PRIEUR DE SAINT-VICTOR
(Une histoire littéraire de Genève. — Famille de Bouiyard. — le prieuré de Saint-Victor, ses fiefs, ses canons. — Zèle de Bouivard pour la lil>erté de Genève ; sa captivité ; sa bibliothèque; ses ouvrages.)
{Journal Helvétique, Mars 1754.)
Monsieur ^
Dans un entretien que nous eûmes ensemble il y a quelque temps, dans notre bibliothèque publique, vous fîtes une réflexion assortie au lieu où nous nous trouvions. Voyant quelques portraits d'hommes illustres de notre ville, vous remarquâtes qu'il nous manquait un ouvrage assez intéressant, c'est une histoire littéraire de Genève, comme le père Golonia en a fait une de la ville de Lyon. Dans le siècle de la Réformation et le suivant, notre Académie a eu d'habiles gens, qui ne sont pas assez connus, et qui mériteraient bien de l'être davantage. J'applaudis alors k votre pensée, proposée ainsi d'une manière générale ; mais je ne fus plus de votre avis quand vous ajoutâtes que je devais me charger de cette tâche. Un plan de cette nature demande que
l'on prépare des matériaux pendant quinze ou vingt ans, et je vous représentai que l'ouvrier que vous vouliez mettre en œuvre n'a aucun amas de cette nature, et ce qui est encore pis, est plus qu'octogénaire.
Frappé de la force de cette raison, vous vous retranchâtes à exiger de moi de donner au moins un essai dans ce genre, qui pourrait faire naître à quelqu'un de nos hommes de lettres la pensée de continuer. Vous ajoutâtes qu'il ne fallait pas commencer plus haut qu'au temps de la Réformation, parce qu'avant cette époque, on ne voit presque aucune lueur de Uttérature à Genève. Vous exceptâtes aussi les réformateurs eux-mêmes, dont l'histoire est fort connue. Calvin, Farel, et ceux qui les ont suivis immédiatement, comme Bèze et quelques autres, ont trop fait de bruit, pour être ignorés de personne. Vous jetâtes les yeux sur quelques -uns de leurs contem|)orains, qui n'ont pas eu des panégyristes comme eux, et qui cependant ont fait aussi honneur à leur siècle. Vous m'indiquâtes en particulier Bonivard, dernier prieur du monastère de Saint-Victor, homme de naissance et de mérite. L'histoire de Genève en fait bien quelque mention ; mais il vous semble qu'il gagnerait à être mieux connu.
Quoique je n'aie ni anecdotes, ni mémoires particuliers sur la vie de ce prieur, je ne laisserai pas, pour vous montrer ma docilité, de mettre la main à l'œuvre. Je rapprocherai divers traits qui le regardent, et qui sont dispersés dans notre histoire. Il restera sans doute bien des vides dans sa vie. Mais j'aurai pour excuse l'exemple du père Nicéron, dans bien des articles de ses Mémoires pour servir à Vhistoire des hommes illustres. Il y on a de bien remplis, mais beaucoup d'autres extrêmement maigres. Après tout, comme vous vous proposez par ce commencement, quoiqu'informe, d'exciter quelqu'un k entreprendre ce travail, il n'est pas nécessaire de se piquer de donner d'abord quelque chose de bien achevé.
François fils de Louis Bonivard, seigneur de Lunes, naquit
sur la fio du quinzième siècle , d'une famille illustre , que je crois originaire du Bugey \ Sa mère avait résidé à Seyssel, et y était morte. II nous a appris lui-même que c'est Ik où était sa maison paternelle.
Guichenon met Bonivard parmi les nobles du Bugey. Il nous donne les armoiries de cette maison, qui sont d'or, à une croix de sable chargée de cinq coquilles d'argent^.
Dans son Histoire de Savoie, il rapporte divers traits des ancêtres de notre Bonivard. En 1355, Edouard, roi d'Angleterre, étant descendu k Calais, le roi Jean assembla une armée sur la frontière de Picardie, et invita Amédée VI, comte de Savoie, à lui donner du secours. Ce prince y alla en personne suivi de la fleur de sa noblesse , entre lesquels se trouve un Pierre de Bonivard '.
Un autre Pierre Bonivard fut conseiller d' Amédée VIII. En 1423 il accompagna ce prince à Morges, où l'on régla les prétentions de Louis de Ghàlons, prince d'Orange, qui avait des droits sur le comté de Genevois, du chef de Jeanne de Genève son aïeule maternelle.
Après avoir vu ces ancêtres de Bonivard suivre leur prince a l'armée , dans des expéditions glorieuses, ou l'accompagner pour des négociations délicates, nous en trouverons aussi qui ont fait une figure assez distinguée dans l'église.
En 1 495 Jean-Amé Bonivard, oncle de François, était abbé commendataire de Pignerol et de Payerne, et aussi prieur de Saint-Victor. Je trouve qu'il était encore abbé du monastère de Saint-Jean hors des murs de Genève.
Il mourut en décembre 1514, mais il avait eu la précaution, quatre années auparavant , de résigner son prieuré de Saint- Victor à son neveu. C'était un très-bon bénéfice. Le prieur de
^ D était né environ Tan 1496. Après avoir fait ses premières études, il alla à Turin faire sa philosophie et son cours de droit. • Hist. de Bresse et du Bugey, 111® partie, dans V Indice Armoirial. ' Hist, de Savoie, p. 410.
ce monastère avait de très-beaux droits seigneuriaux ; il possédait dans le voisinage grand nombre de villages qui étaient d'un grand revenu: il avait sur les endroits de sa dépendance haute, moyenne et basse justice : sa juridiction était entièrement séparée de toutes les autres qui étaient dans Genève.
Le prieur de Saint-Victor faisait de lui-même, et sans être obligé de consulter personne, les entreprises les plus considérables. Vous en pourrez juger. Monsieur, par ce trait-ci. Jean- Amé, prédécesseur de François, avait quelque sujet de plainte contre le seigneur de Viri, qui était voisin de ses terres. Ce gentilhomme ne lui faisant pas raison, le prieur résolut de lui faire la guerre et de l'assiéger dans son château. Dans ce dessein il fit fondre quatre canons. Mais la maladie dont il mourut l'ayant surpris peu de temps après, il marqua du repentir de cette résolution violente , et il ordonna a l'article de la mort que ces pièces fussent converties en cloches k l'usage de l'église de Saint-Victor.
Vous vous rappelez, sans doute. Monsieur, ce que c'était que cette église ancienne de Saint-Victor, et le monastère qui y fut annexé. Ce saint passait pour avoir été un soldat de la légion Thébéenne. Quoique le marlyre de cette légion, sous Dioclétien, soit un fait fort douteux dans l'histoire ecclésiastique, la relation qu'on en débite ne laissa pas de prendre de fort bonne heure S Dès le cinquième ou sixième siècle elle était reçue, et on peut même dire qu'elle avait déjk fait fortune, puisqu'elle avait donné lieu k de riches fondations, comme celle de Saint- Maurice en Valais.
Notre église de Saint-Victor fut bâtie au commencement du sixième siècle, par Sédeleube, fille de Ghilpéric, roi de Bour* gogne. Elle y fit mettre le corps de saint-Victor, qu'elle envoya prendre k Soleure, où l'on prétendait l'avoir. La fameuse im-
* Surceprétendumartyre, voyez Journal Helvétique, Juin et Juillet 1746. (Cette dissertation sera insérée plus loin.)
p'ératrice Adélaïde, veuve d'Olhon le Grand, vint visiter cette relique Tan 999. Cette église était paroissiale, et le monastère n'y fut joint que plusieurs siècles après, sous l'évéque Frédéric, environ Tan 1025. Ce couvent était de l'ordre de Gluny, et était composé du prieur et de neuf ou dix moines. Il était dans un faubourg qui portait aussi le nom de Saint-Victor, et qui fut entièrement démoli en 1534, une année avant la Réformation de Genève ; temps critique, où la sûreté de la ville demandait qu'on en vint à ce parti violent.
L'histoire de Genève nous dépeint Bonivard, prieur de Saint- Victor, comme un zélé défenseur de la liberté de notre ville, dont le duc de Savoie, Charles III, voulait s'arroger la souveraineté. Ce prince cherchait continuellement les moyens de perdre les citoyens qui s'opposaient à ses vues ambitieuses, et les plus grandes violences ne lui coûtaient rien pour les faire périr. Le prieur de Saint- Victor s'intéressait pour eux, autant qu'il pouvait.
L'évéque d'alors, qui aurait dû contester à Charles ses droits prétendus, était Jean de Savoie, bâtard de cette maison, et il avait cédé au duc les droits de souveraineté qu'il aurait pu avoir sur Genève comme évêque. Ce prélat, dont l'élection ne s'était point faite canoniquement, exerçait à Texemple du prince, tou* tes sortes de violences contre les bons citoyens* Les plaintes en furent portées à Vienne au métropolitain, et sur des lettres de Bonivard, l'archevêque cite Jean de Savoie et ses officiers k comparaître k Vienne dans un certain temps, sous peine d'excommunication. Ces lettres furent signifiées aux officiers subalternes ; mais la difficulté était de trouver quelqu'un qui osât les présenter au prélat lui-même, surtout le duc étant actuellement k Genève où il avait fait plusieurs actes de sévérité. Bonivard se chargea de cette commission délicate. Il prit un sergent avec lui, ils se rendirent au palais épiscopal, et sous ses yeux la patente de Vienne fut remise au prélat. Cela se passa en 1518.
Il raconte lui-même, dans ses mémoires, qu'il se laissa em-
porter par le zèle et l'affection qu'il avait pour une ville qu'il regardait comme sa patrie, à faire ce coup hardi. Il disait quelquefois : « Je ne regarde pas comme ma patrie le lieu de mon origine, mais celui que j'habite ^> Il était encore jeune qu^nd il se signala par cette action courageuse. Elle eut un beureuK succès. Les zélés citoyens, qui avaient été mis en prison conmie trop jaloux de la liberté de leur patrie, furent relâchés. Pour Bonivard, il en fut quitte pour quelques reproches qu'il essuya de la part du prince. Il sut même lui faire cette réponse en homme d'esprit, qu'il < avait compté que Son Altesse , qui permettait bien que l'on plaidât contre son fisc, et contre Elle-même, ne trouverait pas mauvais son procédé avec l'évéque. »
L'année suivante fut fatale à un des amis de Bonivard, qui pensait comme lui sur la liberté de Genève. Philibert Berthelier, après plusieurs démarches d'un zélé citoyen, qui déplurent également au duc et à l'évéque, fut enfin arrêté. Il avait toujours témoigné une fermeté, une intrépidité à toute épreuve. La crainte d'être la victime du bien public ne fit jamais impression sur son esprit. Il avait marqué plus d'une fois à Bonivard qu'il voulait bien hasarder sa vie pour s'opposer aux tyrans. Le prieur de Saint-Victor était parrain d'un des enfants de Berthelier. a Mon compère, lui dit-il un jour, vous pouvez compter que pour l'amour de la liberté, vous perdrez votre bénéfice et moi la tête. » La prédiction eut son accomplissement à tous égards. Nous verrons dans la suite qu'outre son prieuré, Bonivard perdit encore deux fois la liberté. Si Berthelier doit donc être regardé à Genève comme un martyr, le prieur doit aussi y être honoré comme un confesseur. Leur zèle était d'autant plus louable, qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre Genevois de naissance^
* Le pocte Owen pensait comme Bonivard sur la patrie, comme il paraît par ces vers :
« nia mihi Patria est
(Jbi pascor, non Hbi nascor.
Illa mihi Patria est,
Mihi qux patrimunia pr$bet. »
mais nés sujets du duc de Savoie. Bonivard dit dans un endroit de ses mémoires, que « dès qu'il commença à lire Thistoire, il se sentit une forte prédilection en faveur des républiques sur les monarchies. »
On ne saurait assez admirer le courage et la constance de ceux qui s'oublient ainsi eux-mêmes, et qui se sacrifient pour la liberté publique. Ils travaillent surtout pour le bonheur des générations suivantes. La postérité doit avoir leur mémoire en singulière vénération. Leurs sentiments héroïques ne sauraient être trop estimés : ils affrontent les plus grands dangers pour délivrer leurs concitoyens de l'oppression et de l'esclavage.
Dans le malheureux temps que Bonivard parut dans notre ville, les Genevois voyaient faire continuellement des infractions à leurs libertés et à leurs franchises. On commettait contre les particuliers les injustices les plus criantes, et l'on se plaignait inutilement de toutes ces vexations. Il y avait une intelligence des plus marquées entre le duc et l'évéque, pour faire passer la ville sous la domination de la maison de Savoie. Toutes ces considérations animèrent le zèle de Bonivard et de ceux qui pensaient comme lui.
Les Genevois, ainsi opprimés, ne voyaient point de remède plus efficace à leurs maux qu'une alliance avec Fribourg. Le duc fit agir ses émissaires pour traverser ce dessein. Il employa surtout les chanoines de Saint-Pierre pour la faire rompre dès qu'elle fut faite : ces ecclésiastiques étaient la plupart ses sujets et par conséquent dans ses intérêts : pour suivre les intentions du prince, ils délibérèrent sur cetie affaire: l'avis qui prévalait était d'écrire au Corps Helvétique, qui était alors assemblé à Zurich, que le Chapitre n'avait jamais donné son consentement à cette alliance, que cependant on devait avoir beaucoup d'égards pour leurs sentiments, puisquHls étaient la partie la plus considérable de l'Église de Genève.
Bonivard, qui se trouva dans cette assemblée, parla le dernier, parce qu'il n'avait pas encore reçu les ordres. Quoique jeune,
il eut assez de fermeté pour combattre cette résolution, et pour s'opposer au torrent. Il pria le Chapitre de suspendre une délibération dont ils pourraient se repentir. Il leur fit craindre le ressentiment du peuple: il fit surtout beaucoup valoir cette raison pour les détourner de leur dessein, c'est que la connaissance des affaires politiques, telles que les alliances, n'était point de leur compétence. Enfin il leur fit comprendre qu'en s'abstenant de cette démarche, ils pourraient employer leur médiation plus utilement pour ramener la paix dans la ville.
Un des chanoines lui reprocha qu'il lui seyait mal d'avoir si peu k cœur les intérêts de la maison de Savoie, qui avait fait beaucoup de bien k ses prédécesseurs. « Mon premier devoir, répliqua-t-il, est envers l'Église de Genève, dont vous et moi sommes obligés de soutenir les droits et les libertés. »
Cette même année 1519 le duc de Savoie vint à Genève avec une suite de cinq cents hommes. Quoiqu'il eût promis de ne faire violence k personne, cependant le prieur de Saint- Victor, qui avait toujours agi fort vivement pour les intérêts de la ville, ne se fia pas aux promesses du prince. Il quitta Genève le même jour que le duc y entra, mais il n'évita pas par Ik de tomber entre ses mains. Deux faux amis du pays de Yaud lui avaient promis de le faire passer, en habit déguisé, jusqu'k Échallens, terre sujette de Berne et Fribourg. Au lieu de cela, ils s'assurèrent de sa personne par le moyen de quelques soldats qu'ils avaient apostés. L'un de ces traîtres, qui était moine, l'obligea, en le menaçant de la mort, k lui résigner son prieuré. La perfidie fut poussée jusqu'k le livrer au duc, qui le fit conduire a Grolée, dans le Bugey, où il le tint deux ans prisonnier, et mit en possession le moine infidèle du bénéfice de Saint-Victor, pour récompense de sa trahison.
Il fut rétabli en 1527, et voici de quelle manière il le raconte lui-même. La nouvelle étant venue k Genève de la prise de Bome par le connétable de Bourbon, le 6 mai 1527, et de la prison du pape Clément VII , ceux qui couraient les bénéfices
dans le diocèse de Genève s'adressèrent à l'évêque pour les obtenir. On regardait ce prélat comme celui en qui résidait la souveraine puissance dans son district , pendant la captivité du chef de l'Église. Le moine qui avait dépossédé Bonivard de son prieuré était mort. Pierre de la Baume, qui siégeait alors, rendit ce bénéfice au légitime possesseur.
Bonivard eut le malheur d'être arrêté une seconde fois en 1 530. Voici comment la chose arriva : l'état de ses affaires demandait qu'il pût aller en Savoie ; il fit demander au duc un sauf-conduit , sous le prétexte qu'avant à Seyssel sa mère fort âgée et malade , il souhaitait fort de pouvoir lui aller faire une visite. On le lui accorda ; le sauf-conduit fut donné en bonne forme pour lui et quatre personnes de sa suite. Il partit au mois d'avril , mais contre l'avis de ses amis, qui trouvaient qu'il s'exposait beaucoup.
Il alla à Lausanne pour une négociation qu'il voulait faire avec l'évêque, et qui ne réussit pas. Il croyait, k l'ombre de son sauf' conduit, pouvoir aller et venir sur les terres du duc avec une entière assurance, mais il se trompa. Un jour qu'il allait de Moudon a Lausanne , il fut arrêté sur le mont Jorat, par ordre du prince; il fut conduit au château de Chillon, situé sur le bord du lac Léman. On l'y tint dans un cachot dont le sol était plus bas que le niveau du lac ; il y resta près de six ans et demi, jusqu'à l'année 1536 , que les Bernois, ayant conquis le pays de Yaud , lui rendirent la liberté. Depuis sa détention, le prieuré de St-Yictpr avait été comme exposé au premier occupant : les meubles et les effets avaient été enlevés et portés ailleurs.
Il est bon de faire attention au temps que Bonivard fut prisonnier à Chillon , autrement on pourrait être surpris de ne le point voir paraître dans l'événement le plus important de ces temps-là, je veux dire l'heureuse révolution de la Béformation.
Vous pourrez aussi par là , Monsieur, rectifier une conjecture qu'on avait hasardée dans le Journal Helvétique. Il s'agissait de savoir ce que devinrent les reliques de St-Victor, lorsqu'on dé-
molit l'église en 1 534. « Il y a apparence, dît Ih-des^us un anonyme, que Bonivard, qui était un esprit éclairé, et qui avait dans Tâme beaucoup de penchant pour la religion réformée, se rendit le dépositaire de ces reliques , et qu'insensiblement il les fit disparaître. Il les cacha ou il les supprima, afin qu'à l'avenir elles ne devinssent point un objet de culte , ni aussi qu'elles ne fussent pas traitées d'une manière indécente * . » Cette conjecture serait assez vraisemblable, mais malheureusement Bonivard était alors au fond de sou cachot.
Au retour de Chillon il embrassa la Réformation , pour laquelle il avait déjà montré , les années précédentes , des dispositions favorables. On avait pu s'apercevoir, à plusieurs traits , qu'il était un catholique fort dégagé. Spon nous en a conservé un qui mérite d'être rapporté : en 1528, l'archevêque de Vienne, mal informé , avait fait afficher des lettres d'excommunication contre les Gfenevois qui voulaient secouer le joug du duc de Savoie; Bonivard allant à Berne avec des députés de Genève , ils virent de ces lettres affichées sur la route. Ces députés marquaient là-dessus quelques scrupules de conscience ; le prieur s'en moqua. « Si votre cause est bonne, leur dit-il, que peut l'archevêque de Vienne sur vos consciences ? S'il vous excommunie , le pape Berthold vous absoudra. » C'est ainsi qu'il appelait le fameux Berthold Haller, qui avait prêché et établi la doctrine des protestants dans Berne *.
Mais s'il faisait paraître des dispositions favorables pour la Réformation , c'était dans la supposition qu'elle s'étendrait sur les mœurs aussi bien que sur les dogmes et le culte, a La même année , dit encore Spon , les esprits commençaient à être divisés dans Genève. Il y en avait qui parlaient de réformer le clergé et les abus qu'ils disaient s'être introduits dans l'église. On s'adressa à Bonivard, prieur de St-Victor, qui passait pour un homme de bon sens et de probité, afin d'avoir son avis sur celte
* Journal Helvétique, Mai 1746, p. 440.
« Histoire de Genève, tome I, page 195, édit. in-quarto.
affaire ; il leur fit cette réponse , également sage et hardie : Si vous m'en croyez^ vous ferez de deux choses l'une^ c'est que si vous voulez toujours élre débauchés^ comme vous Vêtes à présent^ vous ne trouviez pets étrange que les autres le soient aussi, ou que si vous voulez réformer le clergé , vous lui montriez les premiers le chemin *. U leur fit entendre, en homme judicieux et sensé, que tant qu'ils vivraient eux-mêmes dans le désordre , on ne pouvait regarder leur prétendu zèle contre les mauvaises mœurs du clergé, que comme le chagrin de gens qui se voyaient traversés dans leurs passions déréglées , et qui voudraient écarter des rivaux incommodes qu'ils trouvent fréquemment sur leur chemin.
Il montra surtout sa sagesse et sa modération en 1536, sur une question fort délicate. La messe ayant été interdite partout à Genève, on voulut en faire autant à la campagne. Dans ce dessein, le magistrat assembla tous les prêtres qui étaient de leur ressort ; le premier syndic leur représenta qu'on avait suffisamment prouvé les abus et les erreurs de l'Église romaine , qu'on les exhortait k venir entendre les sermons qui se faisaient à Genève pour achever de s'éclairer, et qu'on ne leur donnait que quelques mois pour se conformer à la religion et au culte professé dans Genève. Le plus ancien de ces ecclésiastiques répondit « qu'ils étaient surpris de l'ordre qu'on leur donnait, et surtout dans un terme aussi court, que si les Genevois avaient quitté leur ancienne religion, ils avaient mis beaucoup de temps à s'instruire de leur nouvelle doctrine ; que l'équité voulait qu'on leur donn&t aussi un tenue suffisant pour un examen de cette importance. »
On délibéra sur cette réponse, qui vous paraîtra sans doute. Monsieur, des plus sensées. Farel et Bonivard , qui avaient été appdés , dirent leur avis ; l'ancien prieur de St-Yictor fut du sentiment qu'il Mait leur accorder leur demande, les prendre
* Histoire de Genève, tome I, page 194.
par la douceur ; qu'on ne devait pas forcer leur conscience, mais les éclairer ; il ajouta que , s'ils passaient si légèrement d'une religion à l'autre, dans une autre occasion ils changeraient avec la même facilité, et retourneraient k leur première religion. Farel , dont le zèle était beaucoup plus ardent , combattit avec quelque chaleur cet avis trop modéré, a son gré. « Voulez-vous, lui dit-il , vous opposer présentement à l'ouvrage de Dieu ? » Mais cette vivacité ne servit qu'à faire briller davantage la sage modération de Bonivard * .
Dans le temps de la Réformation , ceux des ecclésiastiques qui changèrent de religion, restèrent dans la ville, et on leur fournit de quoi subsister commodément. C'est ce qui arriva à quelques chanoines , à des dominicains , à des augustins et k d'autres. Le prieur de Sl-Victor ne fut pas oublié; il fut même dédommagé plus amplement qu'aucun autre. Il est vrai que quand il fut question de régler ce dédommagement, on y trouva quelques difficultés.
Bonivard demandait qu'il lui fût permis de retirer les revenus de son prieuré pour son entretien ; mais on lui répondit que comme le duc de Savoie occupait les terres de St-Victor dans le temps que les Genevois s'en étaient rendus maîtres , elles appartenaient légitimement k la ville par droit de conquête , qu'ainsi ne les ayant point eues de ses mains , on ne lui devait rien k cel égard. Messieurs de Berne furent arbitres de ce petit différend, qui fut accommodé de cette manière , qu'on paierait pour une fois 800 écns k Bonivard , afin qu'il pût acquitter ses dettes, que la ville de Genève lui ferait une pension annuelle de 140 écus, qu'il serait logé, tant qu'il vivrait, dans la maison qu'occupait précédemment le grand vicaire, et qu'on la lui meublerait convenablement. Cet accord fut fait en février 1538.
Bonivard se maria sept ou huit années après la Réformation ; il épousa une femme de Berne, mais il n'en eut point d'enfants;
*■ Histoire de Genève, tome I, page 272.
il se remaria en secondes noces à la veuve d'un nommé Fortier ; il mourut sur la fin de 1570. La famille Bonivard est éteinte, même dans le Bugey et dans la Savoie.
Le prieur de St-Victor pouvait passer pour savant dans le siècle où il a vécu, et parmi des ecclésiastiques qui ne se piquaient guère de cultiver les sciences ; il avait une assez belle bibliothèque, qui a versé dans celle de notre Académie. On y montre, comme des livres curieux , quantité d'anciennes éditions des premiers commencements de l'imprimerie , (]ui nous sont venues de lui. Le premier livre imprimé à Rome, par exemple; c'est un Saint Augustin, de la cité de Dieu^ 1468. Vous pourrez les voir dans la bibliothèque publique quand il vous plaira , Monsieur ; on les a tous renfermés ensemble dans une armoire , je veux dire ces éditions rares et primitives.
Nous avons quelques ouvrages de lui. Le plus considérable est une histoire de Genève qu'il composa par ordre du magis* trat ; il l'acheva en 1546. Il Ta intitulée Chroniques de la ville de Genève; elles finissent à l'an 1530. Il eut la sage précaution d'y copier la hste des anciens évéques de Genève, qui se trouvait autrefois k la fin de l'ancienne Yulgate manuscrite de notre bibliothèque, et qui ne s'y trouve plus depuis longtemps '.Le titre de Chronique annonce ordinairement une histoire assez sèche ; cependant, celle de Bonivard n'est pas de ce genre , elle se fait lire avec plaisir à cause de son style naïf, assez enjoué, et assaisonné de plusieurs réflexions pleines de sel ; il est vrai qu'il y a quelques méprises , mais il est fort aisé aujourd'hui de les rectifier. Cette chronique est conservée en manuscrit dans la bibUothèque de Genève, de la propre main de l'auteur. Voici le titre de quelques-uns de ses autres ouvrages manuscrits que Ton voit aussi dans notre bibliothèque : LAmartigenée ou la source du péché; Advis et devis de la source de la tyrannie papale^ par
* Sur ce catalogue des évêques de Genève, voyez Journal Helvétique, mai 1749, p. 413, ou ci-dessus, p. 312.
quel artifice les papes sont montés à si haut degré ; Devis sur les vrais et les faux miracles.
On a aussi de lui plusieurs poésies sur divers sujets , mais dans le goût de son siècle, qui n'était pas trop bon. Ses ouvrages imprimés sont : Un traité de la noblesse , et de ses offices ou degrés , et des trois Etats monarchique , aristocratique et démo* erotique; Des dîmes et des servitudes taiUables, 1549.
Il publia aussi la relation de l'affaire des dominicains de Berne, qui Furent brûlés quelques années avant la Réformation.
Voilà , Monsieur, ce que vous avez exigé de moi , et que j'ai tâché d'exécuter à peu près dans le goût des Mémoires du Père Nicéron, Je souhaite que cet essai fasse naître la pensée à quelque autre plus habile que moi, de continuer la vie de nos hommes de lettres qui se sont distingués par leurs talents. Vous ne devez pas attendre autre chose de ma plume, et il est à peu près temps que je prenne congé du public.
Je suis , etc.
Vin