‹ Œuvres Gonzalve de CordoueChapitre 17 sur 19 · LIVRE IL 241 battre et vaincre; ils méprisent tons les autres arts · texte numérisé non relu

LIVRE IL 241 battre et vaincre; ils méprisent tons les autres arts

La plus violente jalousie les animait depuis long-temps contre les généreux Abenccrrages. Souvent ces deux tribus vaillante* furent sur le point d'en venir aux mains. L'autorité de Mulei-Hassem avait pu seule les»

arrêter. Mais leur haine était publique ; et les principales familles de Grenade avaient embrassé l'un ou l'autre parti. Les Almoradcs , les Alabez , soutenaient la cause des Abencerrages ; les Gomèles , les Vanégas , défendaient celle des Zégris. Les autres tribus , plus obscures, avaient imité cet exemple; la cour et la ville étaient divisées , et mon père tremblait chaque jour de voir le saog inonder Grenade.

L'âme noble et tendre de Mulei-Hassem n'avait pu 'demeurer incertaine sur le parti qu'il devait protéger : ses propres vertus , malgré lui, l'entraînaient vers les Abencerrages. Cette préférence , qu'il ne pouvait cacher, était un nouvel aliment à la haine de leurs ennemis. Mulei le sentit ; et , pour apaiser par une faveur signalée le mécontentement des Zégris , il prit une épouse dans leur tribu. Aixa, fille d'Almadan, devint la reine de Grenade. Mais Aixa n était que belle : l insensi-

Gonzalvé. I." 21

24a GONZALVE DE COR DOUE, bilité, l'orgueil, héréditaires dans sa famille, ternissaient l'éclat de ses charmes. Mon père , qui ne put l'aimer, se vit contraint de la répudier, après avoir obtenu d'elle un héritier de son trône. Ce prince est le fougueux Qoab~ dil, qui règne à présent sur les Maures , et dont vous connaîtrez, bientôt, le redoutable caractère.

• Le roi , malheureux par l'hymen , ne voulut plus en serrer les nœuds. ; l'amour dont il brûlait dès long-temps pour une captive espagnole lui rendait impossible tout autre lien. La belle Léonor avait soumis son cœur.

Fidèle au culte de ses pères, sans espoir comme sans désir de régner sur le$ Musulmans , Léonor aimait dans Mulei se» qualités , et non sa puissance. Elle pleurait souvent avec lui les malheurs attachés à son rang ; elle le consolait des ennuis du trône, de la fatigue des hommages, du vide de la grandeur, et calmait ses peines secrètes, ses chagrins si cuis ans pour les. rois condamnés à n'avoir point d'amis.

Le premier fruit de leurs amours fut ce généreux Almanzor qui défend, aujourd'hui Grenade, et dont les exploits renommés ont peut-être été jusqu'à vous

Oui t répond vivement Gonzalve , oui , je

LIVRE II. 143 connais ce vaillant guerrier. Eh ! dans quels lieux ignore-t-on que le fameux Almanzor est le plus ferme appui de votre empire, la gloire, le modèle de votre cour ? Qui ne sait que ce jeune prince , si redoutable dans les batailles , commande même à ses ennemis cette admiration, ce respect , liens éternels qui, malgré la guerre , unissent toutes les grandes âmes ? Mon cœur est pénétré pour lui d'un sentiment de vénération : parmi vos Maures, c'est de lui seul que je désire être l'émule , c'est lui seul que je voudrais égaler; le surpasser est impossible.

Il dit : la princesse écoute avec ravissement l'éloge d'un frère qu'elle adore, 1 Elle remercie Gonzalve par un sourire , et continue son récit.

Je fus le dernier gage d'amour que le roi reçut de sa Léonor. Jamais Une mère plus tendre n'a tant fait pour sa fille chérie ; elle me nourrit de son lait ; elle ne voulut confier à personne les soins de ma première enfance ; elle présida seule à mon éducation. Je sens mes larmes couler en songeant aux paisibles jours passés dans le sein de ma mère. Mon frère Âlmanjgfc ne nous quittait point : plus âgé que moi Àè quelques années , il m'expliquait les leçons que ma faiblesse ne pouvait

244 GONZALVE DE COR DOUE, comprendre ; il m'enseignait ce qu'il avait appris. Je 1 écoutais avec reconnaissance ; je mé sentais déjà pour lui ce tendre et confiant respect dont mon cœur a gardé l'habitude.

Mulei venait souvent se mêler à nos jeux 4 il oubliait près de nous les chagrins que lui donnait Boabdil; et la meilleure des mères croyait voir les cieux entr 'ouverts , lorsque le roi, qu'elle adorait, la visitait dans sa retraite, et pressait ses enfans chéris entre ses bras paternels!.

Hélas ! ces temps trop heureux ne furent pas de longue durée. L'Espagnol attaqua nos frontières. Mon frère, appelé par la gloire, nous quitta pour voler aux combats^ Sa valeur, ses brillans exploits, ne nous consolaient point de son absence. Il revenait toujours triomphant porter ses lauriers à sa mère ; mais il repartait aussitôt. Forcée moi-même de paraître à la cour , d'y vivre au milieu du tumulte , je regrettais ces années tranquilles consacrées à la seule tendresse. Bientôt des regrets plus amers vinrent me préparer au malheur.

Ma mère me fut ravie. Apres de longues -souffrances, elle expira dans mes bras. O ma bonne et digne mère ! ta perte m'est toujours récente ; les derniers mots que tu .m'as dits

Page 1