourmens que le sien a soufferts. L'idée de se rapprocher des lieux habités par celle qu'il aime , d'y pénétrer peut - être encore , de la retrouver près de ce palais , de défendre , de sauver sa vie , et de la forcer à la reconnaissance avant de l'instruire de son amour /toutes ces chimères dont se nourrissent les- amans, toutes les possibilités qu'ils regardent comme vraisemblables , occupaient seules Gonzalve, lorsque tout à coup , près de son palais , se fait entendre un luth espagnol. Ces sons si connus du héros lui rappellent sa chère patrie, captivent son attention. Il écoute; une voix tremblante chante en castillan ces paroles :
Braves guerriers, tendres amans, 5e dédaignez pas la prudence :
Souvent la gloire et l'innocence Succombent aux traits des médians; La trahison suit en silence Les pas des héros triomphans.
Braves guerriers , tendres amans , Ne dédaignez pas la prudence.
Tandis que, sous- ces palmiers verts, Du printemps le chantre volage Ravit les échos du bocage Par ses doux et brillans concerts.
ai 4 GONZALVE DE COR DOUE.
Le milan , qui d'an roc s'élance, L'immole au milieu de ses chanta.
Braves guerriers, tendres amans, Ne dédaignez pas la prudence.
J'ai vu le roi des animaux, Poursuivant le chasseur timide, Passer sur la fosse perfide Qu'on a couverte de rameaux :
Il tombe , il périt sans défense , Frappé par des vainqueurs tremblans.
Braves guerriers, tendres amans, Ne dédaignez pas la prudence.
Gonzalve, surpris d'entendre sa langue, attentif au sens des paroles qui semblent s'adresser à lui , jette les veux sur la place immense où son palais était élevé. Il découvre , à la clarté de la lune, un vieillard dont la barbe blanche descendait jusqu'à la ceinture , couvert d'un habit de captif, traînant la chaîne de l'esclavage, et s'échappant du milieu des Maures que son luth avait attirés.
Intéressé pour ce vieillard, le héros descend dans la place, joint le captif, l'interroge, et lui demande en castillan si l'Espagne n'est pas son pays. Je suis Espagnol , lui répond l'esclave. Mais on nous observe, je ne puis parler. Si Gonzalve aime sa patrie , s'il
LIVRE L 2i5 veut la sauver d'un affreux malheur , qu'il se rende sur l'heure au jardin des Palmes*
A ces mots , le vieillard le quitte et disparaît à ses yeux.
Gonzalve demeure immobile et incertain de ce qu'il doit résoudre. Il sait que le Maure est perfide : il est seul , désarmé , dans la nuit. Suivra-t-il un esclave inconnu ? Peut-il croire que dans ses mains soit le salut de l'Espagne ? Mais cet esclave est un vieillard, un Espagnol , un infortuné : ce seul sentiment décide Gonzalve. Confondu dans la foule du peuple, il marche au jardin ides Palmes , lieu solitaire et désert , renfermé dans la ville même.
Le vieillard l'attendait à l'entrée. Dès qu'il aperçoit le héros, il court, et tombe à se»
pieds.,
O la gloire de ma patrie , dit-il , en respirant à peine ! ô le vaillant fils de mon maître , je sauverai donc vos jours précieux ! Ah! pardonnez à ma joie ; souffrez que de» pleurs de tendresse baignent vos triomphantes mains.
Hélas ! vous me considérez avec une froide surprise , et je m'enivre avec délices du bonheur de vous contempler ! Vous ne pouvez pat me connaître , et je vous aime depuis si longtemps ! Je suis Pédro , je suis l'ancien serviteur du noble comte votre père. Je l'ai servi
îiG GONZALVE DE COBDOUE.
pendant quarante années; je l'ai suivi dans cent combats : je vous ai vu naître, Gonzalve , je' vous ai porté dans mes faible» bras ; mais vous étiez encore au berceau lorsque je devins prisonnier des Maures, Vendu par eux au roi de Fez, je suis esclave depuis vingt ans ; et dans cette longue suite de jours douloureux , un seul ne s'est jamais passé sans que Pédro donnât des larmes à la mémoire de votre père , sans qu'il s'informât de son digne fils aux Espagnols conduits dans nos prisons. Par eux j'appris tous vos succès; ils me don» aèrent la force de vivre. Je vous vois enfin, je vous vois, j'embrasse les genoux deGonzalve, je vais l'arracher à la mort. Je te bénis, ô mon Dieu ! ce seul bienfait est au-dessus de tous les maux que j'ai soufferts.
Il saisit alors' la main du héros , qu'il presse contre ses lèvres. Gonzalve attendri l'embrasse , donne de nouveaux regrets à son père , et demande quel est ce péril dont Pédro le croit menacé.
Seigneur , ajoute le captif , je le tiens de leur bouche même; ces monstres ont trahi devant moi leur détestable secret. Condamné au travail des jardins , je me reposais sous un buisson de lianes. Le roi , suivi de son visir, s'est arrêté près de ce buisson. Es-tu certain,
LIVRE 1. 217 a dit le monarque , que ce coupable Castillan n'échappera point à tes coups ? J'en jure par le prophète , a répondu l'atroce ministre :
mille noirs sont déjà placés sur les deux routes de la Mamorre ; les portes de Fez sont gardées; nul autre que ses serviteurs ne peut pénétrer dans son palais : la mort environne Gonzalye. Encore quelques instans , grand roi , j'appoite à tes pieds sa tête sanglante.
Tremblant à ces horribles paroles, mais enhardi par mon zèle , j'ai résolu de sauver mon héros. Dieu , sans doute , a conduit luimême ma difficile entreprise. J'ai préparé votre fuite pendant le peu d'heures qui me restaient. Ne pouvant pénétrer jusqu'à vous, mes chants dans notre langue chérie vous ont attiré près de moi. Le reste est dans vos mains , seigneur : mais je vous demande , mais je vous conjure , au nom de notre patrie , au nom de votre auguste père , d'oublier un jour , un seul jour , cette indomptable valeur qui ne vous serait que fatale. Abandonnez-vous à ma foi , quelque parti que je vous propose : il n'en est aucun qui ne soit permis pour échapper à des assassins. Si vous refusez ma prière , si votre courage vous fait une loi d'affronter une mort certaine, inutile, funeste à vos frères, commencez par répandre ici le peu de sang qui
LrOIlielvi*. !• 19
»i8 GOHZALVE DE CORDOUE reste dans mes reines ; vous m'épargnerez les affreux supplices que ces barbares me feront souffrir , et la douleur plus sensible encore de tous survivre quelques instans.
Le héros , en le rassurant , jure de -suivre tes conseils. Alors le vieillard le conduit au fond d'un bosquet écarté. Là, il découvre à ■es jeux, un turban , un habit maure , un cimeterre africain. Pardon , lui dit-il , pardon , mais ce vêtement peut seul abuser les satellites qui veillent aux portes. Environnés d'ennemis, éloignés de la mer de 'trois journées , n'allons point chercher votre navire. Vos serviteurs , qui seront respectés aussitôt qu'on vous saura libre , gagneront l'Espagne sur ce vaisseau. Pour vous , la ruse est nécessaire ; et , si elle répugne à votre grand cœur , songez que je vous mène à Grenade , où vous pourrez montrer Gonzalve aux Maures et aux Castillans.
Malgré sa promesse , le héros hésite : il craint de souiller son front en le couvrant d'un turban ; il lui semble qu'il s'avilit en se cachant sous un habit maure : cependant , pressé par Pedro , certain que tous les chemins sont fermés , et brûlant de retourner dans sa patrie , il cède enfin en rougissant. Ses longs cheveux sont cachés sous le lm j il prend
LIVRE t 219 cette robe africaine qui oe lui ote point de son air guerrier ; il s'arme de ce cimeterre dont il examine la trempe; et précédé du captif qu'il a délivré de sa chaîne , ils sortent ensemble du jardin des Palmes.
Sans être connus , sans être observés , ils marchent au& portes de Fez et passent au milieu des gardes. Précipitant leurs pas dans la campagne , ils arrivent en peu d'instans sur les bords du fleuve Subur. Gonzalve 1 y trouve une barque amarrée parmi des roseaux. Le bon Pedro, qui la détache, la munie dune forte voile , d'eau limpide et de provisions. Le peu d'or qu'il avait amassé pendant vingt ans d'esclavage a suffi pour ces préparatifs. Le vieillard fait entrer Gonzalve dans ee navire si léger : il saisit tour à tour le gouvernail , la rame ,. et sent ses forces redoubler en regardant le héros. Un doux zéphyr le seconde; la barque vole sur les flots rapides. En douze heures ils sont arrivés à l'embouchure du fleuve : ils entrent avec lui dans la vaste mer ; et dès qu'ils se voient éloignés de la terre, le captif se met à genoux, remercie le Tout-Puissant , et court se jeter aux pieds de son maître , qu'il baigne de larmes de joie.
Bientôt ils sont à la hauteur d filarrais et des campagnesidélicieuses où le Lixos arrosait
aao GONZALVE DE COR DOUE, autrefois les fameux jardins conquis par Hercule. Arzile , bâtie par les Phéniciens , brille et disparait à leurs jeux. Us doublent le cap Spartel , laissent à leur droite l'ancien ne Tin gis, où reposent les os d'Antée ; et traversant le détroit , ils arrivent , au milieu de la nuit , vis-àvis le mont de Galpé.
Le ciel était pur et semé d étoiles ; la lune répandait sur les flots une lumière d'argent : Gonzalve , assis sur la proue , découvre le premier les rives d'Espagne. A cette vue il se lève , il ne peut contenir son transport : O ma patrie , s ecrie-t-il , ô Lara , je vais vous revoir f Je vais respirer dans les mêmes lieux où respire celle que j'adore , parmi mes braves compagnons , près de mes rois , sous mes étendards ! Amour , amitié , vertu , vous enflammez à la fois mon cœur a l'aspect de ces beaux rivages !
Gomme il parlait, le vieillard effrayé lui montre l'annonce d'un affreux orage. Les étoiles ont disparu , la lune a perdu sa lumière , ses rayons ne percent qu'à peine le voile sombre qui l'environne. Des nuages amoncelés s'avancent du côté du midi , les ténèbres marchent avec eux ; un souffle léger et rapide ride la surface des eaux , les vents impétueux le suivent , une profonde nuit couvre les ondes ,
LIVRE I. 2*1 les éclairs déchirent'la nue , le tonnerre mugit au loin. Son bruit redouble, la foudre approche , les flots s'élèvent en bouillonnant; les aquilons sifflent , se heurtent ; les vagues montent jusqu'aux cieux ; et la barque , tantôt suspendue sur une montagne écumante , tantôt précipitée dans l'abîme , touche au même instant les nuages et le sable profond des mers*
Tranquille au milieu des tempêtes , Gonzalve s'occupe du vieillard : il le rassure , l'encourage, lui parle d'une espérance qu'il n'a point , et le serre contre son sein. Pédro ne songe qu'à Gonzalve; c'est sur lui seul qu'il verse des larmes. O mon maître , s ecrie-t-il , je n'ai pu vous sauver ! et toute la nature est conjurée pour foire périr un héros ! Ah ! s'il m'était encore permis,.. . La terre ne peut être éloignée..'.. Seigneur, attachez -vous & moi , je nagerai jusqu'au rivage ; Dieu me rendra mon ancienne force : je n'empirerai , je l'espère , qu'après vous avoir posé sur le sable ; j'expirerai trop heureux.
Dans ce moment , la faible barque (Jescend du haut dune vague avec la rapidité d'une flèche , et , parcourant un espace immense , va se heurter contre un navire , jouet , comme elle , de la tempête : elle se brise en éclats. Gonzalve et Pédro boivent Tonde amère ;
ftaa GONZÀLVE DE CORDOUE.
mais, sans se quitter tous deux, tous deux reviennent sur les flots, saisissent un câble flottant, montent à laide de ce câble, et s'élancent dans le navire.
Quel spectacle s'offre à leur vue! A' la lueur des éclairs qui se succèdent sans relâche , Gonzalve aperçoit une femme liée fortement au mât. Son visage est baigné de pleurs , ses cheveux flottent au gré des vents. Environnée de soldats noirsquilui présentent leursglaiv es , elle ne peut lever ses mains que . d'indignes liens retiennent , mais elle élève 9a voix gémissante , et , la tête renversée , les jeux fixes vers le ciel , elle supplie le Tout-Puissant de la faire périr dans les ondes plutôt que de l' abandonne! à la merci de ses ravisseurs.
A cette voix , à ces accenft , qui retentissent au coeur de Gonzalve , à ces traits qu'un long éclair découvre , le héros surpris , transporté , reconnaît celle qu'il adore', celle qu'il vit à Grenade, et dont l'image resta dans son âme.
Doutant encore de son bonheur , il court*, il vole vers elle , il est prêt à tomber à genoux : mais sa fureur étouffe sa joie ; il tire son cimeterre , brise les chaînes deZuléma , la soutient , lui promet vengeance , et menace avec des yeux brûlans l'horrible troupe dont il est entouré.