LETTRE SUR QUELQUES PARTICULARITÉS DU RHONE
' {Journal Helvétique, Mai 1741.)
Monsieur,
Vous voilà revenu, dites -vous, de l'ancien préjugé où vous étiez, que le Rhône traverse le lac Léman sans y mêler ses eaux, et sans rien perdre de sa rapidité. Aujourd'hui vous me demandez de nouveaux éclaircissements sur l'histoire naturelle de notre pays. Vous souhaitez que nous nous promenions encore un peu sur notre Rhône et sur notre lac , et que je vous y fasse observer ce qu'il a de plus remarquable.
Le premier article sur lequel vous me demandez d'être informé, c'est sur la manière dont cette rivière s'engouffre dans la terre, à quelque distance de Genève. Je vous avais indiqué un passage de M. Parent où l'on en trouve la description. C'est dans une petite dissertation intitulée : Réflexions sur quelques particularités du Bugeyj etc. Mais vous me dites que cet écrit ne vous est point parvenu. Je vais donc vous transcrire ce qu'il en dit.
« A quatre lieues au-dessous du lac de Genève , dit-il, le Rhône s'abime dans la fente d'une roche, laquelle a bien un quart de lieue de longueur, mais qui n'a pas plus de deux ou trois toises de largeur dans les endroits les plus étroits, et dont la profondeur va jusqu'à vingt ou vingt-cinq toises , de telle
sorte qu'aa lieu des eaux de ce fleuve, on n'aperçoit dans cette fondrière qu'un brouillard épais formé par le brisement de ses eaux contre le fond et les côtés de cette fente , dans laquelle elles coulent avec une extrême rapidité et un très-grand bruit. De Ik, le lit s'élargit insensiblement au travers des rochers, de telle sorte qu'à deux lieues plus bas, au droit de la ville de Seissel, il est large environ comme celui de la Seine a Paris. »
Aucun des anciens géographes n'a parlé de ce gouffre , où le Rhône se perd pour quelque temps. H est assez surprenant qu'ils aient transmis à la postérité, dans leurs ouvrages, des singularités imaginaires de ce fleuve, comme celle de ma lettre précédente , et qu'ils n'aient rien dit de celle-ci qui est trèsréelle.
La surprise augmente quand on voit leur exactitude à parler des autres rivières qui souffrent de semblables éclipses. La Guadiana ne vous est sans doute pas inconnue. C'est une grande rivière d'Espagne qui se perd aussi en terre et qui en ressort. Les anciens auteurs n'ont eu garde d'oublier cette particularité. Strabon en a parlé ; Mêla, Pline et d'autres géographes latins en ont aussi fait mention. On prétend même qu'on la trouve déjk dans le- nom qu'ils lui avaient donné. Ils l'appelèrent Anas^ qui, dans leur langue, signifie un canard, et cela, dit-on, par la ressemblance de l'immersion de cette rivière dans la terre avec cet oiseau que l'on voit plonger dans l'eau et reparaître k quelque distance de là. Il est vrai que quelques critiques, un peu plus difficiles, ne se paient pas de cette étymologie. Ils préten dent que c'est là une erreur en grammaire, puisque Ânas ( rivière) fait au génitif Anœ , et qu'anas (oiseau aquatique) doit faire anatis. Cependant on peut réhabiliter cette étymologie en la tournant un peu autrement. Le célèbre Bochart nous fournira un expédient pour cela. Il nous indique une origine arabe ou punique qui a le même fondement. Il dérive Anas du mot Hanasa^ qui signifie se cacher pour paraître bientôt de nouveau^ et c'est précisément là faire la canne ou faire le canard. II est
vrai qu'il indique encore une autre étymologie de ce mot, afin de nous donner à choisir. II nous fait remarquer qu'ana en syriaque signifie une brebis^ et que sur les bords de cette rivière il y a beaucoup de pâturages pour les brebis, ce qui aurait pu lui faire donner ce nom.
Gela me rappelle une espèce d'énigme que les Espagnols donnent k deviner aux étrangers. Us disent qu'ils ont dam leur pays un pont sur lequel on pourrait faire paître dia: mille mot*^ tons fort à leur aise. Us désignent par là le terrain qui est audessus de la Guadiana cachée sous terre. Il y a peut-être beaucoup à rabattre de ce nombre , mais vous savez que les pays chauds ont le privilège de pouvoir donner dans l'hyperbole. Voici encore une production de ce climat , qui ne ferait pas bien dans un autre pays. G'est une pensée alambiquée d un bel esprit espagnol, qui veut expliquer k sa manière pourquoi la Guadiana disparait ainsi. La raison qu'il en donne , c'est « la supériorité qu'elle sent bien que les autres rivières d'Espagne ont sur elle. L'Ébre l'emporte pour le nom , le Duero pour la force, le Guadalquivir pour les richesses; la Guadiana, ne pouvant pas soutenir le parallèle avec les autres, prend le parti de se cacher sous terre de honte. »
Si un auteur en France vous communiquait un ouvrage qu'il veut donner au public, où il y aurait une semblable pensée, je prévois la réponse que vous lui feriez. U me semble que je vous entends lui dire tout rondement qu'il ne ferait pas mal d'imiter la Guadiana.
Je pourrais bien moi-même essuyer aussi votre censure pour cette digression. Vous seriez en droit de me dire que je fais comme ces rivières qui se perdent en terre , et qui ne suivent pas leur route. Je passe condamnation Ik-dessus ; mais ne vous fâchez pas, s'il vous plait. Je vais aussi, à leur imitation, ressortir incessamment et reprendre mon cours.
Permettez-moi cependant encore , Monsieur, de dire deux mots sur une petite question. On demande si le silence des
anciens sur cette interruption du cours du Rhône, n'est pas une preuve que c'est un changement qui est arrivé depuis. D semble que l'on peut en conclure que ce n'est que depuis quelques siècles que cette rivière a pris cette roule souterraine. On peut soupçonner que quelque éboulement de rochers, produit par un tremblement de terre , a causé cet accident dans des temps qui ne sont pas encore bien reculés. — La chose peut être, mais il ne parait pas que ce soit là une conséquence nécessaire du silence des auteurs anciens. On est surpris que les géographes d'autrefois aient tous fait une mention expresse de VAnas qui se cache sous terre, et qu'ils n'aient pas remarqué que la même chose arrive aussi au Rhône ; mais premièrement la Guadiana disparait beaucoup plus longtemps que le Rhône, qui ne s'évanouit que pour un quart d'heure tout au plus : d'ailleurs les anciens géographes avaient voyagé la plupart en Espagne, et il ne parait pas qu'aucun d'eux ait suivi assez exactement le cours du Rhône pour observer tout ce qui s'y passait. Ainsi cette rivière pourrait avoir commencé, il y a bien des siècles, à faire cette échappée , sans qu'aucun ancien écrivain l'eût relevée.
Une autre singularité du Rhône, c'est qu'au rebours de la Seine et de la plupart des rivières de France, plus il fait chaud et plus ses eaux sont grandes. C'est au solstice d'été qu'elles ont toute leur hauteur, c'est-à-dire quand la Seine est la plus basse. Le Rhône a cela de commun avec le Nil, qui a, en été, cette abondance que tout le monde sait qui £aiit la richesse du pays.
Un voyageur nous apprend que les Egyptiens font beaucoup valoir cette prérogative de leur rivière. C'est, selon eux, un titre de souveraineté. Ils en concluent que le Nil doit être regardé comme le roi des fleuves, et voici le raisonnement singulier qu'ils font pour prouver cette prétention, a D'où vient, disent-ils, qu'en été toutes les autres rivières sont presque à sec, tandis que la nôtre est si abondante? C'est qu'elles sont
toutes tributaires du Nil, et que c'est vers le solstice d^été qu'elles lui paient le tribut d'une partie de leurs eaux. Elles le lui apportent par-dessous la terre d'une manière imperceptible. Voilà pourquoi elles sont épuisées dans ce temps-là, tandis que le Nil déborde et se regorge. » Cette pensée ferait bien dans un poème comme les Métamorphoses d'Ovide. Vous voyez assez, Monsieur, que par ce raisonnement notre Rhône pourrait aspirer à partager cette royauté avec le Nil. Mais il ne porte pas si haut ses prétentions ; il demande seulement que les Égyptiens ne le mettent pas dans la classe des fleuves tributaires du Nil. Il met bien quelques petites rivières k contribution , il ne se donne pas pour cela des airs de éouverain. C'est proprement les montagnes des Alpes qui lui doivent tribut, et qui le lui envoient régulièrement en neige fondue en été. C'est Ik ce qui fait . son abondance, comme les pluies d'Ethiopie font la richesse du Nil.
Croiriez-vous, Monsieur, que parmi ces rivières tributaires du Rhône il y en a une qui lui paie son tribut, non-seulement en eau, mais encore en or? C'est la rivière d'Arve, qui se jette dans le Rhône à portée du canon de notre ville. C'est un gros torrent qui , descendant des montagnes, entraine de l'or avec soi. Dès que ces deux rivières se sont confondues, le Rhône devient un autre Pactole, dont le sable est d'or, pour parler le langage des poètes. Ne vous allez pourtant pas figurer que l'on trouve chez nous autant de ce précieux métal que l'on tire de poudre d'or de la Guinée. Il me semble avoir lu dans la relation d'Afrique du Père Labat, qu'il y a un canton de ce payslà où l'or abonde tellement, qu'il n'y a qu'a se baisser et en prendre. Si je m'en souviens bien, il dit qu'un homme qui est dans le besoin n'a qu'à puiser dans sa gamelle du sable dans l'endroit où il se rencontre, laver et relaver ce sable jusqu'à ce que l'eau l'ait tout emporté, et qu'il ne manque point de trouver au fond de ce vaisseau de bois une honnête quantité] d*or. Il s'en faut bien que nous en soyons là au bord de notre Rhône.
Tout se réduit à quelques paillettes d'or fort clair-semées qu'il roule dans son sable. Cet or est fin, k la vérité, mais il est en si petite quantité que les ouvriers qui s'amusent à le chercher n'y trouvent guère que le prix de leur journée. Aussi cet or est fort négligé, et on a pris le parti de le laisser courir. Les laboureurs du voisinage se tournent d'un autre côté. Ils s'en tiennent k chercher le trésor que le Père commun des hommes a caché dans la terre, et qu'ils trouvent toujours quand ils s'appliquent à le chercher avec soin. Us suivent le sage conseil d'Ësope qui leur crie :
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse.
Le Rhône ne ressemble pas seulement au Pactole , il a encore quelque conformité avec l'Euripe. Il a comme lui une espèce de flux et reflux, mais qui n'a rien de périodique. Ce sont des crues d'eau qui arrivent tout d'un coup, surtout en été, et qui lui font hausser la surface d'un pied ou deux. L'eau s'abaisse ensuite aussi promptement qu'elle s'est élevée. Ce flux et reflux s'appelle, dans le langage du pays, des sèches. Cette alternative revient quelquefois k plusieurs reprises dans une même journée ; ce phénomène se remarque surtout dans le Rhône k Genève, et dans le lac jusqu'k sept ou huit lieues de notre ville, mais il est toujours moins sensible en s'éloignant de la décharge du lac dans le Rhône. Les pécheurs regardent ces crues d'eau comme un présage du changement de temps. Ils prétendent qu'elles indiquent le vent ou la pluie. Elles se remarquent principalement en été quand l'eau est la plus grande. On en voit pourtant quelquefois en hiver, mais elles sont moins sensibles.
On est assez embarrassé k assigner la cause de ces crues d'eau si subites. On a d'abord essayé de la chercher dans la rivière d'Àrve qui se jette dans le Rhône un peu au-dessous de Genève. Elle a quelquefois arrêté entièrement le cours du
Rhône. On peat donc concevoir que, se trouvant fort enflée et s opposant k son écoulement, elle peut le faire hausser et baisser alternativement. Mais on a remarqué ce flux et reflux dans des temps où l'Ârve était la plus basse. M. Âddison l'explique de cette manière : « Il y a, dit-il, dans le lac de Genève, une ' espèce de flux et reflux causé par la fonte des neiges qui y tombent en plus grande quantité l'après-midi qu'à d'autres heures du jour. » {Voyage d'Italie^ p. 321.) Mais cela arrive quelquefois le matin aussi bien que l'après-midi. D'ailleurs, quelle prodigieuse quantité d'eau ne faudrait-il pas pour hausser la surface du lac de quelques pieds dans une heure ?
Un voyageur passe trop vite dans un lieu, et n'a pas fait assez d'observations pour pouvoir expliquer heureusement ces singularités. M. Fatio avait l'avantage de résider à Genève, et par là avait plus de secours pour découvrir la cause physique que nous cherchons. Il croyait l'avoir trouvée dans fin vent violent du sud ou sud-ouest , qui pouvait empêcher les eaux du lac de s'écouler ; mais on a vu souvent le Rhône élever ses eaux dans un temps d'un calme parfait, et ce vent, quelque impétueux qu'il filit , ne pouvait pas enfler les eaux du lac & plusieurs lieues au-dessus de Genève.
D'autres enfin ont recours aux vents souterrains, et à des exhalaisons qui, s'élevant du fond des eaux , en font hausser la surface. Cette cause expliquerait aussi le changement de temps qui suit ordinairement ce flux et reflux; elle expliquerait encore assez bien les autres bizarreries de ces crues d'eau ; mais, après tout, c'est là recourir à une cause occulte qui approche fort d'un aveu de l'ignorance où l'on est à cet égard. Peut-être réussirait-on mieux si Ton joignait ensemble plusieurs de ces causes, ;et si l'on recourait tantôt à l'une , tantôt à l'autre, suivant la diversité des circonstances.
Le Père Rabin, jésuite, qui a beaucoup raisonné sur les irrégularités de l'Euripe, s'y perd à la fin. « Nous voyons dans les «e^auxbien des merveilles, dit-il, dont nous ne saurions rendre
raison , ni en connaître parfaitement les causes. Dieu s'est ré-^ serve la connaissance de ces secrets pour nous faire admirer davantage sa puissance. » Un autre auteur plus moderne dit encore que Dieu , qui nous a créé pour le connaître, a voulu que tout dans la nature nous obligeât k remonter k lui : c'est sans doute par cette raison qu'il nous abandonne les pourquoi^ et qu'il se réserve les comment.
Je ne sais, Monsieur, si vous approuverez tout à fait cette réflexion morale du P. Babin. On peut soutenir le contraire sans scandaliser personne. Pour moi, j'avoue que je ne me sens pas moins porté k admirer la puissance de Dieu dans les effets merveilleux de la nature dont on m'a expliqué la cause. Quand un habile philosophe m'a appris que l'action du soleil et celle de la June, combinées ensemble, produisent le flux et le reflux de la mer, j'admire encore plus la puissance et la sagesse du Créateur. Ce n'est pas dans les merveilleux ouvrages de la nature, que l'on doit dire que l'admiration est la fille de l'ignorance.
Quand il serait vrai que la puissance de Dieu cache les moyens qu'elle emploie pour nous étonner davantage, il faut convenir que sa sagesse doit prendre le contre-pied. Jamais nous ne l'admirons plus que quand nous en connaissons le comment. M. Addison nous en va fournir un exemple qui regarde encore notre Rhône. Ce trait de la sagesse du Créateur mérite d'être rapporté.
<( En voyant la plus grande partie du cours de cette rivière, je ne puis m'empécher de reconnaître une direction toute particulière de la Providence. Elle a sa source justement au milieu des Alpes, et a une longue vallée qui parait avoir été faite dans le dessein de donner un passage libre k ses eaux, au travers de tant de rochers et de montagnes dont elle se trouve environnée de toutes parts. Ici elle vous mène en ligne directe jusqu'k ^Sîenève ; Ik elle inonderait tout le pays s'il n'y avait une ouverture singulière qui partage un vaste circuit de montagnes, et conduit la rivière jusqu'k Lyon. Au delk de cette ville se
trouve one autre grande ouverture qui traverse tout le pays , faisant presque une autre ligne étroite ; et, nonobstant la vaste hauteur des montagnes qui s'élèvent aux environs, elle prend là le chemin le plus court pour se jeter dans la mer. S'il eût fallu qu'une pareille rivière se fût faite un chemin par elle-même au milieu des Alpes, quelques tours qu'elle eût fait, elle aurait certainement formé plusieurs petites mers et inondé quantité de pays avant que de terminer sa course ^ »
Agréez que ma lettre termine aussi la sienne. Je suis, etc.
in
lETTRE CONCERNANT LE LAC LÉMAN (Journal Helvétique, Juin 1741.)
MONSIBUR ,
Vous me faites une objection contre la remarque de M. Addison que j'avais transcrite dans ma lettre précédente, et où ce voyageur admire la sagesse du Créateur d'avoir si bien ménagé le lit du Rhône au travers des montagnes. « H est surprenant, dites-vous , que cet habile homme ne se soit pas fait une difiBculté qui saute aux yeux; c'est le défaut de pente pour l'écoulement de cette rivière, dans toute l'étendue du lac de Genève. »
Votre objection est fort naturelle. Il semble que ce n'était pas assez que la sage Providence eût ouvert au Rhône une route dans un pays fort escarpé ; il fallait encore lui ménager partout son écoulement , sans qu'il fût arrêté dans aucun endroit. Cette pause de quinze ou seize lieues dans le lac Léman est une interruption bien considérable : on est presque tenté de regarder
f Voyage d'Italie, p. 299.
ces eaux, arrêtées dans leur course, comme une obstruction qui interromprait le cours des humeurs dans le corps humain.
Cependant, quelque spécieuse que paraisse votre difficulté, permettez-moi de vous dire, Monsieur, que ce qui vous a paru d'abord un inconvénient n'en est peut-être pas un dans le fond. Vous n'avez point de lacs en France ; c'est ce qui fait que vous n'avez pas eu occasion de réfléchir autant que nous sur les grands amas d'eau. Loin de les regarder comme une irrégularité, nous y lrouvr)ns de grands avantages, et fort supérieurs à ceux que nous eût procurés le Rhône, s'il eût toujours trouvé une égalité de pente. Quoique j'aie eu souvent occasion de réfléchir sur les avantages que nous procure notre lac, j'ai cru cependant que, pour mieux répondre à un philosophe aussi exact que vous l'êtes, je ne ferais pas mal de proposer votre objection à un habile homme de noire ville, fort versé dans ces matières ' : Voici la réponse qu'il m'a fourme :
« n semble d'abord que le manqué de pente dans le cours d'une rivière, qui la fait répandre de tous côtés dans la campagne et qui y forme un lac, soit une irrégularité. On croirait les choses mieux disposées dans la nature, si notre Rhône trouvait partout un terrain disposé à le laisser passer librement! Mais ce sont là de ces jugements précipités que nous hasardons tous les jours, faute de bien examiner les choses. Ceux qui ont approfondi cette matière trouvent beaucoup de sagesse dans le Créateur, à avoir quelquefois interrompu le cours des rivières. Si leur lit était un canal creusé en ligne droite, avec une pente toujours égale, la vitesse que les eaux prendraient dans ce canal serait si grande , que rien ne saurait leur résister : les rivières seraient autant de torrents impétueux. On sait que la vitesse de l'eau qui s'écoule, dépend de la hauteur de sa chute.
« Le Rhône part d'un pays fort élevé. Aussi traverse-t-il le Valais avec une grande rapidité. Pour peu qu'elle eût augmenté,
* M. le professeur Gabriel Cramer.
il serait venu chez nous avec une espèce de fureur, et aurait traversé nos campagnes plutôt en ennemi que comme notre ami. Il était donc nécessaire de modérer cette grande rapidité. Ceux qui entendent l'hydraulique savent que ce qui arrête déjà un peu la trop grande vitesse d'une rivière , c'est le frottement des eaux contre les parois du canal. Ce frottement, dont on se plaint tous les jours si fort dans la mécanique, nous rend ici un important service. Plus le canal a de surface intérieure, plus le frottement est grand : ainsi, en augmentant cette surface, on diminue à proportion la vitesse de l'eau, malgré la hauteur de sa chute. La sagesse qui a creusé le lit des rivières n'a pas manqué d'employer un moyen si simple, et par cela même si digne d'elle. Or, on peut augmenter la surface d'un canal de deux manières. L'une est de le disposer, non en ligne droite el avec une pente égale, mais en ligne courbe et sinueuse, avec une pente variée. Ce moyen se trouve mis en oeuvre sur plusieurs rivières : la Seine , par exemple , semble se plaire a faire quantité de détours dans les campagnes qu.'elle arrose. H y a un autre avantage à ce cours tortueux , c'est que de cette manière une médiocre quantité d'eau suffit pour arroser beaucoup de pays. Mais cette voie très-praticable et très-pratiquée dans les plaines , ne l'était pas aussi facilement dans le pays des montagnes, comme le nôtre, où la pente des terrains plus roide, et le défaut d'espace, demandent une autre disposition. Il était donc néces*saire d'avoir recours à l'autre moyen , qui consiste k élargir considérablement le lit de la rivière. La vitesse de l'eau qui d'un canal étroit passe dans un plus large, se ralentit k prc^ortion de cette longueur. L'élargissement du lit des rivières est fie qui forme des lacs. C'est donc probablement dans la vue de rompre l'impétuosité du Rhône , et de prévenir les dommages qu'il causerait dans un cas d'inondation , que l'auteur de la nature nous a ménagé notre vaste lac. Celui de Constance sert de même à ralentir la rapidité du Rhin. Ces rivières, et plusieurs autres dont il serait inutile de faire le dénombrement, ayant, si
j'ose dire , été mises ainsi à la raison, ressorient après cela du lac plus traitables qu'auparavant, et promènent leurs eaux d'une manière tout à fait avantageuse aux pays qu'elles parcourent dans la suite.
« Un autre usage des lacs placés de cette manière, et qui est une suite du précédent, c'est la pureté et la clarté qu'ils procurent aux eaux des fleuves qui s'y jettent. Leur vitesse ralentie donne le temps aux parties terreuses et limoneuses de tomber au fond. De là vient la transparence de notre lac, que Ton peut comparer à cdle du cristal. Ce n'est pas seulement le sens de la vue qui gagne à cette pureté : on comprend assez que , par Ik , les eaux en deviennent encore plus saines et plus propres k tous les divers usages de la vie. Le Rhône gagne donc beaucoup dans le séjour qu'il fait dans le lac. Ce voyageur , ainsi décrassé et guéri de son humeur bruyante, en est ensuite mieux reçu chez nous, et tout le monde lui fait accueil.
« Conclusion. — Quoiqu'il semble d'abord que ce grand amas d'eau qui forme notre lac, et qui s'étend au long et au large, nous fasse perdre beaucoup de terrain, on voit présentement que nous en sommes dédommagés par bien des endroits.»
Voilà , Monsieur, de solides raisons que je tiens d'un habile philosophe que j'ai cru devoir consulter, me défiant un peu de mes propres lumières. Je ne laisserai pas d'y mettre aussi quelque chose du mien. Mais, pour ne vous donner mon contingent que pour ce qu'il vaut , je dois vous avertir que les petites remarques que je vais ajouter se présentent d'elles-mêmes. Ce sont plutôt des faits que des raisonnements. Regardez-les , non comme des réponses à votre objection, mais comme un morceau d'histoire naturelle. Cela me dispensera de la précision que l'on exige quand il s'agit principalement de raisonner. Je ne m'arrêterai pas à vous faire observer que si le Rhône eût simplement traversé, avec toute sa rapidité, les quinze ou seize lieues qu'occupe notre lac , il aurait été moins navigable dans tout cet espace, qu'étant devenu une eau dormante. On remonte
difficilement ces rivières si impétueuses , au lieu que le niveau du lac donne la facilité de le parcourir en tous sens, et rend la navigation fort aisée.
Ce vaste bassin nourrit encore des poissons de plusieurs sortes. Les truites surtout sont exquises, et on en envoie beaucoup en France. ^On en pèche quelquefois de monstrueuses. Il faut nécessairement qu'elles se nourrissent dans un lac pour parvenir à cette grosseur extraordinaire. Grégoire de Tours dit que Ton pèche dans le lac Léman des truites qui pèsent jusqu'à cent livres * . Mais, comme je ne prétends point vous imposer, il est bon de vous avertir que cela doit être pris au rabais , de même que la plupart des miracles qu'il rapporte. Un quintal, au poids de cet historien , doit se réduire & la moitié. Les plus belles de nos truites sont de quarante ou cinquante livres, et il y a bien là de quoi se contenter.
Il me vient une pensée que je crois devoir vous communiquer, quoiqu'elle sente un peu la digression ; c'est que si vous montriez ma lettre à quelque catholique fort zélé, il pourrait bien être blessé de la manière cavalière dont je traite Grégoire de Tours, n en craindra le contre-coup pour tant de beaux miracles que cet historien rapporte, et surtout pour un des plus signalés, que l'on trouve dans le même chapitre où il parle de nos truites monstrueuses , qui fut opéré précisément sur le lac de Genève. Là, les reliques d'un saint apaisèrent une furieuse tempête. Je pourrais donc craiùdre d'en essuyer une, à mon tour, de la part de quelque dévot, pour avoir voulu rendre suspect cet historien.
Le zèle des gens de ce caractère ne manquera pas de leur fournir plusieurs raisons spécieuses pour réhabiliter le témoignage du bon Grégoire. Il me semble que je les entends nous dire avec beaucoup de sens, que, quoiqu'il n'y ait plus aujourd'hui dans notre lac de truites de cent livres , cela n'empêche
' In hoc etiam stagDoferunt tructarum piscium magnitudinem usque ad centum librarum pondéra trutinari. De gloria martyrum, lib. I^ cap. 76.
pas qu'il ne paisse y en avoir eu autrefois. Ne sait-on pas , diront-ils, que la nature dépérit, qu'elle s'affaiblit journellement, que ses productions ne sont plus ce qu'elles étaient dans les temps anciens? Saint Augustin a dit que les hommes étaient plus grands autrefois, et que la nature va toujours en diminuant ^ Le savant Huet, évéque d'Avranche , soutient de même dans un de ses ouvrages qu'elle a beaucoup perdu de sa force. « Les Allemands ne sont plus si grands qu'ils étaient autrefois , dit-il. On ne trouve plus de ces planes qui cachaient une petite armée sous leur ombre ; de ces grappes de raisin semblables à celles que les espions apportèrent de la terre de Canaan. La nature va donc en décadence. » Il y a eu autrefois des géants, et on n'en voit plus ; donc, il a pu y avoir autrefois des truites d'un quintal , quoiqu'on n'en voie plus de telles à présent. Habile comme vous l'êtes , Monsieur, dans l'histoire naturelle , je me flatte que vous voudrez bien répondre pour moi k cette difficulté : il me semble que je puis bien m'en reposer sur vous. Mais je prévois qu'on ne s'en tiendra pas là. Â ces raisons prises de la nature, pour justifier Grégoire de Tours, on pourrait s'aviser d'en joindre de surnaturelles , et, par conséquent, qui auront encore plus de force. Les voici :
On pourra nous dire que si nos truites sont diminuées de moitié, c'est peut-être la suite d'une malédiction qui aura suivi le changement de religion , qui se fit chez nous dans le seizième siècle. On nous alléguera, pour le prouver, le témoignage d'un autre évêque d'Avranche. Il se nommait Geneau : il a fait une Histoire de France^ dans laquelle il dit que, depuis que les Genevois ont abandonné la religion romaine , leur lac est visibler ment devenu moins poissonneux^. Les poissons de notre lac
* De civilate Dei, lib. XV, cap. 9.
' Lacus Lemanus piscosus olim, ut accolée testantur, nunc autem paniin fœcundus, ex quo deficere cœperunt a fide orthodoxa Losanenses et Gènevenses. Sic enim Deus juste sue judicio convertit aream in saisuginem T a maliciâ habitantium. Roberti Gœnalis, G<Uliea histma, 1557, pag. 50.
ayant doQC diminué en nombre, ils peuvent de même avoir diminué de volume.
Je crains fort, Monsieur, que vous ne m'abandonniez ici. Je ne dois plus compter de vous avoir pour second à cette dernière attaque. Vous êtes homme k appuyer même malicieusement le raisonnement de cet ancien évêque contre nous. « Les Genevois, diriez^ vous, s'étant affranchis du carême, il était convenable de leur retrancher leur portion de poisson. » — Me voilà donc réduit de recourir k d'autres qu'k vous pour tâcher de nous défendre. Heureusement j'ai trouyé un auteur qui a fait voir, il y a longtemps , que cette malédiction lancée sur les eaux de notre lac est tout k fait chimérique. Le livre où elle se trouve combattue est une petite pièce k peu près de la même date que l'Histoire de France de Geneau. En voici le titre : Epistola mctgistri Passavantii^ 1553. — L'auteur y pose des principes qui détruisent entièrement le raisonnement de l'évêque. Il fait venir k Genève cô maître Passavant, d'où il écrit ensuite au président Liset quelques particularités de notre ville. Sur l'article de nos truites, voici ce qu'il dit, en élégant style maçaronique. Ego jeci me mper unatn tnagnam truitam istius lacus^ quœ erat nimis valde bona. Nam [sicut etiam dicebai caf'^ dinalis Lagenifer * nuper tramtens) quamms homines sint hœ^ retici^ tamen pisces non possunl sed. Au cas que la sublimité de ce latin vous empêchât de l'entendre , cela veut dire que quoique les Genevois soient hérétiques, leurs poissons n'en peuvent mm5, qu'ils ne sont pas coupables : par conséquent, ils n'ont pas dû encourir la malédiction que l'historien Geneau a fait prononcer contre eux. Voilk donc un cardinal qui a réfuté d'avance, pour nous, cet évêque. Mais revenons k nos poissons.
Notre lac fournit une espèce de poisson qui lui est particu-
* Le prélat que de Bèze a voulu désigner ici, c'est Louis de Lorraine, cardinal de Guise. Henri Etienne, dans son Apologie pour Hérodote, ch.XXH, paôie aussi de lui sous le nom de Cardinal des bouteilles. On l'appelait ainsi parce qu'il aimait la table et la bonne cbére.
lière, que nous appelons ferrai. Les étrangers en font beaucoup de cas, et ils avouent qu'ils n'en ont point vu ailleurs. Outre la bonté, il est encore extrêmement abondant. On le mange dès le commencement de mai jusqu'à la fin de septembre. Mais c'est proprement en mai et juin qu'il a toute sa délicatesse. Je lisais, l'autre jour, un traité de Joseph Du Gliesne, médecin de Henri IV, qui parle fort avantageusement de ce poisson. Il le met au-dessus de tous les autres; il dit qu'il est de la grosseur de la sole, et que, comme elle, il n'a qu'une seule arête que l'on enlève tout d'un coup. Vous serez bien aise de voir le passage en original. Le voici : Ego vero palmam bonitatis altribuerem pisci cuidam in lacu genevensi prœserlim nascmti^ quem communi no- • mine ferrât appelUmt : craticulœ impositus torretur^ ui mâcha" rellus in Gallia; deinde cum iniinctu^ ex butyro recenti liquato^ omphacio et petroselino conciso apponitur. Per médium dissec" tu8^ camem représentât nive candidiorem^ et friabilem instar duritJLSculœ panis medullcB. Unam tantum spinam habet^ instar soleœ^ cœteros pisces omnes^ me marinos^ sive flumatiles^ saporis bonitate et salubritate^ longe post se relinquit ^
Pour faire valoir cette attestation, il est bon de vous dire que le médecin qui nous l'a donnée fit quelque bruit, de son temps, souç le nom du Sieur de la Violette. Par sa mère , il était petitfils du grand Budé. Il fut envoyé de Henri IV en diverses cours. Il eut quelque commission de ce prince, qui lui a fait faire du séjour dans notre ville , où il prit goût k nos ferrats. Il mourut en 1609. Le mordant Guy Patin l'a fort déchiré dans ses lettres *. Mais Du Chesne était chimiste, et Patin n'en épargnait aucun.
M. de la Martinière , dans son Dictionnaire géographique^ à l'article du lac Léman , a copié une erreur du livre intitulé : Etat et délices de la Suisse^ d'après lequel la perche serait un poisson particulier à notre lac C'est une confusion avec l'espèce précédente; car la perche est connue dans toute l'Europe. Il
* Jos. Quercelani DiœtPticon pohjhistorkorty p. 340.
* iGuy Patin, lettre XX.
est Burprenant que M. de la Martinière ne se sbit pas rappel, en écrivant cet article, d'avoir mangé cent fois de la perche ea Hollande. Ce poisson , cuit k l'eau et au sel, estleplat favori des Hollandais. Il fallait s'en tenir k dire que la perche est excellente chez nous , et que l'on nous en demande beaucoup de France.
Si la perdie n'est pas particulière à notre lac , le même Du Chesne parle d'une manière de la manger qui peut passer pour un raffinement de la friandise genevoise. On prend de petites perches naissantes en fort grande quantité , dont on fait un ragoût qui est fort recherché. Il est connu sous ^e nom de milU'^anr ton. Il est étonnant qu'un petit animal k peine formé ait ainsi de quoi flatter le goût. Peut-être que la sauce en fait le principal mérite. Voici ce qu'en dit Du Chesne, qui fait encore ici autant la fonction de cuisinier que celle de médecin : Perticœ même julio^ aut circiter^ deponunt <wa^ ex quitus pimculi mir' nimi naseunturj vix aeiculœ magniludinem œquanles , quos chilychthion vacant^ proplerea quod milleni singiUis morcellis, simul degltUianlur. DeliccUissimi mnt cum butyro recenli et modico omphacii inter duos patinas elixi. (£odetn, p. 339.)
Le docteur Bumet apnt passé autrefois k Genève, avant qu'il fût évéque de Salisbury, disait que la cuisine genevoise, en matière de poisson, allait aux deux extrêmes, a Je n'ai point va de pays, disait-il, où l'on mange le poisson si petit et si gros,i» faisant -allusion k nos grosses truites et k ces petites perches naissantes. Vous me deooanderez, sans doute, où est la police de notre ville, qui souffre cette prodigieuse destruction de notre lac? Les Genevois, direz-vous, n'onl-ils donc point de tuteurs, pour les empêcher de manger ainsi leur blé en herbe ? Ma réponse k votre question, c'est que cela est bien défendu par les lois, mais que la friandise a toujours su trouver le secret de les éluder.
Outre les présents réels que nous fait notre lac, je ne dois pas oublier de remarquer que cette vaste pièce d'eau embellit
aussi beaucoup le paysage. L'Europe fournit peu d'endroits où la vue soit aussi belle et aussi diversifiée qu'aux environs de notre lac. Les dehors de notre ville, surtout du côté du nord, sont fort riants. Au bord du lac s'élèvent deux coteaux trèsbien cultivés, et ornés de tous côtés de maisons champêtres. Les prairies , les forêts, mais surtout les vignobles dont ces coteaux sont chargés, y font une charmante variété. Le lac, qui est au milieu de ces deux collines, forme un magnifique bassin, ou plutôt une petite mer d'eau douce , qui parait faite exprès pour la commodité et pour l'agrément. Cette eau est claii*e comme le cristal , et orainairement fort paisible. Ces collines, qui s'élèvent de chaque côté en amphithéâtre, font un coup d'œil admirable. La vue ne peut pas se promener plus agréablement que sur tous ces différents objets. Cet amphithéâtre est surmonté par une chaine de montagnes qui finissent la perspective , et dont l'aspect agreste et sauvage fait un contraste avec le riant paysage qui est au-dessous.
Un étranger arrivé depuis peu dans notre ville, et fort affectionné pour elle , frappé de ce cercle de montagnes qui l'entourent, lui appliqua ces paroles d'un psaume : Comme Jérusalem est environnée de montagnes^ ainsi le Seigneur environne et protège son peuple. Un Italien, dont l'imagination était tournée un peu autrement, nous disait aussi dans son style poétique, en admirant notre paysage, que Genève était une reine dont l'enceinte de montagnes faisait la couronne^ et dont le lac était le miroir. On lui répondit en riant que la comparaison était fort brillante et fort flatteuse , mais que Genève était une trop petite reine pour lui donner une si grande couronne ; qu'en la lui donnant si vaste^ il y avait cet inconvénient, c'est qu'elle surpassait en étendue le pays même de cette souveraine. La comparaison du miroir est plus juste : la limpidité des eaux du lac la justifie entièrement. On a remarqué que les rivières qui s'y jettent s'y purifient tellement que, dans un temps parfaitement calme, l'eau est transparente jusqu'à douze pieds de profondeur. On voit
alors une magnifique glace où tous les environs se peignent d'une manière à les embellir encore. — Je reviens à Futile.
Notre lac nous fournit bien des choses nécessaires à la vie, ou en les tirant de son sein, ou en nous les procurant d'ailleurs. Il nous amène, par exemple, tout le bois pour notre chauffage : on peut donc dire qu'il nous fournit les deux articles nécessaires à l'homme , je veux dire le feu et l'eau, mais une eau épurée et fort saine. Le gravier de notre lac fait en grand ce que vous essayez de faire en petit dans vos cuisines de Paris, parle mojen de vos fontaines sablées , pour épurer l'eau de la Seine. Notre lac nous abreuve encore d'une autre manière plus flatteuse, en nous donnant d'excellents vins qui croissent sur ses bords. Ce vin fait encore la véritable sauce de nos truites, car elles demandent d'être apprêtées de cette manière. Le lac nous amène aussi plusieurs autres denrées, les matériaux de nos maisons , et diverses marchandises qui viennent de plus loin. La navigation en est aisée, comme je l'ai déjà remarqué , et beau-< coup plus commode que sur une rivière impétueuse comme le Rhône.
La navigation est rarement interrompue sur notre lac. Une singularité à cet égard, que je ne dois pas omettre , c'est qu'il ne gèle jamais. Le Rhône, tout rapide qu'il est, est quelquefois gelé, tandis que le lac, tout tranquille qu'il est, conserve la fluidité de ses eaux. On ne le voit glacé qu'un peu sur les bords, ou tout au plus l'espace d'un quart de lieue au-dessus de Genève, et ce n'est pas pour longtemps. En 1684 et en 1709, il n'y eut de gelé que cette petite portion. On croit que les sources chaudes qui sortent du fond du lac l'empêchent de geler ; mais ce n'est là qu'une conjecture.
J'ai eu la curiosité de consulter Hofman, pour voir ce qu'il dit du lac Léman dans son vaste'dictionnaire. Il n'a pas oublié cette particularité , et il en prend occasion de faire une remarque critique , que je ne crois pas tout à Êiit fondée. Baptiste Spagnoli, carme italien et poète célèbre, connu sous le nom du
Mantouarij avait employé ce vers dans quelqu'un de ses ouvrages :
Hue veniuDt gelidi quos nominal unda Lemanni.
a L'épithète de gelidus ne convient point à ce lac^ dit là-dessus Hofman, puisque ses eaux ne gèlent jamais. » Je compte que vous trouverez cette critique assez froide. Ceux qui , comme vous, entendent bien la langue latine, savent que gelidus ne signifie pas toujours gelé ou glacé : ce mot peut encore s'appliquer a des eaux simplement fraîches , et le Mantouan a pu supposer telles celles de notre lac , puisqu'elles viennent originairement des neiges fondues des Alpes.
L'hiver de l'année 1740, qui a été si rude dans divers pays, ne glaça pas seulement les bords de notre lac. On eût dit qu'une troupe de cygnes, maltraités du froid dans le nord, en étaient informés, puisqu'ils nous vinrent trouver dans le mois de février. Nous voyons très-rarement de ces oiseaux dans ce pays. Malheureusement , au lieu de trouver un asile chez nous , les chasseurs des environs du lac leur firent impitoyablement la guerre. Un animal aussi doux, et qu'on regarde comme ami de l'homme, devait être épargné. On gagne plus à l'avoir en vue qu'à le tuer. La plainte d'Ovide sur la mort des brebis, peut être appliquée k cette destruction des cygnes :
Quid meruistis aves placidum genus
Vitâque magis quam morte juvatis '.
n y avait effectivement beaucoup à gagner à leur conserver la vie . Cette colonie aurait pu faire un établissement fixe sur notre lac , y multiplier, et en faire dans la suite un ornement considérable.
Je m'aperçois un peu tard que je ne devais pas toucher cette corde avec vous, et qu'il y aurait eu plus de prudence k suppri-
* Metamorph., lib. XV.
mer cette aventure tragique des cygnes. Vous nous allez regarder comme des barbares qui maltraitent les étrangers qui se jettent parmi eux. Vous seriez homme à y chercher un mauvais prétexte pour éluder la promesse que vous nous avez faite de nous venir voir. Cependant, en prévenant ce faux-fuyant» par cela même je vous empêche de vous en servir. La mine est éventée : point d'échappatoire, s'il vous plaît, et plus de renvoi pour remplir votre engagement.
Après que nous aurons vu ce qu'il yak voir dans notre ville, nous pourrons faire ensemble le tour du lac, qui est une trèsagréable promenade. Nous commencerons par la Suisse, et nous reviendrons par la Savoie. Vous verrez que le pays de Vaud présente un aspect des plus agréables à ceux qui naviguent sur cette petite mer, par la variété merveilleuse de coteaux, de vallons , de campagnes et surtout de vignobles qui produisent de très-bons vins, comme celui qui est connu sous le nom de vin de la Côte. Si vous aimez mieux voyager en terre ferme, vous parcourrez un fort beau pays, et vous traverserez plusieurs jolies villes, fort heureusement situées. Chemin faisant, nous vous ferons remarquer les montagnes qui produisent ces fameuses herbes vulnéraires , si connues dans toute l'Europe. Â mesure que l'on avance , le lac fait de nouveaux points de vue qui amusent agréablement un voyageur. Un observateur comme vous saura bien y faire toute l'attention requise. Je réponds d'avance qu'il ne vous arrivera pas comme à saint Bernard, qui faisait un jour la même route. Surius rapporte un trait singulier de ce voyage. < Ce grand saint, dit-il, était si rempli de ses pensées et de méditations pieuses en voyageant, qu'il ne remarquait point les pays où il passait. Ayant marché tout un jour le long du lac Léman, ses compagnons s'entretenaient le soir de la beauté de cette vaste pièce d'eau ; saint Bernard leur demanda où était donc le lac qui les avait si fort frappés? Le bon saint l'avait côtoyé toute une journée sans y prendre garde. f> Si jamais on vous canonise , je suis sûr que l'on ne verra pas de
'oi, qui a écrit la vie de Gassendi, parle fort le notre digne compatriote. « Gassendi, ditnoble Ëlie Diodati , conseiller de la Républiiiime ami de Galilée, mathématicien du grand- , dont il a traduit Y Apologie pour la philosophie ât non-seulement homme de lettres, mais encorrespondant de plusieurs savants, telle que :nella, Schikard, Naudé , Grotius, Peyresc, les etc. Ce fut lui qui lia la correspondance qu'il y ■itre Gassendi et Galilée *. Passez-moi, je vous tite digression sur un homme de notre ville qui a ' parmi les savants du premier ordre, ramassé un certain nombre de questions amusantes rain. Quand nous n'aurons rien de meilleur à dire, •TOUS chercher l'étymologie des noms des lieux où i'vom. Vous y apercevrez aisément beaucoup d'origines . Il y aura Ik de quoi développer votre érudition en d'antiquités.
l'audra pas oublier l'étymologie du nom de notre lac. On aent pas bien d'où peut venir le nom de Létnan. Serieziu sentiment de quelques savants, qui le dérivent du mot .(^, Léfnon, qui signifie un lac? Us prétendent que quelques > ayant passé dans ce pays , désignèrent notre lac par le générique de leur lasgue , et que ce mot, un peu défiguré, aeve&u dans la suite son nom propre. Ce qui rendait ce sen- .cnt assez vraisemblable, c'est qu'il y a un autre lac dans le isinage de la mer Noire, qui s'appelle Liman : il est parlé de . lac Liman dans le Mercure historique du mois de septembre 737, k l'article de Pétenbourg. — Un savant de Suisse qui a AùTi étudié le celtique, tire le mot de Léman de cette langue. Un jour que nous étions ensemble, il m'articula deux mots, qui signifient chez les Celtes une petite tner^ et dont le son approche
» Vie de Gassethdi, p. 27 et 140.
tout à fait de Léman. Je ne m'en sbuviens pas assez bien pour les marquer ici ; mais, comme nous devons voir sur notre route l'auteur de cette étymologie , nous pourrons nous éclaircir làdessus. Alors, vous serez en état de choisir l'origine de ce mot qui vous conviendra le mieux.
Notre petit voyage se terminera par le Ghablais, qui est uae partie de la Savoie qui s'étend le long du rivage méridional de notre lac. Vous verrez que ce pays-là est fort bien cultivé. On y voit aussi un mélange de champs et de vignes , de prés et de bois, qui font un aspect fort agréable. Il est vrai que les vins du Ghablais sont un peu inférieurs à ceux du pays de Yaud. À tous égards, les bords du lac de ce côté-là doivent le céder k Tautre. Nous verrons quelques petites villes comme Évian et Thonon , qui en est la capitale. Vous y trouverez beaucoup de couvents à proportion de sa grandeur : nous visiterons les principaux, pour peu que votre curiosité soit tournée de ce côté-là. Les barnabites y ont surtout une maison qui mérite l'attention d'un voyageur.
Mais, de toutes ces maisons religieuses, la plus digne d'être visitée, c'est la Chartreuse de Ripaille^ fort peu distante de Thonon, et située au bord du lac Léman. Vous savez que c'est là où se retira le duc de Savoie Âmédée Vm, qui fut ensuite élu pape par le concile de Bâle , sous le nom de Félix V. Nous pourrons nous promener dans la forêt , qui est fort vaste. Les chartreux y ont ouvert de grandes allées, où ils font régulièrement, toutes les semaines , la promenade qu'ils appellent leur spatiamenL On vous fera remarquer de vieux chênes qui sont encore du temps d' Amédée VIII, c'est-à-dire, qui ont vécu trois siècles. J'en vis au moins quinze ou vingt de cette date, il y a quelques anqées, que j'allai promener à Ripaille. Ce sont là de ces arbres vénérables que l'on peut regarder comme les rois des forêts. J'ai quelques connaissances dans cette maison, qui pourront nous engager à voir le lieu un peu plus à loisir. Quoiqu'on n'y mange que maigre, je me flatte qu'on nous fera une
assez bonne réception , pour vous donner un petit commentaire de l'ancien proverbe : Faire ripaille.
Je suis, etc.