‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 30 sur 55 · INSCRIPTION ROUAINE TROUVÉE A GENÈVE · texte numérisé non relu

INSCRIPTION ROUAINE TROUVÉE A GENÈVE

(La &"* légion romaine. — Inscription deBrocchas, les /acs donnés aax Genevois. — Le

Diea invincible, génie da lien)

(Journal Helvétique, Mars M^', Nouvelle Bibliothèque Germanique^ tome XII,

2n»« trimestre de 1753.)

Vous avez ouï dire , Monsieur, qu'en réparant notre cathédrale» qui menaçait ruine par quelques endroits, on a découvert plusieurs inscriptions romaines , et vous me demandez de vous

les communiquer. U est vrai qu'on en a trouvé trois ou quatre, mais il n'y en a proprement qu'une qui mérite l'attention des amateurs de l'antique.

En creusant sous le grand portail de notre principale église, on trouva une pierre en forme d'autel, haute d'environ trois pieds. Sur le couronnement est un creux circulaire , entouré de son rebord, ayant onze pouces de diamètre, qui font l'ancien pied romain, et sur l'une des faces de la pierre on lit cette inscription :

DEO. INVKTO GENIO LOCÏ FIRMEDIVS SE VERINVS. MIL.

LEG. Vffl AVG. P. F G. G. SUP. XXVI ARAM EX VOTO PRO SALVTE SVA V. S. L. M. POSITAM MVGIANO ET FABÏANO GOS.

J'ai consulté sur cette inscription un habile honune, afin de vous en pouvoh* envoyer rexplkation. Voici ce que j'ai tiré de lui là-dessus.

On comprend, en général, que Sévérin s'acquitte d'un vœu qu'il avait fait , pour sa prospérité, au dieu invincible, génie du lieu, sous le consulat de Mucien et de Fabien , c'est^-dire, l'an 201 de l'ère vulgaire.

L'intelligence du reste dépend de quelques abréviations usitées alors, et que tout le monde entendait, qui seraient pour nous des énigme», si d'autres monuments ne rapportaient les mots entiers, ou plus au long.

Séoérin se dit SoldaX de la LEGion VIII AVGmte P. F. C. C,, c'est-à-dire. Pieuse^ Fidèle^ Constante^ Commode, sur- AOQunée ainsi par l'empereur Gommodb.

A quoi ban, direz-vous, tant de nouveaux titres, celui d'ilugmte, son instituteur, ne suffisait-il pas pour la distinguer? C'était le goût de Commode ; il se parait d'une douzaine de titres dans ses lettres au Sénat, et il en donnait de même k ceux qui le servaient bien.

La délivratkce d'une place assiégée par les barbares valut k la légioa ces noms honorables , et k son tribun Yesnius Yindex une promotion k la questure, avant l'âge prescrit par la loiv H BOUS rapprend lui-même dans une inscription pour en remercier Commode. Il s'y qualifie Tribun des soldats de la légion VIII Auguste, quo miliimite , ajoute-t-il, cum liberata esset Novia obsidione, Legio PIA, FIDELIS, CONSTANS, COM- MODA cognominata est , etc. ^ Sévérin met dans le même ordre les lettres initiales de ces quatre nouveaux titres, que Vindex avait exprimés tout au long. L'inscription du Tribun suivit de près l'an 1 80, le dernier de Marc-Aurèle. Elle donne les seuls litres de PIVS, FELIX k Commode, qui d'abord fiit le premier à les joindre ensemble, et elle ne lui donne point celui de Britamnique, le plus mérité de tous, acquis en 183^ et que son très-dévoué serviteur n'aurait en garde d'oublier.

Dans l'inscription de Genève, les mots suivants, STIP. XXVI* pour stipendiorum 26, relatife k mUes^ se prennent constamment pour autant d'années de service. La date des consuls termine ces TÎBgt-^ix années en 201 . La première campagne de notre homme lut en 176; il servit cinq ans sous Marc-Aurèle, douze sous Commode, et neuf sous Sévère. Le congé s'obtenait au bout de ▼ingt ans, avec une gratification de trois mille dragmes, ou douze mille sesterces. Cependant , il est encore simple soldat k la vingt-sixième année , sans se faire déclarer vétéran ; peut-

* Thés. Gruter.y p. 485, n. 8.

■ Calvis. Chrm.

être visait-il à quelque grade , ou bien à des terres. Le quartier ordinaire de sa légion, depuis Auguste jusqu'à Sévère, excepté le temps d'une guerre civile, était dans la Pannonie , où elle faisait partie de l'armée qui proclama Sévère empereur, libéral envers les troupes, et toujours en guerre pour étendre les limites de l'empire.

Voici donc le sens entier de cette inscription : « Au dieu invincible, génie du lieu, Firmidius Severinus, soldat de la légi<Hi Vin^ Auguste , Pieuse, Fidèle, Constante, Commode, après un service de vingt-six ans à la guerre, et ensuite d'un vœu qu'il avait fait pour sa prospérité, consacre volontiers et par devoir cet autel qu'il avait voué , l'ayant dressé sous le consulat de Mucien et de Fabien ^ »

On a depuis longtemps k Genève une inscription d'un officier distingué de cette Vm® légion. Il y prend tous ses titres, qui reviennent k ceux-ci dans notre langue :

« JULIVS BROCCHVS, intendant des ouvriers desUné» pour les macbines de guerre , mestre de camp de la WO^ légion Auguste , magistrat établi pour juger les causes de droit, intendant des bâtiments publics, augure, pontife, duumvir, et prêtre dans la colonie des Équestres '. »

L'inscription finit par une donation qu'il fait , et qui est exprimée de cette manière : VIANIS GENAVENSIBUS LA- CVVS DAT.

Ce morceau antique a passé longtemps pour le plus beau monument que les Romains aient laissé dans notre ville. Gruter n'a point connu cette inscription. Elle fut trouvée du temps du célèbre jurisconsulte Godefroi , qui la fit déposer dans la cour de sa maison. Depuis elle a été transportée à l'hôtel de ville, avec quelques autres qui ont été découvertes il y a peu d'années.

*■ Les quatre lettres initiales de la pénultième ligne de l'inscription, signifient toujours Votum solvit libens merito. • Sur la Colonie équestre, voyez Spon, Histoire de Genève, 1. 1, p. 12.

Dans cette inscription , la légion VIIP n'a point d'autre titre que celui d'Auguste. L'habile antiquaire qui me sert de guide m'a dit Ik-dessus qu'on en peut tirer cette conséquence , que ce monument est plus ancien que l'empereur Commode. Mais ce qu'il ne m'a pas dit en rappelant cette inscription > c'est qu'il est le premier qui l'ait bien entendue. Il faut donc que je supplée ici ce que son excessive modestie lui a &it supprimer. Cette explication lui fait trop d'honneur pour vous la laisser ignorer.

Tous nos antiquaires précédents avaient mal pris cette donation de Brocchus. Spon dit que cela signifie, « que cet officier romain donne aux Genevois les lacs, comprenant peut-être avec le lac Léman quelque autre moindre lac du pays. Les seigneurs et magistrats romains qui étaient lieutenants pour l'empereur dans les provinces, y avaient une grande autorité, puisqu'on lit qu'ils ont été quelquefois arbitres des couronnes. Ainsi on ne doit pas être surpris que celui dont il est ici parlé ait disposé des lacs en faveur des Genevois. Les grandes charges qu'il possédait dans la province, et l'avantage qu'il avait d'être de la famille des Jules, lui donnaient ce pouvoir \ »

L'antiquaire nioderne qui me sert de guide n'est pas monté sur un ton si haut. Il prend fort au rabais le présent que nous tait Brocchus : il le réduit à un simple réservoir d'eau ou à une fontaine. H prouve par de bons auteurs, que le mot lacus se prenait en ce sens chez les Romains. Il nous a fait voir encore que cet officier romain n'avait pas une autorité suffisante pour dii^ser ainsi de la propriété des lacs voisins de Genève. Pour le nom de Jules, il était si commun, que dans notre ville même nous pouvons montrer des inscriptions où de simples affranchis portent ce nom.

Reste a expliquer un mot qui a arrêté Spon. « Je n'entends point, dit-il, c6 mot de YIANIS de rinscri;)tion. » Le savant qui me dirige l'a expliqué avec la dernière facilité. D prend les

* Spon, Hist. de Genève, t. II, p. 325. Edit. iii-4o.

deux pranières lettres de ce mot pour des lettres numérales, qui f<Hit chez les Romains le nombre de six. YIÂNIS est ici une abréviation pour SEXTANIS. C'est ainsi que Ton appelait les soldats de la VI« légion. GENAVENSES SEXTANI doit s'entendre d'une colonie de vétérans de cette VI® légion établis à Genève.

Cette inscription aboutit donc, comme vous voyez, Monsieur, à nous apprendre que Julius Brocchus^ en qualité d'intendant des bâtiments publics, avait &it construire une fontaine dans Genève, k l'usage de la colonie des vétérans de la YI® légion ^ Mais ce que ce monument bien expliqué nous apprend- de plus intéressant, c'est la grande sagacité du bibliothécaire qui l'a si heureusement débrouillé.

Vous voyez, Monsieur, qu'en faisant imprimer ces dissertations dans la dernière édition de notre Histoire de Genève^ nous avons renoncé de bonne grâce à la souveraineté du lac , que Spon et d'autres smtiquaires nous faisaient donner si libéralement par Brocchus« Nous ne prétendons point enfler ou grossir nos titres de celui de souverains du lac Léman* Rien ne serait plus chimérique que de nous vouloir arroger l'empire sur cette petite mer. Nous nous contentons modestement du droit de pêche, qui ne s'étend pas même autant que notre banlieue. Aujourd'hui , nous rangeons la donation du lac Léman faite aux Genevois par Brocchus , avec celle de la ville de Rome dont Constantin gratifia le pape Sylvestre.

Après cette petite digression^ je reviens à notre suscription primitive. Elle est &ite au dieu mmnctfrfe, génie du lieu, c'est-àdire, au lieu tutélaire de Gaaève, où l'autel s'est trouvé, au même endroit où la tradition met un temple dédié à Apollon, comme au protecteur de cette ville, nommé par les Gaulois Aelen, ou k Blond. Deux griffons en bas-relief, spécialement consacrés à ce dieu, enchâssés dans de vieux bâtiments; sa tête en

^ Voyez parmi les pièces justificatives de YHiêtoire de Genève, les Disserr tations de M. Firmin Abauzit, Tun des bibliothécaires de la république.

bronze, plus grande que le naturel , sans barbe et les cheveux frisés, conservée dans la bibliothèque publique, le tout d'un bon goût antique , et quelques autres documents , semblent autoriser cette tradition ^

Mais comment témoignerait-elle une chose que Sévérin, plus ancien, parait avoir ignorée? Du moins, on pourrait demander pourquoi il n'a pas désigné le dieu. C'est qu'il aurait suivi l'usage romain de ne pas nommer les dieux tutélaires, arcana urbis Prœsidia^ (Gruter, p. 82, n® IS) de peur, comme le prouve Hacrobe, que l'ennemi venant à les connaître^ ne tâchât de les gagner par des présents (Satum. lil, 9). Les initiés savaient le mot ; ils se le disaient à l'oreiUe.

Enfin tout se divulgue. Apollon se montra pour le Dieu incincible. Une idée abstraite ne se perpétue guère dans les esprits ; elle y prend bientôt le corps et la forme d'un objet déterminé, palpdide dans des statues, et uransmâssible ainsi par une tradition.

Depuis notre Sévérin, YInvwcibk devint, aux lil^ et IV® siècles, le propre attribut d^ApolicHiy ou du soleil ; on Ht APOLLINI IN* VICTO, SOU INYIGTO dans les monuments de toute espèce, oraisons, inscriptions, médsdlles, jusqu'aux calendriers, au 25 décembre, jour du solstice, natalis invicti^ où I'ob so«s-entendait le soleil qui renait, pour ainsi dire, en retournant vers nous. Le paganisme reprochait alors au vrai culte d'avoir substitué la fête de Noël à ceUe de la naissance de l'Invincible. Je vous conseille, Nonsieittr, de lire lk**deasus une curieuse dissertation de M. des Vigaoles '. Je suis, etc.

* On peut voir là-dessus une Harangne dont voici le titre, Alexandri MORi Oraiio de duobus Geneva miraculii, Sole et Scuto, Medioburgi i65i.

* Biblioth. Germanique, t. H, p. 29.

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