‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 10 sur 55 · LETTRE SUR UNE PRÉTENDUE SINGULARITÉ DU RHONE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR UNE PRÉTENDUE SINGULARITÉ DU RHONE

(Journal Helvétique^ Avril 1741.)

Monsieur,

Vous avez lu, dites-vous, dans divers auteurs, que le Rhône traverse le lac Léman dans toute son étendue, sans y mêler ses eaux. On prétend qu'il en sort avec sa couleur primitive, et sans avoir rien perdu de sa rapidité. La chose vous parait impossible, ajoutez-vous; cependant, vous avez lu cette merveille dans plusieurs auteurs respectables. Les anciens ne vous embarrasseraient pas beaucoup; mais plusieurs modernes ont débité cette singularité. Des académiciens de Paris appuient la tradition, et l'abbé Pluche lui-même, dsins le Spectacle de la

Nature^ se trouve encore garant de ce bruit populaire. Vous voulez que je vous dise ce qui en est; que si c'est là un faux bruit, je vous en marque l'origine et ce qui peut y avoir donné lieu. Voilà la tâche que vous me donnez : je vais essayer de vous satisfaire.

Vous avez raison de dire que plusieurs auteurs anciens ont débité cette singularité du Rhône. C'est un bruit populaire qui a été répété par bien des écrivains , et il serait difficile de remonter à la source. Piganiol de la Force , dans sa Description de la France^ ouvrage qui est, d'ailleurs, assez estimé, voudrait en charger Polybe. Voici ce qu'il dit là-dessus : « Polybe et plusieurs autres auteurs qui l'ont copié, disent que cette traversée du Rhône se fait avec tant de rapidité , que les eaux de ce fleuve ne se mêlent pas avec celles du lac. » Misson, dans son Voyage d'Italie^ fait aussi Polybe le premier auteftr de cette tradition.

J'ai d'abord été surpris qu'une histoire dont on fait autant de cas que celle de Polybe , se trouve chargée d'un fait aussi hasardé , et qu'un auteur si judicieux en ait jeté tant d'autres dans l'erreur. J'ai voulu voir le passage de mes propres yeux. Mais, le croiriez-vous. Monsieur, je n'y ai rien trouvé de semblable. Bien plus, je ne crois pas que Polybe ait fait aucune mention du lac Léman. Je n'ai trouvé aucun auteur, avant Pomponius Mêla, qui ait dit bien positivement que le Rhône traverse le lac Léman sans rien perdre de sa rapidité, et qu'il en sort tel qu'il y est entré. Voici ses termes : Rhodanm non longé ab htri Rhenique fontibus surgit. Deindè Lemanno lacu acceptas tenet impetunif seque per médium integer agens, quantus venit egreditur. (De situ orbis, lib. II, cap. 5.) Vous savez que Mêla vivait sous Tibère. Je n'ai pas pu remonter plus haut, et il me semble que c'est donner une date assez ancienne à ce bruit populaire.

Après avoir disculpé Polybe, je crois encore devoir vous marquer ce qui a pu donner lieu à le charger de cette prétendue merveille. Vous avez ouï parler d'un savant du quinzième siècle.

nommé Nicolas Perrot, qui fut évéque de Siponte en Italie. Il donna une version latine de Polybé qui est estimée , mais où il prit beaucoup de liberté. Dans un endroit où l'historien grec parie du Rhône , le traducteur trouva à propos d'y glisser la phrase de Mêla où il est dit que ce fleuve traverse le lac Léman sans y mêler ses eaux. M. Piganiol de la Force n'ayant consulté que la traduction latine, a pris Mêla pour Polybe. Bonne leçon pour consulter autant qu'on peut les originaux !

Outre Mêla, je pourrais citer un autre géographe un peu plus ancien qui semble avoir aussi débité cette tradition. C'est Strabon, qui doit avoir écrit sous Auguste. On peut voir ce qu'il dit du Rhône dans le livre IV. Mais j'avoue que je ne trouve point qu'il ait dit la même chose que Mêla. Il est vrai que l'on attribuait déjà de son temps cette singularité au Rhône; mais, comme il était philosophe autant que géographe , il dit nettement dans le livre V qu'il regarde ce bruit comme fort douteux. Pariant du fleuve Âlphée, que l'on faisait venir du Péloponèse jusqu'à la fontaine Âréthuse, dans la Sicile, sans mêler ses eaux avec celles de la mer, il traite cela de fable, et il ajoute : «c Nous avons déjà assez de peine à croire ce que l'on nous dit de semblable du Rhône, quoique le trajet qu'il ait à faire soit beaucoup plus petit. » Cependant, ce qu'en dit Strabon prouve que l'on débitait déjà de son temps cette particularité du Rhône , et qu'elle trouvait créance. Voilà donc un bruit d'une grande antiquité , et dont il n'est pas possible d'indiquer le premier auteur. On n'en saurait marquer la source. Il s'est transmis jusqu'à nous par une suite d'auteurs , dont les premiers se dérobent à notre connaissance. C'est une chaîne dont nous tenons un bout, mais l'autre se perd dans le passé. Nous ne savons plus aujourd'hui qui charger de cette fable.

Ne pouvant pas remonter plus haut , je vais prendre le parti de redescendre. Vous verrez comment cette erreur a pris chemin et est parvenue jusqu'à nous. Pline ne pouvait pas manquer de faire mention de cet admirable trajet du Rhône au travers du lap

Léman , dans un chapitre de son Histoire naturelle qui a pour titre : Les Merveilles des eaux. (Lib. Il, cap. 103.)

<x II y a des eaux douces (dit-il) qui en traversent d'autres sans se confondre avec elles. C'est ce que Ton peut remarquer

dans le Rhône après qu'il s'est jeté dans le lac Léman Ce

lac (ajoute-t-il) décharge celte eau étrangère précisément dans la même quantité qu'il l'a reçue. » Je vous invite, Monsieur, k lire la note du père Hardouin là-dessus , où il turlupine fort joliment son auteur.

Les auteurs que j'ai cités jusqu'à présent n'ont dit qu'un mot de cette merveille ; mais en voici un qui l'a beaucoup plus détaillée, c'est Ammien Marcellin. Il est presque le seul dont on allègue ordinairement le témoignage, parce que les autres sont fort succincts là-dessus. « Puisque nous voici dans ces quartiers (dit-il), il ne conviendrait pas de ne rien dire du Rhône, qui est un fleuve très-renommé. Il vient des Alpes pennines où sa source est formée d'un grand nombre de fontaines. De là, descendant avec rapidité dans des lieux où la pente est plus douce, il se jette dans le iparais ou lac Léman , et , Te traversant , ne mêle point ses eaux avec lui, mais, passant par-dessus les eaux calmes de ce lac, il se fait un chemin par sa rapidité : ainsi , sans rien perdre de son propre fond , il pénètre le plus épais de ces marais. » (Lib. XV.)

Ce qu'il dit du Rhône , n'est presque qu'une copie ou un abrégé de ce qu'il avait déjà dit du Rhin traversant le lac de Constance. Ces deux passages sont dans le même livre, l'un au commencement et l'autre à la fin. « Le Rhin (dit-il) se jette dans ce marais, dont le dessus est écumeux , et il traverse ses ondes tranquilles. Il y est comme un élément en perpétuelle discorde avec un autre élément , comme l'huile et l'eau , par exemple. Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que ce marais n'est point mis en mouvement par la rapidité du Rhin qui le traverse, et ce fleuve, traversant cet amas d'eaux limoneuses, n'en est point retardé dans sa course, et ne se mêle point avec elles.

C'est ce que Ton ne pourrait pas croire, si Ton ne le voyait. On ne comprend pas quelle force , quelle puissance tient ainsi së- ^parées des eaux qui naturellement devraient se confondre. »

Au travers d'un latin fort obscur, on comprend que c'est ce qu'il a voulu dire. On doit lui passer la rudesse de son style, puisqu'il était Grec de nation , et qu'il fit toujours profession des armes; mais on a bien de la peine k lui pardonner de semblables descriptions. Il est regardé comme un historien fidèle, n se piquait d'avoir fait des recherches exactes pour ne rien dire dont il ne fût sur. Il semble même se donner pour témoin oculaire des merveilles qu'il vient de décrire. Cependant, si on l'examine bien, on trouvera qu'il n'a jamais vu ni le lac de Constance, ni celui de Genève. Nous savons qu'il suivit dans plusieurs expéditions Ursicin, général de la cavalerie. Il fit la guerre sous lui, en Orient, d'où ils revinrent à Milan l'an 354. L'année suivante, ils passèrent l'un et l'autre dans les Gaules. S'ils avaient traversé les Alpes pennines , Marcellin aurait été k portée de voir le Rhône se jeter dans le lac Léman, et le suivre dans sa marche ; mais on sait qu'ils passèrent les Alpes cottiennes, et par conséquent notre historien ne vit le Rhône que beaucoup plus bas, k peu près k la hauteur de Lyon. Quand il débute donc de cette manière : Puisque nous voici dans ces quartiers^ il ne veut pas dire qu'il eût passé actuellement auprès du lac de Genève : cela doit s'entendre avec quelque latitude. Un voyageur qui se trouve k vingt ou trente lieues du lac Léman, peut fort bien s'exprimer de cette manière. Marcellin n'a donc rapporté ce fait que sur un simple ouï-dire, ce qui affaiblit beaucoup son témoignage.

Peut-être aussi s'est-il trop fié aux auteurs qui l'avaient dit avant lui, Mêla et Pline. Mais, dans ce cas-lk, il devait se contenter de rapporter ce qu'ils avaient dit , et les prendre pour garants; au lieu de cela, il les amplifie, et nous donne une description des plus ampoulées, où le merveilleux domine partout.

Je crois. Monsieur, que c'est dans ce faux goût pour le mer-

veilleux , qu'il faut chercher la source de cette tradition an* cienpe, qui fait traverser au Rhône le lac Léman sans y mêler ses eaux. Je ne trouve aucun autre fondement k ce bruit populaire. L'amour que l'on a pour ce qui est extraordinaire a enfanté mille fables. Les événements communs ne nous frappent pas assez : nous voulons du surprenant. Voilà pourquoi on nous repait si souvent de fictions : c'est là nous servir à notre guise. L'amour du merveilleux a été pendant longtemps le goût dominant, et nous n'en sommes pas encore bien guéris. Il a gâté les anciens historiens, et l'histoire naturelle s'est aussi ressentie de ce faux goût. Marcellin, si judicieux d'ailleurs, n'a pu se garantir de cette contagion. Il n^est pas le premier qui ait débité sur le cours du Rhône ce faux mer\'eilleux, mais il a fort renchéri sur ce que l'on en avait dit avant lui. Ce fait avait été énoncé tout simplement par d'autres : pour lui , il a voulu le faire valoir par son st}le enflé et chargé des ornements de la rhétorique. On pourrait lui appliquer ce que l'on a dit d'un homme qui avait beaucoup de penchant à broder tout ce qu'il racontait : « Donnez-lui une toile unie, il vous la rendra bientôt toile ouvrée, toile à ramage des Indes, de Perse, toile du pays des fées. »

Marçellin, dans sa description poétique du Rhône, semble croire que la rapidité extraordinaire de ce fleuve ôte à ses eaux toute leur pesanteur, et que c'est ce qui la fait gUsser si légèrement sur la surface du lac. Ne vous rappelez-vous point. Monsieur, ce que dit Virgile (Enéide, liv. Vil), de la guerrière Camille, qui était si légère à la course, qu'elle marchait sur la pointe des épis de blé pendant la moisson, et sur les eaux de la mer, sans enfoncer?

Illa vel intacta segetis per summa volaret Gramina, nec teneras cursu laesisset aristas : Vel mare pèr médium, fluctu suspensa tumenti, Ferret iter, cèleras nec tingeret aequore plantas.

On passe tout au plus à un poète ces sortes d'exagérations :

encore a-t*on eu bien de la peine à pardonner celle*ci à Virgile. Malheureusement c'est un historien , et un historien qui passe pour sage , qui nous débite ici sur le Rhône une fiction qui va presque de pair avec la course de Camille.

n faut convenir que les auteurs anciens ont hasardé bien des choses sur l'histoire naturelle , qui se sqnt trouvées démenties par l'expérience , et qui n'ont pas pu soutenir un examen tel qu'on le demande aujourd'hui. Mais, sur le fait en question, vous me citez au^si des auteurs modernes. Des académiciens, ditesvous, l'ont appuyé de leur suffrage. J'aurais souhaité. Monsieur, que vous me les eussiez indiqués un peu plus précisément. J'ai . lu leurs ouvrages , et je ne me rappelle pas d'y avoir vu ce paradoxe. Le seul M. Parent en a dit un mot, qu'il n'a fait que glisser, et qui n'est qu'une parenthèse. C'est dans un petit écrit qui a pour titre : Réflexions sur qtielqms particularités du Bu" gey^ etc. Il veut décrire comment le Rhône se perd dans la terre, sur la route de Genève k Lyon , et voici comment il débute : (c A quatre lieues au-dessous du lac de Genève, après que le Rhône l'a traversé par l'espace d'environ vingt lieues sans se mêler avec ses eaux , ce fleuve s'abime dans la fente d'une roche. D C'est là, je l'avoue, adopter la vieille erreur ; mais, on voit assez qu'il avance ce fait sur la foi des anciens , et sans l'avoir examiné. Il y a beaucoup d'apparence qu'il n'avait point été sur les lieux. On voit qu'il ne se rend proprement garant que des autres particularités qu'il décrit en détail, et dont il avait été témoin oculaire. Cependant il aurait mieux fait de ne pas croire si légèrement une tradition populaire aussi discordante avec la véritable physique. Après tout, MM. les académiciens ne sont pas infaillibles.

Si l'autorité de M. Parent ou de quelque autre académicien vous rend cette tradition assez probable, permettez^moi, Mon<* sieur, de leur opposer le suffrage d'un mathématicien de notre ville qui a examiné mûrement la chose : c'est M. J.-C. Fatio de Duillier, qui a donné des Remarques sur Vhistoire naturelle des

environs du lac de Genève (k la suite de l'Histoire de Geoève de SpoD, édition de 1730.)

«c Divers auteurs anciens et modernes (dit-il) ont écrit suivant le sentiment d'Âmmien Marcellin , que les eaux du Rhône traversent celles du lac sans se mêler : ce qui est tellement opposé aux règles de la pesanteur et de l'équilibre, que la chose est absolument impossible ; car il faudrait pour cela que les eaux du lac fussent de niveau , et que les eaux du Rhône eussent une pente très-considérable pour pouvoir couler et se frayer un passage k travers les premières, dans une distance de passé 36,000 toises. Quand donc on supposerait que le Rhône n'aurait qu'un pied de pente sur 1 ,000 toises de France de chemin, ainsi que la Seine aux environs de Paris, le Rhône devrait être élevé, proche du Rouveret, de 36 pieds pour le . moins par dessus la surface du lac ; et si cela était, comment ce fleuve prendrait-il la route de Genève, en suivant une courbure fort grande, plutôt que de s'épancher de toutes parts dans le lac? »

Misson, dans son Voyage d'Italie , avait déjà combattu cette prétendue merveille. H fait voir qu'elle est absurde et impossible, vu la longueur, et la figure courbée dont est ce lac.

Mais qu'est-il besoin de tant de raisonnements? Un simple coup d'œil peut suffire pour couler a fond cette tradition. J'allai l'autre jour, dans notre bibliothèque publique, consulter les auteurs dont j'avais besoin pour répondre à votre lettre. Après avoir beaucoup feuilleté de livres, me trouvant la tête un peu grosse, je trouvai k propos de me mettre à une fenêtre pour prendre l'air et pour jouir de la vue, qui est fort belle. Je m'étais tourné du côté du lac , qui ce jour-là était parfaitement calme et tranquille. Les coteaux voisins se peignaient parfaitement dans cette belle glace ; on n'apercevait pas le moindre mouvement ni le plus léger frisson dans toute sa surface. J'admirai dans ce moment comment notre lac, sans la moindre émotion et de la plus grande tranquillité du monde , donnait un démenti formel à tous ces graves auteurs de l'antiquité que je venais de consulter.

Pour se satisfaire parfaitement, il faudrait encore aller k l'autre bout du lac , et voir ce qui se passe k sa naissance. Il faudrait suivre, pendant quelque temps, le Rhône lorsqu'il se jette dans le lac. Il prend sa source, comme vous le savez, au mont de la Fourche, dans le canton d'Uri. H parcourt tout le pays de Valais avec une grande vitesse : on le regarde comme le plus rapide de tous les fleuves. M. Àstruc, dans son Histoire naturelle du Languedoc^ nous donne une étymologie du nom qu'il porte , qui est relative k cette rapidité. « Rhodanus^ dit-il, ou le Rhône^ vient du mot celtique Rhédeg^ qui est encore en usage parmi les Gallois, et qui signifie rouler avec rapidité. » Le Rhône se jette donc dans le lac avec impétuosité. Tout le monde en convient , mais il s'agit de savoir si cette fougue ne se ralentit pas bientôt. C'est ce dont il est fort aisé de s'assurer par la différence de couleur des eaux du Rhône et de celles du lac. L'eau de ce fleuve est blanchâtre dans tout le Valais, et de la couleur kpeuprès du petit-lait. Laraison qu'on en peut donner, c'est qu'il tire sa source d'une glacière. Il est donc fort aisé de le distinguer des eaux du lac, qui sont bleuâtres. Pour s'épargner la peine d'aller sur les lieux , nous n'avons qu'k entendre encore Ik-dessus M. Fatio de Ehiillier. On peut, en toute sûreté, s'en rapporter k lui.

c( Le Rhône (dit-il) se jette dans le lac proche du Bouveret. Les eaux du Rhône, dans cet endroit, sont grisâtres et fort chargées de sablon, au lieu que les eaux du lac tirent sur le bleu et sont fort transparentes. Le Rhône s'avance d'abord avec beaucoup de rapidité dans le lac ; mais, après y avoir perdu bientôt toute sa vitesse, on voit, k environ deux cents pas du rivage, ses eaux, entraînées par leur pesanteur, se plonger, et couler encore au-dessous de celles du lac, où elles déposent leur sablon. Les eaux du Rhône, vues dans un temps calme au travers de celles du lac, ressemblent dans ce lieu-lk k des nuages épais k côté d'un ciel serein, que l'on verrait par réflexion dans un miroir. »

Vous pouvez conclure de tout cela, Monsieur, que le Rhôoe^ entrant avec beaucoup de vitesse dans le lac, court environ une demi-lieue ou un peu plus sans confondre ses eaux. On le distingue k sa t;ouIeur blanchâtre ou plutôt grisâtre. Mais, â une lieue ou deux, on ne le démêle plus d'avec le lac, ni k son mouvement , ni k sa couleur, tout étant également calme et d'une teinte uniforme. Le Rhône n'a rien de particulier k cet égard. On peut remarquer la même chose dans toutes les grandes rivières qui se jettent dans quelque lac ou dans la mer.

Vous concevez bien ensuite qu'après cette espèce de sommeil assez long , le Rhône doit enfin se réveiller. C'est ce qu'il fait k une lieue ou deux au-dessus de Genève. Le fond du lac commençant, k cette distance, d'être un peu en pente, il commence aussi, loin des bords , k s'écouler tout doucement. C'est dans notre ville même que le Rhône reprend tout k fait son mouvement et son nom.

Je ne sais. Monsieur, si vous connaissez un livre intilulé : Admiranda Galliarum. L'auteur se nomme Cécile Frey. On y trouve bien positivement l'erreur que j'essaie de détruire. Il assure que le Rhône, après s'être jeté dans le lac Léman, en sort sans y avoir mêlé ses eaux, et arvec sa couleur primitive. Mais il le dit sur la foi des anciens, et sans s'embarrasser le moins du monde d'examiner la chose. J'ai déjk remarqué que l'amour du merveilleux doit avoir enfanté cette fable. Le même principe ne peut aussi que contribuei* k la faire respecter. Le titre seul de Merveilks de la France annonce du merveilleux. L'auteur, pour tenir parole k son lecteur, saisit l'extraordinaire partout où il se trouve. La merveille que l'on débite du Rhône depuis si longtemps, ne pouvait pas lui échapper : vraie ou fausse, il n'importe : elle faisait également k son but.

Vous m'avez encore indiqué, si je ne me trompe, le Specta" de de la Nature, qui doit en avoir dit quelque chose. J'ai l'idée assez présente de ce livre, que. j'ai lu avec l'attention qu'il mérite. Je ne me rappelle pas que l'auteur ait traité notre ques-

lion ex professo : il a seulement glissé deux, mots Ik-dessus, d'où l'on peut inférer qu'il a donné dans le préjugé vulgaire. C'est dans un endroit où il fait remarquer la sagesse du Créateur, qui, pour nous garantir de l'infection, a voulu qu'une eau vive et courante traversât la plupart des eaux dormantes. Il applique ensuite cela aux lacs, a Le Tessin, dit-il, qui traverse le lac Majeur, le Rhin qui met en mouvement tout le lac de Constance, et le Rhône qui tranche rapidement le lac de Genève^ sont l'unique cause qui purifie l'air des côtes voisines. »

Cela n'est pas tout k fait exact. Nous avons vu que le Rhône tranche rapidemerU le lac pendant une demi-lieue en y entrant, et qu'après cela, l'espace de 15 ou 16 lieues, il n'y a plus ni rapidité , ni rien de tranchant. H perd tout k fait son humeur bruyante, et épouse les inclinations pacifiques et tranquilles de l'eau dormante avec laquelle il s'est allié. On serait donc tenté de prononcer que cet ingénieux auteur, si estimable d'ailleurs, est allé un peu trop vite dans cette occasion , si l'on ose dire qu'il a tranché ces deux mots un peu rapidement et sans un mûr examen. Son but, comme partout ailleurs, était très-bon, puisqu'il voulait plaider la cause de la Providence. Mais il semble qu'en disant les choses simplement comme elles sont, la sagesse divine ne paraîtrait pas moins , peut-être même la rendrait-on encore plus sensible. Pour faire apercevoir la sagesse du Créateur dans les moyens qu'il emploie pour préserver de la corruption ces amas d'eau, il n'était point nécessaire qu'une rivière traversât un lac sans y mêler ses eaux, et qu'elle y passât si vite. Au contraire, cette eau courante se confondant avec la dormante, la rafiraichit encore mieux que si elle se contentait de la traverser rapidement, sans a voir rien de commun avec elle. L'abbé Pluche l'a bien senti dans l'article précédent , qui regarde le lac de Constance : « Le Rhin , dit-il , met tout ce lac en mouvement. » On doit lui savoir gré de ce qu'il a pris ici le contre-pied d'Âmmien Marcellin. « Le Rhin (avait dit cet ancien historien) parcourt ce lac avec une étrange rapidité. Ce

qa'il y a d'admirable , c'est que cette espèce de marais n'ac«quiert aucun mouvement par cette marche rapide du fleuve ; et le fleuve , qui se liàte d'arriver ou il veut aller, n'est point retardé par cette eau bouri>euse. » Un sage philosophe comme l'abbé Pluche ne saurait adopter une semblable déclamation; mais, d'un autre côté, n'y en a-t-il pas un peu k dire que le Rhin met tout le lac de Constance en mouvement ?

Il lui arrive comme au Rhône , dont la fougue se ralentit bientôt dès qu'il est entré dans le lac. Ainsi, au lieu de dire que le Rhin met en mouvement tout le lac où il se jette, pour parler exactement n'aurait-il pas fallu dire que toute l'impétuosité du Rhin se perd bientôt dans les eaux tranquilles du lac de Constance? Ce n'est pas en les agitant qu'il les préserve de la corruption, mais en les renouvelant.

La réflexion de notre abbé sur la sagesse du Créateur me rappelle les belles moralités que le prétendu passage du Rhône au travers du lac Léman sans y mêler ses eaux, a occasionnées. Bien des prédicateurs en ont su tirer d'utiles leçons, et des auteurs généralement estimés y ont puisé des comparaisons fort propres k régler nos mœurs. Du Moulin, par exemple, dans son Traité de la paix de Tâme, prescrit à un homme qui veut être sage , de passer parmi la foule sans s'y arrêter, comme la rivière du Rhône à travers le lac Léman.

M. Bernard a remarqué, dans sa République des ïèures^ qu'il y a des erreurs de ce genre que les orateurs semblent appuyer, parce qu'elles donnent lieu k des pensées ingénieuses. Il met dans ce rang les merveilles que l'on débite aussi du lac Âsphaltite, et, entre autres, ce que Ton débite des pommes de Sodome. Il cite Ik-dessus le chancelier Bacon , qui avait déjk dit que ce jruit et ses singularités sont une pure fiction, qui n'a quelque ^ours que parce qu'elle fournit aux poètes et même aux prédi* cateurs des allusions et des comparaisons qu'ils ne veulent pas perdre. « Parmi les erreurs populaires dont on ne veut pas reyenir, ajoute ce judicieux journaliste, il faut aussi ranger la tra-

dition ancienne , que les eaux du Rhône qui traversent tout le lac Léman ne se mêlent point avec celles du lac ; puissant motif, au jugement de quelques prédicateurs que j'ai ouïs, pour porter les gens de bien à vivre au milieu des méchants, sans se mêler avec eux. 9

Les maîtres d'éloquence soi^ partagés sur l'usage que Ton peut faire de ces sortes de comparaisons. Les plus sévères les proscrivent, surtout en matière de morale. D'autres, plus traita* blés, disent que, quand il s'agit de donner des leçons pour régler les mœurs , on peut tirer de quelque sujet fabuleux des comparaisons qui ne laissent pas d'être justes et belles. Je ne sais pas. Monsieur, si vous adopterez tout k fait cetie règle. Il me semble , au moins , qu'elle ne devrait pas être admise dans la diaire. Tout ce que dit un prédicateur doit être fondé sur le vrai, et la comparaison prise du Rhône, que Du Moulin et tant de prédicateurs après lui ont employée , porte sur le faux de plus d'une manière. Déjà il n'est pas vrai que cette rivière traverse le lac sans y mêler ses eaux ; mais voici une autre discordance qui fait tout à fait clocher sa comparaison. Les chrétiens , nous dit-on , qui veulent conserver leur pureté et leur innocence, doivent imiter le Rhône qui, pour ne point altérer la pureté de ses eaux , traverse l'eau croupissante du lac sans se mêler avec elle. C'est bien ainsi qoe Marcellin concevait la chose, mais c'est là une seconde erreur aussi lourde que la première. Un auteur moderne, beaucoup plus exact, nous a appris que c'est précisément tout le contraire. L'eau du lac est claire et limpide : le Rhône qui y entre assez sale et limoneux, s'y précipite bientôt N'en déplaise donc aux maîtres de rhétorique qui croient qu'on peut mettre en œuvre ces sortes de comparaisons, je trouve qu'après avoir tourné et retourné celle-ci de toutes les manières , c'est le plat de champignons apprêté avec soin, et que les gens sages nous conseillent, à la fin, de jeter par la fenêtre.

Je ne dois cependant pas dissimuler que la raillerie que

M. Bernard avait £adte de ces prédicateurs qui tirent des moralités de ce cours fabuleux du Rhône, eut quelque suite. Un in« connu parut blessé de cet enjouement , et trouva mauvais, dans une lettre qu'il adressa au journaliste , qu'il eût ainsi turlupiné celte tradition. Il lui allégua quelques raisons pour t&cher de la rendre vraisemblable. Je ne les trouve pas assez concluantes pour me donner la peine de vous les transcrire. Si vous avez quelque curiosité k cet égard, vous pourrez la satisfaire dans la lettre même de l'anonyme, qui est inséré^ dans la République des Lettres, du mois de mai 1710. Sans prétendre prévenir votre jugement Ik-dessus , il me semble que M. Bernard réhite bien l'anonyme. Il était en état de le faire. Outre qu'il avait l'esprit juste, il avait demeuré autrefois quelques années k Genève, où il avait observé en philosophe exact tout ce qui mérite quelque attention. U faut même remarquer que ce champion de la vieille tradition bat en retraite. Il n'ose pas soutenir que les eaux du Rhône ne se mêlent point du tout avec celles du lac , il se retranche k dire qu'elles ne se mêlent pas considérablement : la dispute ne roule donc que sur le plus ou le moins de mélange de ces eaux.

n £atut aussi ranger parmi ceux qui ont voulu donner du crédit k cette tradition en la modifiant un peu. Du Fresne, auteur du Mercure galant en 1711. H arriva, cette année-lk, aux eaux du Rhône une singularité qui méritait d'être rapportée. Elle se trouve dans le Mercure du mois d'avril, oc Le dégel et la fonte des neiges, dit cet auteur, firent enfler de telle sorte la rivière d'Ârve et lui donnèrent un cours si rapide , que le 1 2 du mois de février, elle fit rétrograder le Rhône dans le lac, et tourner k contre-sens, pendant tout un jour, les roues des moulins et des machines qui servent aux fontaines publiques. x>

Cette description est exacte, k la date près , qui est retardée de deux jours. Ce fut le 10 février 1711 que tout Genève fut témoin de ce phénomène.

a Le Rhône devint si enflé , par le concours de diverses ri-»

vières qui s'y jettent , dit le même auteur, qu'il traversait le lac de Genève dans toute sa longueur sans y mêler ses eaux, tant l'impétuosité avec laquelle il y entrait était grande. »

Il faut avouer qu'une impétuosité qui se soutient l'espace de quinze ou vingt lieues, sans être entretenue ou favorisée par aucune pente du terrain, est quelque chose de bien merveilleux. Malheureusement, ces deux phénomènes se gâtent l'un l'autre, et l'on ne saurait en admettre qu'un à la fois. Le Rhône a rebroussé, le fait est sûr : donc son impétuosité ne s'était pas soutenue jusqu'au bout. L'Arve ne le contraignait k rétrograder, que parce qu'il s'était mis k niveau des eaux du lac , et qu'il avait perdu tout son mouvement. D'ailleurs, il ne faut pas faire enfler extraordinairement le Rhône , si l'on veut qu'il recule : L'Ârve ne peut l'y forcer que quand les eaux du Rhône se trouvent fort basses.

a Un pareil événement, continue l'ingénieux Du Fresne, n'aurait-il pas donné lieu k la fable du fleuve Âcis, qui étant devenu amoureux de la nymphe Galatée, alla la chercher jusque dans la Sicile, sans mêler ses eaux avec celles de la mer? » Ammien Marcellin avait déjà dit que le Rhin traversant le lac de Constance sans mêler ses eaux, imitait l'Àlphée, fleuve d'Ârcadie, amoureux d'Âréthuse , et qui fend la mer jusqu'à ce qu'il soit parvenu vers la nymphe. Les bons mythologistes essaient d'expliquer la fable par l'histoire. La méthode de Du Fresne est un peu difl*érente : il parait qu'il veut nous expliquer ici une fable par une autre fable.

De quelque manière donc que l'on tourne cette tradition populaire sur le Rhône , elle se trouve toujours fabuleuse : avec toutes les modifications qu'on y apporte , on ne saurait la remettre en valeur. J'ai même honte de m'étre arrêté si longtemps k combattre un fait dont la fausseté saute aux yeux. Mais je me suis laissé aller au plaisir de m'entretenir avec vous. Après tout, ce détail n'est pas tout à fait inutile : on peut y apprendre à se méfier de tant de prétendues merveilles que les anciens nous

ont débitées fort gravement, et qui ne se trouvent nullement fondées.

Je suis, etc.

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