VIU
< vantage à la lumière de la science moderne, plus de cent ans
* après leur première apparition , rendre hommage et justice à un « savant modeste et aimable, telle a été la première pensée de la ^ publication que nous avons entreprise.
< En avançant dans ce travail, on a cru s'apercevoir en outre que
< la réunion méthodique de ces articles laissait reconnaître une ^ remarquable unité de pensée. Au milieu de dissertations écrites « sur des sujets très-différents, sans autre but que de traiter un ^ point intéressant ou d'éclaircir une question difficile, à travers
< un intervalle de plus de vingt-cinq ans écoulés entre la première et la dernière, on retrouve le même homme, les mêmes princi-
* pes: le rapprochement, la juxtaposition de ces œuvres diverses « suffit à reproduire
Uisjecti membra poetœ,
« Enfin on a pensé encore que le faisceau de ces opuscules « réunis pouvait déjà, à lui seul, rendre un certain témoignage « de l'état où les lettres étaient alors parvenues dans notre patrie. ^ On y verra, pensons-nous, Genève renfermant dans son sein un « nombre proportionnellement considérable d'hommes éclairés, *< d'esprits ouverts et cultivés, tenus au courant du mouve-
< ment intellectuel européen, sympathisant d'une manière spé-
< ciale avec les pays et les hommes qui partageaient ses croyan-
< ces religieuses, mais n'en accueillant pas moins tout ce qui, de « quelque côté que ce fût, étendait le champ des connaissances « humaines; on y verra la tolérance devenue un principe haute- « ment proclamé, bien avant que, sur le continent, elle passât dans « l'ordre des faits pratiques ; on y devinera enfin le développement ' social et le bonheur tranquille auquel Genève était arrivée à - l'époque qui précéda immédiatement les troubles politiques qui
* agitèrent presque toute la seconde moitié du dix-huitième siècle.
< Nous n'avons reproduit que les dissertations historiques et « littéraires de notre auteur, et non ses dissertations théologiques,
< c'est-à-dire que nous avons éliminé dès l'abord presque la moitié " de ses œuvres.
< Cette marche était indiquée par les idées actuelles et par les
* exigences du public, lettré. Nous avons vu très-souvent recher-
< cher les travaux historiques de Baulacre, précieux, nécessaires
< même à consulter pour ceux qui veulent bien étudier notre his-
* toire locale et ses antiquités ; nous avons entendu regretter la
difficulté qu'on avait à les rencontrer» à savoir ce qui y est contenu, et émettre le vœu de les voir réunis. Quant aux œuvrea théologiques, on ne les demandait point, non par suite d'aucun motif personnel, non qu'elles soient dépourvues de mérite, de , vues ingénieuses, de solide érudition ; mais le réveil religieux si prononcé de notre époque s'appuie sur les textes sacrés pu sur des auteurs anciens, il ne va pas emprunter ses autorités au dix-huitième siècle. »
Les lignes qui précèdent sont l'œuvre de M. Edouard Mallet: c'est ainsi qu'il se proposait d'indiquer le but de la présente p^iblication.
Le désir de voir mettre au jour un recueil des principales dissertations de Léonard Baulacre, avait déjà été manifesté à plusieurs reprises, lorsque deux de nos compatriotes se réunirent, il y a environ deux ans, pour le réaliser. M. Odier-Baulacre, tenant à honneur d'agir en cette circonstance au nom de la famille du bibliothécaire genevois dont il est, par son mariage, l'un des derniers représentants, offrit de prendre à sa charge tous les frais de la publication projetée, à condition que M. Edouard Mallet voulût bien lui prêter le concours de son zèle et de ses connaissances historiques.
Cette tâche, que notre ancien Président s'empressa d'accepter, l'astreignait à des soins multipliés et laborieux. Il avait à fouiller dans maintes collections littéraires du siècle dernier, pour y chercher les articles qu'il s'agissait de faire reparaître, articles trèsrarement signés, même d'une initiale ; puis, comme l'auteur fournissait souvent k différents recueils des morceaux analogues, il fallait les accorder, les lier, de manière à ce qu'il n'y eût pas trop de répétitions et cependant à ne rien omettre d'essentiel; il fallait en outre classer dans un ordre logique toutes ces compositions isolées.
Plus M. Mallet avançait dans son travail, plus il y. consacrait! d'un temps qu'il dérobait à des œuvres originales, plus aussi il y mettait d'intérêt : il en entretenait souvent ses amis et toutes les personnes qu'une communauté de goûts et d'études rapprochait de lui. 11 avait fait copier un portrait de Baulacre conservé à la
BibUothègue publique ; il s'était assuré le précieux concours de notre collègue M. Tarchitecte Blavignac, pour des dessins destinés à accompagner quelques dissertations ; enfin, grâce à cette ardeur qu'il apportait à tout ce qu'il faisait et qui nous semblait inépuisable, il était arrivé presque au terme de son entreprise, il avait lôénie en partie corrigé la dernière feuille, lorsqu'il fut atteint par la cruelle maladie à laquelle il a succombé le 20 mai 1856.
Nous n'avons pas à rappeler ici sa vie si bien remplie *. Disons seulement qu'en le sachant à peine âgé de 50 ans, et avec la forte constitution dont il jouissait, ses amis pouvaient espérer qu'il avait encore devant lui assez de temps, sinon pour mettre à profit luimême les nombreux matériaux, fruits de ses recherches dans plusieurs dépôts publics, du moins pour étendre et consolider sa réputation, pour continuer l'heureuse impulsion qu'il avait donnée a la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, dont il était l'un des fondateurs et dont il fut toi^ours le membre le plus actif.
L^ Providence, en l'arrachant à ses études, en l'enlevant à sa famille, a détruit bien dés espérances, arrêté bien des projets.
On comprend en particulier qu'une perte aussi douloureuse a dû faire négliger momentanément l'édition des œuvres de Baulacre. Cependant M. Odier, ne voulant pas l'abandonner, s'est adressé à quelques-uns des membres de la Société d'histoire et d'afchéologie, dans l'assurance que, par affection pour M. Mallet, ils se chargeraient d'achever le peu qui restait encore à faire.
La Société elle-même, en acceptant les offres bienveillantes de M. Odier, est heureuse de pouvoir comprendre au nombre de ses publications un recueil qui est consacré en majeure partie à l'étude de l'histoire et des antiquités nationales. Elle éprouve en outre une véi^itable satisfaction à accomplir ainsi le vœu d'un collègue dont elle conservera un long souvenir, et qui consacra â ce travail les derniers mois de sa trop courte existence.
26 février i857.
* Voir la notice de M. Oh. Le Fort, insérée dans le JoumcU de Genève du 90 }«te 1i86, et VAlloeutùm de M. le D' Ghaponnière dans les mémoires de l# Soàiété d'hùUnre et d'arehéologie, tome XI, p. 101.
LÉOMRD BAULACRE
Le lecteur qui, dans une biographie, cherche avant tout la peinture de passions fortes , des aventures variées , des récits émouvants, ne trouvera pas ici de quoi se satisfaire. La vie que j'ai à raconter n'est pas celle d'un homme de génie : c'est celle d'un homme de lettres modeste et laborieux ; elle ne présente rien d'extraordinaire, sinon qu'on pourrait la résumer en disant qu'elle fiit longue, toujours calme , paisible , dirigée par la véritable sagesse et aussi heureuse qu'une vie humaine peut l'être.
Léonard Baulacre naquit à Genève le 18 octobre 1670 (vieux style), de Nicolas Baulacre et de Renée Burlamaqui. Son aïeul, l'un des nombreux réfugiés protestants que la France nous envoya à diverses époques, était sorti de Tours pour s'établir dans notre pays, au commencement du dixseptième siècle. Son père, négociant honorable, avait acheté la bourgeoisie en 1654 et entra dans le Grand Conseil dès 1658; il se maria deux fois et laissa, lorsqu'il mourut en 1688, deux filles de son premier mariage et trois fils du second. L'ainé, officier en France, fut tué bien jeune à la bataille de Fleurus en 1690; le cadet, qui remplit quelques petits emplois dans la République , vécut jusque dans un âge avancé avec celui de ses frères qui doit nous occuper.
Baulacre fit ses études dans le collège , et ensuite dans l'académie de sa ville natale ; il eut, entre autres, pour condisciple et pour ami, Jean- Alphonse Turrettini qui devait, comme son père, le célèbre François Turrettini, et à un point de vue différent, s'illustrer dans les sciences théologiques.
Rien n'annonce que Baulacre se soit fait remarquer dans sa jeunesse. Il se décida pour la carrière ecclésiastique ; mais, arrivé près du terme des longs travaux qu'elle nécessite , il hésita longtemps , arrêté par une grande défiance de lui-même , et par un défaut de mémoire qui lui rendait extrêmement difficile d'apprendre des sermons par cœur : il ne fut consacré au saint ministère qu'en 1699.
L'année suivante , quelques personnes qui savaient l'apprécier le proposèrent pour précepteur du prince Friso
XÏII
de Nassau, stathoudér de Frise ; mais avant qu'aucune décision formelle ne fût prise à son égard , il pria ceux qui avaient bien voulu penser à lui dans cette circonstance de cesser leurs démarches , préférant sa liberté au milieu des siens à la chance d'une position brillante dans les pays étrangers.
Exempt d'ambition, simple dans ses goûts, Baulacre se contentait de la très-modeste aisance qu'il devait à ses parents, heureux de vivre dans une patrie qu'il aimait et où il se trouvait d'ailleurs fort bien placé. En effet , il était neveu de M"»^ Andrion-Baulacre que ses talents, ses richesses et sa charité rendirent célèbre à Genève , dans le dix-septième siècle ; par sa mère , qui avait aussi des fils d'un premier mari, et par ses sœurs, il était allié aux premières familles du pays : tous les avantages d'une position agréable dans la société lui étaient assurés et il en jouissait avec bonheur.
On nous le représente comme ayant reçu de la nature un corps bien fait , une taille élevée , une constitution plutôt saine que robuste, un air vif et pourtant calme. « Il n'était pas moins bien partagé du côté de l'esprit, » ajoute un de ses biographes, le pasteur et professeur Jacob Vemet, « sans s'élever aux talents sublimes qui font les génies supérieurs, il possédait ceux qui font l'homme judicieux , l'homme ingénieux, l'homme aimable : une conception nette et prompte ; plus de capacité intellectuelle que de force Imaginative ; plus de mémoire pour les choses que pour les mots. Sans aimer les affaires, il était capable d'en bien juger. Son goût était porté vers les sciences pour en prendre l'agréable, autant que l'utile * . »
^ On a trois éloges historiques de Léonard Baulacre iSuts peu de temps après sa mort. Le premier accompagné de yen, se voit dans le numéro
Peu susceptible, par tempérament, de fortes émotions, aimant la vie tranquille, il ne restait jamais désœuvré et ne reculait nullement devant un devoir à remplir. Sobre sans austérité , doux et pur dans ses mœurs , humble et d'une probité délicate, on le trouvait prêt à obliger ; ayant pour lui-même peu de besoins et des désirs faciles à satisfaire, il savait , malgré la modicité de sa fortune , exercer une bienfaisance sans apparat, et d'autant plus louable qu'elle était prudente et éclairée.
Jamais il ne se présenta pour remplir une place de pasteur. Parfois cependant il prêchait pour soulager un ami malade, pour combler un vide. Lorsqu'il devait monter dans les chaires de la viUe, il s'appliquait à composer et à apprendre des sermons qu'il récitait sans aucune déclamation et en cherchant à mettre dans son débit le ton simple de la conversation. Ses discours étaient fort goûtés, et comme il ne parvenait qu'avec beaucoup de peine à les savoir, il introduisit l'usage encore suivi de nos jours de répéter le même sermon dans les divers temples de la yille. Dans les églises de la campagne, il se contentait de faire des paraphrases sur des textes des saintes Écritures, sorte de composition qui convenait tout à fait à son genre d'esprit et qu'une connaissance approfondie des livres sacrés lui rendait facile.
La Compagnie des pasteurs ayant égard à son mérite et aux services gratuits qu'il rendait à l'Église, l'admit, en 1704, au nombre de ses membres, et le Petit Conseil, dont îl fallait avoir l'autorisation , confirma exceptionnellement
de mai 1761 du Journal Helvétique, page 92. Le deuxième dans le numéro de septembre page 507, même recueil et même année. Le troisième dans la Bibliothèque des sciences et des beaux-arts de la Haye, tome XIX, page 1 ; il est comme les autres, sans nom d'auteur, mais beaucoup plus soigné, et Seaebier (Histoire Uttèraire' de Oenèw, t. m, p. 28) l'attribué à Jacob Yemet,
xy
cette faveur^ que l'oa aurait voulu étendre à d'autres per^ sonnes ^ Il appartenait déjà à une commission, en grande partie composée de laïques, qui travailla à la version française du Nouveau Testament publiée en 1726.
Baulacre ne borna point ses études à la profession qu'il avait embrassée. Il connaissait, il est vrai, tout ce qui. s'était écrit sur la théologie, sur la morale, sur la critique sacrée et sur l'art de prêcher ; mais la littérature en général lui était familière ; possédant bien sa langue , bon gramr mairien, il écrivait et parlait correctement sans aucune affectation, et s'exerçait même à faire des vers badins. Quelque peu géomètre et mécanicien , il savait au moins l'hisr toire de -toutes les sciences.
Il lisait considérablement, et, pour aider sa mémoire, il faisait, de ses lectures, des extraits qu'il gavait classer aviçc beaucoup d'ordre et employer avec avantage, même dans la conversation, où il excellait. Au fait de tout ce qui concernait la république des lettres, les nouvelles politiques avaient pour lui moins d'attraits ; il se contentait en ce genre de ce qu'il est essptiel de ne pas ignorer.
Il vivait une grande partie de l'année à Landecy, village situé à une lieue au sud de Genève , dans une campagne qu'il possédait en commun avec son frère. C'était là le plus clair de la fortune paternelle. Il y avait contracté dès son enfance des goûts champêtres qui l'accompagnèrent jusqu'à la fin de ses jours. Admirateur des beautés de la nature^ agriculteur instruit, cultivant avec amour ses fleurs et sea arbres fruitiers , mettant lui-même la main à l'œuvre pour tailler, planter, arroser, il partagait sa journée entre soncabinet et son jardin; les oignons de tulipes, en particulier,
* Registres du (hnaeit de ht république de Genève, année 1704, pages 262,
forent pour lui l'objet d'observations ingénieuses. Nul ne savait mieux mettre le temps à profit, et varier ses occupations pour se tenir sans fatigue dans une activité continuelle. Les jours de pluie , au lieu de promenade ou de travail au jardin, il s'amusait à tourner ou à quelque autre ouvrage ; sa maison était garnie de cadrans de toute espèce et de sa façon.
Avec de tels goûts , de telles habitudes , on ne saurait guère éprouver de vide. Mais Baulacre, bien que sensible surtout aux plaisirs de l'esprit , était aussi éminemment sociable. Membre des diverses sociétés savantes ou littéraires que Genève possédait alors, il y était assidu, U s'y plaisait et y était bien venu, y portant toujours un concours actif et gracieux. Dans les réunions familières de tout ordre , de tout âge , dans le cercle de ses relations ordinaires , il se pliait aux exigences de chacun. Toujours poli, toujours bienveillant, il savait causer, il savait écouter ; tantôt instructif, tantôt amusant, conteur agréable , aimant les plaisanteries innocentes et même les bons mots, il faisait le charme de sa société habituelle.
D manquait à Baulacre de joindre aux connaissances qu'il avait acquises dans les livres celles que donnent les voyages: la médiocrité de sa fortune ne le lui avait pas permis. Une occasion se présenta en 1712 de combler cette lacune, lorsqu'il fat invité à accompagner un jeune homme riche et bien doué qui devait aller à Leyde achever ses études de droit, et visiter ensuite d'autres pays : c'était le frère aîné du généreux Ami Lullin qui enrichit plus tard notre Bibliotlièque publique.
On comprend de reste qu'un voyage de ce genre n'était point une chose aussi facile qu'elle l'est maintenant. Mais
xvu
pour un citoyen de Genève, il y avait en outre des formalités à remplir, et voici, comme peinture des mœurs du temps, ce qu'on lit dans le registre du Petit Conseil, en date du 16 septembre. * M. le premier syndic a rapporté que spectable Léonard Baulacre étant sur le point de faire un voyage en Hollande et Angleterre, conjointement avec noble Jean fils de feu Jean-Antoine Lullin le jeune, lui avait rendu visite dans laquelle il lui avait dit qu'il n'avait pas voulu partir sans avoir obtenu congé du Conseil; que s'il était nécessaire qu'il se présentât, il le ferait au jour qu'il lui voudrait prescrire. Sur ce opiné, a été dit qu'il n'est pas nécessaire que le dit spectable Baulacre se présente céans, qu'on lui octroie le congé par lui requis*. »
Nos deux Genevois séjournèrent plus d'un an à Leyde. Là, Baulacre voyait habituellement S'Gravesande et les membres les plus distingués de la colonie française, particulièrement le pasteur et professeur Bernard. Des courses dans les autres villes de Hollande lui permirent de faire ou de renouveler connaissance avec Basnage, avec le prédicateur Jacques Saurin, avec Jean Le Clerc, avec La Placette^ surnommé le Nicole protestant, etc.
Au mois de juillet 1714 ils passèrent en Angleterre, précisément à temps pour voir le couronnement du roi George P ; ils furent même en correspondance avec quelques-uns de nos magistrats qui utilisèrent leur présence à Londres pour les charger, conjointement avec notre compatriote ïVédéric Bonet, résident du roi de Prusse, de quelques commissions: il s'agissait d'un échange de lettres entre le gouvernement anglais et celui de Genève à l'occasion de la mort de la reine Anne et de l'avènement de son successeur. Baulacre
* Begist. du (kmaeil, année 1712, page 898.
XVMI
eut aussi à transmettre des lettres de la Oompagiûe des pasteurs, et il remarqua à ce propos que notre clergé était le seul qui ftlt en possession d'écrire au roi.
J'aimerais à suivre Baulacre dans ces contrées, mais il me faudrait plus que le faible écho des récits qu'il faisait à son retour ; il faudrait posséder ses lettres ou un journal régulier. On n'a conservé dans sa famille qu'un livre où il inscrivait à la hâte quelques notes, et encore ne commencent-elles qu'après son arrivée à Londres.
Notre philosophe se montre un peu en négligé dans ce petit volume. Ce sont les remarques d'un étranger transporté en dehors de ses habitudes de simplicité et d'économie; c'est le récit d'un dîner chez l'envoyé de France, d'IberviUe, qui avait été résident à Genève, pour Louis XIV, de 1668 à 1698, ou chez lord Scarboroug, dont le fils avait connu la famille Lullin. A cette occasion il nous raconte son embarras parce qu'il a baisé sur les deux joues la dame de la maison au lieu d'avoir, selon l'usage, accompli la cérémonie sur les lèvres , et il nous décrit le menu du repas ; mais surtout à chacun de ceux où il assiste il nous rapporte les bons mots, les propos de table. Tout cela est accompagné de l'indication des sujets plus graves traités à la conférence qui se tenait chaque semaine chez M. Bonet, ou entremêlé du récit d'expériences de physique, d'observations sur des fleurs et des fruits, de détails sur l'emploi d'un microscope dont il vient de faire l'acquisition*.
* Je hasarde de citer ici quelques-unes des anecdotes, quelques-uns des propos que contiennent les notes de Baulacre, au risque de rapporter des mots déjà connus ou qui n'intéresseront que médiocrement.
< M. Des Maiseaux me dit que Bayle étant consulté sur ce qu'il pensai! de la religion chrétienne, il répondit : elle est probablement probable. *
« M. Locke, sur la fin de ses jours, disait que le désir de Timmortalité était la meiUeure preuve de Pimmortalité de l^àme. »
U y parle de plusieurs de ses compatriotes qu'il trouve établis à Londres, et particulièrement du peintre Benoit Ârlaud, frère du célèbre Jean-Antoine Arlaud ; il fête Vescalade chez Du Commun^ qui avait été maître d'hôtel a la cour, et il nous apprend qu'on la célébrait par un service religieux dans les églises françaises de Londres, peu d'années avant qu'il y arrivât. D rencontre dans cette ville un grand nombre de refîmes français, comme Des Maiseaux, La Croze, Coste, Abbadie', l'auteur du Traité de la vérité efe la religion chrétienne^ de VArt de $e cùnnaitre^ etc. ; il men-» tionne fréquemment le docteur Sylvestre, habile médecin. Enfin U note avec soin Fexcellent accueil qu'il reçoit de quelques Anglais, s^urtout de deux ecclésiastiques, les docteurs Wickart, doyen de Winchester, et Gilbert Bumet, évoque de Salisbùry.
Baulacre conçut pour ce prélat anglican des sentiments d'une respectueuse affection qu'il conserva toujours, et il se plaisait à parler de l'aimable hospitalité avec laquelle il avait été reçu chez lui. Dans une dissertation sur la nourriture des premiers hommes, où il était conduit à s'oc-
M Saint-Evremond n'a jamais lu tout entier aucun de ces auteurs latins dont il parle liant. — H disait un jour: La perfection est une pensée gênante. »
c M. Buraet désirait Tévêché de Winchester, dont M. V^Tickart était doyen^ et le roi Guillaume le lui avait même fait espérer. Comme il dînait un jour chez ce doyen, fort curieux de fruits, il se récria sur la bonté de ceux qu'on servit au dessert. M"»' WicKart hii répondit: Aussi sonVils de la terre pré^ mue.»
< Nos ministres réfugiés n'ont pas pu parvenir à l'épiscopat. Il y en a qui sont chanoines, ou qui sont doyens. L'un d'eux disait à un ami: Je n'ai plus qu'un pas pour être évêque. On lui répondit: Oui, mais le pas est long et vous avez la jambe courte. »
' n représente ce célèbre théologien comme fort distrait et vivant d^une manière assez extraordinaire, méditant tonte la nuit, mangeant sur les trois on quatre heures quelque bagatelle, m* se nourrissant presque que de café et de thé, d'ailleurs enjoué, s'exprimant très-bien et ayant un grand fond d<r doueeur et d'honnêteté pour tout le monde .>
cuper de Tordre des chartreux, de Tabstineuce de la viande et du silence, il s'exprime ainsi :
< Ces deux observances de la règle des chartreux merappellent une vive repartie du célèbre Bumet, évêque de Salisbury, J'avais l'honneur de dîner chez lui en fort bonne compagnie. Il s'y trouva aussi un Français, homme d'esprit et savant, mais qui avait le défaut de s'emparer un peu trop de la conversation. Quelqu'un rapporta que l'on venait de nommer un gouverneur de la chartreuse de Londres. C'est un emploi d'un assez bon revenu. — Je comprends par ce nom de chartreuse, dit là-dessus notre Fran-çais, que vous avez eu autrefois des chartreux dans cette ca-^ pitale. Il faut convenir, Messieurs, que c'était quelque chose de bien méritoire à eux d'être entrés dans cet ordre, puis-^ que tout le monde sait qu'un Anglais a bien de la peiue à se passer à dîner de son aloyau de bœuf. -«^ Il n'y a pas moins de mérite à vos Français qui se font chartreux, ré-r pliqua promptement l'évèque, à cause de la loi sévère du silence. »
Baulacrene se borna pas à citer les bons mots de Bumet, Lorsqu'il le vit, bien des années après sa mort, attaqué avec violence dans le Journal de Trévoux^ il consacra uu long article à le défendre chaudement. Entre autres accu-r sations, les jésuites l'avaient traité de pédant. Son défen-^ seur recherche d'abord les différents sens que l'on attribue à ce mot: il reconnaît que l'évèque fut quelque temps professeur de théologie, niais qu'il déploya dans ces fonctions un véritable talent; que, de plus, il enseigna le latin à l'hé^ ritier de la couronne d'Angleterre, puis il ajoute :
* Croyez-vous que ceux qui régentent dans le collège de la rue St-Jacques à Paris eussent bonne grâce d'appeler pédant, un Huet, un Bossuet, un Fénelon, parce que ces;
prélats ont enseigné le latin à de jeunes princes.... On fait encore entrer dans l'idée de pédant, des manières gênées, un air embarrassé, triste et chagrin, une mine rébarbative. Notre évêque n'avait rien moins que l'air et les manières pédantesques. . . Ses manières étaient également polies et aisées. Il se distinguait surtout par son affabilité. Il n'avait pas de plus grand plaisir que de donner des marques de bonté aux étrangers. Il disait souvent qu'on lui avait fait tant d'accueil dans ses voyages, qu'il se croyait particulièrement engagé à bien recevoir les voyageurs. Pour peu qu'ils fussent recommandables, ils retournaient chez eux pénétrés de reconnaissance de ses honnêtetés. Je me suis trouvé dans ce cas * je veux dire que j'ai été de ceux qui, lui étant recommandés, ont éprouvé la plus obligeante réception. Je ne dois pas oublier qu'à sa table, où je me suis trouvé fort souvent, rien n'était plus vif et plus enjoué que sa conversation. A tous ces traits vous voyez que l'évêque de Salisbury était précisément l'antipode de la pédanterie. »
Malheureusement la santé du jeune Lullin ne permit pas à nos deux voyageurs de demeurer en Angleterre aussi longtemps qu'ils se l'étaient proposé : des symptômes d'une consomption trop évidente engagèrent les médecins à le faire partir promptement. Ils se dirigèrent vers la France et arrivèrent à Paris en février 1715.
Baulacre ftit bientôt introduit auprès des notabilités scientifiques et littéraires de l'époque, notamment chez Fontenelle, chez les P. P. Mallebranche et Le Brun, de l'Oratoire, etc. ; et il ne manqua pas d'aller entendre les plus célèbres prédicateurs. Mais à peine commençait-il à jouir de tous les avantages d'un pareil séjour, qu'il eut le chagrin de voir son élève devenir de plus en plus malade et mourir.
U revint donc seul à Genève an mois de mai 1715 après nne absence de près de trois ans.
D reprit sans effort son premier genre de vie, et rejoignit de nouveau son frère qui s'était marié dès 1711 . Célibataire lui-même, il était heureux de rencontrer dans sa famille les sentiments, les égards qui suffisaient à son cœur. Ses amis le retrouvèrent le même homme instruit et agréable, mais enrichi de plus de connaissances, fourni de plus d'anecdotes. Ses sermons parurent plus nourris. Les personnes et les choses qu'il avait vues lui restèrent dans le souvenir jusqu'à la fin de ses jours.
En 1720, il s'établit complètement dans sa campagne qui, enclavée dans les terres de Savoie, fut pendant près de deux ans sans communication avec Genève, à cause des barrières mises par les autorités sardes pendant la peste de Marseille. H voulait ainsi, tout en surveillant ses intérêts, se mettre à même d'aider les pasteurs du voisinage qui étaient aussi séquestrés. Le Conseil, pour lui témoigner sa reconnaissance^ lui donna dans la Compagnie le rang de pasteur de la ville*. Il se concilia dans ce corps l'estime et l'affection de ses collègues, soit par ses avis judicieux, soit par le bon exemple d'un esprit de douceur et de modération joint à toute la fermeté désirable.
Souvent il ftit prié de donner des leçons de religion ou de morale à de jeunes seigneurs étrangers et à des princes qui venaient à Genève pour leur éducation; il n'y consentit que rarement.
Mais ce qu'il ne refiisait jamais, c'était de bons avis, de sages directions, soit aux jeunes ministres, soit aux étudiants qui le consultaient. L'un de ceux qui en profitèrent
' Begist. du (hnseU, 20 août 1721.
le plus, Jacob Vernet déjà cité, m parle d'une ndaïiière intéressante : « Rien de plus complaisant, dit-il, ni de plus coimnunicatif que lui, pour diriger doucement ceux en qui il voyait de bonnes intentions, pour répondre à leurs questions avec une aimable franchise, pour les reprendre sans les rebuter, et pour les aider à faire mieux en ouvrant pour eux ses portefeuilles, et en leur faisant des remarques qui plaisaient d'abord, ne ftit-ce que par la façon de les donner, mais qui plaisaient encore plus quand la réflexion en faisait sentir toute la justesse. »
Si Baulacre avait toujours mené la même vie , nous n'aurions pas à nous en occuper un siècle après sa mort. Les services qu'il rendait à ses confrères ou au troupeau^ les conseils adressés par lui aux jeunes gens studieux qui allaient réclamer les leçons de son expérience, tout précieux qu'ils étaient à ceux qui en purent jouir, seraient maintenant ignorés; la bonne réputation qu'il s'était acquise par la pureté de ses mœurs et par toutes sortes d'excellentes qualités serait oubliée dès longtemps; la douceur de son caractère, les grâces de sa conversation, tout ce qui charmait ses amis et la famille qui l'entourait, serait ignoré de nous. Car, lorsqu'un homme disparaît le dernier de ceux avec qui il a commencé de vivre, lorsqu'il ne laisse après lui, ni enfants, ni petits-enfants pour le regretter, les générations qui le suivent n'en sauraient avoir connaissance, à moins qu'un monument ne reste pour témoigner de son passage ici-bas.
Une heureuse circonstance ; vint imprimer une direction précise aux talents de Baulacre , en lui fournissant les moyens de rendre des services durables à son pays et aussi, pensons -nous, d'inscrire honorablement son nom dans notre histoire Uttéraire.
La Bibliothèque publique de Genève, dont la fondation remonte à une époque ancienne , avait été longtemps fort négl^ée ; mais depuis quelques années les magistrats aussi bien que les simples citoyens aspiraient à en faire un établissement digne de la réputation scientifique de notre patrie : en particulier deux bibliothécaires y furent attachés. L'élection de ces fonctionnaires était réservée à la Compagnie des pasteurs et professeurs qui les prenait dans son sein. En 1728 une de ces places étant devenue vacante parla mort du pasteur Butini, les amis de Baulacre pensèrent à le présenter. Il accepta cette fois d'entrer en lice et fut élu le 3 décembre ; il avait eu pour concurrent Jn.-Ls. Calandrini , beaucoup plus jeune que lui, professeur fort distingué et plus tard syndic. Le choix de la Compagnie ftit agréé par le Petit Conseil le 8 décembre * , et Baulacre s'établit avec son frère et sa belle-sœur dans le logement qui formait tout son traitement. .
Le nouveau titulaire avait alors cinquante-huit ans : c'est l'âge où l'on cherche volontiers le repos. Pour un homme qui jusque-là avait toujours reculé devant une occupation forcée, il semble que c'était entrer un peu tard dans la vie active. Mais Baulacre était trop consciencieux pour faire de «a charge une sinécure et pour ne pas rendre fructueux son séjour au mOieu de ressources enviées de tout homme de lettres. Aussi quand on le vit à l'œuvre, chacun se demanda si la place avait été faite pour lui ou s'il avait été créé pour «elle , tant ils convenaient l'un à l'autre. La Bibliothèque n'était pas fort considérable, puisqu'un rapport présenté au Petit Conseil, au commencement de la même année 1728, n'accuse que 9080 volumes , mais elle possédait quelques
' Begist, de la Compagnie des pasteu/rs, 1728, 24 septembre, 29 uo- Tembre, 3 et 10 décembre; Begist, du Conseil, 1 et 8 décembre.
manuscrits précieux, des livres rares et un assez grand nombre de curiosités maintenant réunies dans le musée académique et que l'on montrait aux étrangers. Un bon bibliothécaire devait s'attacher à comprendre , apprécier , expliquer tout ce qu'il avait sous sa garde ; il devait vaquer à la circulation des livres, incomparablement moins étendue, il est vrai, qu'elle ne l'est aujourd'hui; il avait à conseiller les achats avec prudence et intelligence. Baulacre apporta dans toutes ces fonctions, outre le précieux concours de ses talents et de ses relations à l'étranger, tout son zèle et toute son aménité. D enrichit lui-même de livres rares " cet établissement auquel, surtout, il donna tellement son cœur, que ses amis disaient parfois pour plaisanter qu'ils lui avaient enfin découvert une passion.
Baulacre avait pour collègues le pasteur Jb. Bordier et, comme bibliothécaire honoraire, le célèbre Firmin Abauzit qui , soit modestie soit pour cause de santé , avait refusé en 1727 une place de bibliothécaire ordinaire*. Dans la suite Bordier étant devenu malade, et son successeur le professeur Jalabert ayant été dans le même cas , Baulacre eut pendant bien des mois un surcroît d'occupation dont il se chargea volontiers.
* Le Livre de Sapience et le Livre des Sainla Anges forent donnés par Baulacre à la Bibliothèque. Voir Notice sur les livres imprimés à Genève dans le XV" siècle, dans les Mémoires de la Société d^histoire et d^aTchéologie de Genève, tome I, ou Mélanges d^kistoire Uttéraire, par G. Favre, tome II.
* Begist. du Conseil, 6 août.