‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 41 sur 55 · RECHERCHES SUR LES ANCIENS ËVÊQUES DE GENÈVE · texte numérisé non relu

RECHERCHES SUR LES ANCIENS ËVÊQUES DE GENÈVE

(Sonrce: le calalogae des éréques ie Geoève sur une vieille Bible, copié par Booivard. — Naissance du christianisme à Genève : fables à ce sujet. — Confusion entre Genève» Gènes et même Hende : son origine. — Discussion sur les évéques omis dans le alalogue primitif, et rétablissement de la série des premiers prélats.)

(Journal Helvétique, Mai 1749.) A Monsieur Bûchai,

Monsieur,

II y â près de quarante ans que vous donnâtes un Abrégé de Vhisloire ecclésiastique du canton de VatAd^ qui contenait bien des particularités curieuses, et qui nous a fait souliaiter une histoire plus étendue sur ce sujet, que vous aviez en quelque manière promise. Il est vrai que vous nous en donnâtes , il y a environ vingt ans, la partie la plus intéressante, je veux dire Y Histoire de la réformation de la Suisse ; mais le public verrait aussi avec plaisir votre travail sur des siècles plus reculés , et qui par conséquent demandent encore plus de recherches.

Vous savez que les bénédictins de Sl-Germain-des-Prés travaillent à une nouvelle édition de la Gaule chrétienne^ qui doit être considérablement augmentée et presque entièrement refondue; il en a déjà paru sept ou huit volumes, qui donnent une idée avantageuse de leur travail. Us ont demandé avec beaucoup d'instances , dans la préface , que les gens de lettres répandus dans les différents évéchés du royaume , et qui pourraient avoir quelques mémoires particuliers sur les évéques qui y ont siégé, voulussent bien les leur communiquer; ils ont averti que Genève entrait aussi dans leur plan , nos anciens évéques ayant été suf-

fragants des archevêques de Vienne. Ils souhaitent donc que de notre côté nous leur fournissions des particularités sur les évéques qui ont autrefois gouverné notre église. Il me semble que la différence de religion ne doit point empêcher les gens de lettres de se communiquer de semblables éclaircissements.

Dans cette pensée, j'ai exhorté un savant que nous avons parmi nous, et qui a fort étudié nos antiquités ecclésiastiques \ de se charger de ce soin ; mais soit défaut de santé , soit aussi une modestie excessive qui l'empêche de rien produire , c'est inutilement que je l'ai sollicité. Plutôt que de ne rien répondre du tout à l'invitation venue de Paris , quoique peu au fait de ces matières, je me suis enfin déterminé à essayer de faire quelque chose, au défaut de cet habile homme. Pour cela, je me suis entretenu plusieurs fois avec lui sur ces matières , et j'ai tâché d'en tirer ce que j'ai pu. Une autre précaution, qui m'a paru aussi nécessaire avant que de rien envoyer à Paris, c'est de vous communiquer les principaux matériaux que j'ai ramassés. Vous pouvez nous donner de bons avis, pour rectifier ce qui ne vous paraîtra pas exact. Je ne sais s'il est nécessaire d'avertir que je me donnerai ici plus de liberté qu'avec ces religieux , vis-à-vis desquels je pourrais me trouver gêné sur certains articles délicats qui demandent de la réserve. Il pourra arriver aussi que je me permettrai quelques digressions , pour corriger un peu la sécheresse inséparable de semblables discussions. A tous égards je me trouverai donc plus à l'aise avec vous.

Le premier auteur que je sache , qui ait donné l'histoire des évêchés de France, c'est Claude Robert, qui, en 1626 , publia déjk une Gaule chrétienne. L'ouvrage était fort imparfait et ne pouvait passer que pour une espèce d'ébauche ; cela fit penser k MM. de Sainte-Marthe, qui étaient deux frères jumeaux, à donner trente ans après quelque chose de plus complet. Leur GcUlia cliristiana embrasse notre Genève, quoique hors de France ; on

* M. Firmin Âbauzit.

y voit une liste assez détaillée de nos évéques. Il s'agit de savoir d'où ils les ont tirés. Quelques-uns de ces anciens prélats se sont trouvés dans des conciles et y ont souscrit ; c'est Ik la meilleure source où l'on ait pu puiser. Il se trouve aussi quelquefois des actes, des fondations d'églises ou de monastères où ils ont assisté , et dont on a la date ; mais on n'a qu'un petit nombre de ces pièces authentiques, et, par conséquent, on ne connaît que peu d'évéques par ce moyen. Où est-ce donc que les frères de Sainte-Marthe ont trouvé les autres ? C'est ce dont il importe d'être informé , pour juger si l'on peut faire fond sur leurs mémoires.

Ces auteurs reconnaissent, dans un petit avertissement préliminaire , que c'est principalement à Samuel Guichenon , historiographe de Savoie, qu'ils sont redevables des mémoires dont ils ont eu besoin pour l'histoire ecclésiastique de notre ville. Et Guichenon d'où les tenait-il ? La pièce la plus instructive là-dessus, et qui lui fut communiquée par un de ses amis, c'est un catalogue de nos évéques qui se trouvait autrefois dans une ancienne Bible latine manuscrite , qui était à l'usage des chanoines, et que l'on voit encore aujourd'hui dans la bibliothèque de Genève. Ce catalogue était joint au dernier feuillet de cette Yulgate ; il a disparu depuis près de deux cents ans. Mais François Bonivard , qui était prieur de St-Victor, ordre de Cluny, lors de la Réformation , nous la conservé dans une chronique manuscrite qu'on a de lui. Ce catalogue parait être originairement du dixième siècle, comme la Bible où il avait été inséré; il est vrai qu'on y voyait les noms des évéques des siècles suivants, mais qui y avaient été ajoutés d'une seconde main , avec le titre de subséquentes , pour les distinguer de ceux du catalogue primitif. Le célèbre Jaques Godefroy, qui était en correspondance avec Guichenon, lui en envoya une copie.

Nous avons encore une liste des évéques de Genève dressée par François-Augustin della Chiesa, qui vivait au milieu du siècle passé;. il était évéque de Saluées et historiographe du due

de Savoie. En cette qualité il a donné en latm une chronologie historique des évéques de Piémont et de Savoie, où il a fait entrer ceux de Genève'; mais cette liste est fort peu exacte. On ne peut rien de plus mal digéré que ce qu'il dit des huit ou dix premiers évéques de notre ville ; ce sont des anachronismes continuels. Je pourrai en relever quelques-uns dans la suite, quand l'occasion s'en présentera.

Le dernier catalogue que je connaisse est inséré dans le missel ou rituel du diocèse de Genève, réimprimé k Annecy en 1747, sur une édition qui avait été faite a Rumilly en 1674. Après un petit détail de l'histoire civile et ecclésiastique de Genève, on promet de donner une suite des évéques de ce diocèse, par où il paraîtra, d'une manièfe aimi claire que la lumière du soleil , quil y a eu une succession non interrompue de ces évéques^ depuis les temps apostoliques jusque nous. L'avantage qu'a ce catalogue , c'est d'être le plus ample et le plus étendu ; il commence par un évêque de Genève, qu'on nous donne pour avov été disciple de saint Pierre, et il finit par le prélat qui siège aujourd'hui à Annecy.

Vous demanderez sans doute , Monsieur, si ce catalogue est exact et s'il répond aux belles promesses de l'avertissement préliminaire. Pour en juger, il est bon de voir d'abord dans quelles sources les éditeurs ont puisé ; ils nous disent que c'est dans le catalogue de la vieille Bible de Genève et dans le nécrologe de cette église. Jusque-là voilà qui est bien, mais le reste n'y répond pas. Ils ont aussi consulté La Chiesa, dans son Histoire chronologique du Piémont^ auteur fort suspect ; saint Antonio, qui rapporte bien des faits fabuleux , et de tous le plus décrié , du Saussai, ^ans son Martyrologe de l'Eglise gallicane. Il n'y a qu'à voir ce que Baillet a dit de ce dernier auteur, pour juger si ce que l'on aura tiré de lui sera bien fidèle.

' S. R. Ë. Cardin alium, Archiepiscoporum, Episcoporum et Abbatum PedemontanaB regionis chronologica Historia, auctore F. A. ab Ecclesia, Episcopo Salutiensi. Aug. Taurin. 1645, in4o, p. 344-349.

du

« Au jugement du Père Papebroch, dit-il, le Martyrologe gallican est Fouvrage d'un jeune homme qui n'entendait pas assez sa matière, qui manquait d exactitude et de discernement^ et qui ne se faisait point scrupule d'altérer la véritédes (aits. »Baillel ajoute, de son chef, « que cet auteur fait fréquemment des bévues puériles , et qu'il adopte presque toutes les fables des légendes.»La conclusion de ce critique, c'est quec(ça été ménager assez mal la dignité de l'Église gallicane, que d'honorer de son nom un si mauvais ouvrage. » Ce du Saussai était un curé de Paris, qui fut fait évéque de Toul, il y a un peu plus de cent ans.

Après avoir pris de tels guides, on ne saurait manquer de s'égarer. Un semblable choix ne s'accorde guère avec l'annonce d*unc mile non interrompue (ïévêques aussi claire que le soleiL Les véritables savants, tels que les nouveaux éditeurs du Gallia cliristiana , ne sont pas si décisifs. Après avoir puisé dans le» meilleurs monuments qui nous restent, ils reconnaissent de bonne foi que le soleil qui les écldire dans ces sortes de recher^ ches est souvent couvert de nuages, et qu'il les laisse dans l'obscurité ; ils se trouvent fréquemment arrêtés faute de lu-* mière ; ils n'ont que de sombres lueurs qui les obligent de tâtonner pour pouvoir faire chemin. Lorsque, comme eux, on se pique de sincérité , on est réduit à faire cet aveu.

L'histoire d'im diocèse doit commencer par fixer le temps que le christianisme y a été établi , et c'est ordinairement ce qu'il y a de plus difficile. Dans les siècles passés , chaque église prétendait avoir été fondée ou du temps des apôtres, ou fort peu après. Alors tous les peuples voulaient tirer leur origine des héros de Troie, et toutes les églises, ou des apôtres, ou de leurs successeurs immédiats. Genève a eu cette ambition comme les autres ; on a débité assez longtemps que Nazaire , disciple de saint Pierre , était venu dans notre ville ; qu'il y avait converti, entre autres, Celse, qui l'avait beaucoup aidé dans la suite à y établir l'Évangile. Cette tradition a été adoptée dans le Gallia christiana ; on la trouve de même dans le rituel d'Annecy. A la

tête de la liste des évéques, on lit ces mots ; S. Nazarius^ B. Pétri Apostoli discipulus^ qui S, Celsum civem Genevmsem emi}rgelio peperii. On lit quelque chose de semblable dans la Légende dorée, et c'est là sa véritable place, car rien ne sent plus la légende.

Nazaire ni Celse n'ont jamais été à Genève. Un historien de Gênes a dit que les habitants de cette ville s'étaient éclairés a la prédication de Nazaire et de Celse , et il y avait une église qui portait leur nom. La ressemblance du nom de Genève a celui de Gênes aura causé l'équivoque. L'église de Milan pourrait aussi les revendiquer. On lit dans l'histoire ecclésiastique , que Tan 394, saint Âmbroise fit déterrer les corps des saints Nazaire et Celse, qui étaient dans un jardin hors de la ville, et qu'il les fit transporter à Milan dans l'église des apôtres , qu'on nommait la Romaine.

Après avoir fait répandre a Nazaire les premiers rayons du christianisme dans Genève , on prétend que cette église nais* santé prit des accroissements considérables, par les soins de Paracodus^ ou Paracodes, comme quelques autres le nomment. On veut qu'il ait été un des soixante disciples, et on le fait venir dans les Gaules avec Denis l'Aréopagite. Les frères de Sainte- Marthe placent Denis et Paracodes dans le deuxième siècle , et cela pour s'être fiés trop légèrement à certaines lettres des papes, qui sont reconnues aujourd'hui pour supposées. La Chiesa met de même Paracodes à l'an 1 95 , sur la foi d'une prétendue lettre du pape Victor k cet évêque.

Paracodes fut évêque de Vienne et non pas de Genève, quoique peut-être il y ait fait annoncer l'Évangile , en y envoyant des prédicateurs. La question est de savoir quand il a vécu. Les évêques de Vienne sont dans cet ordre : Verus, qui souscrivil; au concile d'Âries en 314; Justus, Denis, Paracodes, et Florent , qui souscrivit au concile de Valeuce en 374. Paracodes vivait donc vers le milieu du quatrième siècle , et il y a beau^ coup d'apparence que c'est la la véritable époque du chris*-

tianisme dans notre ville. On ne doit l'y chercher que lorsqu'il eut déjà fait d'assez grands progrès dans les Gaules; c'est ce qui a été fort bien éclairci dans la dernière édition de VHùtoire de Genèm.

Le catalogue des évéques de Genève, auquel j'ai donné la préférence, et qui a été tiré d'une ancienne Bible de notre bibliothèque, avertit, dans une petite préface, que Y église de Genève a été fondée par Paracoduê , disciple des apôtres et évéqtAe de Vienne. Mais il faut remarquer que cette qualité de disciple des apôtres ne doit pas être prise k la rigueur, comme si cet évêque avait été leur contemporain. On peut prendre ces termes dans le même sens que Pallade appelle saint Hippolyte disciple des apôtres^ pour dire leur successeur, quoique fort éloigné. C'est en ce sens que Grégoire de Tours dit de saint Saturnin, venu, selon lui-même , sous Dèce , qu'il avait été ordonné par les disciples des apôtres. On a donné le même titre à plusieurs fondateurs des églises de la Gaule.

Une preuve que celui qui a dressé ce catalogue a pris ce terme dans cette latitude, c'est que le premier évêque de Genève qu'il nomme n'est que du quatrième siècle : c'est Dtogenus , que d'autres ont appelé Diogenes. Il assista au concile d'Aquilée , qui se tint l'an 38 1 . Voilà donc une date sûre , et il est satisfaisant de pouvoir se reconnaître dans ces temps ténébreux ; mais ce qui altère un peu cette satisfaction, c'est la prétention de l'église de Gênes, qui dit que cet évêque lui appartient. Voici sa signature au concile d'Aquilée, qui se tint l'an 381 : Diogenus Episcopus Genuensis ; cela peut marquer également Gênes et Genève. Ughelli l'a placé parmi les évêques de Gênes ; mais il reconnaît en même temps que rien n'est plus obscur que l'histoire des évêques de ce temps-là , et que les Génois n'ont aucun monument pour l'éclaircir. Il va plus loin , il avoue de bonne foi que ceux qui avaient travaillé avant lui à cette liste , y trouvant de trop grands vides , les avaient remplis des noms de quelques évêques qui nous appartiennent incontes-

tablement, tels qu'un Maxime et un Oplandus. Pour donner aussi de notre coté des preuves d'imparlialité, je crois que nous pouvons abandonner aux Génois ce Diogenes^ comme leur appartenant plus légitimement qu'à nous. Je prévois que les nouveaux éditeurs de Paris ne nous le laisseront pas ; nous ne ferons pas mal de penser d'avance à nous faire honneur de ce sacrifice. Le Père Le Gointe veut aussi que l'on ait confondu quelques évéques de Genève avec ceux de Mende dans les Cévennes. n trouve notre catalogue fort confus après Pappole^ qui assista, avec Protais de Sion , au Goncile de Ghâlons , l'an 644 ; il prétend qu'on a brouillé nos évéques avec ceux de Mende. Le mot de Gebenme , qui désigne quelquefois Genève , et quelquefois les Gévennes, aura pu donner lieu k l'équivoque. On connaît ce vers de Lucain :

Gens habitat canâ pendantes rupe Gebennas.

Quelques auteurs l'ont entendu de Genève , quoique le poète ait voulu parler des montagnes des Gévennes. J'avoue que si l'on trouvait dans un ancien auteur le titre d'Episcopus Gebenr' nmsis , sans que rien déterminât s'il s'agit des évéques des Cévennes ou de ceux de Genève, on pourrait se trouver d'abord un peu embarrassé ; mais s'il s'agissait de ceux de Mende en particulier, il n'y a plus moyen de les confondre. Un évêque de Mende signait Episcopus Gabalitantis ^ nom totalement difféient de celui de Genevensis,

Le Père Le Cointe ajoute que , dans un certain espace de temps , notre liste paraît avoir trop d'évéques , tandis que , dans la même période, celle de Mende n'en a que très-peu, mais il ne suit point du tout de là que notre catalogue ail été dressé aux dépens de celui de cette église, et que leurs évéques aient versé chez nous.

En voilà assez , ce me semble , pour répondre à l'accusation du Père Le Cointe. Cependant je crois, Monsieur, qu'à cette occasion il ne sera pas mal de chercher la cause de ce que notre

catalogue parait quelquefois trop chargé. Cette petite discussion pourra contribuer à Tépurer, ce qui est précisément le but que je me propose aujourd'hui.

Peut-être que^ quand on voit des noms différents dans la liste de nos évéqnes , ils ne désignent pas toujours des personnes différentes. Je trouve, par exemple, dans le Gallia chri$tiana^ que le dix-huitième évéque est Andréas^ qui est suivi immédiatement par Grœeus. Quelque copiste aura séparé ces deux mots qui devaient être joints , et ne faire qu'un seul évéque , c'est-kdire André , Grec d'origine. On a des exemples d'attributs et de titres personnifiés , et cela dans des siècles beaucoup plus connus et où l'on pouvait avoir toutes les lumières nécessaires pour ne pas s'y méprendre. Les frères de Sainte Marthe nous donnent, pour quatre-vingt-onzième évéque, Louis de Rie^ qu'ils font précéder par un Auberim , personnage tout k fait imaginaire. Voici ce qui les a trompés : ce prélat était abbé d' Auberive , et cette abbaye a produit cet évéque chimérique.

Un évéque peut avoir aussi eu deux noms différents , qui , rapportés l'un et l'autre dans le catalogue, auront fait deux prélats au lieu d'un. On a aussi des exemples de semblables méprises sur des évéques qui n'ont pas vécu dans des siècles fort reculés. Le soixante-quatorzième de nos évéques est Jean de la Rochetaillée^ en latin de Petra scissa; j'ai vu un catalogue où l'on en fait deux évéques différents , Fun Jean de Rochelaillée , et l'autre Jean de Pierre cise ; c'est dans un ouvrage de controverse, que fit imprimer un curé de Savoie , il y a plus de trente ans. Il ne faut pas douter que, dans les siècles précédents, on ait fait quelquefois de semblables méprises. Quand on a ainsi coupé un évéque en deux, comme a fait notre bon curé, chaque moitié a la propriété du polype d'eau douce , et devient avec le temps un évéque complet. Il y a lieu de soupçonner que ce sont de ces bévues qui ont contribué à grossir nos listes et à multiplier nos évéques.

On trouve quelquefois dans ces catalogues des passe-volants

^li ne sont connus de personne : tel est un Amianus , que La €hiesa fait passer en revue parmi les évêques de Genève , que le rituel d'Annecy a emprunté de lui, et qu'il décore même du titre de saiM.On ne ^ait d'abord ni qui est ce saint Amianus^ ni d'où il est venu ; mais enfin , à force de recherches, on a trouvé que Philippe de Bergame avait dit dans sa chronique q\)!Anianus avait été évéque de Genève ; on a mal lu son caractère gothique, et on en a fait Amianus. Ce qui a trompé ce chroniqueur, et La Ghiesa , qui Ta copié , c'est que Genabum était le nom ancien d'Orléans, et qui se prend aussi quelquefois pour Genève. Ania" nus , ou saint Agnan , est un évéque fameux d'Orléans , que l'on a placé à Genève par équivoque.

Mais il ne faut pas douter que ces méprises ne soient aussi un peu volontaires. Rappelez-vous, Monsieur, s'il vous plait, la fanfaronnade du rituel d'Annecy, qui nous a promis une suite d'évéques de Genève , non interrompue depuis les apôtres jusqu'à nous, succession aussi claire que le soleil. Pour essayer détenir parole , on a enflé cette liste autant qu'on a pu. C'est dans ce même esprit qu'un curé de notre voisinage, dont je vous ai déjà parlé , a donné aussi un catalogue fort chargé ; c'est le même que je vous ait dit qui avait trouvé le secret de couper un évéque en deux pour allonger la chaîne épiscopale. Le grand vide de ces catalogues est dans les deux ou trois premiers siècles, qui ne fournissent rien. Notre controversiste eut le bonheur de découvrir, dans YHistoria Genevrina . sept ou huit de nos plus anciens évéques, dont il fit ses premiers chaînons, qui le rapprochaient un peu du temps des apôtres. Il nous rapporte, d'après son auteur, plusieurs particularités de la vie de ces prélats qui ont commencé a gouverner notre église ; mais ce qu'il en dit est si rempli d'incongruités, qu'il en a déjà été fort vivement raillé dans le Journal Helvétique. On a fait voir clairement, il n'y a pas longtemps, que le prétendu manuscrit de Prangins, où Léti dit qu'il a déterré ces évéques, est une chimère, et vous avez contribué à mettre dans tout son jour l'imposture de cet

infidèle historien. Si ce pauvre curé vivait encore , quelle con-^ fusion pour lui de voir que ces premiers évêques, qu'il a mis à la tête de sa liste pour bien convaincre les protestants d'une suc^ cession non interrompue, n'ont jamais siégé que dans les espaces imaginaires, ou dans le cerveau creux de Léti.

Il faut convenir que ce qu'il y a de plus difficile dans la recherche de nos anciens évéques , c'est de bien s'assurer de ceax qui ont siégé depuis l'établissement du christianisme dans notre ville, jusqu'au concile d'Epaone. Je vais faire quelque tentative pour les démêler. '

Je trouve d'abord un haac , qui doit avoir été des premiers. Eucher^ évéque de Lyon , dit , dans sa lettre à Salvius , que des gens dignes de foi avaient appris du saint homme Isaac , évé" que de Genève^ Vhistoire des martyrs thébéens. Mais vous savez^ Monsieur, que les critiques qui passent pour les plus exacts doutent de l'authenticité de ces actes , et regardent comme une légende fabuleuse le martyre de cette légion. En conséquence , ils regardent aussi Isaac comme un personnage imaginaire. Cependant, quand même le fond de cette histoire sei-ait rejeté, cela ne devrait pas empêcher de reconuaitre Isaac pour un évéque de Genève; il est cité dans ces actes avec Théodore de Sion^ qui est un personnage très-réel. Si nous admettons Isaac, il faudra le regarder comme ayant été envoyé k Genève par Paracodus , et le placer vers la fin du quatrième siècle. Dans le catalogue de La Chiesa ces deux évéques se suivent immédiatement. Voici ce qu'il dit de ce dernier : Isaac , nommé par saint Eucher^ l'an 280. Cette date est fort peu exacte, comme il est aisé de le prouver : Eucher souscrivit au concile d'Orange en 441 ; il parle d'Isaac comme d'un saint évéque mort depuis peu d'années, et qui était plus jeune que Théodore, évéque d'Octodurum, lequel fut au concile d'Aquilée en 381. Il est surprenaT^t que ce bon évéque de Saluées, qui cite Eucher, n'ait pas senti l'anachronisme.

n s'agit présentement de Salonius , fils d'Eucher, que l'on

prétend qui a aussi été évéque de Genève dans ce temps-là. L'article de ce prélat est fort obscur et demande quelque discussion ; il y a environ quinze ans , qu'à l'occasion d'une nouvelle édition du bréviaire de Lyon, on nous demanda des éclaircissements sur Salonius. Il s'agissait principalement de savoir s'il a été évéque de Genève, ce que la tradition de notre Église dit là-dessus, et si c'est de lui dont le martyrologe parle au 28 septembre. On s'adressa à M. Abauzit , l'un de nos bibliothécaires, pour avoir des lumières là-dessus. Vous connaissez, au moins de réputation , ce savant ; vous savez avec quelle précision il répond aux questions qu'on lui fait fréquemment sur des matières de science. En particulier il a étudié à fond nos antiquités ecclésiastiques. Voici la substance de ce qu'il répondit sur Salonius.

Salonius , fils d'Eucher, souscrivit avec son père au concile d'Orange de 441. Il est vrai que, dans cette souscription, il prend simplement le titre d'évêque , sans marquer quel diocèse ; mais voici ce que l'on trouve dans le Martyrologe d'Adon , au 28 septembre : Genva cimtate depositio Salonii Episcopi^ c'est-àdire qu'il était mort ce jour-là à Genève. Et Usuard au même jour: Civitate Janvis S. Saloni Episcopi et confessoris. Il est vrai que Gènes , dans Vltalia sacra d'Ughelli , s'est approprié cet évéque et l'a mis à la tête de son catalogue. Serait-ce par représailles de ce que Genève lui avait enlevé de même Diogenes ? J'ai dit que nous étions tout disposés à le leur restituer ; il faut espérer que, dans la nouvelle édition du Gallia christiana^ on nous rendra aussi notre Salonius. Florus , plus ancien qu'Adon, et publié par les BoUandistes , a décidé pour Genève , ville de la Gaule. In Gallia^ dit-il, civitate Genva depositio S. Salonii Episcopi et confessoris. Ce Florus était diacre de Lyon, et muni des martyrologes les plus anciens et les plus corrects. Dans l'Histoire littéraire des écrivains de France, que l'on commença à publier il y a quinze ou vingt ans, les bénédictins de St-Maur

ont donné une dissertation pour prouver que Saionius a été véritablement évéque de Genève.

Mais voici une petite difficulté qu'il faut encore résoudre. On demande pourquoi Saionius ne parait point dans cet ancien catalogue de Genève dont je vous ai parlé si avantageusement ? JTai déjà remarqué que l'original est perdu il y a longtemps, et que nous n'en avons qu'une copie, que Bonivard nous a conservée dans sa Chronique. Le copiste nous apprend que les premiers noms étaient k demi effacés, très-difficiles à lire, et qu'il fallait presque deviner. Après cet aveu , nous sommes en droit de conclure qu'il peut quelquefois s'être mépris. Le troisième évéque de sa liste est un Salmanm ; il y avait vraisemblablement Saionius^ mais dont il ne restait que quelques lettres. Salvien était un nom fort connu , et qui se sera présenté le premier à l'esprit d'un copiste qui tâtonnait. Vous savez que Salvien était un prêtre de Marseille, qui avait instruit et formé Saionius et Yéran , les deux fils d'Eucher. Aussi Gennade dit de lui qu'on peut l'appeler le maître des évêguss; Bonivard aura pris le maître pour le disciple. Ce qui fortifie cette conjecture , c'est qu'outre la ressemblance de nom, Salvianus a précisément la place que devrait occuper Saionius , et est k la date qui convient a cet évéque. Le voilk donc retrouvé dans le catalogue primitif.

Les éditeurs du rituel d'Annecy, malgré leur attention a grossir leur liste et k multiplier les évêques , n'ont point connu ce Saionius, et il leur a entièrement échappé. Ils ont seulement fait mention d'un autre du même nom , qu'ils comptent pour le vingt-deuxième; il souscrivit au deuxième concile de Lyon, en 567 , et de même en 573 , au quatrième concile de Paris. Le rituel le qualifie de saint , on ne voit pas pourquoi ; c'est au premier Saionius que ce titre a été affecté.

Voici donc comment nous pouvons ranger nos évêques jusqu'au concile d'Ëpaone , suivant notre ancien catalogue : Dom^ ntis, Saionius^ Eleutfière^ Tkéoplaste^ déjk évéque en 475, Fratemus^ Palascusei Maxime^ élu en 513; il signa au ooncile

d'Epaone en 517. Ici nous avons un point fixe propre à redresser la chronologie.

Je remarquerai, en finissant, qu'elle est fort maltraitée dans le rituel d'Annecy. On y voit Isaac et Maxime qui se suivent immédiatement; cependant il doit y avoir un espace de plus de cent ans entre ces deux évéques : Isaac était mort vers le conunencement du cinquième siècle , et Maxime ne fut élu évèque qu'au commencement du sixième. C'est Grégoire de Tours qui nous l'apprend dans la vie de saint Nizier, qui naquit à Genève en 513, et dont le père, élu évéque de cette ville au même temps, abdiqua aussitôt l'épiscopat à la sollicitation de sa femme, actuellement enceinte de saint Nizier. La liste d'Annecy, qu'on nous avait annoncée comme aussi lumineuse que le soleil , est remplie de semblables incongruités. J'aurai peut-être occasion dans la suite de relever quelques anachronismes de cette nature.

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