‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 42 sur 55 · SUITE DES RECHERCHES SUR LES ANCIENS ËVÊQUES · texte numérisé non relu

SUITE DES RECHERCHES SUR LES ANCIENS ËVÊQUES

DE GENÈVE

(Continuation des recherches critiques sur la série des auciens prélats genevois. — Soleure n'a jamais fait partie de leur diocèse. - Discussion sur une charte de Rodolphe If, roi de Bourgogne, qui mentionne le village de Satigny. — IdémarFahri et les franchises de Genève.)

{Journal Helvétique, Juin 1749.)

Je vais continuer k faire passer en revue quelques-uns des évéques de notre ville, a l'occasion de la nouvelle édition du Gallia christiana , qui se fait a Paris , et où ils doivent entrer. J'ai cm devoir commencer par vous communiquer mes remar-

ques , afin que vous me redressiez lorsqu'elles ne seront pas justes.

Le trente-sixième évêque du catalogue des frères de Sainte- Marthe, est Apradus. C'est un de ces anciens prélats dont, comme de bien d'autres, nous ne connaissons presque que le nom ; nous ne sommes pas même bien assurés de l'avoir. Quelques listes le nomment Arlaldus ; le rituel d'Annecy l'appelle encore Cataldus^ et nous apprend, dans une petite note historique, qu'il assista a l'acte du rétablissement de l'empereur Louis le Débonnaire ; c'est de La Ghiesa qu'ils ont emprunté cette particularité. Mais on a bien de la peine a trouver la signature de l'évéque dans cette occasion ; il est plus sûr de la chercher dans le concile de Worms, tenu la vingtième année du règne de Louis le Débonnaire. Il s'agissait d'un privilège accordé à une certaine abbaye, que l'évéque de Genève signa de celte manière : Altadus Gene^ vensis Episcopus , l'an 833 *.

J'ai dit que les éditeurs du rituel d'Annecy l'appellent encore Cataldus. Apparemment ils ont tiré ce nom de Yolaterran , qui, en parlant de lui, a fait une équivoque des plus singulières dans ses Commentaires sur la géographie. Il dit que Gataldus a été un des premiers évêques de Genève qui a fait connaître l'Evangile, et qu'il y était encore vénéré conune un saint dans le temps même que lui , Yolaterran , écrivait ' . Yoilk qui demande une petite discussion.

Bonivard , qui avait été prieur d'un couvent de l'ordre de Gluny, fut fort surpris lorsqu'il lut ce passage du géographe. Yoici ce qu'il en dit , dans une chronique manuscrite qu'il nous a laissée : « Yolaterran a écrit que le premier évêque de Genève s'appelait Cataldus , qui y était tenu pour saint ; mais je n'ai trouvé , ni dans notre ancien catalogue , ni dans aucun autre

* Voyez les Conciles du P. Labbe, tome VII, p. 1681.

* Gebenna... ubi Cataldum hujus urbis Prœsulem et Professorem adorant. Geogr. lib. III, pag. 14.

écrit, nulle mention de ce Cataldus^ et il est bien surprenant qu'il n'en fût resté aucune mémoire s'il eût été réputé pour saint. » Bonivard écrivait sa chronique environ l'an 1 550, et Volaterran vivait encore au commencement de ce seizième siècle; comment, dans moins de cinquante ans, ce saint aurait-il été ainsi entièrement effacé de la mémoire ? Il est plus vraisemblable que ce géographe italien s'est trompé, et que son Gataldus est un évéque, et surtout un saint imaginaire, au moins a Genève.

Si la chose en valait la peine, il serait curieux de deviner ce qui a pu causer cette méprise ; on trouve bien dans les Bollandistes un évéque du nom de Gataldus, mis au rang des saints, et dont la fête est marquée au 1 0 de mai. La légende dit qu'il était né en Irlande; elle le fait contemporain de saint Patrice, avec qui il travailla à la conversion de ce pays-là. Il fit ensuite le voyage de la Terre Sainte , d'où il vint à Tarente en Italie , dont il fut un des premiers évéques ^ ; il y est regardé comme un saint et même honoré comme le patron de la ville. Si la légende l'avait fait venir de Jérusalem à Gènes , nous trouverions aisément ce qui aurait pu causer la méprise de Volaterran ; ce serait la ressemblance de nom entre Gênes et Genève. Peut-être est-ce celle qu'il y a entre Ataldm et Cataldus qui a brouillé ses idées? Il a attribué à Âtaldus , évéque de Genève, tout ce qu'il avait lu de Cataldus, évéque de Tarente. Quoi qu'il en soit, on ne doit faire aucune attention à ce passage de Volaterran , et il faut le laisser k quartier.

Le successeur d'Âtaldus (ni Domitien , que l'on compte pour le trente-septième évéque de Genève ; il est vrai qu'il y a partage d'opinions sur la place qu'il faut lui assigner. Dans les Mé^ moires de TiHemont , on le fait siéger beaucoup plus tôt , vers l'an 644. « Les évéques Domitien de Genève, dit-il, Gratus d'Âoste, et Protais diocésain de Sien, levèrent le corps de

*■ Dansl7tolta sacra d'Ughelli, il est mis pour le second évéque de Tarente.

saint Innocent , un des martyrs de la légion thébéenne , et le mirent avec les autres ^ » Il ajoute , dans une note, que « le Gallia christiana ne marque point de Domitien de Genève avant Fan 816, ni de Gratus d'Aoste avant l'an 775, ni de Protais de Sion avant l'an 650 , et que l'époque de ce dernier est plus assurée , puisqu'elle est fondée sur le troisième concile de Châlons-sur-Saône , où il assista l'an 644. »

Quelque porté que l'on soit à suivre les décisions d'un aussi habile homme sur l'histoire ecclésiastique, il y a cependant lieu de douter qu'il ait bien placé notre Domitien. Il a pour principe qu'il faut le mettre k côté de son contemporain Protais, évéque de Sion, qui souscrivit au concile de Ghàlons ; mais cette souscription est contestée. On sait que dans les différents auteurs qui nous ont donné des recueils des conciles, cette souscription n'est pas uniforme. Au lieu de Protasim Sedunensis^ Protais, évéque de Sion, quelques-uns ont lu Senecensis^ de Senez, d'autres Sentiensis , que je n'entends pas. Il vaut donc mieux prendre pour boussole Gratus , évéque d'Aoste. Ughelli , dans son Italia sacra^ nous a donné un article fort détaillé sur Gratus, et fort propre à nous diriger.

« Saint Gratus , dit-il , était Grec , né k Lacédémone , d'une famille illustre, et il fut élevé k Athènes avec beaucoup de soin. Il assista k un concile tenu en Grèce , et fut député vers Charlemagne pour des affaires ecclésiastiques; de Ik, il se rendit k Rome auprès du pape Léon III. La mort de l'évéque d'Aoste étant arrivée dans ce temps-lk, le pontife le revêtit de cet évêché. » UgheUi ajoute « qu'il contribua k faire rendre aux reliques des martyrs de la légion thébéenne le culte qui leur était dû ; qu'il en tira quelques-unes des bords du Rhône pour les placer plus décemment. » On ne peut pas méconnaître ici celui qui , conjointement avec Domitien , fit tirer des sables du Rhône le corps de saint Innocent. Il met sa mort environ l'an 810, ce

* Mémoires de Tillemont, tome IV, p. 428 et 696.

qui le rapproche beaucoup de la date que les frères de Sainte- Marthe ODt donnée à Domitien.

Quelques auteurs, du nombre desquels il faut mettre les éditeurs du rituel d'Annecy, nous parlent d'un autre Domitien beaucoup plus ancien. Dans leur édition de 1 674, ils l'avaient appelé DoncUianus^ après le Galba christiana^ qui le fait siéger du temps de GondégisiIe,premier roi de Bourgogne; il précède immédiatement dans cette liste Isaac , que l'on place environ à l'an 440 ; mais ces dates sont contradictoires. Gondégisile fut tué l'an 501, et Isaac était contemporain de Théodore, évéque d'Octodurum^ qui assista au Concile d'Âquilée l'an 381. On trouve encore dans les frères de Sainte Marthe, que ce fut sous ce Donatien ou Domitien que se fit la translation du corps de saint Victor, de Soleure k Genève. Mais nous ne voyons aucune trace de ce premier Domitien dans le catalogue tiré de notre ancienne Bible , et qui est le plus authentique ; cela doit rendre fort suspecte l'existence de cet évéque. On s'en rapporte à ce que prononceront les éditeurs de St-Germain-des-Prés,

Il y a lieu de soupçonner que ce qui a fait mettre ce Domitien dans quelques-uns des catalogues , c'est un écrit qui fut trouvé dans l'église de St-Victor de Genève , où l'on voyait un narm de la translation du corps de ce martyr, que la princesse Sédéleube fit apporter de Soleure k Genève. Simler nous a conservé la conclusion de cet écrit qui était telle : Acla sunt hœc régnante Domiliano Episcopo Genevensi^ quo teinpore etiam Castrum Solodurense episcopatui Getievensi svbditum erat. On ne peut guère faire fond sur un semblable récit : jamais Soleure n'a été de la juridiction ni temporelle, ni spirituelle de l'évéque de Genève. Vous savez mieux que moi , Monsieur, que c'est de vos évêques de Lausanne que cette ville dépendait autrefois. Que dites-vous encore du régnante Domiliano ? Ne trouvez-vous pas cette phrase bien enflée, pour dire simplement, lorsque siégeait un tel^ évéque de Genève! U est bon de remarquer que, dans ce temps-lk , nos évêques n'étaient pas encore princes temporels. Cette exprès-

sion conviendrait mieux au règne de l'empereur Domitien qu'à Domitien, évêque de Genève; mais je n'insiste pas là-dessus, parce que je crois qu'on a des exemples de cette façon de parler pour des cas semblables.

Le trente-buitième évêque est Boson. Je n'ai qu'une petite remarque à faire sur la durée de son épiscopat : les frères de Satinte-Martbe et , après eux , le rituel d'Annecy, le font siéger dix-sept mois; c'est une erreur. J'ai devant les yeux la copie que Bonivard avait tirée de l'ancien catalogue , où je lis trèsdistinctement^ que Boson siégea dix-sept ans et cinq mois.

Le trente-neuvième est Anseguinus ; ce nom est défiguré : il s'appelait Ansegisus. Bonivard l'avait mal copié, ce qui est d'autant plus surprenant que cet évêque avait été enterré dans l'église même du prieuré de St-Victor, où l'on voyait son épitaphe; on la trouve dans Y Histoire de Genève de Spon (tome II , p. 346). Mais cet antiquaire s'est trompé sur la mort de notre évêque; il la met en 840. C'est un autre Ansegisus, qui mourut cette année-là , et qui avait recueilli les capitulaires de Charlemagne.

Optandus , son successeur, est extrêmement connu ; les frères de Sainte-Marthe en ont fait un fort long article. Bernard , qui vient après , n'a siégé qu'un mois ; je ne dirai donc rien de ces deux évéques.

Il n'en sera pas de même de Rictdphe^ le quarante-deuxième. Cet évêque parait dans tous les différents catalogues, mais nous n'avons que son nom , sans aucune particularité de sa vie; c'est beaucoup si nous pouvons lui assigner sa véritable place , ne connaissant rien jusqu'à présent de ce qui à'est passé sous son épiscopat. Heureusement j'ai trouvé une pièce dont il ne parait pas qu'on ait fait usage jusqu'ici , et que je me flatte qui nous donnera la date précise de Riculpbe.

Parcourant les différentes chartes que renferme la Bibliothèque Sébusienne de Guichenon, j'y ai trouvé une fondation d'église dans notre voisinage, où cet évêque est nommé, et qui se fait sous son approbation , selon la coutume.

Eldegarde, comtesse du Genevois, et veuve du comte Airbert, fonde et dote un prieuré à deux lieues de Genève , vers le couchant d'été , connu aujourd'hui sous le nom de Sattgny ' . Ce village dépend k présent de notre République, et il y a exercice de la religion réformée. Guichenon , dans une de ses notes , a voulu nous faire connaître ce lieu et s'y est tout à fait trompé , malgré la grande ressemblance du nom moderne avec l'ancien ; il dit qu'il s'agit là de l'église de Versoix^ située au bord du lac Léman. Yersoix est k une lieue de Genève, et appartient aujourd'hui à la France ; Satigny est éloigné de Ik de plus de deux lieues. Ces sortes de méprises sont excusables dans un auteur qui n'est pas du pays.

Mais en voici une plus importante et qui demande , pour être excusée, un peu plus d'indulgence; elle regarde la date de cette fondation , et par conséquent elle doit déterminer dans quel temps a siégé Riculphe. Cet historien a cru l'acte beaucoup plus récent qu'il ne l'est etfectivement. Tout ressent l'antiquité dans cette pièce : pour marquer que l'église dont il s'agit est située dans le pays de Gex , le notaire dit qu'elle est située dans le territoire que possède la Colonie équestre *. Vous savez que cette colonie, qui résidait k Nyon, jouissait d'un assez grand espace de terre , depuis les bords du lac Léman jusqu'au Pas de la Cluse.

Antre indice d'antiquité dans l'acte de fondation de l'église de Satigny : celui qui l'expédie k la place du vice-chancelier se qualifie Majolus lemta , c'est-k-dire diacre. Ce mot se prend ainsi dans le Glossaire de Du Cange, qui cite diverses autorités, mais de siècles assez anciens , comme de Grégoire le Grand , d'Isidore , du deuxième concile de Tolède et des capitulaires de Charlemagne.

n ne faut pas oublier de remarquer que la fondatrice était veuve d'un comte du Genevois , qui devait avoir vécu dans des

* Apud viUam Satiniatis. Bibliot. Sebusiana, p. 65.

* In Pago Equestrico.

temps ancieDS, puisqu'il était bisaïeul du comte Gerold, qui, en 1034, voulut disputer à Conrad le Salique la succession de Rodolphe III , dernier roi de Bourgogne.

Tous ces différents indices devaient conduire GuichenoD k mettre cet acte au commencement du dixième siècle ; cependant il le met cent ans plus tard. Ou voit k la marge que cette fondation est de Fan 1 007 ; ce ne peut pas être la date de Riculphe, puisqu'alors siégeait à Genève Hugues II, ce qui parait par plusieurs monuments incontestables. L'historien a ajouté quelques notes à la fin de cet acte, pour l'éclaircir. Dans la dernière , il entreprend de prouver la justesse de la date qu'il a mise a la tête , et il fait pour cela un calcul des plus singuliers. « On lit à la fin de l'acte, dit-il, qu'il a été donné un vendredi, 20 février de la vingt-quatrième année du règne de Rodolphe; il s'agit de Rodolphe I®*", que tout le monde sait qui commença à régner l'an 888. Donc la vingt-quatrième année de son règne tombe a l'an 1001 de l'ère chrétienne. »

En bonne arithmétique, si l'on ajoute 24 k 888, on a la somme de 912 ; dans celle de Guichenon, c'est 1001. On est d'abord tenté de mettre sur le compte de l'imprimeur cette addition fautive ; mais , outre que la même erreur se trouve déjà à la tête de l'acte , la même date revient encore dans son Histoire de Savoie , où, donnant la liste des Comtes de Genève , il met Airbert ou Albert, et Eldegarde sa femme» a l'an 1001, et bouleverse par Ik toute la généalogie de ces premiers comtes '. L'abbé de Longueinie, si exact d'ailleurs, a copié cette double erreur de Guichenon , je veux dire celle qui regarde la date de la fondation , et celle du lieu où était située cette égUse ^

Il s'agit présentement de trouver la vraie date de la fondation de l'église de Saligny, pour avoir celle de Riculphe ; cet acte doit être de l'an 935 , sous Rodolphe II. Il est vrai qu'à la rigueur, cette année-lk serait seulement la vingt-troisième année

* Hist. de Savoie, page 1169.

* Descript, historiq, de la France, tome II, 322.

de son règne, que le 20 février tomba sur un vendredi; mais ce sera la vingt-quatrième année commencée et non révolue.

Je vous prie , Monsieur, de faire ici une remarque assez singulière, c'est que Guichenon, sur cet évéque, a fait une faute touie opposée à celle des frères de Sainte-Marthe sur Hugues U. Ils l'ont placé à l'an 930 , quoiqu'il siégeât encore après Tan 1000, comme je viens de le dire ^ ; et Riculpbe, qui, vraisemblablement siégeait déjà dès l'an 930, a été renvoyé par Guichenon jusqu'après l'an 1000.

Il est vrai qu'en mettant Riculphe a l'an 930 ou environ , il se présente une difficulté que je ne dois pas dissimuler ; c'est qu'entre Optandus, qui fut consacré en 881 , et lui, on ne trouve dans le Gallia christiana que Bernard II, qui ne régna qu'un mois. Quelle apparence qu'Optandus ait gouverné l'église cinquante-quatre ans ?

Avant que de répondre à cette objection, on peut observer en passant qu'elle est beaucoup plus forte contre Guicbenon , qui a mis, entre ces deux évéques, un intervalle de plus d'un siècle.

Pour venir k présent k la difficulté, je crois qu'il faut convenir d'abord que le catalogue de Genève , que les frères de Sainte-Marthe ont suivi, est ici défectueux; il est clair qu'on y a omis quelques évéques. A cette date , c'étaient différentes personnes qui les y inscrivaient, k mesure qu'ils mouraient. Il n'est pas surprenant que par négligence quelqu'un de ces prélats ait été oublié ; mais nous trouvons ailleurs de quoi remplir le vide du demi-siècle qu'on nous objecte. Le Père Mabillon , dans ses Annales bénédictines^ sur l'an 907, nous fournit un Franco^ qui,

* Hugues II était neveu du roi Rodolplie DI et de l'impératrice Adélaïde. Outre son illustre naissance, il se distingua aussi par plusieurs actions qui lui font honneur. Ce fut lui qui rebâtit l'église du bourg de Saint-Pierre dans le Valais, au pied du Grand-Saint-Bemard, après les ravages que les Sarrasins avaient faits dans ce pays-là. Voyez Journal Helvétique, Mars 1746, page 199. n y a apparence que c'est par lui que les évéques commencèrent à devenir les princes temporels de Genève.

cette année-lk , signa quelques actes qui regardaient le monastère de Savigny, près de Lyon * . Dom Plancher, dans son Histoire de Bourgogne , nous apprend que Rodolphe II , nouvellement roi de ce pays-là, fit la guerre à Burchard, duc de Souabe, et qu'ensuite Tévêque de Bâle, conjointement avec Armlme^ évêque de Genève , négocia la paix entre ces deux princes *. Le rituel d'Annecy nous fournit aussi deux évêques , qui doivent avoir siégé dans l'intervalle que nous avons à remplir: Fré^ déric Z®', qu'il a tiré de La Ghiesa, et que j'avoue que nous ne connaissons point, et Aimar de la Roche^ dont j'ignore la source. Ges quatre ou cinq évêques suffisent pour occuper le siège pendant cinquante ans.

Un autre Aimar, beaucoup plus connu dans Tévéché de Genève que le précédent, c'est Ademartis FaJbri^ qui est le soixante et onzième du Gallia chrisliana , et qui siégeait en 1 385. Sa mémoire s'est conservée dans notre ville par divers endroits, mais surtout par un acte qu'il publia sur les Libertés, Franchi' ses et Immunités de Genève. Il fut traduit du latin en 1507, et imprimé en caractères gothiques. Ge ne sont pas proprement des concessions nouvelles faites aux citoyens, mais plutôt la confirmation des anciens usages. Il y a bien des minuties dans ces franchises, mais il v a aussi bien des articles assez curieux. En voici un, par exemple, qui mérite d'être rapporté ; c'est que la garde de la ville, depuis le coucher du soleil jusqu'à son kver^ sera entièrement aux citoyens, et que t évêque ni aucun autre en son nom, ne pourra point exercer la juridiction dans cet intervalle^ mais seulement les citoyens.

Notre peuple croit reconnaître encore ce partage de la souveraineté, à une cloche que l'on sonne en branle tous les matins à quatre heures, et à une autre cloche tintante que l'on entend tous les soirs à neuf heures. La coutume est de sonner, pendant environ un quart d'heure, une vingtaine de coups, dis-

* Annal. Benedict., tome III, page 304.

* Hist. de Bourgogne, tome II, page 187.

tants les uns des autres d'une demi-minute. Mais ce partage de la souveraineté ne peut point être l'origine de cette sonnerie, puisqu'elle est toujours fixe aux mêmes heures, et qu'elle ne s'ajuste point avec le lever et le coucher du soleil. Je crois donc qu'elle a un tout autre fondement, que je vais indiquer ici, et qui ne fera pas une trop longue digression.

La cloche qui sonne k neuf heures est un avertissement de prendre garde au feu. Il est appelé Gare-feu^ dans le Journal de Paris som les règnes de Charles VI et Charles VII^ imprimé in-quarto, 1 729 : Pasquier dit que de son temps il s'appelait Carfou, mot corrompu de celui de gare-feu. On ordonne par Ik dans les villes bien policées, que chacun ait k prendre garde que chez lui le feu, ni la chandelle de la cuisine et des appartements, ne cause point d'incendie. Dans la plupart des villes d'Allemagne, un crieur public tient lieu de cloche: k chaque heure de la nuit, il crie de toute sa force que chacun prenne garde au feu et k la chandelle, de peur d'accident. Vous aurez pu remarquer. Monsieur, dans Y Histoire d'Angleterre de Rapin, (tome II, page 36), que l'an 1609, Guillaume le Conquérant imposa, sous peine d'amende, aux Anglais ses nouveaux sujets, la nécessité de n'avoir chez eux ni feu^ ni clarté, après huit heures du soir. Le dessein de prévenir les complots y entrait pour quelque chose. Yoilk la première institution d'un véritable couvre-feu.

C'est encore une erreur de notre peuple de s'imaginer que la cloche qui sonne k quatre heures marquait le point où commençait la juridiction de l'évéque. C'était au lever du soleil k marquer quand il avait droit de commander. J'ai lu dans quelqu'un des ouvrages de l'abbé Fleuri, que dans les villes bien réglées, on a la coutume de sonner, k quatre heures du matin, une cloche pour servir de signal aux ouvriers bruyants, serruriers, maréchaux, chaudronniers, qu'ils peuvent commencer k battre du marteau, et qu'il ne leur est pas permis plus tôt, pour ne pas interrompre le repos de leurs voisins.

Outre Âimar Fabri, qui a donné les franchises, il y a eu un autre évéque de cette famille, qui a été omis dans le Gcdlia christiana^ et dans toutes les autres listes; c'est Pierre Fabri. Voici des preuves qu'il a réellement siégé dans notre ville. La famille Fabri s'est conservée jusqu'à nos jours : elle a donné plusieurs magistrats k notre république, et nous en avons encore de ce nom. Us ont dans leur maison des manuscrits qui sont des redditions de comptes des revenus ecclésiastiques de Genève, dès l'an 1480 jusqu'à 1505, où il est fait mention de l'évêque Pierre Fabri. On lit plusieurs fois dans ces comptes : pro fundatione capellœ Rev. Domini Pétri Fabri quondam epis" copi Gebennensis, flor. XV.

Un homme de lettres de notre ville avertit Spon qu'il avait oublié cet évéque dans son Histoire de Genève, et lui marqua en même temps la place qu'il croyait qu'on devait lui donner dans le catalogue. Il doit avoir siégé en 1 377, après Guillaume de Marcossaiy soixante-iieuvième évéque, et avant Jean de Murol^ le soixante et dixième, qui entra en possession de l'épiscopat en 1378. Pierre Fabri aura donc pu siéger entre ces deux, et cela pendant une année, et quelque chose de plus.

Jean de Bertrandis est le soixante et treizième de nos évéques. n fut créé en 1409, et assista au concile de Constance. Spon dit même qu'il y avait présidé ; mais il s'est trompé en cela. Ce concile fut résolu entre l'empereur Sigismond et Jean XXm. Cet empereur revenant d'Italie, où il avait conféré avec le pape, passa à Genève le 10 juillet 1415. Jean de Bertrandis l'accompagna en Espagne, ou plutôt en Aragon. Le but du voyage de ce prince était d'engager le pape Benoit XIII k renoncer au pontificat, comme il avait été résolu dans le concile de Constance. Je remarquerai en passant, qu'a son retour, l'empereur érigea la Savoie en duché. De Bertrandis, après avoir été neuf ans évéque de Genève, eut l'archevêché de Tarentaise.

Martin V, qui avait éié élu pape au concile de Constance, prit sa route par Genève, pour se rendre k Rome. Il arriva dans

notre ville en 1418, et y fit un séjour de trois mois. De Bertrandis en était encore évêque. On dit que ce pape nous donna alors la clef que nous avons dans nos armes, et que Taigle qui en fait l'autre moitié nous était venue d'un empereur ; les uns disent de Rodolphe, les autres de Charles II; mais c'est la une tradition des plus incertaines.

Je dois remarquer, avant de finir, que nos historiens ont souvent confondu Jean de Bertrandis avec Jean de Brognier, et ont attribué à l'un ce qui convenait à l'autre. C'est ce que j'aurais entrepris de débrouiller si ma lettre n'était pas déjà trop longue. J'y pourrai revenir une autre fois, si vous le souhaitez. Jean de Brognier a joué un si grand rôle de son temps, que c'est sans contredit celui de tous nos évéques qui mérite le plus qu'on s'étende un peu sur son chapitre.

Page 1