‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 48 sur 55 · ÉL06E HISTORIQUE DE JEAN-JACQUES BURLAHAQUI · texte numérisé non relu

ÉL06E HISTORIQUE DE JEAN-JACQUES BURLAHAQUI

(La famille desBurlamachi, réfugiés ItalieBS poor cause de religion, en France, puisa Genève.

— le jurisconsnlle J.-J. Burlamaqui).

(Journal Helvétique, Avril 1748 ; N&uvdle Bibliothèque Germanique, an 1750 tome VI, 2™« partie ; réimprimé dans le tome UI de l'édition des Principes du droit politique de Burlamaqui ; Supplément. Genève et Copenhague, CL et Ant. Philibert, 1764, in-12).

A M. Formey, Monsieur ,

Les principes du droit naturel^ de M. Barlamaqui, imprimés à Genève en 1747, vous ont donné une idée avantageuse de l'auteur. Différents journaux qui en ont fait lextrait, en ont jugé comme vous. Celui des Savants de Paris en a fait un long article , et regarde cet ouvrage comme ce qu'on a de meilleur sur cette matière * .

Après l'avoir lu , vous avez souhaité d'en connaître l'auteur, mort bien peu après la publication de son livre. J'avais cru que c'est une règle assez établie dans la république des lettres , que l'histoire d'un ouvrage est proprement l'histoire de son auteur, je veux dire que c'est ordinairement tout ce que le public en veut savoir. Mais vous revenez à la charge dans une seconde lettre : je n'ai plus d'excuse pour reculer.

Vous me faites diverses questions sur M. Burlamaqui ; elles ne regardent pas uniquement lui-même. Vous voulez aussi connaître sa famille, et vous me demandez d'où elle est originaire; je vais donc commencer par Ik. Le nom seul, Burlamaqui, vous indique déjà que cette famille doit être italienne ; elle est effec-

• Journal des Savants, Mars et Juillet 1748, édit. de Paris. Biblioth, raison. Tome XXXIX. Part. H. Mém. de Trév. 1748, Août et Sept. I part, et Biblioth, Germ. Tome V et VI, I part.

tivement venue de Lucques. J'ai entre les mains un livre latin assez vieux, intitulé Statuts de la République de Lucques^ où l'on voit, qu'en 1539, on chargea dix sénateurs de revoir les édits , de les réformer et de les faire imprimer de nouveau * . A la tète de ces décemvirs parait un Nicolas Burlamaqui , qui présida à cette révision. Il doit y avoir une branche de cette famille établie en France , et qui y fait une bonne figure.

Celle qui s'est fixée à Genève avait commencé par négocier à Lyon ei à Paris. Vous savez, Monsieur, que suivant le sage usage des républiques d'Italie, le commerce ne déroge point. Quelques familles italiennes avaient déjà été éclairées k Lucques sur la religion. Ces négociants, sous le prétexte de leurs affaires, faisaient les voyages de Lyon, où ils professaient la religion réformée. Je trouve , dès l'an 1 560, un Michel Burlamaqui tantôt à L^on , tantôt à Paris , tantôt dans la petite ville de Luzarche , à huit lieues de Paris , où le plus grand nombre des réfugiés de Lucques trouvèrent à propos de séjourner quelque temps.

De Luzarche ils se retirèrent à Montargis, auprès de Renée de France , sœur de François P*" et duchesse de Ferrare. Dans cette petite ville, la femme de Michel Burlamaqui, qui était de l'illustre maison des Calandrini , accoucha d'une fille , dont la princesse , qui était leur protectrice déclarée , voulut être la marraine; ce fut en 1568. Elle eut encore un fils en 1570, qui , jdans la suite , se retira k Genève ; c'était Jaques Burlamaqui.

Quelque envie que j'aie d'abréger ce détail généalogique, qui n'intéresse guère que la famille même, je ne saurais me résoudre à supprimer un événement qui regarde ces Italiens réfugiés en France , et que, j'en suis sûr , vous ne traiterez pas d'indifférent ; c'est le sort de ces nouveaux réformés à la fatale journée de la Saint-Barthélémy, en 1572. Voici ce que j'ai trouvé làdessus dans de bons mémoires. Une partie se trouva k Paris , et Michel Burlamaqui était de ce nombre ; il fut attaqué par les

* Statuta Civitatis Lucensis, 1539.

massacreurs , se trouvant avec son beau-frère Calandrini ; ils eurent le bonheur d'écarter les assassins, et d'échapper par une espèce de miracle. Mais, après avoir sauvé leurs personnes, ils furent fort en peine pour leurs enfants; il s'agissait de leur chercher un asile. Personne n'aurait pu soupçonner l'endroit où ils s'avisèrent de les cacher. Ces deux parents, qui étaient associés, étaient les commissionnaires du duc de Guise, qui les employait assez souvent. Ignorant sans doute la part qu'il avait au massacre , ils envoyèrent leurs enfants à son hôtel et les mirent sous sa protection ; c'est k peu près comme si quelques-uns des pères des petits enfants de Bethléem , pour les dérober au massacre, les avaient envoyés cacher au palais d'Hérode. Cependant cette démarche, si contraire k la prudence humaine, ne laissa pas de réussir. Ces innocentes victimes furent épargnées, et nos familles italiennes doivent leur conservation k celui-lk même qui avait résolu d'extirper entièrement le nom réformé. Une partie de ces réfiigiés, qui se trouvèrent encore k Luzarche, échappa aussi d'une manière assez heureuse : ils sortirent de la ville k minuit , et , après avoir couru mille dangers , ils eurent le bonheur de rencontrer la duchesse de Bouillon, qui se retirait k Sedan , et voulut bien les recevoir dans sa compagnie ; cette ville leur servit d'asile, et ils y firent leur séjour. Ces circonstances m'ont paru assez curieuses pour vous les communiquer, quoiqu'elles m'écartent un peu de mon sujet. J'y reviens.

Pour m'en tenir plus précisément k la famille sur laquelle vous me demandez des instructions , je trouve dans Y Histoire de Genève , sur l'an 1 625 ou environ , qu'il est fait mention d'une dame Renée Burlamaqui , que le célèbre d'Âubigné , aïeul de Madame de Maintenon , épousa en secondes noces , k Genève. Il en parle dans son Histoire , mais comme s'il s'agissait d'un tiers, k la manière de César dans ses Commentaires. « On parlait , disait-il , de lui faire épouser une personne fort considérée a Genève tant pour sa vertu que pour son illustre extraction ;

elle était de la maison de Bourlamachi de Lucques ^ » Il y a apparence que cette Renée Burlamaqui était née en France, qu elle était nièce et filleule de cette première Renée dont la duchesse de Ferrare avait voulu être marraine. Depuis ce tempslà, rien de plus commun que de voir des Renée dans cette famille; ce nom était affecté ordinairement aux aînées, apparemment pour conserver la mémoire de Thonneur que leur avait fait la duchesse de Ferrare , la marraine primitive.

Je n'ai plus que deux mots à dire des ancêtres de notre auteur, qui se transplantèrent a Genève. Ce fut son trisaïeul qui y vint le premier en 1591 ; il négocia en soie; il eut un fils qui continua ce commerce. Son petit-fils étudia en théologie ; il se nommait Fabrice. Il fut demandé par l'Église de Grenoble, où il exerça son ministère plusieurs années ; il revint mourir dans sa patrie dans un âge fort avancé ; c'était un savant d'une vaste littérature. Fabrice eut pour fils unique Jean-Louis , mort en 1 728, conseiller et secrétaire d'État. C'est le père de notre auteur, auquel il est plus que temps de venir présentement.

Jean-Jaques Burlamaqui est né a Genève le 19 juillet 1694. Je ne m'arrêterai point à ce qu'on pourrait remarquer chez lui , tandis qu'il était encore jeune. Ceux qui écrivent la vie d'un savant devraient toujours se souvenir qu'elle renferme bien des particularités qui n'intéressent guère le public, et dont il tient quitte l'historien. Ce qui s'est passé dans la jeunesse est ordinairement de ce genre; il vaut mieux présenter le savant tout formé , que de le suivre dans ses premières études el d'en faire remarquer les progrès. Malgré cette sage règle , vous me permettrez bien. Monsieur, de vous rapporter une petite singularité du nôtre, qui mérite, ce me semble, quelque attention. Non-

* Page 14.7. Dans une édition des Aventures du baron de Fœneste^ à Bruxelles 1729, on voit une note fort injurieuse à la mémoire de celte dame. L'éditeur cite pour son garant le Segraisiana. Mais cette calomnie est réfutée par des raisons tout à fait convaincantes, dans la Biblioth. Germaniq. tome XXV, p. 216.

seulement le jeune Burlamaqui faisait fort exactement ses petites éludes du collège, mais il avait un talent particulier pour exciter ses amis à en faire autant ; il savait fixer leur dissipation , et , soit par son exemple , soit par ses sages avis , il leur donnait du goût pour l'étude. Ds s'en souviennent encore aujourd'hui , et admirent l'ascendant qu'il avait pris sur eux.

Après avoir fait exactement sa philosophie, il se tourna du côté de la jurisprudence; il y fit de si rapides progrès, qu'k l'âge de vingt-cinq ou vingt-six ans il fut fait professeur en droit ; mais, avant que d'enseigner, il demanda k ses supérieurs la permission d'aller voyager.

Nous pouvons nous dispenser de le suivre dans ses voyages. Voici pourtant une circonstance que je ne dois pas omettre; c'est que , s'étant arrêté quelque temps à Oxford , on fit beaucoup d'attention à ses talents. En conséquence, les directeurs de cette université s'étant assemblés, résolurent de lui faire présent de quelque livre considérable, et de lui marquer en même temps , par une espèce de patente imprimée , que c'était un faible témoignage de la considération que lui avait attirée parmi eux ses lumières et sa sagesse. On lui donna Y Histoire de Vuni-unité (ï Oxford^ en deux volumes grand folio, richement reliée, et on y mit à la tête l'extrait de la délibération prise sur son compte, signé du vice-chancelier, en date du 30 juin 1721.

Pour son voyage de Hollande, il n'en aurait pas été content s'il n'avait pas poussé jusqu'à Groningue , pour voir M. Barbeyrac , qui y enseignait le droit depuis trois ou quatre ans. Ce célèbre professeur parut fort satisfait de notre voyageur, et il a dit k diverses personnes qu'il n'avait jamais trouvé d'esprit plus juste et plus net. On peut dire en général, de ses voyages, qu'il s'y est attiré d'une manière particulière l'amitié et l'estime de toutes les personnes de mérite qui l'ont connu.

De retour dans sa patrie , il y a enseigné le droit fort régulièrement pendant quinze ou vingt ans. Enfin , sa sanlé affaiblie pe lui permettant plus de s'acquitter de ses fonctions , il prit le

parti de demander sa démission, pour pouvoir jouir de quelque tranquillité le reste de ses jours. Mais il ne goûta pas longtemps ce repos attaché à la condition de simple particulier; il se fit une ouverture dans notre Petit-Conseil , et on le sollicita h la remplir. C'est assez la marche dans notre République, que ceux qui se sont fait quelque réputation par leur manière d'enseigner le droit , soient appelés ensuite a la magistrature. On y a vu entrer de cette manière un Jaques Godefroy, un Jaques Lect , et quelques autres savants jurisconsultes. M. Burlamaqui résista longtemps, s'excusant toujours sur la faiblesse de sa santé; il fallut lui faire une espèce de violence , et il ne se rendit qu'à la voix de sa patrie , qui lui demandait instamment ses lumières et ses conseils. Son élection réunit tous les suffrages , et se fit par une espèce d'acclamation. La crainte qu'on avait de le perdre fit qu'on le déchargea de tout ce qu'il y avait de pénible dans ses fonctions, et qui exigeait quelque vigueur de corps. Le président lui déclara que le Conseil ne lui demandait uniquement que ses avis dans les délibérations.

Malgré cette attention k le conserver, nous le perdîmes le 3 avril dernier (1748), comme vous l'avez appris; il est mort d'une phtisie, dont il était attaqué depuis environ dix ans. Nous le regrettons beaucoup, et vous conviendrez aisément. Monsieur, que ce n'est pas sans fondement. C'était un très-beau génie , et un excellent caractère du côté du cœur ; il a toujours marqué beaucoup d'amour pour la vérité et pour la vertu.

Il y avait quelque chose de plus chez lui que de l'amour pour la vérité ; il était né avec une dextérité merveilleuse pour la trouver. Quelque enveloppée qu'elle fiit, il savait la démêler fort heureusement; c'était un esprit également juste et pénétrant; il méditait beaucoup, et toujours avec succès. La faiblesse de sa vue l'empêchait de lire autant qu'il aurait souhaité ; il était obligé de rentrer fréquemment en lui-même , pour chercher dans la méditation ce que les autres trouvent dans les livres. Je crois , Monsieur, que vous conviendrez avec moi , que tel que je vous

le dépeins, il aurait peut-être perdu quelque chose à lire; trop de lecture peut étouffer le génie , au lieu de l'aider. Ce n'élait donc point un de ces savants qui n'ont la tète remplie que d'idées empruntées; c'était un esprit véritablement original, comme il parait par ses ouvrages.

Ceux qui méditent beaucoup ont ordinairement un défaut , c'est d'aller trop loin ; ils donnent dans des idées un peu creuses, dans des spéculations trop métaphysiques. Pour lui , il sut toujours éviter cet écueil , et s'arrêter sagement au point que la raison lui marquait pour hmite; il approfondissait un sujet, mais il n'y voyait que ce qui y était réellement , et rien au delà.

Pour sa manière d'enseigner, il se distinguait par sa méthode, sa clarté et sa précision; ce n'était pas assez, pour lui, de s'exprimer d'une manière à se faire entendre, il voulait encore qu'on ne pût pas ne le pas entendre. Ses idées et ses expressions étaient si nettes, qu'on n'avait besoin ni d'interprète, ni presque de réflexions pour en démêler le sens.

Sa précision était encore ce qui le caractérisait le mieux; c'était une suite de la justesse et de la netteté de ses idées ; il ne souffrait rien d'inutile au sujet qu'il traitait. Son premier soin était d'écarter tout ce qui y était étranger. Je ne crains pas, Monsieur, que vous soyez de ceux qui s'imaginent que le trop de précision nuit quelquefois a la clarté ; chez lui elle y aidait plutôt que d'y être contraire. L'art qu'il avait de rapprocher les idées, les rendait non-seulement plus vives, mais encore plus claires. Vous savez que la clarté qui naît de la précision frappe dans l'instant, et s'aperçoit d'un coupd'œil; celle qu'on croit produire par un style diffus , ne vient que peu à peu , et fait languir l'auditeur, pour ne pas dire qu'elle l'ennuie assez souvent. Le grand art est de réunir différents traits de lumière dans une phrase qui n'ait pas trop d'étendue.

Les leçons de M. Burlamaqui eurent bientôt un grand succès. On ne tarda pas k reconnaître la supériorité de ses talents, et les avantages de sa manière d'enseigner. Son auditoire était fort

fréquenté, non-seulement par des étudiants ordinaires, mais par des étrangers de distinction.

La noblesse anglaise, qui vient ordinairement faire quelque ^séjour dans notre ville , n'aurait pas cru en avoir profité , si elle n'avait pas fait un cours de droit naturel sous cet habile maître. D a eu l'honneur d'enseigner assez longtemps S. A. S. le prince Frédéric de Hesse-Cassel , qui vint faire ses études à Genève en 1732, et qui y passa quatre ou cinq années. Son séjour fut interrompu par un voyage de quatre ou cinq mois, que le prince iht obligé de faire à Gassel. W ne put pas se passer de son cher professeur ; il l'emmena avec lui, et le ramena ensuite à Genève, comblé des marques d'estime et de considération qu'il avait reçues dans cette cour. A son départ de Gassel , le prince Guillaume lui fit une gratification de six cents louis.

Le prince George étant venu en 1744 à Genève, où il passa environ deux années , goûtait extrêmement les entretiens de M. Burlamaqui , le voyait fréquemment et l'honorait de toute sa confiance ; ce qui fit qu'un de ses amis lui appliqua un jour ce vers d'Horace :

Principibus placuisse viris non ultima laus est.

Cette clarté et cette précision, qualités si nécessaires à un homme qui enseigne, n'empêchaient pas que notre professeur ne fût encore éloquent quand il le fallait. Il avait, plus qu'aucun autre, le talent de persuader ; il trouvait toujours, pour s'exprimer, les termes les plus propres et les plus énergiques, et, loin que sa précision rendit ses discours secs et décharnés, il vérifiait parfaitement une maxime de feu l'abbé Girard, qui dit, dans ses Synonymes français^ « que les idées précises embellissent le langage ordinaire, et qu'on peut même dire qu'elles en font le sublime. »

Malgré la faiblesse de sa vue, il ne laissait pas d'avoir assez de littérature ; il connaissait les beautés des anciens auteurs , et savait en faire usage dans l'occasion. Ce qu'il avait de particu-

lier, c'est beaucoup de goût pour les beaux-arts, peinture, sculpture, architecture, musique ; mais la peinture faisait sa passion dominante ; il en parlait et en jugeait avec beaucoup de justesse. Ce goût semblait être né avec lui , et être le fruit du naturel et du génie.

Pour vous prouver. Monsieur, que quand il parlait peinture , ce n'était pas le simple jargon d'un demi-connaisseur, voici ce que je tiens d'un habile artiste : <c M. Burlamaqui , m'a-t-il dit , aimait la peinture , mais, de plus, il en avait saisi les vrais principes avec autant de sagacité , de précision et de netteté , que ceux de la jurisprudence. C'était un bon juge, non-seulement dans les choses communes, mais encore dans ce que cet art a de plus difficile et de plus délicat ; il ne paraissait jamais si bon connaisseur qu'aux yeux des artistes du premier ordre , qui , pendant quarante ans, avaient brillé et fréquenté les plus grands maîtres dans la ville du monde où les beaux-arts fleurissent le plus. »

Pour vous donner la clef de ce dernier article, je crois qu'il regarde M. Artaud, célèbre peintre en miniature, qui, après avoir exercé son art avec beaucoup d'applaudissement à Paris , se retira à Genève sa patrie, et logeait dans la même maison que M. Burlamaqui. Étant ainsi à portée l'un de l'autre, ils avaient le plaisir de parler fréquemment de leur chère peinture. Après la mort de cet habile peintre , M. Burlamaqui établit une correspondance dans les pays étrangers , pour pouvoir s'entretenir d'un art qu'il affectionnait si fort.

Quoique sa fortune fût médiocre , il s'était fait un riche recueil d'estampes les plus estimées. On voit même dans son cabinet quelques tableaux des plus grands maîtres, d'Ânnibal Garrache, de Rembrand, du Parmesan, et d'autres. Il en avait peu , mais tout était exquis ; il ne s'en laissait point imposer par le beau coloris d'un tableau , ou par le burin délicat d'une estampe, au pr^udice de la justesse et de la correction du dessin.

Il préférait les estampes gravées par les bons peintres , à celles des plus célèbres graveurs.

U aurait voulu voir ce goût un peu plus répandu dans sa patrie ; il avait fort à cœur surtout que Ton établit k Genève une école de dessin , où un bon dessinateur, gagé par le public, donnerait des leçons à un certain nombre de jeunes gens destinés k exercer diverses professions où le dessin est nécessaire, ou directement, ou d'une manière indirecte ; il parlait fréquemment de ce projet, qu'il affectionnait beaucoup. Nous avons dans Genève un grand nombre d'ouvriers qui ne manquent pas d'adresse, mais dont le dessin perfectionnerait beaucoup le goût, et donnerait à leurs ouvrages une élégance qui les ferait encore plus rechercher. M. Burlamaqui n'a pas eu la satisfaction de voir former cet établissement , qui vient enfin d'être réglé dans nos Conseils ; mais il a la gloire d'en avoir conçu le premier le projet, de l'avoir fortement appuyé dans toutes les occasions, et surtout d'avoir aidé à former un habile artiste , que l'on vient de choisir pour diriger cette école , et qui est actuellement à Paris pour se pourvoir de tous les meilleurs modèles dont il aura besoin dans la suite.

Les qualités du cœur répondaient k celles de l'esprit chez M. Burlamaqui. On trouvait en lui l'homme véritablement sociable, les mœurs les plus douces et les plus liantes, une humeur toujours égale ; il ne lui arrivait guère de contredire les autres. Malgré la supériorité de ses lumières , il souffrait tranquillement que l'on fût d'un sentiment opposé au sien. Loin de heurter de front ceux qui ne pensaient pas comme lui, il se contentait dans le cours de la conversation , de les éclairer d'une manière douce et presque imperceptible ; il les remettait insensiblement dans la bonne voie, et les faisait revenir, comme d'euxmêmes , de leurs préventions.

Il y a plus : c'était une belle âme , un cœur noble et généreux, toujours prêt k s'employer pour ceux qui avaient besoin de lui. Son penchant k faire du bien s'est fait connaître surtout

k regard de quelques jeunes gens qui avaient du talent , et qui manquaient des secours nécessaires pour les développer; il les aidait non-seulement de ses conseils , mais plus réellement encore. On a vu à Paris des artistes fort experts qui ont reconnu, dans toutes les occasions, qu'ils lui devaient tout ce qu'ils étaient. Il était l'ami du genre humain, toujours prêt à rendre aux autres toutes sortes de bons offices ; c'était un cœur véritablement tourné vers cette bienveillance universelle, que le célèbre Fénelon , archevêque de Cambrai, a si fort recommandée.

La bibliothèque de Genève s'est ressentie après sa mort de sa générosité ; il a fait, par son testament, un présent considérable en tableaux , en livres rares et précieux , recueils d'antiquités , tels que le Mmeum Florentinum, et divers autres de grand prix. Tous ses recueils d'estampes , si bien choisis , y ont aussi versé.

J'ai déjà dit que dès qu'il eut cessé d'enseigner, il fut vivement sollicité k entrer dans le Petit-Conseil de notre République. Il n'est pas nécessaire de m'arréter beaucoup ici , Monsieur, a vous le représenter comme magistrat. Vous concevrez aisément qu'avec ses lumières sur la jurisprudence , et un cœur droit, il ne pouvait qu'être un bon juge en matière d'affaires civiles. C'était un magistrat des plus accessibles et des plus affables ; il n'a jamais rebuté personne de ceux qui allaient à lui. Ceux qui le consultaient s'en sont toujours bien trouvés. Comme il avait le jugement exquis , l'esprit dégagé de préjugés , les conseils qu'il donnait semblaient dictés par la sagesse.

Il se distinguait aussi du c6té de la politique. La nature de notre gouvernement, les intérêts de notre petite République, lui étaient parfaitement connus. Ses lumières étaient même fort supérieures, et, s'il avait été placé sur un plus grand théâtre, on l'aurait regardé comme un véritable homme d'État.

Jusqu'ici, Monsieur, je vous ai fait voir dans M. Burlamaqui le jurisconsulte , l'homme de lettres , le connaisseur en matière de beaux-arts, le juge, le politique, et surtout l'homme de bien

et vertueux. L'article important reste encore k toucher, c'est celui de la piété et de la religion. Si nous n'y trouvions pas le chrétien , que serait-ce au fond que toutes ces qualités Humaines? Mais c'est ici le beau côté de celui que nous regrettons: il a toujours montré un grand attachement a la religion. Il l'avait bien étudiée , il aimait à en parler, et il y ramenait autant qu'il pouvait la conversation.

Il était fortement persuadé de sa vérité, et de la divinité de l'Évangile. Quoique dans son ouvrage imprimé il ait si bien développé. la religion naturelle, il sentait parfaitement combien il nous importe d'avoir une loi positive , qui lui servît de supplément et qui la confirmât ; il appuyait beaucoup sur la nécessité de la révélation. Il était bien éloigné de la pensée de ces auteurs qui nous débitent hardiment que la raison seule peut fournir tout ce qu'on trouve dans l'Écriture sainte.

Il disait à un de ses amis , peu de temps avant de mourir, qu'il n'y avait pas bien longtemps qu'il avait travaillé dans ses Principes du droit naturel^ le chapitre de Y Immortalité de l'âme; qu'il avait manié ce sujet avec beaucoup d'affection et de plaisir, sentant bien que sa mort n'était pas éloignée ; mais que ce que l'Évangile dit de positif là-dessus, est tout autrement satisfaisant. Il appelait les déclarations de Jésus-Christ sur la vie à venir, la bonne parole du maître , qui fait le solide fondement de nos espérances.

Voilà à peu près, Monsieur, ce qne vous avez exigé de moi ; je puis vous assurer que le portrait n'est point flatté. Ce sont-là de justes éloges que nous ne saurions refuser à un homme qui a fait autant d'honneur à sa patrie ; il a jeté parmi nous les véritables fondements de la jurisprudence. Ses Principes du droit naturel peuvent à eux seuls donner une idée fort avantageuse de son génie. M. Burlamaqui était un de ces hommes rares, qui excellent dans leur profession. Les ouvrages de ceux qui instruisent si utilement le genre humain , doivent leur assurer une place honorable dans la mémoire de toutes les personnes éclairées.

Son souvenir doit être cher d'une manière particulière à tout ce que nous avons de bons citoyens, amis du mérite et de la vertu. M. Jean Dassier, qui tient bien sa place dans cette classe, vient de graver la médaille de M. Burlamaqui ; elle est fort belle et fort ressemblante ; elle fait également honneur et au savant et Tartiste.

Je suis , etc.

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