‹ Œuvres Gonzalve de CordoueChapitre 16 sur 19 · livre ii. a3ï · texte numérisé non relu

livre ii. a3ï

Ranimé par ses tendres soins , surtout par la présence de ce qu'il aime, Gonzalve peut enfin lui parler. Il la regarde d'un œil attendri ; et levant yers elle ses deux mains tremblantes : O vous , lui dit-il d'une faible voix , yous qui daignez sauver mes jours , s'il ne doit pas m'étre permis de les consacrer à vous seule , ah ! laissez , laissez-moi mourir.

Il n'ose en dire davantage : mais la pria»

cesse entend son silence , rougit , et détourner les veux. S'aperce vant de son propre trouble , elle s'efforce de le cacher; elle sourit doucement au héros , lui parle de sa vaillance , le nomme son libérateur , et se presse de rappeler ce qu'elle lui doit, pour se justifier de ce qu'elle éprouve.

Le bon Pédro ne quitte pas son maître. Il l'instruit en secret du nom, du rang de celle qu'il a sauvée^ des lieux qu'il habite avec eWe , et de l'erreur de Zuléma qui croit Gonzalve un prince africain. Le héros le blâme de ce mystère. Son âme' ne peut supporter un mensonge ; il est prêt k tout découvrir : mais Pédro le conjure , le presse de ne pas s'exposer mourant à la fureur d'un peuple ennemi dont Zuléma ne serait pas maîtresse. Il ne parvient pas à l'intimider par les dangers qui menacent sa tête j il le fléchit en lui parlant des tour-

mens qu'on ferait souffrir à son fidèle et Tiens

serviteur.

Apres quelques jours donnés seulement aux soins , aux secours des vieillards , la princesse entretient Gonzalve de l'état où se trouve Grenade , des troubles qui l'ont déchirée , des crimes du roi Boabdil. Assise près du lit du héros qu'elle croit né loin de l'Espagne , elle propose de lui raconter les divisions et les malneurs dont elle fut le triste témoin. Gonzalve , avec un doux sourire , ose demander un récit où Zuléma doit être intéressée. La jeune Maure le commence aussitôt.

Vous n'ignores pas , lui dit-elle , à quel point de grandeur et de gloire fut porté prèsqu'à sa naissance l'empire des Arabes en Espagne. Vaincus par nos braves aïeux , pressés par leurs armées triomphantes , les Chrétiens ne trouvèrent d'asile que dans les rochers astnrient. Us s'j cachèrent pendant plusieurs siècles ; mais le malheur doubla leur courage; la prospérité nous amollit ; nos rois devinrent des tyrans ; les rois espagnols furent des héros. Bientôt ils sortirent de leurs retraites , osèrent attaquer leurs vainqueurs ; et , profitant des guerres intestines de nos différons monarques , ils ne laissèrent aux anciens conquérons que les seuls Etats de Grenade.

LIVRE IL' 133 Cette célèbre capitale , bâtie au pied des montagnes de neige , s'élève sur deux collines, au milieu d'un pays enchanté. Le TDaro , dont les flots rapides roulent de l'or dans leur sein, traverse la ville dans son étendue. Le Xénil , dont les eaux salubres rendent aux troupeaux la santé , baigne ses hautes murailles. Une campagne délicieuse , où croissent presque sans culture des moissons abondantes , des forêts d'orangers , des oliviers mariés à la vigne, des palmiers mêlés avec des chênes , l'environne de toutes parts. Des carrières inépuisables de marbre, de. jaspe, d albâtre, ont orné les palais superbes , les magnifiques édifices , qu'on a multipliés dans la ville. Partout des eaux jaillissantes rafraîchissent l'air qu'on respire , embellissent les places immenses où vient s'exercer chaque jour une belliqueuse jeunesse; et des jardins couverts de fleurs, ombragés dans tous les temps de grenadiers , de myrtes , de cédrats , font de la plus charmante des villes la plus grande cité des Espagnes.

Là semblaient s'être réunies toutes les forces , toute la puissance des Maures ; là sëtait élevé le temple de nos sciences et de nos? arts. Des extrémités de l'Asie , des bords du Nil , du pied de l'Atlas , les rois , les guerriers,

3*4 GONZALVE DE COR DOUE, les savans, venaient puiser à Grenade dés exemples et de» lumières. Nos fréquentes guerres arec une nation brave , loyale , généreuse , établissaient entre l'Arabe et l'Espagnol une continuelle émulation de gloire. Mets jeunes Maures, naturellement portés à l'amour, avaient oublié les maximes barbares de l'Orient pour prendre de leurs ennemis ce respect profond , cette vénération si tendre , cette constance éternelle , qui remplissent le coeur d'un amant espagnol , lui présentent l'objet aimé comme le dieu de ses destinées , 1 élèvent au-dessus de lui-même , et lui donnent toutes les vertus , devenues faciles par l'espoir de plaire. Nos femmes , fiètes de leur empire , le méritaient pour le conserver : ennoblie» à leurs propres veux par l'hommage pur qu'on rendait à leurs charmes , elles s'efforçaient de se rendre digne» du tribut précieux qu'on leur apportait. Incapable» d'une faiblesse qui leur eût coûté le bonheur , elle» étaient chaste» pour se voir aimées , et fidèle* peur rester heureuses.

Telle était cette cour brillante , asile eharmant de l'amour , des beaux-arts , de la politesse , lorsque mon père , Mnlei - Hateem y parvint , jeune encore , à l'empire.

Doué de toutes le» vertus , le nouveau r+t ,

LIVRE II. a35 par son exemple , les rendit encore plus com mîmes , plus chères à sa nation. Déjà fameux par sa valeur , il prit la ville de Jaè'n , et força l aitier Castillan à signer une paix durable. Alors tous ses soins furent pour son peuple.

Notre gouvernement despotique, si funeste sous tant de monarques , devint pour mon père un moyen de plus de rendre ses sujets heureux. Les grands de l'empire connurent enfin qu'ils étaient soumis à sa justice > quelle était la même pour tous. Le cultivateur , op« primé jusqu'alors , recueillit en paix ses moissons ; les troupeaux couvrirent nos vertes montagnes; les arbres, les plantes utiles se multiplièrent dams nos champs ; la terre , si féconde dans nos climats r étala partout ses trésors j et W royaume de Grenade , favorisé par la nature , gouverne par un prince sage , cultivé par des mains laborieuses , semblait être un vaste jardin dont une famille innombrable pouvait à peine consommer tous les fruits.

Après avoir assuré la félicité de ses peuples , mon père, enrichi lui-même de l'abondance de ses sujets , voulut se délasser avec les arts et les employer à sa gloire., Les mosquées revêtues de marbre, les aqueducs de granit

s'élevèrent de toutes parts. Le fameux palais de l'Alhambra, commencé par l'Emir al Mumenim, fut achevé par Mulei-Hassem ; et ce monument de magnificence l'emporte même sur les prodiges qu'enfante l'imagination. Là , des milliers de colonnes d'albâtre soutiennent des voûtes immenses , dont les murs , couverts de porphyre , éclatent d'or et d'azur. Là , des eaux vives et jaillissantes forment , au milieu des appartenons, des cascades d'argent liquide, vont remplir des canaux de jaspe , et serpentent dans les galeries., Partout le doux parfum des fleurs se mêle à celui des aromates , qui , brûlant toujours dans les souterrains , s'exhalent du pied des colonnes , et viennent embaumer l'air qu'on respire. Des jours ménagés sur la ville , sur les bord» enchantés des deux fleuves ,*' sur les montagnes de neige , présentent à l'œil étonné des tableaux variés tans cesse. Tout ce qui flatte les sens , tout ce que l'art et la nature , la magnificence et le goût , peuvent réunir pour la volupté , se trouve joint dans ce beau séjour aux chefs-d'œuvre qui charment l'esprit. A côté des eaux bondissantes , au milieu des riches sculptures, vis-à-vis de» superbes vues , on a gravé sur le porphyre les ver» de nos poètes arabes. Dans le parvis de la

LIVRE II. ' * %Zj tfalle immense où le roi rend k justice , on lit sur la porte cette inscription :•

Crime, pâlis d'effroi, crains mon regard sévère : Le ciel , lent à punir, tonne et frappe à la fin.

Rassure-toi , triste orphelin ,

Ici tu vas trouve* un père.

A l'entrée de l'appartement où la reine rassemble les beautés de sa cour et les guerriers de notre armée , on a tracé ces vers en lettres d'or :

ïci la beaûté, la pudeur, Les jeux , les ris, la politesse , Font naitre et couronnent sans cesse La gloire, l'amour et l'honneur.

Ici la plus chère faveur Ne coûte rien à la sagesse : L'amour est exempt de faiblesse,, Et le courage de fureur.

Vaincre suffit à la valeur, Plaire suffit à la tendresse.

Ce lieu de délices est environné d'un jardin plus cfélicieux encore , dont la touchante simplicité contraste avec le luxe du palais ; c'est le fameux Généralif , célèbre dans l'Afrique et l'Asie, l'objet de l'envie des puissans califes, qui, dans le Caire, dans Bagdad, ont vainement tenté de l'égaler*

En y pénétrant , on n'est point surpris ; les jeux satisfaits ne rencontrent point ces efforts de l'art, ces brillans prodiges, qui plaisent moins qu'ils n'étonnent, et rappellent seulement l'idée de la richesse ou du pouvoir : tout y présente , au contraire , l'image de ces biens faciles qu'on n'admire point, mais dont on jouit. Des bois d'orangers et de myrtes coupent des plaines de verdure arrosées par des eaux limpides. Ces bois, plantés avec adresse, cachent, découvrent tour à tour les perspectives lointaines, les rians villages, les champs cultivés , les glaces 1 accumulées sur les monts, les palais , les monument de Grenade. A chaque instant , des coteaux fertiles vous offrent la vigne, l'olivier sauvage, Ies lilas, les grenadiers, entrelaçant leurs fruits-et leurs fleurs. Tantôt une cascade bravante se précipite du haut d'un rocher; tantôt un ruisseau tranquille sort en murmurant d'une touffe de roses. Là c'est une grotte écartée où filtrent plusieurs sources d'eau vive ; ici c'est un bocage sombre où voltigent mille rossignols; partout enfin un aspect différent ,. une jouissance nouvelle , font éprouver à chaque pas un sentiment doux ou un plaisir pur.

C'est dans cet aimable et superbe asile que mon père , Mulei-Sassem, a régné Ung-ttmps

LIVRE IL a3o heureux. Mais la haine de deux tribus puissantes a rempli ses jours d'amertume , a fini par mettre l'empire sur le penchant de ta ruine.

Vous savez , seigneur , que nos Maures , quoique rassemblés en corps de. nation , ont conservé les mœurs patriarcales de nos ancêtres les Arabes. Nos familles ne se confondent point : chacune d'elles forme une tribu plus ou moins forte par le nombre , par les esclaves, par les richesses, mais dont tous les membres unis se regardent comme des frères , se soutiennent mutuellement , marchent ensemble à la guerre , et ne séparent jamais leur fortune, leurs intérêts, leurs ressentimens.

Parmi ces tribus , la pAs -belliqueuse , la plus illustre , la plus chérie , eu celle des Abencerrages , descendus des antiques rois qui régnèrent sur l'Yémen. Leurs qualités sont au-dessus de cette noble origine : invincibles dans les combats, doux et démens après la victoire , leurs grâces , leurs talens aima-' Lies font le charme de notre cour. Respectés des fiers Espagnols , ils ont su mériter leur amour par les bontés , par les bienfaits dont ils comblent les Chrétien* captifs. De tout temps leur richesse immense fut le patri-

»4o GONZALVE DE CORDOUE.

moine du pauvre; de tout temps, dan* les batailles , dans nos tournois , dans nos jeux , le prix de la valeur et de l'adresse appartient aux Abencerrages. Jamais il ne fut un lâche dans cette célèbre tribu; jamais un infidèle ami , un époux volage , un perfide amant , n'ont terni la gloire de cette famille.

Leurs seuls rivaux en grandeur , en richesses, peut-être en courage, sontjes trop fameux Zégris , issus .des monarques de Fez.

Quels que soient mes justes ressentimens contre cette tribu coupable, je ne prétends point cacher à vos veux l'éclat des actions qui l'ont distinguée. Leur indomptable valeur a cent fois porté le fer et la flamme sur les terres des Castillans; cent fois leurs mains victorieuses orncftnt nos mosquées de drapeaux ennemis. Mais la fureur, la* soif du sang , déshonora de si beaux exploits. Jamais un Zégri n'a fait de captif; tout vaincu périt sous son sabre ; jamais l'amitié , l'amour , n'ont adouci leur férocité. Remplis d'un orgueilleux dédain pour ces qualités aimables 1 ces grâces, ces talens de l'esprit, que l'on chérit dans notre cour , ils regardent comme faiblesse la douce sensibilité. Superbes , turbulens, farouches, ils ne se plaisent qu'aux champs de la mort; ils ne savent que corn-

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