‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 37 sur 55 · TETE SCULPTÉE SUR LA FACE ORIENTALE · texte numérisé non relu

TETE SCULPTÉE SUR LA FACE ORIENTALE

DE lA CATHÉDRALE DE GENÈVE. Au septième de l'exécution

fait. Ne peut^on point soupçonner qu'il est du temps du paganisme ? Non ^ Monsieur ; si nous voulions le faire remonter si haut , sa figure en croix nous démentirait : cela seul suffit pour démontrer qu'il est de la main des chrétiens.

Il faut donc vous expliquer ce que c'est que cet Apollon, ou soi-disant tel, qui semble tout à fait déplacé sur un édifice chrétien. On voit effectivement, sur le devant du mur oriental de notre église, une tête sculptée, plus grande que nature, qui a été prise pour celle de ce dieu du paganisme. Le savant qui a pris le plus le ton affirmatif là-dessus , est Morus , dans une harangue qu'il prononça en qualité de recteur, le jour de nos promotions académiques , il y a environ un siècle.

L'orateur établit, dans sa harangue, que Genève païenne adorait le soleil. Il commence par rapporter plusieurs inscriptions à l'honneur de ce dieu , qui se sont conservées dans notre ville ; il reconnaît de bonne foi que cette preuve seule serait insuffisante. Il vient donc ensuite à la tète d'Apollon, sculptée sur les murs du temple même où il haranguait. « C'est ce dont fait foi , dit-il , cette tête du soleil représentée en bas-relief, sur la porte orientale de cette église. On l'y voit sous la figure d'un jeune homme, avec des cheveux frisés qui accompagnent le visage d'une manière à lui tenir lieu de rayons ; il a la bouche ouverte comme une personne qui aurait essuyé une grande chaleur; en un mot, il a tous les traits de cet Apollon que l'on voit au château de Polignac dans le Yelay, et vous les prendriez pour deux frères jumeaux. Le nôtre mérite d'autant plus d'attention, qu'il n'est pas placé simplement dans un château, mais dans UD temple; non dans quelque coin obscur, mais dans un lieu fort apparent , au-dessus du portail ; non indifféremment vers quelque partie du monde, mais regardant précisément l'orient; noB d^uis quelque temps, mais dès un temps immémorial. » — ^Toutes ces circonstances réunies doivent faire reconnaître Apollon , vénéré autrefois a Genève par nos ancêtres païens.

Il y a environ trente ans que , travaillant à fortifier notre ville,

on déterra la tête d'une statue de bronze, grande comme nature et dans le bon goût antique, qui a encore tout a fait la physionomie d'Apollon. La tête n'est pas entière ; on n'a proprement que le visage , et c'est ce que les antiquaires appellent un masque. Les yeux sont percés à jour, et l'on présume, avec beaucoup de vraisemblance, qu'il y en avait d'argent , usage assez ordinaire dans les statues des dieux. C'est la seule statue de grandeur naturelle dont nous ayons trouvé quelque partie dans ce pays ; on en a déterré plusieurs en petit, qui étaient apparemment des dieux pénates. On peut donc présumer que celle qui était aussi grande que nature, devait être le dieu tutélaire de la ville. On les conserve les unes et les autres dans la bibliothèque publique.

Morus aurait bien fait valoir dans sa harangue cette dernière preuve , si elle lui avait été connue. Pour la conséquence qu'il tire de cette léte sculptée sur une des portes de notre église , elle lui est contestée par bien des gens, qui doutent que ce soit un Apollon. Il appuie beaucoup sur sa parfaite ressemblance avec celui du château de Polignac, sur lequel les antiquaires n'ont aucun doute; mais il y a apparence que sa mémoire ne le servit pas bien , à en juger [)ar la figure et la description que Montfaucon nous en a donnée. Je vais vous transcrire ce morceau , et vous verrez , Monsieur, que cette conformité n'est rien moins que sensible.

Après avoir donné la figure de cet Apollon , voici l'explication qu'en donne l'antiquaire : a La tète du soleil, dit-il, qu'on voit ici représentée , est encore aujourd'hui dans le château de Polignac en Yelay. Elle est exactement représentée ici d'après Gabriel Siméoni , dans sa description de la Limagne d'Auvergne, a Monseigneur le cardinal de Polignac m'a dit qu'elle y était fort bien exprimée. Elle était dans un vieux temple renfermé dans l'enceinte de ce château , l'un des plus anciens de France ; mais une des dames du château, voyant que de certaines gens simples venaient encore faire je ne sais qu'elle dévotion devant cette pierre , la fit mettre dehors. Elle est de quatre à

cinq pieds, dit ie Siméoni, d'une pierre bleue, toute ronde, assez grossièrement faite, ce qui déclare encore mieux sa grande antiquité, environnée de rais, qu'on croit avoir été autrefois dorés, et on en voit quelques restes quand le soleil donne dessus. Cette tète ouvre une grande bouche ; c'était , dit-on , pour rendre des oracles , ce qui se faisait par l'artifice des prêtres. On croit que le nom de Polignac vient d\4poloinacum , parce qu'anciennement on y adorait Apollon. Il ne faut pas omettre ce que remarque le Siméoni , que non loin du château de Polignac, il y a un autre château appelé Solignac, où l'on voit les ruines d'un vieux temple du soleil, d'où le lieu aura pris le nom de Soliniacum^ comme Polignac à^ Apoloniacum. d

Il n'est pas nécessaire d'avoir devant les yeux la figure de ces deux têtes, je veux dire celle du château de Polignac et celle du temple de Genève, pour juger qu'elles ne se ressemblent guère. La description que Morus nous a faite de l'une, et Montfaucon de l'autre, nous mettent en état de prononcer ce jugement avec connaissance de cause. L'ÂpoUon de Polignac a des rayons autour de la tête , le nôtre n'a que des cheveux ; le premier ouvre une grande bouche , l'autre l'a fermée , quoi qu'en dise Morus. Ce qu'elles ont de commun et en quoi elles se ressemblent , c'est que ces deux têtes sont l'une et l'autre un ouvrage fort

grossier.

Vous pourrez peut-être , Monsieur, vous défier im peu du rapport de Siméoni , après le quiproquo qu'il a fait sur le camp de Galba , qu'il a cru voir dans le Bugey, au lieu de le chercher dans le Valais. Vous avez vu comment il a égaré l'abbé de Fontenu , qui l'avait pris pour guide ; mais Montfaucon a prévenu cette objection : il nous apprend que s'étant entretenu avec le célèbre cardinal de Polignac sur des points d'antiquité, il lui avait dit que le dessin que Siméoni a donné de la tête d'Apollon de son château , est fidèle et exact.

Les différences que j'ai remarquées entre les têtes que Morus nous a données pour être tout a fait semblables, prouvent bien

que Torateur s'est trompé à cet égard ; cependant elles ne sont pas assez essentielles pour en devoir conclure que le bas-relief du temple de Genève n'est point un Apollon. Mais voici qui lui fait beaucoup plus de tort et qui semble devoir le dégrader entièrement : c'est le jugement de deux experts , qui l'ont examiné avec soin ; je veux parler du fameux antiquaire Spon et de son ami Patin. Voici comment ils ont prononcé :

c( C'est une opinion commune dans Genève, dit rbistorien Spon , que , du temps du paganisme, Apollon y était adoré particulièrement, et qu'on lui avait bâti un temple dans cette ville , à l'endroit où est présentement celui de St-Pierre ; on voit sur une porte de derrière de ce temple une tête du soleil. M. Morus se sert de cette preuve dans sa harangue De sole et sculo Genevensibun^ pour confirmer le sentiment commun. Mais cette tête ne me semble qu'un caprice du sculpteur, et même elle ne parait pas antique , n'étant que de la pierre de molasse. Me trouvant, il y a quelques années , à Genève avec M. Patin , qui est un juste arbitre en celte matière , je la lui fis voir, et il ne la jugea pas antique. Je ne crois pas aussi , comme plusieurs se le persuadent, que cet endroit du temple où elle se trouve soit un reste des païens , puisqu'on n'y remarque point de différence des autres parties , soit pour l'architecture , soit pour les matériaux; mais ce temple peut, à la vérité, avoir été bâti sur les fondements de celui d'Apollon. »

On doit se soumettre à la décision de ces deux habiles antiquaires, qui ont prononcé que ce bas-relief n'est pas de la main des païens. Mais il ne suit peut-être pas de là que ce soit un pur caprice de sculpteur: il y a un milieu entre ces deux sentiments; je vais vous exposer ce que j'ai ouï dire de cette tête à un excellent connaisseur.

Le mur où elle est enchâssée, quoi qu'en dise Spon, est dans un autre goût que le reste du bâtiment ; il est d'une pierre qui, encore qu'elle soit du genre de la molasse, est d'une beaucoup meilleure carrière. Quoique cette partie paraisse à l'œil plus an-

tique que le reste, elle est pourtant mieux conservée. Elle a aussi quelques ornements d'architecture qui ne sont pas ailleurs ; on voit , par exanple , au milieu du mur, n'gner un cordon qui lui est particulier. Mais ce qui mérite le plus d'attention , c'est l'assise de roche sur laquelle il a été édifié ; elle a un tout autre air d'antiquité que celle qui soutient le reste du temple. La roche qui sert de base au mur en question a été polie , et l'autre n'est que (ûquée grossièrement ; elle a eu des moulures et les ometments convenables , et l'autre est toute plaie. A la vérité , ces petits ornements ont beaucoup souffert de l'injure du temps ; ils sont fort émoussés et écornés. Cette roche a pris encore une couleur plus rembrunie que le reste, et qui marque son grand âge; elle a un si grand air d'antiquité, qu'il est aisé de recon* naître dans cet endroit-lk une partie de l'ancien fondement du temple des païens. On peut donc soupçonner que le mur orien; tal de notre église avait été construit sur la même roche qui avait porté le temple d'ÂpoUon. Avitus dit positivement, dans son homélie , qu'on s'était servi des anciens fondements en bâtissant cette église , et que par Ik elle n'en était que plus solide. Spon vient aussi de reconnaître que l'église entière peut avoir été bâtie sur ces anciens fondements. C'est un peu trop dire , et nous ne lui en demandions pas tant : la figure de croix qu'a cet édifice ne saurait s'ajuster avec cette supposition. Rien n'empêche présentement que nous ne puissions regarder ce mur où est la tête sculptée , comme un reste du temple bâti sous Gondebaud , et consacré par Avitus. Cela étant, voici ce que sera le bas-relief qu'on y voit exposé.

n n'y a pas apparence que ce soit un ornement de pure fan* taisie. Ce qui doit nous détourner de le regarder de cette manière, c'est qu'on n'en voit aucun autre dans ce goût-là, dans tout le dehors du temple. Cette figure se trouvant donc ainsi seule, mérite quelque attention ; d'ailleurs, on ne doit pas la regarder comme celle d'un homme ordinaire. Ce visage a la fi-» gure circulaire et non l'ovale ; ce disque désigne visiblement la

face du soleil ; ajoutons-y enfin sa position à Torient. Cet aspect, comme l'a remarqué Morus, n'est pas une circonstance indiflerenle ; c'est ainsi que doit être placé Apollon.

L'habile homme que j'ai consulté là-dessus croit donc que l'archilecte qui dirigea cet édifice, en élevant ce mur sur le fondement d'un (emple païen, voulut conserver la mémoire du dieu qu'on y avait servi auparavant, et que, pour apprendre à la postérité qu'il y avait eu dans ce même endroit un temple dédié à Apollon, il y fit sculpter la tête de ce dieu, et cela dans un lieu fort apparent. Il reconnaît donc , avec Spon et Patin , que cet Apollon n'est pas antique, qu'il est de la main d'un chrétien ; mais il ne croit |)as , avec eux , qu'on doive le regarder comme un simple caprice de sculpteur. C'est un mémorial qui nous apprend quel avait été le dieu tutélaire 4le Genève sous le paganisme. Noire Apollon ne peut donc pas aspirer ii une place aussi éminente que celui des païens , qui se vantait de prédire l'avenir et qui prononçait des oracles. Celui de notre cathédrale s'en tient modestement a nous instruire du passé, et à conserver le souvenir d'un point curieux de notre histoire , que nous ne trouvons pas ailleurs.

Morus avait déjà indiqué ce sentiment parmi quelques autres; il aurait dû s'en tenir la. Il en a proposé un second que l'on a bien de la peine à goûter: c'est que peut-être on trouva à propos de conserver cet Apollon , pour s'accommoder à la faiblesse de quelques nouveaux chrétiens, qui avaient encore quelques restes de vénération pour le soleil, dont ils ne pouvaient pas se déprendre tout d'un coup ; comme on ccHiserva , par condescendance pour eux, plusieurs cérémonies du paganisme. Je doute, Monsieur, que vous goûtiez cette raison. Une semblable complaisance aurait été trop dangereuse; on ne saurait comparer quelques cérémonies indifférentes que l'on a conservées de la religion des païens , à leurs idoles mêmes et à l'objet de leur culte: c'aurait été autoriser leur idolâtrie, et le métropolitain Avitus ne l'aurait pas souffert. D'ailleurs, il y avait environ deux

siècles ^ue Genève avait embrassé le christianisme ; ce n'était plus le temps de se prêter à ces accommodements: ils ne sont nécessaires, et par conséquent excusables, que pour des chrétiens nouvellement sortis du paganisme.

On ne peut que déplorer Taveuglemenl des anciens païens, qui adoraient des dieux qui ne méritaient pas leurs hommages.^ Cependant reconnaissez, je vous prie. Monsieur, que nos anciens Genevois avaient mieux dirigé leur culte que la plupart des autres idolâtres ; s'il est permis de vénérer quelque créalure, c'est assurément ce bel astre. L'éclat du soleil , et les services qu'il rend a l'univers, par la lumière dont il est la source, lui ont attiré de bonne heure les hommages des hommes. Ils aperçurent bientôt combien il avait d'influence sur la fertihté de la terre. Ses rayons bienfaisants réchaufient tout, animent tout, donnent la vie a tout. Qu'on voie dans quel état se trouve la terre pendant l'absence du soleil ! Rien de plus triste que la nature pendant l'hiver, ou seulement pendant la nuit; mais le lever de cet astre en change toute la face. Au printemps, c'est un renouvellement universel. Je pourrais, Monsieur, pousser plus loin cette description , sans craindre que vous m'accusassiez de me trop guinder et de donner dans le phébus ; mais il suffit que l'on ait remarqué dans le soleil un mouvement non interrompu, un éclat toujours brillant , des utilités infinies pour la conservation des animaux et des plantes, pour excuser un peu nos anciens païens qui en avaient fait un dieu sous le nom d'Apollon ou de Phébus. Il y a apparence qu'ils plaçaient quelque divinité ou quelque intelligence dans cet astre , qui en réglait les mouvements , qui y faisait sa demeure , et k laquelle ils rendaient leurs hommages. Quoi qu'il en soit, le soleil peut être regardé comme la plus brillante image de la majesté infinie , de l'immutabilité et de l'inépuisable fécondité de Celui qui l'a placé dans le firmament.

Vous savez. Monsieur, que Genève chrétienne, mais chrétienne réformée , a mis au-dessus de ses armes un soleil , au milieu duquel se voit le chiffre grec du nom de Jésus. On a

voulu insinuer par ik que nous n'adorons plus le soleil de la nature, mais celui de la grâce, celui que VÉcriture appelle le soleil de justice. Morus , dans sa harangue , met dans un beau jour celte substitution et les vues qu'ont eues nos réformateurs, en choisissant cet heureux symbole. Il n'oublie pas la devise qui l'accompagne et qui y e$t fort bien assortie ; il l'oppose à la précédente: Post tenebras sperolucem.

Personne ne s'est autant récrié que notre orateur sur la singularité de cette ancienne devise; il admire la Providence qui avait voulu que nos Genevois , faisant profession de la religion romaine, sentissent qu'elle avait besoin d'être repurgée de certaines créances , mais surtout de plusieurs superstitions qui la défiguraient. Mais j'ai déjà fait voir qu'on ne saurait , avec la moindre vraisemblance, leur attribuer une semblable pensée. En général , tout homme qui professe une religion la croit la meilleure, et se garde bien de déclarer publiquement qu'il y trouve plusieurs taches et plusieurs imperfections. L'équivoque vient de ce qu'on n'avait pas pri$ garde que ces paroles : Post tenebras spero lucem , sont tirées mot à mot d'un passage de Job dans la Vulgate. Notre version, qui est faite sur l'hébreu, a traduit si différemment cet endroit, qu'on l'a entièrement méconnu. Morus nous apprend que le pape Jules II, après la formation de la ligue de Cambrai qui était proprement son ouvrage, fit frapper une médaille pour conserver la mémoire de cette confédération , avec ces paroles de Job pour devise. Or personne ne se mettra dans l'esprit qu'un pape , qui se croit infaillible , ait voulu dire, par cette légende, qu'il espère que dans la suite une religion plus épurée succédera à la sienne. Dom Galmet a fort bien fait voir, sur ce passage de Job , que chez les Hébreux la lumière signifiait la prospérité. Jules II et nos anciens Genevois, empruntant ces paroles de Job, ont voulu dire qu'ils espéraient que dans la suite leurs affaires iraient mieux, et qu'ils verraient des jours plus heureux. Au reste, je ne prétends pas blâmer ceux qui ont trouvé, dans cette devise, une prophétie de ce qui est

arrivé à la Réformation ; mais il faut regarder cela comme une accommodation des termes de la devise, sans prêter cette intention k ceux qui l'ont choisie. Morus lui-même en revient la a la fin ; il conclut par cette réflexion : « Si ceux qui ont adopté cette devise n'ont pas eu les vues que je viens de leur attribuer, il faut convenir au moins qu'il leur est arrivé comme à Gaïphe, qui prophétisa autrefois sans le savoir. »

Quand j'ai dit que nos auteurs n'avaient pas pris garde que l'ancienne devise de Genève était un passage formel de la Yulgale , il faut en excepter le célèbre M. Le Clerc. Il en avertit expressément dans son Commentaire sur le livre de Job , qui n'a été imprimé qu'après sa mort. Quoique par la il eût la clef de ce passage , il n'a pas laissé de l'appliquer, comme on fait ordinairement, k l'heureuse révolution arrivée à la Réformation.

Je sais, Monsieur, que vous vous intéressez à tout ce qui a rapport k l'histoire de notre ville , et que vous avez ramassé dans votre bibliothèque tous les auteurs qui ont traité cette matière. Après avoir fini l'article d'Apollon , je vais donc joindre ici une petite particularité littéraire relative à notre histoire. Je vous ai marqué précédemment que , quand je me mis en tête de tâcher de découvrir la date de notre église cathédrale et celle de l'aigle a deux têtes qui est arborée sur le frontispice, je me trouvais embarrassé faute de documents. Me tournant de tous les côtés pour trouver quelques lumières sur la fondation de notre temple , le hasard me fit tomber entre les mains un auteur assez moderne, qui a donné un catalogue de tous ceux qui ont écrit sur l'histoire de Genève. Vous jugez bien que je le parcourus entièrement; il fn'iudiqua trois ou quatre auteurs qui m'étaient absolument inconnus. A la vérité, quelques-uns n'avaient donné que des espèces de brochures, mais d'autres avaient publié d'assez gros ouvrages. Je commençais k me flatter que , quand je les aurais déterrés, je trouverais dans quelqu'un-d'eux des éclaircissements sur ce qu'il me fallait. Je dois commencer

par vous indiquer le livre où se trouve ce catalogue : c'est un in-folio en deux volumes, imprimé à Pavie il y a environ trente ans , où Ton trouve une liste immense des historiens qui ont écrit sur quelque pays ou sur quelque ville. L'auteur est un théatin italien et se nomme Savonarola, mais il a déguisé son nom , je ne sais pourquoi. Dans la classe des historiens de Genève, j'en trouve un, à la tête, qui mérite ce rang par la grosseur du volume et par son antiquité. On m'apprend qu'il a écrit Y Histoire du Sénat et du peuple de Genève^ et qu'il a été imprimé à Anvers en 1579.

Jugez, Monsieur, de ma surprise de voir indiquée une ample histoire de Genève , qui m'était absolument inconnue. Après un peu de réflexion, je soupçonnai qu'il pouvait y avoir équivoque, et que ce serait une histoire de Gênes que notre bibUographe aurait confondue avec Genève, à cause de la ressemblance de nom ; mais ayant consulté le Père Le Long, dans sa Bibliothèque historique de [a France , j'y trouvai ce même livre cité parmi les histoires de notre ville. L'habileté et l'exactique de ce bibliothécaire de l'Oratoire, me donnait lieu de croire que nous pouvions revendiquer cette histoire comme nous appartenant. Cependant nos prétentions et mes espérances se sont bientôt évanouies ; j'ai trouvé depuis peu ce bizarro rangé parmi les historiens de Gênes, et le titre de son livre le même que celui que je viens de rapporter.

Après avoir été trompé de cette manière , je n'ai pas beaucoup fait d'attention a d'autres auteurs qui m'étaient également inconnus, et que Savonarola range de même parmi nos historiens : OH ne doit guère se fier à ceux qui donnent ces sortes de catalogues , parce qu'ils ne cherchent qu'k les grossir.

Ce bibliographe italien n'a pas manqué de nous faire aussi honneur du prétendu concile tenu à Genève du temps de Charlemagne. Je vous ai dit précédemment que ce concile était un véritable conseil de guerre tenu k Genève, lorsque ce prince allait attaquer Didier, roi de Lombardie. Je me garderai bien de faire

une affaire Ik-dessus k Savonarola ; il est très-pardonnable de s'y être mépris, ayant pour ses garants le Père Sirmond, les Pères Labbe et le Gointe , et généralement tous ceux qui ont donné des recueils de conciles. Il est singulier que tous ces savants aient pris pour une assemblée ecclésiastique un conseil , où la seule matière qui fut mise sur le tapis était d'examiner quel passage des Alpes on choisirait pour pénétrer en Italie ; il est fort plaisant de voir cette question rangée parmi les points de théologie.

Je vous ai marqué que le recueil des conciles du Père Hardouin, qui est venu après tous les autres, n'a point redressé la méprise. Au contraire, on peut dire que le Père Hardouin a augmenté le mal, au lieu d'y remédier ; il nous avertit, dans une note marginale, que ce concile ne s'est point tenu à Genève^ mais k Gènes. Or, il s'agissait de savoir par où l'armée de Gharlemagne passerait les Alpes pour se rendre en Italie; il fut décidé qu'une partie prendrait la route du Grand St-Bernard , et l'autre celle du Mont-Genis. Et le Père Hardouin place cette délibération a Gènes , au delà des Alpes !

Un jésuite , ami du Père Hardouin , l'avertit un jour que l'on se plaignait de diverses pensées qu'il avait hasardées et qui étaient insoutenables , qu'on était choqué surtout de divers paradoxes qu'il avait avancés dans ses ouvrages. Ge savant lui répondit d'une manière vive et brusque : « Hé ! croyez-vous donc que je me serai levé toute ma vie k quatre heures du matin, pour ne dire que ce que d'autres auront déjk dit ? » Son ami lui répliqua que c'était très-bien fait de se lever matin, que cependant il en pouvait résulter un inconvénient , c'est qu'il arrivait quelquefois que l'on commençait k composer sans être bien éveillé , et qu'alors on était exposé k débiter des rêveries.

Je ne sais , Monsieur, si vous vous rappelez qu'après la mort du Père Hardouin on fit son épitaphe, qui fut trouvée fort ingénieuse et tout k fait caractéristique ; . en voici quelques traits traduits en français : « Dans l'attente du jugement , ci-git un

homme très-amoureux du paradoxe Il fut pendant toute sa

vie travaillé d'une docte fièvre, qui lui fit faire, en pleine veille, les rêves les plus inouïs Jeune homme par son audace, vieillard par ses délires. » Tout Paris attribua cette ëpitaphe au docteur Âtterbari, évéque de Rochester, alors réfugié en France; mais il déclara qu'elle n'était pas de lui. Lie véritable auteur est un savant de noti^ ville , qui , pendant un assez long séjour qu'il avait fait à Paris , avait beaucoup fréquenté le Père Hardouin , et qui le connaissait parfaitement.

Mais me voilk bien loin du point d'où je suis parti. J'ai commencé ma lettre par vous décrire la tête d'ÂpoUon , et je la finis par l'anatomie de la tête du Père Hardouin ; c'est 12i un écart des plus marqués. Je m'aperçois qu'il est tard ; apparenunmit je commence k sommeiller moi-même.

P.-5. Un de mes amis, fort bon critique, m'a dit qu'il y aurait une manière de sauver la méprise du Père Hardouin. Ce serait de dire que son intention n'a pas été proprement de mettre une note pour déterminer où s'était tenu ce concile , mais de marquer seulement une variante, et qu'il avait lu quelque part Gênes, au lieu de Genève. — Mais on ne saurait excuser la faute de Sigonios , d'ailleurs très-habile : il met cette assemblée des États sur la fin de l'automne , contre l'histoire qui la met au mois de mai : Maii campus ad Genvam^ le Champ de mai à Grenève. Cette délibération se fit en rase campagne, et , apparemment, dans une promenade qui se présente immédiatement quand on sort de notre ville du côté du midi. Elle est connue sous le nom de Plainpatais : c'est une vaste pelouse , où nous nous sommes promenés autrefois ensemble.

Ceux qui sont curieux d'étymologies ont tâtonné longtemps avant de pouvoir deviner d'où est venu ce nom de Plainpalais ; mais voici ce qui peut l'éclaircir. Le mot de palais , dans les auteurs gaulois, a une signification toute diflërente de celle d'aujourd'hui : pçdqds se prenait autrefois pour une enc^nte assez

étendue, du moi palan: aller par-ci par-là. On trouve souvent, dans Âmadis de Gaule^ le mot de palaiser, pour se récréer, se divertir à la promenade. Ces sories d'enceintes, destinées ou à la promenade, ou a exercer les troupes, ou à quelque autre exercice du corps , étaient ordinairement fermées ou par des barrières, ou par de simples pieux. Le Roman de la Rose parle de palais lités , c'est-à-dire fermés avec un barrière qu'on appelait lista; le mot de palm , un pieu , a fait palais ; palaia^ dans le glossaire de Du Gange, signifie une suite de pieux. Les vieux paladins ou chevaliers errants furent ainsi nommés, ou parce qu'ils couraient çà et la , ce que les latins désignaient par le mot de palantes , ou bien de ce que ces braves se battaient quelquefois dans une enceinte fermée de pieux : choisissez de ces deux origines celle que vous aimerez le mieux. Pour notre promenade de Plainpalais, elle a été ainsi appelée parce que c'est une plaine fort unie , qui était autrefois environnée de pieux et destinée , comme aujourd'hui , à s'y récréer.

NOUVELLES RECHEftCHES SUR LA CATHÉDRALE DE

GENÈVE

(L'époque de la fondation de Saint-Pierre est conjecturale , nouveaux arguments à ce sujet : — Conrad et Rodolphe 111, rois de Bourgogne. — Incendies qui dévastent cette église. ~ Quelle est la statue de femme sur le fronton ? — La reine Hirmengarde et l'impératrice Gisèle. — Mélalde, <a visite à Genève. — Les reliqnes de saint Victor deui fois perdues et deux fois retrouvées.)

{Journal Helvétique, Juin et Juillet 1750.)

Vous avez vu , Monsieur, la tentative qu'on a faite pour découvrir dans quel temps et par qui notre grande église a été

fondée. C'était alors une pure curiosité littéraire ; aujourd'hui cette question devient plus intéressante pour nous. On s'est aperçu depuis quelque temps que la voûte de la nef était en mauvais état et qu'elle menaçait ruine. La voyant prête à s'écrouler, on l'a soutenue par de forts appuis ; mais on a été obligé de cesser de prêcher dans ce temple , et de transporter ailleurs les assemblées religieuses ; il s'agit présentement de courir au remède.

Vous savez, Monsieur, qu'un médecin qui est appelé vers un malade, ne néglige pas de s'informer de son âge, et qu'il le traite différemment s'il est jeune ou dans un âge avancé. Il me semble que l'architecte qui doit remédier au mal de notre église est dans ce cas ; il doit s'informer de l âge de cet édifice, pour y faire des réparations proportionnées à son degré de caducité.

La dissertation précédente n'a pas mal fixé le siècle où notre cathédrale doit avoir été construite ; cependant vous verrez que ce sujet demandait à être manié une seconde fois. On n'y marche qu'à tâtons, faute de monuments suffisants; en effet, notre église a été bâtie sous les derniers rois de Bourgogne, c'est-àdire dans un siècle d'ignorance, chez une nation qui passait pour grossière, et qui ne fournissait presque point d'écrivains. Il ne faut donc pas être surpris de ce qu'aucun historien ne nous a appris à qui nous sommes redevables de cette fondation.

Un habile homme, qui a dressé un mémoire sur l'état où se trouve notre cathédrale et sur ce qu'il y aurait à faire pour la réparer*, n'a pas oublié la partie historique ; il me permettra bien de faire usage ici de quelques-unes de ses découvertes. A l'aide de ce supplément, on pourra peut-être se satisfaire sur ce point d'histoire.

L'auteur de ce mémoire établit d'abord , comme on l'avait fait dans le Journal helvétique (dissertation ci-dessus), qu'il y avait eu autrefois à Genève un temple païen dédié au soleil.

* M. Jean-Louis Calandrini, qui fut plus tard syndic.

((C'est une tradition, dit-il, qu'il y a eu à Genève un temple d'Âpolion placé au même lieu où est aujourd'hui la cathédrale On croit en apercevoir des vestiges à la face de l'église qui regarde le levant; on y voit un visage rond, qui doit représenter le soleil. Cette figure ne parait point placée h par un pur caprice de l'ouvrier ; on découvre , par les assises des pierres , les vestiges d'un fronton qui a été rasé, et qui venait aboutir au-dessus de ce soleil. Spon et Patin ont jugé que cette pierre sculptée n'était pas antique , n'étant que de ce qu'on appelle molasse ; mais ils n'ont pas pris garde k ce fronton , qui indique un ouvrage plus ancien que celui qui subsiste, et auquel ce soleil a rapport. Us auraient pu d'ailleurs remarquer que la pierre mo' lasse ne laisse pas de se conserver très-longtemps quand elle se trouve exposée au levant, et, enfin, que le socle de cette partie est un marbre blanc orné de moulures, qui est interrompu dans l'endroit où commence le contour du chœur, dont le socle de roche est terminé par un chanfrain tout uni. Il n'est donc pas hors de vraisemblance que ce mur du levant soit composé de quelque portion de l'ancien temple d'ÂpoUon.

(( Dans le socle de la chapelle des Machabées^ et dans le mur de la maison de l'un de nos magistrats (M. le syndic Favre), on voit encore quelques portions de frises antiques où se trouvent sculptés des grifibns. On sait que c'est l'animal symbolique d'Apollon ; ou a des médailles où l'on voit des griffons et autour Apollijni Conservatori.

ff Ces pièces, ayant deux pieds de hauteur, doivent avoir appartenu k la frise d'un édifice considérable , et il n'y en a point où elles conviennent mieux qu'k un temple d'Apollon. On peut donc les regarder comme des monuments de l'existence du temple, »

Quand le christianisme fut établi dans Genève , on appliqua ce temple k l'usage des chrétiens, en y faisant quelques change^ menis, et il devait subsister en cet état lorsque les Bourguignons se rendirent maîtres de Genève dans le cinquième siècle.

Cette basilique fut brûlée et détruite quelque temps après.

On a^dans une dissertation précédente (ci-dessus p. 230), attribué ce ravage k Clotis, en s'appuyant sur le titre d'une homélie d'Avitns , prononcée pour la dédicace de cette église , qaand on l'eut rebâtie. On trouve des fragments de cette homélie dans les œuvres de cet évéque de Vienne , que Sirmond a publiées ; il les a tirés principalement d'un précieux manuscrit sur papier d'Egypte, que Godefroy avait vu autrerois chez le président de Thou , à qui il appartenait. Il a cité le titre de cette homéhe de cette manière : Dicta in dedicalione basilicœ Genava ; mais Godefroy, phrs intéressé à déchiffrer le manuscrit^ y avait lu quelques mots de plus, et nous a donné ce titre complet : Dicta in dedicatione basilicœ Genava^ quam hostis incenderat , homélie prononcée à la dédicace de Féglise de Genève , que l'ennemi avait brûlée.

Il était naturel de penser que cet ennemi était Clovis ; personne n'ignore lei» guerres de ce prince et de ses fils contre les roi» de Bourgogne. M. de Bochat, dans son Histoire ancienne de la Suisse (tome II, p. 200), vient encore de nous rappeler la haine implacable que Clotilde, femme de Clovis, dont on a jugé à propos de faire une sainte, a nourrie contre eux pendant plus de quarante ans pour venger la mort de son père. Il lui fallait pour victimes des milliers de sujets de Gondebaud ; sa haine ne fut pas même assouvie par là , et il en coûta encore la vie à i^gismond, roi de Bourgogne, et a ses enfants, quoique innocents.

Cependant, après im mûr examen, on a trouvé qu'il est fort douteux que ce soit' Clovis qui ait brûlé notre église. Ce roi de France était allié de Godégisile, qui régnait alors k Genève, et dont les^ troupe» contribuèrent a la défaite de son frère. Mais Gondebaud, ayant d'abord fait la paix avec Clovis , tomba subitement sur Godégisile et le tua. Apparemment le parti contraire ne se soumit pas aussitôt , et sa résistance occasionna la destruction de la ville. L'ennemi , dans le titre de l'homélie , est relatif k Genève, et, quel qu'il soit, c'est celui qui l'avait brûlée.

Ce pourrait donc être Gondebaud lui-même , lorsqu'il châtiait les partisans de son frère, qui l'avait trahi. Mais ce point d'histoire n'entre qu'incidemment dans nos recherches.

Cette égUse fut rétablie au commencement du sixième siècle. Dans les fragments qui nous restent de l'homélie pronc^cée à sa dédicace , Avitus fait comprendre qu'elle avait été construite avec pUis de magnificence qu'auparavant; c'est ce que l'on peut conclure du souhait qu'il &it a que ce qui sera dorénavant enlevé à Téglise , lui soit toujours restitué d'une manière aussi avantageuse : » ce qui lui donne lieu de comparer le sort de ce temple a ce qui arriva a Job, qui non-seulement fut rétabli dans son premier état , mais dont Dieu augmenta au double tout ce qu'il avait possédé ' .

On a dit ci-devant (p. 231) que St-Pierre de Genève avait été bâti par Gondebaud; l'auteur du mémoire soutient que la chose n'est pas vraisemblable , parce que ce prince a été arien jusqu'à sa mort, tandis qu' Avitus était un orthodoxe zélé. «Gonr debaud n'aurait point rétabli uneégUse en faveur des orthodoxes, et Avitus n'aurait pas non plus voulu la consacrer pour un prince arien. D'ailleurs , cet évêque désigne le souverain auquel il s'adresse dans son homélie, par la louange qu'il lui donne sur le zèle qu'il a fait paraître pour l'instruction des ignorants et la conversion des hérétiques (in5(î7a^or radium, labenttum reslitutor). Il nous apprend que, dans la même solennité, ce prince offrait a l'Église ces ignorants qu'il avait instruits, et ces hérétiques qu'il avait convertis. Tout cela est absolument contraire à ce qu' Avitus lui-même, et Grégoire de Tours nous apprennent de Gondebaud , qui refusa constamment de faire profession de l'orthodoxie , quoique touché des discours d' Avitus.

« Mais il est aisé de reconnaître à ces traits Sigîsmond, fils de Gondebaud, couronné à Genève, par ordre de son père, l'an 514. Avitus l'avait converti, et il faisait une profession ouverte

* Voyez Job, XLII, 20.

et zélée de Torthodoxie. On voit encore, par les lettres d'Avitus, que saint Pierre était son patron (Apostolus patronm vester). El cela peut-être k cause du rapport du nom de Sigismond ou Sihismond k celui de Simon.

<i Quoi qu'il en soit, ce prince célébrant la fête avec solennité. Avitus lui écrivit des lettres de compliment a l'occasion de cette fête ' . Il y a apparence que Sigismond , en rétablissant cette basilique , la consacra à saint Pierre. Ce prince ayant régné depuis 514 jusqu'à 523 , c'est dans cet intervalle qu'il faut placer la réédification de la basilique consacrée par Avitus. »

On a déjk , dans une dissertation précédente (ci-dessus, [)age 234), réfuté l'assertion de Spon , qui prétend que la construction de notre cathédrale aurait été interrompue pendant plus de quatre siècles. La source de son erreur, c'est de n'avoir pas distingué deux églises de Sl-Pierre successives au même lieu. Si l'ouvrage commencé au sixième siècle avait été repris au dixième, on y verrait deux goûts d'architecture bien différents l'un de l'autre. Or, quoique l'on puisse distinguer dans cet édifice deux portions, dont l'une est mieux construite que l'autre, on ne peut pas dire que ce soient deux goûts différents; c'est toujours le même, mais exécuté dans une partie avec magnificence, et dans l'autre d'une manière mesquine. Expliquons ce qu'on doit entendre par ces goûts différents du sixième et du dixième siècle.

Dans le sixième, les temples tenaient encore de la manière des Romains ; ils devaient avoir des péristyles , et on y employait des colonnes isolées. La décadence du goût en avait sans doute

* Ce raisonnement est plausible, mais il n'est pas tout à fait convaincant. Gondebaud a été regardé comme le restaurateur de Genève après le dégât qu'y avait fait Tennemi. Le plus grand ravage fut rincendie de la cathédrale. Ce prince Taurait-il laissée ruinée pendant un règne assez long et paisible ? A la vérité il était arien, mais un arien fort modéré. 11 eut des conférences assez pacifiques avec Avitus sur la religion. Il aura donc pu commencer à rétablir la basilique, qui aura été achevée et consacrée sous son lils Sigismond. Ce dernier roi n'a pas assez régné pour l'avoir construite tout entière.

corrompu les proportions , mais on ne les avait point encore bannies de Farchitecture. Ainsi Grégoire de Tours nous dit que l'église que Tévêque Nomalius construisit à Clermont en Auvergne , à la fin du cinquième siècle, et qui était un peu plus petite que la nôtre , avait soixante et dix colonnes ; une autre , bâtie à peu près dans le même temps, en avait cent vingt. Mais les Arabes, qui se répandirent en Europe dès le huitième siècle, aput mis les grandes arcades à la mode , bannirent entièrement les colonnes, et leur substituèrent des piliers plus forts, tels que ceux que 1 on voit dans la construction de notre église et qui sont uniformément employés dans toutes ses parties ; ce qui fait voir qu'elle a été bâtie tout de suite en entier, ou du moins sans grande interrupiion.

On peut donc présumer que l'édifice du sixième siècle, n'étant plus de goût, ou étant peut-être caduc, on le rétablit entièrement dans un autre style. On sait qu'au dixième siècle on fut saisi d'un zèle extraordinaire pour rebâtir les églises presque partout, sans trop de nécessité.

Il y a beaucoup d'apparence que notre cathédrale a été fondée par Conrad , roi de Bourgogne. Il n'eut aucune guerre, et trouva moyen de se défaire des Sarrasins et des Hongrois qui infes^ taient son pays, en les mettant aux prises les uns avec les autres. Il parcourut toutes ses villes pour y faire fleurir l'ordre et la justice, assembla les Étals de son royaume, et fit, de concert avec eux , de sages lois , qu'il eut soin de faire observer ; il favorisa les églises, et mérita le nom de pacifique. C'est donc entre l'année 943 et l'année 993, qui fut celle de la mort de ce prince, qu'il faut placer la construction de la partie la plus élégante de cet édifice.

II n'est pas impossible que l'édifice de St-Pierre, n'étant pas achevé quand Rodolphe III succéda à Conrad , il l'ait fait continuer, mais assez mal. On aperçoit aisément que, dès la quatrième voûte jusqu'à la grande porte, l'ouvrage est conduit dans un goût plus économique ; les murs ne sont plus renforcés par

dehors , les fenêtres sont plus écrasées , les chapiteaux des colonnes sont plus simples, et les arcades du corridor inférieur sont distribuées moins élégamment.

On sait quel était le caractère de ce dernier roi de Bourgogne ; il n'eut ni conduite , ni courage ; on le désigne par les surnoms de lâ4:he et de fainéant. Il parait néanmoins qu'il fit du bien aux églises ; mais les choses s'exécutent mal sous un prince de ce caractère.

Il se peut encore qu'ayant avancé la construction de St- Pierre, il ait laissé quelque portion à faire k l'empereur Conrad le Salique , qui lui succéda. Il est impossible de déterminer ce qui peut être de la construction de l'un ou de l'autre. Les parties supérieures sont ordinairement celles par où on termine un édifice ; ainsi , le haut des tours et de la façade , peut-être le portail , seront de Conrad. L'édifice aura été terminé entre 1034 et 1039.

Il a souffert trois incendies : le premier, qui a été inconnu à Spon et k nos annales manuscrites, est de l'an 1349. Je l'ai trouvé dans ÏObiluaire de Genève^ où il est marqué parce qu'on devait faire annuellement un service pour le repos de l'âme du cardinal de Deuze , qui avait donné une somme pour réparer le dommage.

Le second eut lieu en 1430; on en a parlé ci-dessus, p. 250.

Enfin, la foudre étant tombée en 1556 sur l'aiguille qui était au-dessus de la façade , cette aiguille fut détruite avec le clocher voisin et quelque partie du fronton.

Dans le milieu du siècle suivant, en 1643, on s'aperçut que la façade penchait et que les voussoirs de la seconde voûte se détachaient. On y apporta quelque remède, mais le mal a toujours augmenté depuis ce temps-là jusqu'en 1749, qu'on a cessé d'y prêcher.

Ne soyez pas surpris. Monsieur, si, pour vous donner l'histoire de notre cathédrale, j'y suis revenu plus d'une fois; c'est

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