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Banlacre ne se contenta pas d'accomplir avec zèle et dévouement le travail qui lui incombait comme bibliothécaire. Ayant à sa disposition des manuscrits , des livres, des collections qu'un homme de lettres peu riche ne pouvait guère avoir dans son propre cabinet , possédant déjà une grande quantité de matériaux qu'il devait à ses lectures et à ses méditations , il mit à profit toutes ces ressources pour composer, dans ses studieux loisirs, sur un grand nombre de sujets, une foule d'articles qui furent insérés dans les journaux littéraires de l'époque , principalement dans ceux qui étaient publiés en Suisse et en Hollande. C'était tantôt la critique d'un ouvrage récent, tantôt la description d'un manuscrit , l'extrait d'un Uvre rare , tantôt enfin une dissertation en règle sur un point qui l'intéressait. On ne pourra certes pas lui reprocher de s'être mis trop tôt à écrire, puisqu'il était dans sa soixantième année lorsqu'il composa ou du moins lorsque parut son premier article. Mais une fois lancé dans la carrière d'écrivain , il ne s'arrêta pas si vite, et pendant vingt-sept ans on put reconnaître la fertilité de son esprit et la facihté de sa plume pour se pher aux différents genres qu'il abordait: religion, morale, critique, histoire, voyages, tout lui est propre, tout est pour lui matière à discussion et surtout à causerie.
On ne saurait manquer de reconnaître dans ces articles une complète bonne foi. Baulacre peut se tromper , sans
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doute, il en convient le premier, mais du moins scmble^t-il prendre toutes les précautions pour qu'il n'en soit pas ainsi. Non-seulement, en effet, il a soin de consulter tous les livre» qu'il a en mains et qu'il peut imaginer lui apporter des lumières , et de joindre aux renseignements qn'U y a puisés le résultat de ses propres observations, de ce qu'A a acquis* dans ses études , dans ses voyages ; il s'adresse encore autour de lui, d'abord et principalement à son collègue et excellent ami Abauzit , véritable encyclopédie vivante , puis aux professeurs genevois ; enfin il a recours à des savants étrangers.
S'il trouve une erreur , il la relève franchement , quand même elle aurait été avancée par un ami ou par l'écrivain avec qui il sympathise le plus ; et comme pour éclairdr un point, pour déterminer une date, il ne recule pas devant la lecture complète de longs et ennuyeux ouvrages, il n'aime pâ^ qu'on reproche des omissions à un auteur sans le lire tout entier.
Ses dissertations sont généralement courtes , et il ne se gêne pas d'y introduire des digressions , qui peuvent quelquefois faire perdre de vue le point principal, mais qui ont l'avantage de reposer l'esprit : il nous demande la permission de «battre la campagne, » et il nous raconte des anecdotes qu'il tire de ses lectures ou de ses souvenirs de voyages. Souvent on le verra traiter un sujet à fond, ne l'abandonner qu'après l'avoir envisagé sous toutes ses faces : étymologie, traditions, légendes, il examine tout. Mais sa critique, loin d'être lourde et languissante, est vive et pleine de trait ; on y rencontre des rapprochements inattendus , des réminiscences classiques bien placées ; et comme son style est coulant, sa phrase toujours claire, que de plus il ne craint point la plaisanterie et ne ftiit pas un bon mot lorsqu'il se
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présente naturellement, on le suit sans fatigue et il est rare que, même dans les sujets les plus arides , on ne sente en le lisant le sourire venir sur les lèvres.
Esprit éminemment positif, il ne croit guère au merveilleux et poursuit à outrance l'exagération. S'il recueille les préjugés fondés sur l'ancienne ignorance, c'est pour les combattre victorieusement , soit au moyen des lumières de la science, soit par celles de la raison.
A ces remarques générales, j'en ajouterai quelques-unes empruntées aux fragments laissés par M. Mallet.
« Le caractère dominant de Baulacre et de ses écrits, « c'est la modération au service d'un esprit juste et d'un ^ constant amour de la vérité. . . Avec quelle répugnance « instinctive ne se défend-il pas des avis extrêmes, qui ris- « quent de dépasser le but et de nous rendre injustes en- « vers les autres ! Quand il rencontre une assertion tran- « chante, il cherche toujours à faire la part de l'exagération;
* il ne faut prendre cela quau rabais , dit-il souvent. D'ail- « leurs, disposé à croire qu'une opinion sérieusement énon-
* cée et soutenue n'est jamais sans avoir en soi quelque « chose de fondé ou de plausible , il l'explique tout en la « combattant , et se montre enclin à lui faire des conces- <c sions. De cette disposition conciliante, quelquefois portée « à l'extrême, il résulte que chez cet auteur les discussions « sont toujours convenables et dignes. Il ne combat ses ad- « versaires qu'avec des armes parfaitement courtoises ; et
* s'il lui arrive d'être un peu vert pour ceux qu'il réfute, « c'est lorsqu'ils ont pris l'initiative d'un ton irritant et dé- ^ daigneux. »
Une analyse détaillée des OEmres aujourd'hui réimprimées nous mènerait trop loin et serait d'ailleurs ici déplacée. Je me contenterai de les indiquer brièvement.
Le savaniéditeur les a classées tons sept ùhefe {nrincipaiu: formant on parai i^ombre de parties.
La première partie, intitulée histoire physique^ <;ontieut (les détails 'curieux sur le Rhône , sur le lac Léman et sur IsL vallée de Ghamounix.
On voit dans ces articles que Baulacre aime son pays et se pMt à le faire valoir ; cette même disposition se retrouvera lorsqu'il parlera de ses compatriotes. Il seht les. beautés de la nature et sait les exprimer, ce qui n'était pas alors très-fréquent : Jean-Jacques-Kousseau n'avait pas encore mis ce genre à la mode par ses magiques tableaux. Au reste, il n'y a guère de comparaison à établir entre l'auteur passionné de la Nouvelle Héloise et le calme Baulacre. Si ce dernier décrit avec mjouement les plaisirs simples d'une partie de campagne, la contemplation de la nature l'amène facilement à admirer la sagesse du Créateur ; mais son ad* miration est réfléchie et d'autant plus grande qu'il «oiïi'prend mieux. -^ Le récit fies premières excursions à Ghamounix sera lu avec intérêt par ceux qui ne le connaissent pas encore , et les touristes nombreux qui parcourent avec tant d'aisance ces lieux maintenant si fréquentés et toujours admirés, avoueront qu'on peut sans être bien téméraire se dispenser d'imiter leurs prédécesseurs qui , il y a un siècle, jugeaient convenable de « s'armer jusqu'aux dents. »
I^ deuxième partie est relative à la Bibliothèqtœ de Genève. Ici notre auteur est dans son élément ; il fait les honneurs de diez lui , et cela avec grâce , avec entrain.
Ses quatre lettres adressées au savant Bourguet, qui avait fondé le Journal helvétique, et y avait inséré peu d'années auparavant une instruction sur les devoirs des bibliothécaires, présentent des pages channantes. Qu'il signale avec une vive gratitude les riches dons faits par Ami LuUin, qu'il nous
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parle d'uo manuscrit, d'une édition rare , de quelque objet curieux, il sait intéresser. « On accuse, » nous dit-il , * les bibliothécaires de donner un peu dans la charlatanerie et l'on prétend que Je métier porte cela ; ils doivent donc s'observer et être en garde contre l'hyperbole. » On ne le prendra pas assurément pour un charlatan , mais en le lisant on se fera une idée de sa passion^ et Ton comprendra le plaisir que l'on éprouvait à l'avou* pour cicérone.
Dans la description de divers livres , dans celle d'une statue antique^ d'un bouclier votif, d'un tableau de Rubens, dans l'analyse du Miroir du Monde , dans le piquant récit des tentatives pour découvrir l'origine de cet ancien missel dont M. Edouard Mallet a su tirer d'utiles renseignements*; il s'accorde, suivant son usage, le plaisir des digressions et nous conte maintes anecdotes. Quelquefois ces digressions nous éloignent passablement. ^ N'admirez-vous pas, s'écrie-t-il, le chemin que j'ai fait, et combien je me suis écarté de ce que je m'étais proposé de dire? Il s'agissait de notre Bibliothèque et des don» qu'on lui a faits depuis quelque iemps, et nous voici en Amérique. »
Au reste, s'il est porté à présenter le côté plaisant des^ choses, il accueille aussi des pensées fort sérieuses* Par exemple , on lit vers la fin d'un article relatif à un bouclier de Scipion: « Les vertus des païens n'avaient pas de légitime objet, ni de véritable motif. A cet égard elles étaient fausses^ on en convient. C'étaient laprudence^ l'orgueil, l'intérêt qui les faisaient agir; cela peut être vrai. Mais avec de si faibles et si faux motifs , ils
^ Documents genevoiâ inédits pour lajgénéalogie historique de la Maison souveraine de Savoie. (Mictrait dee Mêmmres de TAjccdémie des sdeneeê di Turin, série 2, tome XVI, 1856.)
étaient Justes, sobres, tempérante, ils résistaient aux teiM^tious : et nous , qui avons la connaissance de Dieu et l'espérance de l'immortalité, nous sommes colères, vindicatifs, médisants, sensuels, etc., nous vivons en païens. *
La troisième partie, qui traite des antiquités et monuments ^ renferme bien des morceaux que l'on pourrait noter ; dans la crainte de trop allonger je n'en mentionnerai qu'un petit nombre.
Un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans un mémoire où il voulait prouver que le camp de Péquigny, en Picardie, remonte au temps des Romains, avait avancé que l'on voyait encore dans le Valais les anciennes fortifications du camp de Galba, et, entre le lac de Genève et le mont Jura, une partie des retranchements que Césa^ y fit élever pour fermer aux Suisses le passage dans les Gaules. Baulacre de son côté prouve qu'il n'y a plus de trace de tout cela, et que l'auteur s'est appuyé sur de mauvaises autorités. « H est fort à craindre , ajoute-t-il , que son camp de Picardie manquant de ces deux appuis ne soit enlevé aux Romains et que quelque autre peuple ne s'en empare. »
Il s'occupe ensuite d'inscriptions romaines trouvées en Savoie et à Genève , et décrit un sceau remarquable sur lequel des savants français s'étaient trompés ; mais les personnes qui voudront quelque chose de plus complet sur ce sujet devront consulter un travail spécial de M. le docteur Chaponnière , inséré dans les Mémoires de la Société d'his" toireet d'archéologie de Genève (t. H, p. 29).
Puis après avoir traité de l'origine de l'aigle double de l'empire et des armoiries de Genève , il fait l'histoire de notre cathédrale , dont il cherche à déterminer l'âge en s'aidant des lumières d'un antiquaire distingué , l'abbé Lq
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Bœuf , consulté à cet égard , et il décrit enfin les grandes réparations faites au même édifice dans le siècle dernier.
La quatrième partie comprend quatorze articles sur Vhis^ toire de Genève,
Baulacre relève les méprises des historiens qui ont confondu notre ville tantôt avec Orléans, Genabum^ tantôt avec Gênes, Genom; c'est avec de pareilles confusions qu'on a prétendu, par exemple , que 15,000 Genevois furent tués à la bataille de Crécy et qu'on nous a donné Christophe Colomb pour compatriote. Il réfute vivement les fables de Gregorio Léti. H rend compte des recherches entreprises à la demande des bénédictins, auteurs de la Gallia Christiana^ pour former la liste de nos évêques * et s'amuse en passant de l'erreur d'un curé qui , en faisant deux évêques différents de Jean de la Rochetaillée et de Jean de Pierrecise^ « a ainsi coupé un évêque en deux. » D disculpe les religieuses de Sainte-Claire d'une accusation répandue contre elles. A l'occasion de la publication des lettres de Calvin à Jacques de Bourgogne, il repousse des calomnies dirigées contre le réformateur.
H rapporte quelques particularités sur la famille Bonivard en se défendant d'entreprendre, comme on le lui avait demandé, de composer une histoire littéraire de Genève , alléguant qu'il faudrait pour cela réunir des matériaux pendant quinze ou vingt ans et qu'il est octogénaire'. U fait l'histoire des traductions des Psaumes dues à Marot et à de Bèze ; il fournit quelques notes sur l'origine
' M. Blavignac a donné une table chronologique des évêques de Genève dans son Armoriai genevois {Mémoires de la Société éPJUstoire et éParchéologie, tome Vn, page 20).
* On doit aossi, pour ce qni concerne le prieur de St-Yictor, avoir recours à la notice publiée par M. le docteur Chaponnière dans les Mémoires de la Société éPkigtûire et éParehéologie^ tome IV, p. 187.
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de l'imprimerie à Genève, sujet qui a été beaucoup plus développé par M. Favre-Bertrand et récemment par M. GauHieur *j et il analyse le Liçre de Sapience.
Enfin, par trois éloges historiques, il nous montre qu'il sait apprécier dans Jn.-Ant. Arlaud, dans J.-J. Burlamaqui et dans Gabriel Cramer , un peintre , un jurisconsulte et un mathématicien.
La cinquième partie concerne Vhistoire des contrées voisines de Genève.
Dans des recherches sur l'Abbaye de Bonmont , adressées au professeur Ruchat de Lausanne , Baulacre reconnaît les services rendus par les couvents et fait l'éloge des travaux des bénédictins de S^Maur. Il raconte ensuite diverses particularités de la vie du voyageur Tavemier.
D examine en détail un singulier ouvrage dû à un chanoine valaisan et en fait ressortir diverses absurdités ; et à propos de prétendus sorciers brûlés en Valais : « Je voudrais, dit-il, connaître quelque saint qui pût guérir des opinions superstitieuses, surtout quand elles sont aussi funestes que celles-là. Je conseillerais aux Valaisans de s'y adresser. Le meilleur expédient c'est de recommander à leurs gens de lettres une bonne philosophie, qui, après les avoir éclairés , les mette en état d'éclairer aussi les autres; c'est là le remède spécifique contre les erreurs populaires. » D combat aussi longuement la tradition relative au massacre de la légion thébéenne , qu'il croit empruntée à l'Orient.
Dans les articles qui traitent de la Savoie, on remarquera ceux qui sont consacrés au duc Amédée Vin et à François de Sales.
Quant au premier , Baulacre établit que sa vie vdup-
' Études sur la typographie genevoise, BuXletm de VlnsUM ffmev^s^ t. II. T. I. ni
taeuse à Ripaille n'est nullement prouvée; or, lui-même le fait observer, « un Genevois, travaillant à faire l'apologie d'un duc de Savoie, ne doit point être suspect de partialité,»
A l'occasion de la vie de François de Sales , Baulacre réfute des calomnies répandues contre Th. de Bèze et s'amuse quelque peu de ce que l'historien raconte sur son héros. D montre ensuite combien on a exagéré le chiffre des conversions opérées par cet évêque. « Rendons justice au mérite de François de Sales , » nous dit-il. « Il avait assuré* ment de très-belles qualités ; mais elles ne doivent pas nous empêcher d'apercevoir aussi ses défauts. Nous devons supposer que le saint-père n'a pas eu l'intention de les canoniser en canonisant sa personne. »
La sixième partie, consacrée à V histoire ecclésiastique, contient naturellement des morceaux de controverse. L'auteur s'occupe de l'honoraire des messes , de la prétendue antiquité de l'ordre des carmes, de la question si l'on doit garder la foi aux hérétiques et d'une bulle de Clément VI, qu'il qualifie d'odieuse, mais sur laquelle il se radoucit plus tard, n'étant pas certain de l'avoir bien comprise. En parlant des réponses suscitées par un ouvrage de J.-Alph. Turrettini, il contredit les récits de prétendus miracles opérés en Savoie ; c'est le plus ancien article des OEuçres^ . n nous entretient de cloches , d'horloges et de vitraux d'églises , de la sépulture et des cimetières ; il fait sentir les dangers d'enterrer dans les églises et dans leurs environs, et à propos de verre et de . mu-oir, il critique une interprétation d'un passage de saint Paul (1 Cor. XIII, 12) et justifie celle de la version genevoise.
La septième partie se compose de treize articles ou dissertations sur V histoire littéraire.
* Ce morceau, compris dans la BibUothèqm gennaniquej tome XXVUU, année 1729, est daté du 15 octobre 1728.
On y trouvera d'abord bien des détails relatifs à l'orbe et aux progrès de l'imprimerie. On verra encore notre auteur s'attaquer aux mensonges de Léti et mettre en évidence les ridicules inventions de certains écrivains.
Passant à des sujets tout différents, il explique, probablement d'après Abauzit, deux vers de la quatrièine églogue de Virgile, auxquels on a voulu attribuer un sens prophétique ; il s'occupe d'une accusation de plagiat lancée à tort par Fréron contre M"*® Deshoulières ; il fait connaître, à l'aide des renseignements qu'il avait recueillis en Hollande et en Angleterre , le nom de la Marquise des Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle ; il défend Bayle contre les attaques du jésuite Merlin , et rend compte d'une longue discusion qui avait eu lieu dans une société littéraire de Genève sur l'origine des sacrifices ; il s'occupe ensuite des noms de famille.
Le dernier morceau est consacré à VEloge du géomètre Jh. Saurin, écrit par Fontenelle. «Malgré son grand âge, on le trouve toujours le même. Tours vifs , expressions propres et énergiques, manière de narrer pleine de feu, et qui lui est tout à fait particulière. » Après ces compliments, Baulacre montre que le secrétaire de l'Académie avait raconté la vie de son confrère d'après un factum * espèce de roman dévot. » Le panégyriste avait dit que le zèle de la religion est fort capable de faire tout ce qu'il y a de plus contraire à la religion y et avait attribué les bruits qui attaquaient Vhonneur de Saurin à son entrée dans l'église catholique ; de là la nécessité de justifier, par des preuves à l'appui, les protestants en général et ceux de la Suisse en particulier.
Si la pâle analyse qui précède suffit à la rigueur pour, donner une idée de ce que peuvent offrir les Œuvres his-
toriques et littéraires de Baalacre, le dernier article dont il vient d'être question m'amène à l'un des caractères qu'on remarquera dans plusieurs de ses écrits et qui sera pris en bonne ou en mauvaise part selon le point de vue où l'on se placera : je veux parler de son talent , peut-être même de son goût pour la controverse. Qu'on examine seul^nent s'il n'est pas de toute justice , lorsqu'on veut juger un écrivain , de se reporter au siècle où il vivait et s'il n'y aurait pas de l'étroitesse à le condamner absolument d'après les principes et les usages du temps présent.
Baulacre, nous le savons, était un ecclésiastique pro^ testant, et il n'écrivait guère que dans les journaux fondés par les hommes de lettres du refuge : on ne saurait donc être étosmé de rencontrer sous sa plume des attaques contre les dogmes et les pratiques de la communion romaine , et sa facilité à manier la plaisanterie lui fournissait des armes qu'il employait souvent pour défendre ses coreligionnaires.
Mais si l'on compare ses articles avec ceux que contenaient les mêmes journaux et avec ceux de ses antagonistes, ovt reconnaîtra qu'il l'emporte presque toujours par la modératîon^ par le ton et par le respect des convenances.
D'ailleurs , s'il poursuit tout ce qu'il regarde comme suyierstitieux , il rend justice à la science et au mérite partout où il les rencontre. Aussi , lié par ses études avec flosieurs savants religieux, il les apprécie et cherche à les oUig€^. Mais p(Mir les couvents de religieux oisifs ou igno*^ tsii$ts^ alors il ne se gêne gaère ; c'est ainsi qu'à propos de la fleur de la passion il nous dit un peu crûment : «Un spectafeeor de sang-froid n'aperçoit rien dans cette fleur de ce qu'un CBFveau éûmxSé dans on doitre y voit de si merreOleux. »
Et pwifu'M s'agit de couvento , qu'on me permetto in une anecdote
Baùlacre avait, dans le voismage de sa canif^agûe de Lasidecy, des dbartreux à Pommier et des capucins à St- Julien , avec qui il vivait en fort bonne intelligence ; il leur rendait souvent visite, se plaisant à admirer leurd fleurs et à parler des siennes. La conversation, on lè pense bien, s'étendait quelquefois en dehors des suj0to d'horticulture. Un jour donc une discussion s'établit à St- Juiien touchant les droits prétendus du duc de Savoie sur Genève, et l'on en peut lire le charmant récit dans la quatrième partie*. Un autre jour, chez les mêmes capudns, l'un d'eux parla de certains insectes qui ravageaient leurs fleurs , et s'étendit sur quelques singularités de ces petits animaux contre lesquels il était fort irrité. C'était le temps où Abraham Trembley venait de faire ses belles découvertes mt le polype d'eau douce qui revient de bouture , et Baulacre les leur expliqua.
* Le gardien parut fort surpris qu'il y eût un pareil animal dans la nature. Il ne manque pas d'esprit ; il me fit plusieurs questions pour s'assurer bien du fait. Je lui donnai tous les éclaircissements qu'il pouvait souhaiter. De sorte , me dit-il , que vous êtes persuadé que cet insecte a toutes les propriétés que vous venez de me dire. Je lui répondis qu'il ne me restait pas le moindre doute là-dessus. C'est une chose bien étrange, répliqua-t-il, que quand nous vous disons que le corps de notre Seigneur est reproduit et multipUé tous les jours sur nos autels , vous n'en veuillez rien croire et que vous accordiez cette prérogative à un misérable insecte comme celui que vous venez de me décrire.
« Je fus véritablement surpris de l'argument. Je dis au bon père qu'il en aurait les gants , et que j'étais sûr qu'au-
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cun de leurs théologiens ne s'était encore avisé d'employer cette. preuve. D fallut pourtant après cela me mettre en devoir de lui répondre. Pour cela je lui dis que , quoique je trouvasse sa pensée ingénieuse, il y a une diflfiérence essentielle entre les objets qu'il juge à propos de comparer : c'est que l'observateur genevois nous fait voir à l'œil toutes les merveilles qu'il nous annonce , nous les suivons des yeijx, et quand nous n'avons pas la vue assez fine et que les objets sont trop petits, il y remédie par le microscope ; mais chez vous, nous ne voyons que du pain, et nous aurions beau regarder avec les plus excellents microscopes du monde, nous n'apercevons rien qui approche d'un corps humain.
« Vous ne croyez donc que ce que vous voyez , me répondit le père vicaire. Pardonnez-moi , lui dis-je , nous croyons mie infinité de choses que nous n'avons pas vues. Mais voici en quoi consiste proprement notre incrédulité, c'est que nous ne pouvons pas croire le contraire de ce que nous voyons.
« Après leur avoir fait sentir que la transsubstantiation ne gagnerait rien à la découverte du polype, je fis le généreux et leur dis que je voulais bien leur fournir moi-même une autre comparaison , qui leur était beaucoup plus favorable. Le mystère le plus diflSicile à comprendre, c'est que. le corps du Seigneur soit, non-seulement tout entier dans l'hostie, mais qu'il soit tout entier dans la plus petite particule» Cependant on trouve une image de cette merveille dans la nature. Qu'un homme se présente devant un grand miroir^ il s'y verra tout entier ; s'il s'avise de casser le miroir en 30, 40, 50 morceaux, il se trouvera toujours dans chacune de ces pièces.
« Les bons pères ayant oublié Timeo Danaos et dona ferentes, saisirent avec empressement cette comparaison et la
trouvèrent décisive pour nous fermer la bouche. Quand ils eurent bien mordu à l'hameçon, je leur fis la malice dé leur dire qu'il y avait seulement un petit inconvénient, c'est que, lorsque celui qui s'y regarde, soit dans le miroir entier, soit dans quelqu'un de ses nombreux morceaux , ce n'est que son image, et c'est là précisément le sentiment des réformés , qui disent que l'eucharistie est une image de la mort du Sauveur.
« Je vous avoue que je me divertis beaucoup à cette petite conversation. Mais il me manquait un second pour rire avec moi, car on ne peut pas bien rire tout seul *. »
En même temps que notre bibliothécaire fournissait à divers recueils périodiques les articles que nous avons pas-
* Nouvelle Bibliothèque germcmique, tome I (1746), page 227. — On tronve des renseignements sur les divers écrits de Baulacre dans la notice de Jacob Vemet, dans Senebier {Histoire littéraire, tome m, page 38) et dans le dictionnaire de Leu {Allgemeines helvetisches Lexicon, 1" volume 1747 et Supplément 1786). — Tous les opuscules historiques et littéraires de Baulacre n'ont pas été reproduits dans les deux volumes de ses Œuvres ; quelques-uns ont été jugés trop courts et de peu de valeur, ou n'ayant plus aucun intérêt d'actualité. H faut cependant signaler les morceaux suivants dont les deux premiers ont été déjà mentionnés:
1^ Lettre sur le genre de nourriture des premiers hommes (Bibliothèque raisonnée, tome 37 (1746), p. 33-54).
2" Lettre sur un article des Mémoires de Trévoux contre feu M. Bumet, évêque de Salisbury (Bibliothèque britannique, tome 23 (1744), p. 416-438).
8^ Lettre touchant un livre intitulé VOetam de St-Joseph, par l'abbé de Vertamont (Bibliothèque germanique, tome 18 (1729), page 75-89).
4* Lettre sur la Vie de Marguerite Akicoqm, par Monseigneur Jean- Joseph Languet, évêque de Soissons (Ibid, tome 23 (1782), p. 75-104).
&" Dissertation sur l'origine des fruits de la vigne (Ibid. tome 48 (1740), page 125-147).
6* Remarques sur un livre de controverse imprimé à Avignon. (jVomvéOe Bibliothèque Germanique, tome 4 (1748), page 281-312), Le même article ou à peu près était déjà dans le Journal HeMMque, juillet 1747. — C'est une réponse à des attaques renouvelées contre Calvin et Théodore de Bèze, et aussi un exposé des travaux des missionnaireB protestants.
ses rapidement en revue, il enrichissait aussi soit les mêmes journaux, soit d'autres, d'un grand nombre de petites compositions sur des sujets purement religieux.
L'éditeur a eu d'excellents motifs pour s'en tenir à la partie historique et littéraire. Le reste, suivant toute prol)abilité, serait en général peu utile aujourd'hui ; car depuis un siècle la critique sacrée, comme les autres sciences, a dû faire des progrès, et plusieurs des principes que Baulacre mettait en avant et qui pouvaient être nouveaux de son temps, ont sans doute fait leur chemin. Toutefois, s'il convient à bien des égards de laisser ces compositions dans les recueils qui les contiennent et auxquels les curieux pourront avoir recours' , il me semble que, pour obtenir une connaissance un peu complète de notre auteur, on ne doit pas les passer tout à fait sous silence.
Les articles actuellement recueillis annoncent chez Baulacre une lecture étendue et variée. Les autres nous le représentent comme un homme faisant des Livres saints une étude constante et journalière, comme trèsversé dans les langues sacrées et connaissant tout ce qui a été dit sur le point qu'il traite. On peut présumer qu'il ne partageait pas toutes les opinions calvinistes, mais assurément il admettait et soutenait les grands principes de la foi.
Dans ces compositions, qui ne sont point des sermons, tantôt il choisit un texte offrant un sens difficile à comprendre, et il s'efforce de l'expliquer ; tantôt c'est une parole singulière qu'il envisage sous toutes ses faces ; ou bien c'est un beau passage, dont il fait valoir le mérite et l'utilité pratique, en donnant aux prédicateurs des conseils sur la
* On trouvera, à la fin de cette notice, une liste aussi complète que j'ai pu la faipe des dissertations de Baulacre sur des scgets religieux.
manière de s'adresser au troupeau du àaut de ia ohmm. ï!n général, il demande qu'on cherche d'abord dans im texte le sens littéral, et qu'on ait égard au contexte : c'efit ainsi que l'on entre dans les vues précises de rémvain sacré et que l'on sent la justesse du raisonnement qu'il emploi. Oette méthode, à ce qu'il prétend, n'agrée point aux prédir cateurs.
Il serait facile de justifier ces courtes réflexions par quelques citations', n'était l'inconvénient de trop prolonger cette notice. Mais si l'on se rappelle que l'auteur commença fort tardivement à livrer ses travaux à la publicité, et. si l'on jette un coup d'œil sur la liste de ses écrits nombreux et variés, on ne pourra lui refuser au moins le mérite d'une grande activité*.
Cependant Baulacre, déjà parvenu à un âge avancé, sentait que les forces devaient bientôt lui faire défaut ; en conséquence, s'adressant à la Compagnie des pasteurs, dans la
* J'indiquerai seulement le n** 1 de la liste comme un curieux exemple des raÎBonnements de Baulacre pour limiter le sens des passages desJÊcrituresj^le nf 3, comme interprétation ingénieuse ; le n* 7, pour ses remarques historiques; le n** 19, pour ses judicieuses observations relatives aux prédicateurs; les n*" 21 et 22 pour ses intéressants modèles d's^plieatîoiis; tes n" 20, 23 et 54, qui roulent sur le même styet et contiennent une eritique liardie mais heureuse, etprésentée avec beaucoup de modestie.
* Les dissertations réimprimées dans les (Ektvres historiques et Utthmns -sont au nombre de 73; elles furent publiées de 1729 à 1754, savoir:
De 1729 à 1740, 9 dissertations.
1751 1754, 15 Les dissertations sur des stgets religieux, au nombre de 56, furent publiées de 1732 à 1756, savoir:
En 1732, 1 dissertation.
De 1741 à 1745, 17 »
séance du 20 février 1756, « il représente qn'il y a plus de 27 ans que la Compagnie lui a confié la charge de bibliothécaire, qu'il a toujours fait tout ce qui a dépendu de lui pour s'en acquitter le mieux qu'il lui a été possible, et que la Vénérable Compagnie a bien voulu lui témoigner quelquefois qu'elle n'était pas mécontente de ses soins; que, plein de reconnaissance pour ses bontés , il souhaiterait fort de pouvoir y répondre, mais que son grand âge et surtout la faiblesse de sa vue et de son ouïe ne lui permettant plus d'en faire les fonctions d'une manière utile à la Bibliothèque, il priait très-humblemënt la Compagnie de lui en accorder la décharge*. » Ces infirmités n'étaient pas fort apparentes, puisque la Compagnie, « ne pouvant se résoudre qu'avec regret à le perdre, * le pria de voir s'il ne pourrait pas différer encore quelque temps sa demande. Mais il persista, et dans la séance suivante, après de nouvelles et inutiles instances, on lui accorda sa décharge « avec beaucoup d'honneur et de remerciements, » en le priant de continuer à être directeur de la Bibliothèque; en même temps on décida qu'il serait recommandé à la bienveillance du Petit Conseil. Ce corps*, en effet, dans sa séance du 28 février approuva les résolutions précédentes et alloua au digne vieillard une pension viagère de 500 florins (231 francs environ) comme représentant à peu près la valeur du logement qu'il allait abandonner. Les registres de la Direction de la Bibliothèque témoignent aussi des regrets qu'éprouvèrent ses collègues à la retraite d'un homme qui avait servi cet établissement avec tant de zèle et de lumières.
n retourna dans sa campagne de Landecy et passa dans
Begistres de la Com^agme des pcuteura, * Begistres du Conseil, vol. de 1756, page 111.
cette retraite encore dnq aimées sans souffrance, sans ennui, notais non pourtant sans affliction. H fut très-sensible à la mort d'un de ses neveux, officier au service de France qui fiit tué en Allemagne. Il avait déjà perdu une nièce quelques années auparavant. Le décès de son frère, depuis longtemps tombé dans une triste caducité, le toucha moins.
Jusqu'à sa dernière année il put encore s'occuper avec ses livres, et donner des soins à ses fleurs et aux arbres qu'il avait plantés. D continuait à élever son âme par la contemplation de la nature, et tout en se détachant des choses de ce monde, il jouissait avec bonheur de ce qui lui avait été donné.
Toujours plus sensible à l'amitié, toujours plus affectueux, il savait gré des moindres attentions qu'on avait pour lui, aussi était-il soigné par ceux qui l'entouraient avec une tendresse vraiment filiale.
Quand ses jambes et ses yeux commencèrent à s'affaiblir, les soins empressés de ses proches et de ses voisins lui firent encore couler le temps avec douceur. On lui lisait, on lui tenait compagnie, et lorsque ses amis aUaient le voir ils étaient surpris de le trouver au fait de tout, et de ce qu'il montrait autant de mémoire, de présence d'esprit et de gaieté.
Peu de semaines avant sa fin, il composa de petits vers pour la fête d'une parente qui lui faisait souvent de bonnes et agréables visites. De jour en jour on le voyait tenir moins à ses propres volontés, plus attaché à sa famille, à ses amis ; parlant peu de lui-même, ses réflexions assorties à son âge n'étaient ni tristes ni plaintives ; il bénissait Dieu de ce qu'il était exempt de douleurs et souhaitait le même bonheur aux autres. Chaque jour il se retirait une demi-heure dans son cabinet pour prier et pour chanter ou réciter un
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psaume. D^ailleurs il témoigaait sur sa fin prochaine pins de désir que d'appréhension, il en parlait comme d'un voyage à faire, et lorsque dans le cours de son dernier hiver on lui apprit le décès de trois magistrats de son âge, il s'écria: « Quand est-ce que mon tour viendra ?» Il ne tarda pas à arriver. Une diarrhée de quelques jours le lui annonça et il y pensa sans émotion. La veille de sa mort, quelqu'un lui ayant dit : « Vous avez besoin de votre philosophie, * « ajoutez chrétienne, dit-il, je n'en connais pas d'autre qui soit salutaire.»
Le 20 avril 1761, sans souflTrance, sans même être retenu au lit et seulement après une heure d'agitation, il cessa de vivre. Il était âgé de 90 ans et 8 mois.
La Compagnie des pasteurs rendit un juste hommage aux vertus et aux belles qualités du vénérable membre qu'elle perdait, et s'associa aux regrets de sa famille et de ses amis^
On l'enterra dans le cimetière de Bossey, à la place que lui-même avait marquée lorsqu'en 1757 il avait accompagné les restes mortels de son frère. H laissa pour héritiers une nièce aimable et dévouée qui , ne s'étant pas mariée, ne le quitta jamais , et un digne neveu qui était capitaine au service de la République, et dont les trois petites-filles ont conservé le nom de Baulacre jusqu'à nos jours.
Lorsqu'on aime à secouer les préoccupations du présent pour vivre un peu dans le passé ; lorsque l'on fait comme une revue du grand nombre d'hommes qui, dans la magistrature , dans les sciences , dans les lettres, dans les arts,
> < Son commerce était gai, doux, agréable et instructif, et sa piété lui a &it supporter avec résignation les infirmités attachées à une longue vie. > {Begisires de la Compoffme, 21 avril 1761).
ont bien mérité de notre patrie , on ne saurait sans quelque mélancolie penser à des noms qui , n'étant plus représentés dans la famille genevoise , risquent de lui être bientôt complètement inconnus.
Sans remonter aa delà dTun sièdé, où trouver chez nous des Abauzit, des Burlamaqui, des Calandrini, des De Tournes , des JaJabert , des Rousseau , des Sismondi , et tant d'autres ?
Sans douter la gloire peut s'attacher à quelques noms et les faire surnager : c'est le petit nombre, et pour ces rari fiantes^ combien n'en reste-il pas plongés dans le vaste gouffre de l'oubli?
Mais qu'importe au fond , si les peuples ont la mémoire courte ! L'homme vraiment sage , sans trop de souci d'une gloire à laquelle si peu atteignent, s'attache à faire le bien et à employer d'une manière utile les facultés qu'il a reçues en partage : l'approbation de sa conscience et le développement de son intelligence , sont à ses yeux de suffisantes récompenses; et si, pour le soutenir, il était besoin de lui offiîr un exemple , on pourrait hardiment lui présenter la vie active et douce de Léonard Baulacre , mais surtout sa mort, où nous voyons le calme du philosophe et la sérénité du chrétien.
Th. H.
DISSERTATIONS DE BAULAGRE
SUR