‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 29 sur 55 · C. BL^SIVS. C. FIL. VOLTMA. GRATVS. EX. H-S. N · texte numérisé non relu

C. BL^SIVS. C. FIL. VOLTMA. GRATVS. EX. H-S. N

ET. EO. AMPLIVS, AD. H). HOROLOGIVM. ADMINIS

TRANDVM. SERVM. H-S. N. mi. D. S. R.

L'inscription parait ancienne. Les gens du métier disent que, dès le troisième siècle, on ne marquait plus guère la tribu dont on était. H est vraisemblable que ce monument est du deuxième siècle.

n s'agit présentement d'essayer de découvrir de quelle nature était cette horloge que Blaesius fit construire à Taloire. On sait que les anciens n'avaient que deux manières de mesurer le temps : les cadrans solaires et les horloges d'eau.

L'inutilité des cadrans pendant la nuit, ou dans les temps couverts, obligea les Romains à avoir recours aux clepsydres. Us en avaient de deux sortes. La première était d'une figure pyramidale, en forme de cône; la base était percée de plusieurs petits trous; l'orifice supérieur très-étroit, et allongé en pointe, in vicem colli graciliter fistulatù C'est ainsi qu'on la trouve décrite dans Y Ane dUor d'Apulée*. Les Romains avaient tiré des Grecs cette sorte d'horloge. Pompée l'introduisit dans les cours

* Lib. m.

de judicature, sous son troisième consulat. Chaque plaideur recevait un certain nombre de clepsydres, suivant l'importance ou la nature de son procès, pour déterminer la longueur de son discours. On croit que les plus grandes ne duraient pas plus de vingt minutes. Gela parait par une lettre de Pline, où il dit « qu'il plaida près de cinq heures , et qu'on lui avait accordé quatorze clepsydres*. »

Il y a beaucoup d'apparence que c'est de la plaidoirie que nous est venue la coutume d'avoir des clepsydres pour régler la longueur des sermons. Mais la chaire n'est pas si sévère à cet égard que l'était le barreau. Leur clepsydre écoulée , les avocats devaient finir : ils se voyaient souvent obligés de couper leur discours. Quel chagrin pour un orateur de ne pouvoir pas débiter jusqu'au bout une pièce d'éloquence qui était le frui; de bien des veilles! Le père Pétau, dans ses notes sur Synesius, dit que, quand l'eau était écoulée, l'huissier, frappant d'une verge l'orateur, lui annonçait ainsi qu'il eût k finir. Mais l'impolitesse du barreau n'allait pas jnsque-lk. L'abbé Salier, dans les iJémoires de litlérature ', a prouvé que dans cette occasion l'attention de cet habile homme a été surprise , et qu'il faut entendre autrement le passage grec. Quoi qu'il en soit, les orateurs chrétiens ne sont pas assujettis k un espace de temps si contraignant. On les respecte assez pour n'oser pas leur commander à la baguette : on se contente de murmurer tout bas de leur longueur, ou de s'en plaindre après coup. J'ouïs un jour donner un avis, d'un tour fort singulier, à un des plus habiles prédicateurs de la Haye, qui était en possession d'abuser un peu de ce privilège. Une fois qu'il avait été d'une longueur excessive, et qu'il avait bravé plus que jamais les avertissements de la clepsydre, un de ses amis l'aborda comme il descendait de la chaire, et lui parla k peu près en ces termes : a La mer respecte ses bords, et, quelque enflée qu'elle soit, nous la voyons se venir

* Lib. II, ep. 11.

« Tome IV, page 159.

briser contre un peu de sabie* Mais l'éloquence de M. S^*\ plus impétueuse que les vagues de la iner, ne respecte point les bornes qu'on a prétendu lui prescrire. Le sable de son horloge ne saurait l'arrêter : il est en possession , depuis longtemps , de franchir cette faible barrière. » Passez-moi, Messieurs, cette petite digression; je reviens à mon sujet.

L'autre sorte de clepsydre qu'avaient les Romains était une machine toute différente. Elle était fixe, je veux dire qu'elle était attachée k quelque lieu particulier : on l'appelait proprement horloge (V hiver ^ et quelquefois horloge de nuil^ par opposition aux cadrans solaires , qui n'étaient d'aucun usage la nuit, eH^qui servaient très -peu pendant le froid, parce qu'alors les rayons du soleil sont le plus souvent cachés par des nuages. PXne nous apprend qui fut l'inventeur de cette espèce d'horloge. Sétpio iVastca, dit-il, primus aquâ divisit horas œquè noctium ae dierum. Idqae horologium sub tecto dicaviU anno urbis dxgy ^ Le médecin Dalechamp, qui a commenté Pline, s'est trompé en cHAifondant cette horloge avec les clepsydres ordinaires que nous venons de décrire, et le père Hardouin n'a pas manqué de relever cette erreur. Il s'agit donc ici de l'horloge d'hiver. Nasica, qui en était l'inventeur, la plaça dans un édifice destiné k cet usage, sub tecto. Ce tectum répond à Yœdificium de Blaesius, un bâtiment pour mettre l'horloge à couvert, et pour loger la personne qui devait en avoir soin.

Une machine de cette nature, et la dépense que demandait son entretien, regardaient ordinairement le public. Le TEMPLUM HOROLOGIARE de Gruter, semble être de ce genre. Il était dédié JOVl 0. M. et Junoni reginœ*. Apparemment que ce temple avait une semblable machine sous son couvert, comme BOUS avons ordinairement des horloges aux clochers de nos églises.

Pour se faire une idée de cette machine hydraulique, on peut

» Lib. Vn. Cap. 60.

• Inscript. Gruter., page VI, N» 6.

concevoir un assez grand bassin rempli d'eau, qui, par un petil trou ménagé au bas, se vidait dans un autre vaisseau à peu près de même capacité , dans l'espace de douze heures. Ce premier bassin était appuyé contre un mur, et sur ce mur les douze heures du jour marquées les unes au-dessus des autres, sur un plan vertical , sur un pilastre, par exemple. Sur la surface de l'eau du bassin supérieur flottait une petite figure , comme d'un enfant ailé, armé d'une baguette. Cette statue de bois, ayaat pour base une petite planche, était toujours debout sur l'eau. On l'ajustait à six heures du matin^ et, à mesure que l'eau se vidait, le petit indicateur descendait insensiblement jusqu'à six heures du soir, en montrant toujours du bout de sa baguette l'heure qu'il était. U n'est pas nécessaire d'avertir qu'on avait pris la précaution d'assujettir le petit homme à descendre toujours per* pendiculairement sur une même ligne, et sans s'éloigner du mur. Il ne lui était pas permis de voguer à l'aventure sur tonte la surface du bassin.

J'ai déjà dit que l'eau du premier bassin tombait dans un seeond, placé au-dessous et de la même capacité , dans l'espace de douze heures. A six heures du soir, le concierge préposé sur l'horloge remettait l'eau dans le premier vaisseau. Le petit indicateur remontait par là à son premier poste, et il faisait pour la nuit la même fonction qu'il avait faii« pendant le jour. Le temps et l'eau qui se perdaient nécessairen^nl; à cette manœuvre, devaient être évalués, et demandai^t que Fou ajustât l'horloge sur un cadran solaire, quand le ciel le permettait.

Cette manière de concevoir l'horloge est fort simple ; mais il faut supposer pour cela que, dans le temps qu^elle (ut construite, les Romains comptaient leurs heures comme nous : cette supposition est assez probable. Il est vrai que, dans les siècles précédents , les heures du jour et celles de la nuit étaient chez eux d'une inégale longueur. Trois cents ans après la fondation de Rome, ils avaient appris des Grecs la division du jour et de la nuit, partagés de telle sorte que, depuis le lever du soleil jusqu'au

coucher, ils comptaient les douze heures du jour ; et, depuis lé coucher de cet astre jusqu'à son lever, ils comptaient les douze heures delà nuit. Par là, les heures devenaient fort inégales, se-^ Ion rinégalîté des jours et des nuits. Elles n'étaient semblables qu'au temps des équinoxes. On croit que ce partage bizarre venait originairement des Babyloniens. Mais, sous les empereurs romains, (m commença à s'apercevoir (Qu'elle n'était pas commode, et l'on iirtroduisit peu k peu la manière de compter vingt-quatre heures égales d'un minuit a l'autre. Du temps d'Aulu-Gelle, cette dernière méthode était en usage*. Cet auteur vivait sous Adrien, el nous avons vu que notre inscription peut être de ce temps-là, ou un peu postérieure.

Je sdis bien que Vitruve* a décrit de ces horloges d'hiver pour des heures inégales, et qui changeraient tous les mois, et même tous les jours, et qu'il indique par quel aitifiee on peut venir à bout de les construire. Perrault, son commentateur, a encore renchéri sur son auteur, en imaginant une nouvelle horloge hydraulique, qui s'ajusterait avec l'ancienne division des heures. Mais , outre que ces machines sont fort composées , et assez difficiles à exécuter, elles ne sauraient convenir dans nos climats. Un partage des heures aussi mal entendu pouvait être supportable en Italie, et dans ces pays orientaux où l'astronomie a pris naissance , parce que dans ces pays-là la différence des saisons ne produit pas des jours si longs en été, ni si courts en hiver, que le sont les nôtres. Nous avons des jours de seize heures et des naits de huit , ce qui aurait produit des heures trop mal proportionnées entre elles. Il y a donc lieu de croire que Thorioge de Taloire faisait les heures égales, le jour et la nuit, en comptant vingt-quatre heures d'un minuit à l'autre.

J'ai renvoyé jusqu'à présent à expliquer ces mots de l'in* scription qui me paraissent les plus difficiles : Horologtum CVM SIGNIS OMNIBUS. Signa signifie quelquefois chez

• Gell. Noct. Attie. lib. lU, cap^ 2.

» Liv. IX. Ch. 9.

les Romains les marqaes des heures. Dom Calmet, dans sa Pri^ face sur la Genèse , dit qne, dès qu'on eut trouvé les horloges, les heures ne s'appelèrent pas horœ^ mais signa. Cum signis omnibm voudra donc dire que Blaesius a fait construire une horloge qui marque toutes les heures, c'est-à-dire, celles de la nuit comme celles du jour. D semble qu'il a voulu faire entendre par là la supériorité de son horloge sur les cadrans solaires, qui ne montrent que les heures du jour, et point celles de la nuit.

Signa chez les Romains signifiait aussi des statues. Blaesius pouvait avoir décoré son horloge de quelques morceaux de sculpture. Celui qui avait fait cette dépense avertissait donc le public, que non-seulement l'horloge, mais la balustrade qui l'environnait, et toutes les statues qui en faisaient l'ornement, avaient été faites à ses frais.

Cette balustrade me rappelle une petite difficulté qu'il faudrait aussi résoudre. Une horloge d'eau, dans un endroit fermé par de simples balustres , ne pouvait que geler en hiver dans le pays des Allobroges ; cependant c'est proprement pour cette saison qu'elle avait été construite. Quelle précaution pouvait-on prendre pour remédier k cet inconvénient?

On pourrait répondre qu'il est à supposer que l'esclave qui réglait cette horloge, et qui la conduisait, était attentif à entretenir la fluidité dé l'eau par le moyen du feu. Mais outre que cela est assez difficile dans un endroit ouvert, il en aurait trop coûté de bois pour cela. Ce concierge n'avait que quatre sesterces pour ses gages et pour l'entretien de l'horloge. Quatre grands sesterces reviennent à peu près k 1 66 livres argent de France, somme fort modique , comme l'on voit. S'il y avait eu dans ce lieu-là quelque source d'eau chaude, comme celles d'Aix en Savoie, cela aurait épargné bien du bois et bien de la peine à notre esclave.

J'oubliais d'avertir sur Taloire , qu'on ne sait guère ce que c'était que cet endroit-là avant la fondation du monastère. La

charte originale d'Hennengarde, femme du roi Raoul, en parle comme d'un simple village. H est assez surprenant de trouver dans un semblable lieu une inscription pour conserver la mé* moire de l'établissement d'une horloge publique. On ne fait guère cette dépense que dans une ville , ou au moins dans un bon bourg. Cependant on peut supposer que Taloire était déjà quelque habitation considérable du temps des Romains, quoiqu'on n'en ait point d'autre preuve que notre horloge même.

Tout ceci ne sont que des conjectures. On voudrait bien que quelque habile antiquaire nous expliquât cette inscription. Si la santé du célèbre M. Bourguet lui permettait de nous donner ses idées là-dessus , il pourrait débrouiller mieux que personne ce qui embarrasse encore. Je n'ai eu d'autre but, Messieurs, en vous envoyant ce monument, que d'inviter quelque antiquaire de profession à nous communiquer ses lumières. Si j'ai , comme un enfant perdu, hasardé mes conjectures sur des matières qui ne sont pas de mon ressort , c'est dans l'espérance que quelqu'un qui serait mieux au fait , me redresserait , et que le public pourrait profiter de ma témérité.

Je suis, etc.

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