FRONTISPICE DE LA CATHÉDRALE DE GENÈVE
(Coojeclure sur iVigiue de l'aigle double. — Aigle impériale simple à Genève en 1442. — Incendie de Genève eu 1430 : réparalion de Saint-Pierre qui en fui la suite.)
{Journal Helvétique, Août 1745.)
Monsieur ,
Vous avez trouvé assez vraisemblable, les raisons qae j'ai alléguées pour fixer la fondation de notre église au commencement du onzième siècle ; mais vous remarquez en même temps que je me suis assez mal posté pour répondre à votre première question. Il s'agissait de savoir comment l'aigle k deux têtes pouvait être d'une date si ancienne, puisque celles que l'on voit partout ailleurs sont beaucoup plus modernes. Cet anachronisme a réveillé votre belle humeur, et vous comparez notre aigle double aux deux étriers qui pendent k la prétendue selle du cheval de Jules-César, que l'on montre comme une curiosité a Payerne.
Nous avions cru jusqu'ici cette aigle ancienne. Nous ne nous imaginions pas devoir avoir la moindre défiance la-dessus, après que l'antiquaire Spon avait prononcé « qu'il était vraisemblable que Conrad second la fit graver lorsqu'il acheva cette église. » Ceux qui ont donné en 1730 la dernière édition de son //tsloire de Genève^ disent de même dans une note « qu'il y a apparence que l'aigle éployée fut gravée par les ordres de Conrad le Salique. »
Je me garderai bien de m'autoriser du témoignage du romanesque Léti. Si je vous rapporte ce qu'il dit la-dessus, ce n'est que pour vous faire connaître le caractère de cet écrivain. Après nous avoir débité bien des fictions de son cerveau, sur
le passage de Charlemagne par Genève, il ajoute que pour marquer sa reconnaissance pour ce prince, la ville lui fit ériger une statue de la main d'un excellent sculpteur, et la plaça sur le portail de Saint-Pierre avec une belle inscription sur la base, qu'il n'a pas manqué de rapporter pour nous prouver son exactitude. Charlemagne, de son côté, pour continuer à montrer sa bienveillance envers Genève, se trouvant k Lyon Tan 802, (it faire une aigle k deux tètes en marbre S et la remit à des députés de Genève qui étaient venus le complimenter: il voulait marquer par Ik qu'il reconnaissait Genève pour une ville impériale. Pour montrer le cas que l'on faisait de ce présent, nos députés, en rentrant chez nous, portèrent cette aigle sur les épaules, et firent tout le tour de la ville comme par une espèce de trionq)he, après quoi les armes impériales furent placées dans le frontispice de la cathédrale sous la statue de Charlemagne, et on les y voit encore aujourd'hui'. — Il faut supposer que ces députés étaient deux vigoureux portefaix, car notre aigle est beaucoup plus grande que nature.
Léti a voulu donner k notre aigle une antiquité chimérique : Spon lui a ôté deux siècles et la croit du temps de l'empereur Conrad. Ce n'est pas assez: aujourd'hui on nous la rajeunit tout d'un coup de quatre cents ans. On qe peut souffrir que no« tre aigle ait pris son vol plus haut que les autres. Cherchons donc si nous ne trouverons |>as quelque part des aigles doubles plus anciennes.
Le Père Papebrock, dans ce qu il nous a publié de la Vie des Saints^ dit qu'il a vu une édition de George Codin, faite k Paris, où l'on a donné les estampes de quelques vieilles peintures, qui représentaient le trajet de Jean Paléologue en Italie, quand il vint trouver le pape Urbain V Tan 1368. Dans uue de ces figures on voit une galère ornée des armes du pape, de celles de Venise, et de celles de l'empire d'Orient, où l'on remarque dans
* Notre aigle n'est que sur une pierre molasse.
* Istoria Genetrina, tome I, page 313.
trois endroits différents, l'aigie h deux têtes, parfaitement semblable à celle de l'empereur d'Allemagne \ On peut conjecturer que les empereurs grecs ont cette aigle double dès un temps immémorial. Jean Basile, grand duc de Moscovie, prit ces mêmes armes pour l'empire de Russie. La seule différence est que l'aigle moscovite a les ailes baissées vers la terre, et la grecque les a élevées vers le ciel. Il est fort vraisemblable que les empereurs d'Allemagne ont aussi tiré leurs armes de l'orient. Ils commencèrent à usurper l'aigle grecque lorsque l'empire de Constantinople était sur la décadence. Nous avons, dans nos archives de Genève, plusieurs bulles d'empereurs avec leurs sceaux, où l'on peut voir le commencement de cet usage. Dans un acte de Yenceslas, donné Tan 1400, le contrescel, ou petit sceau, a une aigle double, qui semble s'être glissée là clandestinement. Sigismond, qui lui succéda, nous dimna une autre bulle en 1420, où l'on ne voit encore que l'aigle simple dans le sceau. Mais après la prise de Constantinople en 1453, il parait que les empereurs d'Occident ne se firent plus aucun scrupule de s'emparer des armes de ceux d'orient. Voilà, ce me semble, la manière la plus simple d'expliquer l'origine de cette aigle double en Allemagne : toutes les autres raisons qu'on en donne paraissent peu satisfaisantes.
Après l'empereur Sigismond, nous avons vu encore à Genève l'aigle simple pour armes de l'empire. On lit dans notre histoire que Frédéric IIl, passant dans notre ville au mois d'octobre 1 442, y fit peindre au haut de la rue du Perron, à l'entrée de la place qui est devant la cathédrale, appelée aujourd'hui la Cour de Saint-Pierre, l'aigle de l'empire pennée de sable dam un écmson ^or*. Le portail où était cette aigle ne subsiste plus: il fut
* Acta Sanctorum, tome V du mois de mai, article de Lucifer évoque de Cagliari, page 218.
* Voyez Spon sur Tan 1442. H a tiré cela du Citadin de Genève, qui dit, p. 50, que Frédéric passa à Genève le 25 octobre, qu'il fit peindre sur l'arc du portail de la place de Saint-Pierre Taigle des rois des Romains, en écusson jaune, pennée de sable.
abattu en 1705 à l'occasion de la maison que M. le marquis Du Quesne, fils du célèbre lieutenant-général des armées navales de France, fit construire dans cette place. J'ai dit que cette aigle n'avait encore qu'une tête. H y a bien des gens dans notre ville qui s'en souviennent fort distinctement : mais à leur défaut, on a une estampe fort exacte faite à l'occasion du convoi funèbre d'un prince de Hesse-Cassel, mort k Genève en 1 675, où cette arcade, et l'aigle impériale peinte au-dessus, sont représentées fort fidèlement, et où il ne parait qu'une aigle simple. Il n'est pas inutile de remarquer que ce portail était vis-àvis de celui de l'église de Saint-Pierre, sur la même ligne, et seulement k cinquante pas de distance.
Je vous ai promis, Monsieur, que je me rendrais aisément aux bonnes preuves que je trouverais de la jeunesse de l'aigle a deux tètes, que l'on voit sur le frontispice de notre cathédrale. Il me semble donc que cette aigle de Frédéric III prouve qu'en i4'42 celle de l'église n'y paraissait point encore. Autrement elles auraient été uniformes. Quand on fait peindre les armoiries d'un seigneur dans divers endroits de son château, on ne s'avise pas de mettre de la diversité dans les pièces dont elles sont composées : on évite avec soin une semblable discordance.
Permettez-moi, Monsieur, une petite digression sur cette aigle de Frédéric III. Le Citadin la fait peindre sur ce portail par les ordres de l'Empereur, qui voulut faire entendre par là qu'il regardait Genève comme une ville libre et impériale. Ses prédécesseurs l'avaient déjà honorée de ce titre. Dans im acte de Charles IV, donné en 1367, ce prince la qualifie de noble membre de l'empire, Sigismond, dans une bulle de 1420, l'appelle de même, un membre très^remarquable du saint empire romain * • Elle a été reconnue pour telle par leurs successeurs. Le Citadin^ sur ce principe, nous dit que Frédéric III voulut aussi marquer
^ CumEcclesia Gebennensis insigne membrum sacri Romani existai Imperii. Dans cette bulle il déclare qu'il prend Genève sous sa protection, et qu'il la couvre des ailes de l'aigle impériale.
aax Genevois qu'il mettait leur ville dans cette classe honorable, et que c'est dans cette vue qu'il fit peindre l'aigle impériale dans un lieu fort apparent.
Il ne me parait pas que cet auteur ait bien expliqué cette peinture, ou ce qui y a donné lieu. Quelle apparence qu'un prince qui voudrait nous donner un titre pour faire reconnaître notre ville comme impériale, se fut contenté de blasonner l'aigle de l'empire avec quelques couleurs, dans un lieu exposé aux injures de l'air? Voici donc comment je conçois la chose. Frédéric fit un voyage en Suisse. Il en visita quelques cantons, dans le dessein de les attacher de nouveau à l'empire, et dans l'espérance de se faire rendre une partie des terres enlevées k la maison de Habsbourg. De Fribourg il vint à Lausanne, où il traversa le lac pour se rendre à Ripaille. Là il eut une entrevue avec Félix Y, dans la vue de disposer cet antipape à un accommodement avec Eugène lY. Il vint ensuite à Genève, où il reçut de grands honneurs. On lui fit la meilleure réception que l'on put : nos registres pubHcs en rapportent tout le détail, et nous apprennent qu'il y séjourna quatre jours: il logea dans une maison située fort près du pont du Rhône. Il est naturel de supposer que le lendemain de son arrivée il alla faire ses dévotions dans la cathédrale. Il devait nécessairement passer sous cette arcade, où nous avons dit qu'était l'aigle impériale. On ne peut guère s'empêcher de penser qu'elle y avait été peinte d'avance, par ordre du magistrat, qui avait fait de ce portail une espèce d'arc de triomphe. Alors une simple peinture suffit, puisque cet ornement n'est fait que pour la circonstance. Elle y était donc par ordre des syndics, pour faire honneur à l'empereur, et non par ordre de l'empereur pour donner un titre honorable à Genève.
Je voudrais pouvoir expliquer aussi aisément l'aigle double de notre cathédrale, et à quelle occasion elle y a été mise, mais c'est ce qui est assez embarrassant. Il faut d'abord abandonner nos historiens de Genève, qui ont dit que le même empereur
qui acheva le temple, voulut l'en décorer. Longtemps après, c'està-dire quand Frédéric III passa à Genève, elle n'y était pas encore : elle y doit avoir été placée seulement lorsque l'aigle à deux têtes eut pris le dessus sur l'aigle ordinaire.
On peut donc supposer que le fronton où Ion voit arborées ces armes impériales, ayant été endommagé par le temps, ou par quelque accideni, on aura été obligé de le refaire, et qu'alors on y aura placé l'aigle. Nous trouvons dans notre histoire un événement qui appuie tout à fait cette conjecture. C'est un terrible incendie arrivé, l'an 1430. Il est rapporté fort en détail à la fin d'un vieux manuscrit en parchemin, que l'on conserve dans la bibliothèque de Genève. Il a pour titre YUarloge de sapience, et a été transcrit Fan 1417. On y lit k la fin et par apostille, en latin assez barbare, que le 2 1 avril 1 430, le feu ayant pris de nuit dans une grange près du lac, le vent du nord, qui ce jour-là soufilait avec véhémence, porta l'incendie jusqu'à l'église cathédrale de Saint-Pierre, qui en fut presque consumée. Le feu fui si violent, que toutes les cloches furent fon* dues, excepté celles de la tour septentrionale. L'endroit qui souffrit le plus, fut le voisinage du fronton, où était Thorloge, comme elle y est encore aujourd'hui. La cloche qui sonnait les heures fut fondue comme les autres, et le clocher entièrement consumé. Pogge, Florentin, qui se trouvait alors à Genève, fut témoin de ce funeste incendie : il revenait alors de France, et il fait dans un de ses ouvrages, une description fort vive de cet accident ^
La partie septentrionale de l'église souffrit beaucoup, excepté la tour qui, de ce côté-là, forme un des bras de la croix. Le bas de la nef se ressentit surtout des ravages du feu. Le mur du nord était devenu fort ruineux dans cet endroit-là. Nos archives nous
* Noctumo quoque igné in urbe Gebenna, tempore Martini V summi Poniificis, plurimœ, egregiœque domus exustœ sunt. Ipsi conspeximus rem visu miseram et fletu dignam. Hujus ignis calamitas multos evertU bonis. lib. de miscria conditiooîs humanae.
apprennent qu'après avoir longtemps menacé ruine, il tomba au mois de janvier 1441, et écrasa par sa chute une partie considérable du cloître des chanoines, qui y était adossé. Le revenu du Chapitre n'étant pas suffisant pour relever toutes ces ruines, on s'adressa au pape Félix Y, qui accorda pour cela le revenu de la première année de tous les bénéfices qui viendi^ient à vaquer, pendant un certain temps. La bulle est du 14 mars 1441 .
Il est fort naturel de penser que, quand on eut réparé le mur septentrional, on s'aperçut que le haut du fronton, à la face occidentale, était aussi fort endommagé. Les pierres ne pouvaient qu'être à demi calcinées. On en refit donc au moins le sommet, qui est l'endroit où est l'aigle impériale. On peut soupçonner avec quelque probabilité, qu'il y eu avait déjà une auparavant, mais simple comme Taigle romaine ordinaire. J'ai remarqué précédemment, qu'immédiatement au-dessous, on voit une niche où il y avait autrefois la statue de l'empereur qui fit construire notre église: il y a apparence que le sculpteur, pour marquer la dignité de ce prince, trouva a propos de mettre au-dessus de sa tète ce roi des oiseaux, comme j ai dit que, pour caractériser la figure de Jésus-Christ qui est au fronton du portail, ce même ouvrier avait imaginé de mettre un agneau précisément au-dessus de sa tète. Il voulait par la aider à le reconnaître. Après cela il faut supposer que quand on fut obligé de refaire le fronton d'en haut, on y remit Taigle, mais au lieu qu'elle était simple auparavant, on trouva à propos de la faire double, parce que la mode avait changé.
Il me semble, Monsieur, qu'il n'y a rien de forcé dans ces suppositions, et vous voyez ce qui en résulte, c'est qu'elles rajeunissent beaucoup notre aigle. Nos historiens lui donnaient sept cents ans d'antiquité, présentement elle n'en a plus que trois cents. Voilà donc noire histoire repurgée, par cet expédient, du fôcheux anachronisme que vous lui reprochiez. Le remède a été un peu violent, puisqu'il y a fallu employer le feu; mais de quelque nature qu'il soit, l'incendie de 1430 et la réparation
qu'il a rendue indispensable dans notre église, donne a notre aigle comme une seconde naissance, qui s'accorde parfaitement avec la date des autres aigles à deux têtes.
vm
ÉCLAIRCISSEMENT SUR UNE TÈTE QUE L'ON PENSE ÊTRE D'APOLLON, DANS LE MUR ORIENTAL DE L'ÉGLISE DE SAINT-PIERRE.
(Maigre ropinion de Monts, cette tète n'est pas antique. — Culte d^Apolion dans Genève païenne : son masque en bronze qui y a été trouvé. — Soleil et devise des armes de Genève. — Confusion entre les noms de Genève et de Gênes. — le Père Hardouin. — IMainpalais, étymologie du ce nom.)
{Journal Helvétiqiie, Novembre 1745.)
Monsieur ,
Je vous envoyai dernièrement quelques recherches sur la fondation de notre église cathédrale. Je m'en suis tenu aux conjectures qui m'ont paru les plus vraisemblables, car on n'a pas les documents nécessaires sur ce point de notre histoire. Vous m'avez répondu que vous croyez notre église plus ancienne que le onzième siècle , et voici sur quel fondement : vous vous rappelez , ditesvous, qu'ayant passé k Genève il y a quelques années, et ayant voulu voir ce que l'on montre ordinairement aux étrangers, celui qui vous faisait voir notre temple vous avait fait remarquer sur un des murs une tête d'Apollon, qu'il vous avait donnée pour un reste de l'ancien temple des païens, consacré autrefois à ce dieu dans notre ville. Vous me demandez de vous éclaircir encore cet article.
La difficulté que vous me faites est fort réelle. Si cet Apollon est antique, notre temple doit être plus ancien qoc je ne l'ai