‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 2)Chapitre 49 sur 55 · DE PHILOSOPHIE A GENÈVE · texte numérisé non relu

DE PHILOSOPHIE A GENÈVE

(Journal Helvétique, fév. 1752. Bibliothèffue impartiale, 1752, t. V, 3« partie.)

Gabriel Cramer naquit k Genève le 31 juillet 1704, dans une famille qui nous a donné beaucoup de médecins. Son père , qui avait exercé cette profession avec beaucoup de succès , mourut dans un âge avancé il y a environ une année. D laissa trois fils : Tainé s'était appliqué au droit, et y avait si bien réussi , qu'il l'a enseigné pendant quelques années dans notre Académie en qualité de professeur ; il n'a quitté ce poste que pour entrer dans la magistrature , où il remplit aujourd'hui une des premières places. Le second des fils était notre philosophe; le cadet s'est tourné, comme ses ancêtres, du côté de la médecine, et n'a pas moins de réputation que le père. Les talents sont héréditaires dans cette famille.

Notre philosophe fit ses premières études avec beaucoup de promptitude et un succès surprenant ; il répondait parfaitement, et au delà de ce qu'on aurait osé espérer, aux soins que l'on donnait à son éducation.

Le jeune Cramer, sorti du collège , se déclara pour la philosophie et les mathématiques. Il y fit de rapides progrès , sans

que l'application avec laquelle il s'occupa de ces sciences nuisit* aux autres études qu'il devait faire.

En 1734, M. Cramer, a}ant à peine vingt ans, disputa la chaire de philosophie. M. Calandrini , qui n'était guère plus âgé, se présenta pour le même poste. Jugez de la surprise du public, lorsqu'on vit ces deux jeunes amis briller dans cette dispute ! Elle leur valut beaucoup d'applaudissements. Il est vrai que la chaire fut donnée a un troisième concurrent d'un âge plus mûr, et qui la remplit encore aujourd'hui fort dignement; mais on donna aux deux jeunes compétiteurs une chaire de mathématiques qui fut partagée entre eux. On leur permit de voyager, pourvu qu'ils ne le fissent pas tous deux en même temps , de peur que l'Académie ne souffi'it trop de leur absence , et ils surent profiter l'un et l'autre de cette concession.

M. Cramer alla voyager en 1 727 ; il commença par Bâle, où il fit un petit séjour, et il logea chez MM. Bernouilli. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour apprendre d'eux tout ce qu'il en voulait tirer. Un mois ou deux suffisaient à un géomètre à qui déjà rien n'était difficile. En Hollande, il lia une amitié étroite avec l'illustre M. s'Gravesande. Partout il s'attira l'affection et l'estime des gens de lettres. Il finit son voyage par Paris, . où il arriva sur la fin de 1728, et où il fit des connaissances fort utiles.

Enrichi des nouvelles acquisitions qu'il avait faites dans les pays étrangers, il revint dans sa patrie, et s'occupa plus sérieusement que jamais de ses études et de ses fonctions.

Dans la suite, il fut chargé seul de la chaire de mathématiques , avec le titre de professeur en philosophie.

En 1 747, il fit un second voyage à Paris , et voici à quelle occasion : le prince héréditaire de Saxe-Gotha était venu fort jeune à Genève, où il avait fait ses premières études. M. Cramer fut chargé de lui donner quelques leçons. Ce prince, voulant aller k Paris , fit prier notre philosophe de l'y accompagner pour lui continuer ses soins. Le séjour fut d'une année dans cette capi-

taie, n y fit beaucoup de connaissances ; il voyait ce qu'on appelle la bonne compagnie de Tun et de Tautre sexe. Il fut recherché par plusieurs personnes de mérite et même d'un rang distingué. M. le chancelier d'Âguesseau l'invitait souvent à sa table, et goûtait beaucoup sa conversation. Outre le savant, on trouvait encore chez lui l'homme de goût et d'esprit ; il jugeait parfaitement bien d'une pièce de théâtre, et il se fit une espèce de réputation de ce côté-la. Il prit si bien le goût et les manières de Paris , que dans l'espace d'un mois ou deux il n'y parut plus en étranger

Il n'est pas nécessaire de dire qu'il fréquenta surtout MM. de l'Académie des sciences, et qu'il lut fort accueilli d'eux. Le trait suivant montrera la considération qu'ils avaient pour lui : après la mort de M. de Crousaz , quand il fut question de remplir sa place de membre de l'Académie, ces Messieurs proposèrent , selon la coutume , deux sujets au roi ; ils indiquèrent M. Van Swieten , premier médecin de l'impératrice , et M. Cramer. S. M. choisit M. Van Swieten , qui est un savant fort estimé ; mais la politique eut beaucoup de part a ce choix. La cour de France ne voulut pas manquer cette occasion d'agréer à celle de Vienne.

M. Cramer était de la Société royale de Londres , de l'Académie de Berlin, de celles de Montpellier et de Lyon, et de l'Académie de l'Institut de Bologne. On voit quelques pièces de lui dans les Transactions philosophiques et dans les Mémoires de r Académie de Berlin (dissertation sur Hippocrate de Chio dans les Mémoires pour 1748, p. 482).

M. Çalandrini , après avoir enseigné d'une manière distinguée la philosophie dans notre Académie , et s'être acquis une grande réputation dans les pays étrangers , fut fait conseiller d'État en 1750, et laissa son emploi à M. Cramer.

Cette même année parut un de ses ouvrages de mathématiques qui lui fait beaucoup d'honneur; il porte pour litre : Introdtiction à V analyse des lignes courbes algébriques , par Gabriel

Cramer, a Genève, 1750; in-4**. M. Daniel Bernouilli ayant lu ce livre, écrivit à un homme du métier: « Cet ouvrage est audessus de mes éloges, et digne de ceux des premiers géomètres de l'Europe. »

En approfondissant ainsi ce sujet difficile , M. Cramer ne négligeait pas pour cela les autres parties des mathématiques. Quelque vaste que soit cet objet, aucune ne lui avait échappé; il s'était fort appliqué à l'architecture, et il en a donné des preuves dans un mémoire sur les moyens de réparer notre cathédrale , auquel il a travaillé avec M. Calandrini. La finesse de son goût s'étendait sur tous les arts : musique , peinture , gravures , tout lui était connu.

M. Cramer était bon logicien. La justesse du raisonnement était ce qui le caractérisait le mieux ; quelque matière qu'il maniât, il avait l'art de trouver d'abord quelque heureux principe sur lequel il bâtissait, et dont il savait tirer des conséquences lumineuses qui répandaient beaucoup de jour sur son sujet. Il portait partout la lumière, et avait cette étendue d'esprit qui nous fait envisager un objet par toutes seé faces.

La physique était son élément. Rien ne peut mieux prouver son habileté dans cette science, que la manière dont un célèbre académicien de Paris , M. de Mairan , qui est regardé comme le premier physicien de l'Europe, parle de lui dans ses ouvrages. Dans les Mémoires de r Académie pour 1 738, traitant de la lumière et des couleurs , après avoir établi que nous devrions voir dans l'eau , et au travers de l'eau , les objets connus tout autrement colorés qu'ils n'ont coutume de nous paraître, il ajoute : « J'ignorais qu'il y eut jusqu'ici d'expérience bien exacte et bien concluante sur ce sujet, mais M. Cramer, professeur de philosophie et de mathématiques k Genève, avec qui je suis en commerce de lettres (et l'on va voir de quelle utilité est le commerce d'un homme de son caractère et de son savoir), M. Cramer, dis-je, s'étant fait la même difficulté, m'a fourni une expé-

rience exacte, et en même temps la solution de toutes le» difficultés qu'elle pouvait faire naître. »

M. de Mairan avait donné un système nouveau et fort ingé* nieux sur la propagation du son dans les différents tons qui le modifient [Mém, de l'Académie^ 1737, p. 1). Il y faisait remarquer une grande analogie du son avec la lumière et les couleurs. Il invita M. Cramer à lui en dire son sentiment ; celui-ci (qui , n'étant encore qu'étudiant , avait fait des thèses sur le son , qui étaient ce qu'on avait vu jusqu'alors de meilleur sur cette matière) ré-, pondit en juillet 1740. Cette première lettre est remplie de politesses , mais qui n'excluent pas la franchise et la sincérité ; il dit k M. de Mairan qu'il a fait dans l'acoustique ce que Newton a fait dans l'optique ; cependant il trouve , dans son système , quelques difficultés qu'il ne lui dissimule point. M. de Mairan répondit , convint avec bonne foi de la réalité des objections de M. Cramer, les rejeta modestement sur l'imperfection de nos connaissances, et ajouta de nouveaux éclaircissements de nature à répandre du jour sur la matière. M. Cramer r'écrivit en octobre , proposa encore une objection sur ce que le nouveau système compare le son à la lumière, et ajouta une solution ingénieuse qui lui était venue k Tesprit. On trouve un extrait fort étendu de ces lettres dans le Journal des savants^ de mars 1741 (p. 170, édition in-4°). Voici la conclusion de cette correspondance savante : fi M. de Mairan souscrit k cette réponse,

qu'il trouve décisive Il remercie M. Cramer de la lui avoir

fournie , et il loue sa sagacité de l'avoir imaginée. »

On retrouve encore plus d'une fois M. Cramer dans le Traité sur les aurores boréales S de M. de Mairan ; mais ce que cet académicien écrivit k un de leurs amis communs, quand il eut appris sa mort , est ce qui fait le plus d'honneur au défunt : c< Nous venons, dit-il, de faire une perte irréparable ; je n'ignore

^ On y voit (p. 61 et 103) une description fort sin^iére d'un phénomène de cette nature, communiquée par M. Ciamer. C'était proprement une aurore australe qui parut à Genève le 15 février 1730.

pas la liaison intime qui existait entre vous et M. Cramer. Vous savez aussi , Monsieur, l'amitié que j'avais contractée avec lui depuis plus de vingt ans ; elle n'avait fait que se fortifier de plus en plus , parce que Je découvrais toujours en lui de nouvelles qualités , aussi aimables que respectables. Je le consultais avec confiance , et J'étais animé dans mon travail par l'idée que mes

faibles productions pourraient obtenir son suffrage Toute

l'Académie des sciences fiit bien affligée à la dernière assemblée, que Je leur appris la triste nouvelle de sa mort. »

M. Cramer fut appelé en 1750, le jour des promotions de notre Académie, k traiter k son tour, dans un discours public, un sujet de sa profession. Mais bien des gens qui assistent à cette cérémonie n'ont qu'une légère teinture des sciences, et il faut savoir s'accommoder un peu à leur portée. Le dernier discours de ce genre, que nous donna notre professeur, roula sur une question d'histoire naturelle, ou plutôt de botanique: il s'agissait de savoir ce que l'on doit penser de l'opinion commune du changement du blé en ivraie. Ce qui rendait cette question intéressante, c'est que nos promotions précèdent immédiatement la moisson , et que cette année-là nos champs étaient fort infectés d'ivraie. Ce ne sont pas seulement les gens de campagne labourant la terre qui prétendent que le froment se change en ce mauvais grain , mais des personnes mêmes qui ont cultivé leur esprit sont infatuées de cette opinion. M. Cramer se déclara contre cette prétendue métamorphose ; mais au lieu de donner a son discours un air de dispute , il en fit un ingénieux dialogue , qu'il supposait s'être passé dans une promenade de deux amis, qui, les jours précédents, avaient cultivé un champ où l'ivraie abondait. On comprit bien que lès deux interlocuteurs étaient un de ses collègues et lui. Ils épluchent la matière ; le pour et le contre y sont très-bien exposés. Quoique le sujet n'en paraisse pas fort susceptible, on y trouve cette élégance et cette grâce que Ton appelle aménités. La triste et malheureuse ivraie, Vinfelix lolium de Virgile, se change en fleur entre ses mains.

Ce discours débité par un habile orateur, qui avait la voix fort belle , qui excellait dans la récitation , qui variait son ton à propos, comme le demande le dialogue, ce discours ne pouvait pas manquer d'être extrêmement applaudi. On vient de l'imprimer dans le Miiseum Helveticum de M. Zimmermann , de Zurich. On y perdra, à la vérité, les grâces de la récitation; mais on y trouvera la question très-bien traitée pour le fond, ornée de tours ingénieux et exprimée dans la latinité la plus pure.

D'ordinaire, le goût des mathématiques et celui de l'érudition s'excluent. La géométrie souffre tout au plus que l'on cultive la physique, car il y a entre elles quelque alliance; mais elle ne permet guère qu'on se partage entre elle et les autres sciences. Cependant M. Cramer était bien autre chose que mathématicien et philosophe ; né avec un esprit pénétrant et une grande mémoire , laborieux , lisant beaucoup et avec une rapidité prodigieuse, ayant l'art d'apercevoir d'un coup d'œil ce qu'il y avait k remarquer dans un livre, c'était une encyclopédie vivante ^ nn génie universel, qui embrassait tout et qui réussissait à tout.

On avait formé dans notre ville quelques sociétés littéraires, où il se trouvait très-régulièrement. On y traitait différentes matières de science, et il était prêt sur tout. S'agissait-il de la religion? Il en parlait en théologien consommé. Souvent on mettait sur le tapis quelque passage de l'Évangile qui paraissait n'avoir pas été bien entendu ; il ne manquait guère alors d'y trouver un sens satisfaisant, à l'aide de son goftt critique, et avec le secours de la langue grecque qu'il entendait très-bien. H ne lisait jamais les anciens géomètres grecs que dans leur langue originale.

On peut encore donner rang à M. Cramer parmi les antiquaires ; il avait étudié Thistoire avec soin , et il avait un talent particulier pour déchiffrer les anciennes inscriptions à demi ou presque entièrement effacées. Les écritures les plus bizarres et les plus surannées ne l'arrêtaient point; on en jugera parle trait suivant:

M. Lullin, professeur d'histoire ecclésiastique dans notre Académie, fit , il y a dix ou douze ans, de fort beaux présents a la bibliothèque publique de notre ville. Parmi les pièces rares dont il l'a enrichie , on voit des tablettes cirées telles que les avaient les anciens. Ce sont huit ou dix planches de bois fort minces , de la hauteur d'un petit in-folio, enduites d'une couche de cire colorée , sur laquelle on avait écrit avec un style ou poinçon. On y voyait de l'écriture d'un bout a l'autre, mais personne n'en pouvait lire un mot. Alexandre Pétau , conseiller au Parlement de Paris au commencement du dix-septième siècle , k qui elles avaient appartenu , avait fait des tentatives inutiles pour les expliquer. On voit , par un feuillet de papier que le relieur avait mis au commencement du livre, que ce curieux avait essayé d'en rendre trois ou quatre lignes, où il a même fait des fautes, et qu'il Ait obligé d'abandonner l'ouvrage. Dès que nous les eûmes, nous les montrâmes k divers hommes de lettres, qui n'en purent rien tirer non plus. Enfin , nous priâmes M. Cramer de les examiner k loisir chez lui. Dans l'espace de huit jours, il les dépouilla entièrement , et nous les renvoya avec un cahier de papier où l'on voyait d'un côté une copie figurée de chaque page , qui imitait parfaitement la forme bizarre des lettres et les abbréviations, et vis-k-vis l'explication en caractères ordinaires ; il n'y manquait que les endroits où la cire avait été gercée ou enlevée dans l'original. Les voyageurs qui viennent voir notre bibliothèque trouvent ces tablettes fort curieuses, mais ceux qui ont du goût ne manquent pas de remarquer que la copie l'est bien autant que l'original \

Enfin, M. Cramer se distinguait aussi du côté de la politique ; il était membre du Grand Conseil des Deux Cents, et du Conseil secret des Soixante. Il y parlait ordinairement avec quelque étendue sur les questions proposées, et toujours avec beaucoup de justesse; il s'exprimait avec facilité, liberté et énergie; il

* Voyez ci-dessus, p. 79, et Bibliothèque raisonnée, XX VIII, 460 ; Mém. de Trévoux, juillet 4742, art. L.

-avait la voix fort belle et toutes les qualités qui font l'orateur. QuaDd son tour venait de parler, on apercevait un grand silence dans rassemblée.

Depuis quelque temps , M. Cramer était atteint d'une espèce de langueur dont on ne connaissait pas bien la cause, mais que l'on pouvait attribuer vraisemblablement k un excès de travail. Les remèdes ne paraissent pas convenir k ce mal; on lui conseilla mi voyage dans 1^ provinces méridionales de la France. On le tirait par la de son cabinet , et on lui procurait un exercice qui «levait lui être salutaire. Deux ou trois amis, à qui la même or- <lonnance convenait, se joignirent k lui, et ils partirent au solstice d'hiver 1751. Quelque précaution qu'ils prissent, le froid ayant considérablement augmenté k Noél , M. Cramer s'en ressentit. Nos voyageurs ne laissèrent pas de continuer leur route, mais k peine avaient-ils mis le pied dans le Languedoc, que M. Cramer sentit ses forces diminuer entièrement , et il expira le 4 janvier 1752, dans la petite ville de Bagnols, d'un afiaiblissement total de la nature , comme un édifice qui croule MUS son propre poids ; il n'avait pas encore quarante-huit ans.

Après sa mort , on a trouvé dans son cabinet un grand recueil de lettres écrites aux principaux savants de l'Europe , que l'on peut regarder comme autant de dissertations. U y en a sur la détermination des orbites et des mouvements des planètes , sur la fameuse question des forces vives, sur le mouvement de l'apogée de la lune, et sur divers ouvrages qui paraissaient, sur lesquels les auteurs souhaitaient d'avoir son avis. Cette correspondance était si étendue , qu'elle aurait suffi seule pour occuper un savant ; on ne doute pas que ce grand travail n'ait abrégé ses jours.

On vient de me communiquer, sur cet affligeant sujet , une lettre de M* Daniel Bernouilli, adressée k un savant de notre ville, ff Notre gazette , dit-il , nous avait déjk appris la triste nouvelle que vous venez de me marquer ; elle m'a touché au vif. J'ai perdu un intime ami; votre ville et notre Suisse ont

perdu un de leurs plus beaux ornemeuts , et toute l'Europe un ^savant du premier ordre , né pour augmenter et pour perfectionner les sciences. C'était non-seulement un illustre, mais encore un aimable savant. »

C'était un aimable savant , en effet , que Gabriel Cramer. Né avec une physionomie heureuse , on le voyait toujours avec un mr ouvert et affid)le, un de ces extérieurs prévenants qui nous gagnent l'affection des autres, avant même qu'ils sachent ce que nous valons.

Mais il était surtout aimable par les qualités du cœur. Sensible aux charmes de l'amitié et doué des qualités les plus so- ^«iables, il ne se trouvait jamais mieux que dans ce cercle d'amis ' qui formaient nos sociétés littéraires. Il n'est pas besoin de dire <;ombien on y goûtait sa conversation également solide et en^ jouée ; il avait une ample provision d'anecdotes bien choisies , qu'il plaçait toujours à propos.

C'était un bon citoyen , fort attaché k sa patrie , et qui en a lionne des preuves nombreuses. Il n'a jamais refusé aucun tra- Tail qui pouvait tendre au bien public ; on l'a vu s'ensevelir dans nos archives pour les mettre en ordre et y déchiffrer des titres anciens qui avaient arrêté tous nos archivistes. Peu avant sa mort, il était fort occupé de la réparation de notre cathédrale.

M. Cramer a toujours vécu dans la plus étroite union avec sa famille ; il se plaisait au milieu des siens , dans la maison paternelle , et c'est peut-être pour ne pas s'en séparer, qu'il n'a pas pensé au mariage. Je sais bien qu'on n'est pas embarrassé à donner la raison de ce que les gens de lettres évitent les nœuds du mariage: c'est ordinairement pour vaquer k l'étude avec moins de distraction. L'abbé Le Blanc, dans ses Lettres d'un Français , écrites de Londres , dit que les hommes célèbres devraient garder le céUbat. Son sentiment parait fondé, mais il en donne une raison bien mince , c'est que une Madame Newton et une Madame de Fontenelle sonneraient mal aux oreilles.

Mais ce qui est le plus important , ce qui donne surtout du

prix à ces qualités estimables, c'est que M. Cramer était un véritable chrétien. Il avait bien étudié la religion chrétienne, s'était fortement convaincu de sa vérité et de son excellence , et lui était profondément attaché. Dans toutes les occasions , il l'appuyait et la défendait de toutes les forces de son beau génie ; il avait une dextérité merveilleuse à résoudre les objections que tant de gens se plaisent aujourd'hui à faire contre la révélation. S'il est triste pour nous d'avoir perdu un sujet de ce mérite , il est consolant de le voir mourir dans des sentiments si chrétiens, et qui ont été toute sa vie ses principes dirigeants.

M. Jallabert vient d'être élu professeur de philosophie à la place de M. Cramer ; il avait auparavant la physique expérimentale. On a de lui un Traité de rélectricité ^ qui lui a fait beaucoup d'honneur , et il s'est acquis une soUde réputation par divers autres endroits.

Genève, le 20 janvier 1752.

Page 1