‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 12 sur 56 · LETTRE CONCERNANT LE LAC LÉHAN · texte numérisé non relu

LETTRE CONCERNANT LE LAC LÉHAN

{Journal Helvétique, Juin 1741.)

MONSIBOR ,

Vous me faites une objection contre la remarque de M. Addison que j'avais transcrite dans ma lettre précédente, et où ce voyageur admire la sagesse du Créateur d'avoir si bien ménagé le lit du Rhône au travers des montagnes. « Il est surprenant, dites-vous , que cet habile homme ne se soit pas fait une difficulté qui saute aux yeux; c'est le défisiut de pente pour l'écoulement de cette rivière, dans toute l'étendue du lac de Genève. »

Votre objection est fort naturelle. 0 semble que ce n'était pas assez que la sage Providence eût ouvert au Rhône une route dans un pays fort escarpé ; il fallait encore lui ménager partout son écoulement, sans qu'il fût arrêté dans aucun endroit Celte pause de quinze ou seize lieues dans le lac Léman est une in* terruption bien considérable : on est presque tenté de r^rder

♦ Voyage d'Italie, p 299.

ces eaiix, arrêtées dans leur course, comme une obstruction qui interromprait le cours des humeurs dans le corps humain.

Cependant , quelque spécieuse que paraisse votre difficulté, permettez-moi de tous dire, Monsieur, que ce qui vous a paru d'abord un inconvénient n'en est peut-être pas un dans le fond. \oos n'avez point de lacs en France ; c'est ce qui fait que vous n'avez pas eu occasion de réfléchir autant que nous sur les grands amas d'eau. Loin de les regarder comme une irrégularité, nous y trouvons de grands avantages, et fort supérieurs à ceux que nous eût procurés le Rhdne, s'il eût toujours trouvé une ^alité de pente. Quoique j'aie eu souvent occasion de réfléchir sur les avantages que nous procure notre lac, j'ai cru cependant que, pour mieux répondre à un philosophe aussi exact que vous l'êtes, je ne ferais pas mal de proposer votre objection k un habile homme de notre ville, fort versé dans ces matières ' : Voici la réponse qu'il m'a fournie :

« D semble d'abord que le manque de pente dans le éours d'une rivière, qui la fait répandre de tous côtés dans la campagne et qui y forme un lac, soit une irrégularité. On croirait les choses mieux disposées dans la nature, si notre Rhône trouvait partout un terrain disposé à le laisser passer librement. Mais ce sont Ik de ces jugements précipités que nous hasardons tous les jours, £aiute de bien examiner les choses. Ceux qui ont approfondi cette matière trouvent beaucoup de sagesse dans le Créateur, à avoir quelquefois interrompu le cours des rivières. Si leur lit était un canal creusé en ligne droite, avec une pente toujours égale, la vitesse que les eaux prendraient dans ce canal serait si grande , que rien ne saurait leur résister : les rivières seraûent autant de torrents impétueux. On sait que la vitesse de l'eaa qui s'écoule, dépend de la hauteur de sa chute.

a Le Rhône part d'un pays fort élevé. Aussi traverse-t-il le Valais avec une grande rapidité. Pour peu qu'elle eût augmenté,

* M. le professeur Gabriel Cramer.

il serait venu chez nous avec une espèce de fureur, et aurait traversé nos campagnes plutôt en ennemi que comme notre ami. Il était donc nécessaire de modérer cette grande rapidité. Ceux qui entendent l'hydraulique savent que ce qui arrête déjà un peu la trop grande vitesse d'une rivière , c'est le frottement des eaux contre les parois du canal. Ce frottement, dont on se plaint tous les jours si fort dans la mécanique, nous rend ici un important senîce. Plus le canal a de surface intérieure, plus le frottement est grand : ainsi, en augmentant celte surface, on diminue à proportion la vitesse de l'eau, malgré la hauteur de sa chute. La sagesse qui a creusé le lit des rivières n'a pas manqué d'employer un moyen si simple, et par cela même si digne d'elle. Or, on peut augmenter la surface d'un canal de deux manières. L'une est de le disposer, non en ligne droite et avec une pente égale, mais en ligne courbe et s'mueuse, avec une pente variée. Ce moyen se trouve mis en œuvre sur plusieurs rivières : la Seine , par exemple , semble se plaire à faire quantité de détours dans les campagnes qu'elle arrose. 0 y a un autre avantage à ce cours tortueux , c'est que de cette manière une médiocre quantité d'eau suffit pour arroser beaucoup de pays. Mais cette voie très-praticable et très-pratiquée dans les plaines , ne l'était pas aussi Êicilement dans le pays des montagnes, comme le nôtre, ou la pente des terrains plus roide, et le dé&ut d'espace, demandent une autre disposition. Il était donc nécessaire d'avoir recours à l'autre moyen , qui consiste k élai^r considérablement le lit de la rivière. La vitesse de l'eau qui d'un canal étroit passe dans un plus large, se ralentit à proportion de cette longueur. L'élargissement du lit des rivières est ce qui forme des lacs. C'est donc probablement dans la vue de rompre l'impétuosité du Rhône , et de prévenir les dommages qu'il causerait dans un cas d'inondation , que l'atiteur de la nature nous a ménagé notre vaste lac. Celui de Constance sert de même à ralentir la rapidité du Rhin. Ces rivières, et plusieurs autres dont il serait inutile de faire le dénombrement, ayant, si

j'ose dire , été mises ainsi à la raison, ressorlent après cela du lac plus traitables qu'auparavant, et promènent leurs eaux d'une manière tout k £ût avantageuse aux pays qu'elles parcourent dans la suite.

« Un autre usage des lacs placés de cette manière, et qui est une suite du précédent, c'est la pureté et la clarté qu'ils procurent aux eaux des fleuves qui s'y jettent. Leur vitesse ra- , lentie donne le temps aux parties terreuses et limoneuses de tomber au fond. De là vient la transparence de notre lac, que l'on peut comparer à celle du cristal. Ce n'est pas seulement le sens de la vue qui gagne à cette pureté : on comprend assez que , par là , les eaux en deviennent encore plus saines et plus propres à tous les divers usages de la vie. Le Rhône gagne donc beaucoup dans le séjour qu'il fait dans le lac. Ce voyageur , ainsi décrassé et guéri de son humeur bruyante, en est ensuite mieux reçu chez nous, et tout le monde lui fiait accueil.

« Conclusion. — Quoiqu'il semble d'abord que ce grand amas d'eau qui forme notre lac, et qui s'étend au long et au lai^e, nous fasse perdre beaucoup de terrain, on voit présentement que nous en sommes dédommagés par bien des endroits.»

Voilà , Monsieur, de solides raisons que je tiens d'un habile philosophe que j'ai cru devoir consulter, me défiant un peu de mes propres lumières. Je ne laisserai pas d'y mettre aussi quelque chose du mien. Mais, pour ne vous donner mon contingent que pour ce qu'il vaut , je dois vous avertir que les petites remarques que je vais ajouter se présentent d'elles-mêmes. Ce sont plutôt des faits que des raisonnements. Regardez-les, non comme des réponses à votre objection, mais comme un mor-^ ceau d'histoire naturelle. Cela me dispensera de la précision que l'on exige quand il s'agit principalement de raisonner. Je ne m'arrêterai pas à vous faire observer que si le Rhône eût simplement traversé, avec toute sa rapidité, les quinze ou seize lieues qu'occupe notre lac , il aurait été moins navigable dans tout cet espace, qu'étant devenu une eau dormante. On remonte

difficilement ces rivières si impétueuses , au lieu que le niveau du lac donne la facilité de le parcourir en tous sens, et rend la navigation fort aisée.

Ce vaste bassin nourrit encore des poissons de plusieurs sortes. Les truites surtout sont exquises, et on en envoie beaucoup en France. On en pèche quelquefois de monstrueuses. Il faut nécessairement qu'elles se nourrissent dans un lac pour parvenir à cette grosseur extraordinaire. Grégoire de Tours dit que l'on pèche dans le lac Léman des truites qui pèsent jusqu'à cent livres ' . Mais, comme je ne prétends point vous imposer, il est bon de vous avertir que cela doit être pris au rabais , de même que la plupart des miracles qu'il rapporte. Un quintal, au poids de cet historien, doit se réduire à la moitié. Les plus belles de nos truites sont de quarante ou cinquante livres, et il y a bien là de quoi se contenter.

Il me vient une pensée que je crois devoir vous communiquer, quoiqu'elle sente un peu la digression ; c'est que si vous montriez ma lettre à quelque catholique fort zélé, ii pourrait bien être blessé de la manière . cavalière dont je traite Grégoire de Tours. U en craindra le contre-coup pour tant de beaux miracles que cet historien rapporte, et surtout pour un des plus signalés, que l'on trouve dans le même chapitre où il parle de nos truites monstrueuses , qui fut opéré précisément siu" le lac de Genève. Là, les reliques d'un saint apaisèrent une furieuse tempête. Je pourrais donc craindre d'en essuyer une, à mon tour, de la part de quelque dévot, pour avoir voulu rendre suspect cet historien.

Le zèle des gens de ce caractère ne manquera pas de leur fournir plusieurs raisons spécieuses pour réhabiliter le témoignage du bon Grégoire. U me semble que je les entends nous dire avec beaucoup de sens, que, quoiqu'il n'y ait plus aujourd'hui dans notre lac de truites de cent livres , cela n'empêche

* In hoc etiam stagno fenmt tructarum piscium magnitudinein usque ad centum librarum pondéra trutinari. De ql(ma martyrum, lib. I^ cap. 76.

pas qo'ii ne puisse y en avoir eu autrefois. Ne sait-on pas, diront-ils, que la nature dépérit, qu'elle s'affaiblit journellement, que ses productions ne sont plus ce qu'elles étaient dans les temps anciens? Saint Augustin a dit que les hommes étaient plus grands autrefois, et que la nature va toujours en diminuant ^ Le savant Huet, évoque d'Avranche , soutient de même dans un de ses ouvrages qu'elle a beaucoup perdu de sa force. « Les Allemands ne sont plus si grands qu'ils étaient autrefois , dit-il. On ne trouve plus de c^ planes qui cachaient une jpetite armée sous leur ombre ; de ces grappes de raisin semblables à celles que les espions apportèrent de la terre de Canaan. La nature va donc en décadence. > D y a eu autrefois des géants, et on n'en voit plus ; donc, il a pu y avoir autrefois des truites d'un quintal , quoiqu'on n'ai voie plus de telles à présent. Habile comme vous l'êtes , Monsieur, dans l'histoire naturelle, je me flatte que vous voudrez bien répondre pour moi à cette difficulté : il me semble que je puis bien m'en reposer sur vous. Mais je prévois qu'on ne s'en tiendra pas là. A ces raisons prises de la nature, pour justifier Grégoire de Tours, on pourrait s'aviser d'en joindre de surnaturelles , et, par conséquent, qui auront encore plus de force. Les voici :

On pourra nous dire que si nos truites sont diminuées de moitié, c'est peut-être la suite d'une malédiction qui aura suivi le changement de religion , qui se fit chez nous dans le seizième siècle. On nous alléguera, pour le prouver, le témoignage d'un autre évêque d'Avranche. Il se noiàmait Ceneau : il a fait une Histoire de France^ dans laquelle il dit que, depuis que les Genevois ont abandonné la religion romaine , leur lac est visiblement devenu moins poissonneux ^. Les poissons de notre lac

* De civikUe Dei, lib. XV, cap. 9.

* Lacus Lemaoïe piscosus olim , ut accolée testantur^ nunc autem panun CsecundiiSy ex quo delicere cœperunt a fide orthodoxa Losanenses et Gènevenses. Sic enim Deus justo suo judicio convertit aream in salsuginem , a malidd habitantium. Roberti Gœnalis, Gallica hiitoria. 1557, pag. 50.

ayant donc diminué en nombre, ils peuvent de même avoir diminué de volume.

Je crains fort, Monsieur, que vous ne m'abandonniez ici. Je ne dois plus compter de vous avoir pour second k cette dernière attaque. Vous êtes homme k appuyer même malicieusement le raisonnement de cet ancien évêque contre nous. « Les Genevois, diriezvous, s'étant aflranchis du carême, il était convenable de leur retrancher leur portion de poisson. » — Me voilà donc réduit de recourir k d'autres qu'k vous pour tâcher de nous défendre. Heureusement j'ai trouvé un auteur qui a fait voir, il y a longtemps, que cette malédiction lancée sur les eaux de notre lac est tout k fait chimérique. Le livre où elle se trouve combattue est une petite pièce k peu près de la même date que l'Histoire de France de Ceneau. En voici le titre : Epistola magislri Paesavantii^ 1553. — L'auteur y pose des principes qui détruisent entièrement le raisonnement de l'évéque. n fait venir k Genève ce maître Passavant, d'où il écrit ensuite au président Liset quelques particularités de notre ville. Sur l'article dé nos truites, voici ce qu'il dit, en élégant style macaronique. Ego jeci me super unam tnagnam truiUxm istim lacus^ qiuB erai nimis valde bona. Nam [sicut etiam dtcebat eoT" (Unalis Lagenifer * nuper traneiens) quamvis homines $%fU hœ^ reticii tamen pisces non possunt sed. Au cas que la subUmité de ce latin vous empêchât de l'entendre, cela veut dire que quoique les Genevois soient hérétiques, leurs poissons n'en peuvent mots, qu'ils ne sont pas coupables : par conséquent, ils n'ont pas dû encourir la malédiction que l'historien Ceneau a fait prononcer contre eux. Yoilk donc un cardinal qui a réfuté d'avance, pour nous, cet évêque. Mais revenons k nos poissons.

Notre lac fournit une espèce de poisson qui lui est particu -

* Le prélat que de Bèze a youIu désigner ki, c'est Louis de Lorraine, cardinal de Guise. Henri Etienne, dans son Apologie pour Hérodote, ch.XXU, parie aussi de lui sous le nom de Cardinal des bouteilles. On l'appelait ainsi parce qu*il aimait la table et la' bonne chère.

lière, que nous appelons ferrai. Les étrangers en font beaucoup de cas, et ils avouent qu'ils n'en ont point vu ailleurs. Outre la bonté, il est encore extrêmement abondant. On le mange dès le commencement de mai jusqu'à la fin de septembre. Mais c'est proprement en mai et juin qu'il a toute sa délicatesse. Je lisais, l'autre jour, un traité de Joseph Du Gliesne, médecin de Henri IV, qui parle fort avantageusement de ce poisson. Il le met au-dessus de tous les autres; il dit qu'il est de la grosseur de la sole, et que, comme eHe, il n'a qu'une seule arête que l'on enlève tout d'un coup. Vous serez bien aise de voir le passage en original. Le voici : Ego vero palmatn honitatis allribuerem pisci cuidmn in laeu genevetm prœsertim nciscenti^ quem communt nO'mine ferrât appellant : crcUiculœ imposUus tarretur^ tU mâcha" rellus in Gallia; deinde cum intinctu^ ex butyro recenti Kquato^ omphacio et petroselino concise apponitur. Per médium dissec^ tiw, camem représentât nive candidiorem^ et friabilem instar dwritisctUœ panis medullœ. Unam tantum spinam habet^ instar soleœ, cœteros pisces omnes^ sive marines^ sive fluviattleSj saporis honitate et salubritaie^ longe post se relinquit * .

Pour faire valoir cette attestation, il est bon de vous dire que le médecin qui nous l'a donnée fit quelque bruit, de son temps, sous le nom du Sieur de la Violette. Par sa mère , il était petitfils du grand Bndé. Il fut envoyé de Henri IV en diverses cours. Il eut quelque commission de ce prince, qui lui a fait faire du séjour dans notre ville , où il prit goût à nos ferrats. fl mourut en 1609. Le mordant Guy Patin l'a fort déchiré dans ses lettres '. Mais Du Chesne était chimiste, et Patin n'en épargnait aucun. M. de la Martinière , dans son Dictionnaite géographique^ à l'article du lac Léman , a copié une erreur du livre intitulé : Eiai et délices de la Suisse^ d'après lequel la perche serait un poisson particulier à notre lac. C'est une confusion avec l'espèce précédente; car la perche est connue dans toute l'Europe. Il

* /os. Quercetani Dtœteticon polyhistoricon, p. 340.

* Guy PaUn, leUrc XX.

est âurprenaDt que M. de la Martinière ne se soit pas rappelé, en écrivant cet article, d'avoir mangé cent fois de la perche en HoHande. Ce poisson ^ cuit à l'eau et au sel, est le plat favori des Hollandais. Il fallait s'en tenir à dire que la perche est excellente chez nous, et que l'on nous en demande beaucoup de France.

Si la perche n'est pas particulière à notre lac , le même Du Chesne parle d'une manière de la manger qui peut passer pour un raffinement de la friandise genevoise. On prend de petites perches naissaotes en fort grande quantité, dont on fait un ragoût qui est fort recherché. U est connu sous le nom de tniUe-canton. Il est étonnant qu'un petit animal à peine formé ait ainsi de quoi flatter le gouU Peut-être que la sauce en fait le principal mérile. Voici ce qu'en dit Du Chesne, qui iait encore ici autant la fonction de cuisinier que celle de médecin : Periicœ 'menue julto, aiU ctVciter, deponutU om, ex quibus pisciculi mi^ nimi naseuntur^ vix cteictdœ magnùudinem ceq^anUs , quos chilychthion vacant, proplerea qiu>d milleni singulii morceUis^ simul degltUianlur. Delicatisnmi sunt cum bulyro recenii et modico omphacii inter duos patinas elixi. {Eodemy p. 339.)

Le docteur Bumet a^ant passé autrefois k Genève, avant qu'il fût évéque de Salisbury, disait que la cuisine genevoise, en matière de poisson, allait aux deux extrêmes. « Je n'ai point vu de pajfs, disait-il, oâ l'on mange le poisson si petit et si gros,» faisant allusion à nos grosses truiles et à ces petites perches naissantes. Vous me demanderez, sans doute, où est la police de notre ville, qui soufire cette prodigieuse destruction de notre lac? Les Genevois, direz-vous, n'onl-ils donc point de^ tuteurs, pour les empêcher de manger ainsi leur blé en herbe ? Ma réponse à votre quesUon, c'est que cela est bien défendu par les lois, mais que la friandise a toujours su trouver le secret de les éluder.

Outre les présents réels que nous fait notre lac, je ne dois pas oublier de remarquer que cette vaste pièce d'eau embellit

aussi beaucoup le paysage. L'Europe fournit peu d'eodroits où la vue soit aussi belle et aussi diversifiée qu'aux environs de notre lac. Les dehors de notre ville, surtout du côté du nord, sont fort riants. Au bord du lac s'élèvent deux coteaux trèsbien cultivés, et ornés de tous côtés de maisons champêtres. Les prairies , les forêts, mais surtout les vignobles dont ces coteaux sont chaînés, y font une charmante variété. Le lac, qui est au milieu de ces deux collines, forme un magnifique bassin, ou plutôt une petite mer d'eau douce , qui parait faite exprès pour la commodité et pour Tagrément. Cette eau est claii*e comme le cristal , et ordinairement fort paisible. Ces collines, qui s'élèvent de chaque côté en amphithéâtre, font un coup d'oail admirable. La vue ne peut pas se promener plus agréablement que sur tous ces différents objets. Cet amphithéâtre est surmonté par une chaîne de montagnes qui finissent la perspective, et dont l'aspect agreste et sauvage fait un contraste avec le riant paysage qui est au-dessous.

Un étranger arrivé depuis peu dans notre ville, et fort affectionné pour elle , frappé de ce cercle de montagnes qui l'entourent, lui appliqua ces paroles d'un psaume : Comme Jérmalem est environnée de montagnes^ ainsi le Seigneur environne et protège son peuple. Un Italien, dont l'imagination était tournée un peu autrement, nous disait aussi dans son style poétique, en admirant notre paysage, que Genève était une reine dont l'enceinte de montagnes fcdsait la couronne^ et dont le lac était le miroir. On lui répondit en riant que la comparaison était fort brillante et fort flatteuse , mais que Genève était une trop petite reine pour lui donner une si grande couronne ; qu'en la lui donnant si vaste, il y avait cet inconvénient , c'est qu'elle surpassait en étendue le pays même de cette souveraine. La comparaison du miroir est plus juste : la limpidité des eaux du lac la justifie entièrement. On a remarqué que les rivières qui s'y jettent s'y purifient tellement que, dans un temps parfaitement calme, l'eau est transparente jusqu'à douze pieds de profondeur. On voit

alors une magnifique glace où tous les environs se peignent d'une manière à les embellir encore. — Je reviens à l'utile.

Notre lac nous fournit bien des choses nécessaires k la vie, ou en les tirant de son sein, ou an nous les procurant d'ailleurs. Il nous amène, par exemple, tout le bois pour notre chauffage : on peut donc dire qu'il nous fournit les deux articles nécessaires à l'homme , je veux dire le feu et l'eau, mais une eau épurée ei fort saine. Le gravier de notre lac fait en grand ce que vous essayez de faire en petit dans vos cuisines de Paris, parle moyen de vos fontaines sablées , pour épurer l'eau de la Seine. Notre lac nous abreuve encore d'une autre manière plus flatteuse, en nous donnant d'excellents vins qui croissent sur ses bords. Ce vin fait encore la véritable sauce de nos truites, car elles demandent d'être apprêtées de cette manière. Le lac nous amène aussi plusieurs autres denrées, les matériaux de nos maisons , et diverses marchandises qui viennent de plus loin. La navigation en est aisée, comme je l'ai déjà remarqué , et beaucoup plus commode que sor une rivière impétueuse comme le Rhône.

La navigation est rarement interrompue sur notre lac. Une singularité à cet égard, que je ne dois pas omettre , c'est qu'il ne gèle jamais. Le Rhône, tout rapide qu'il est, est quelquefois gelé, tandis que le lac, tout tranquille qu'il est, conserve la fluidité de ses eaux. On ne le voit glacé qu'un peu sur les bords, ou tout au plus l'espace d'un quart de lieue au-dessus de Genève, et ce n'est pas pour longtemps. En 1684 et en 1709, fl n'y eut de gelé que cette petite portion. On croit que les sources chaudes qui sortent du fond du lac l'empêchent de geler ; mais ce n'est là qu'une conjecture.

J'ai eu la curiosité de consulter Hofinan, pour voir ce qu'il dit du lac Léman dans son vaste dictionnaire. Il n'a pas oublié cette particularité , et il en prend occasion de faire une remarque critique , que je ne crois pas tout à fait fondée. Baptiste Spagnoli, carme italien et poète célèbre, connu sous le nom du

ManUman^ avait employé ce vers dans quelqu'un de ses ouvrages :

Hue veniunt gelidi quos nominal unda Lemanni.

a L'épîthète de gelidus ne convient point à ce lac, dit là-dessus Hofman, puisque ses eaux ne gèlent jamais. » Je compte que TOUS trouverez cette critique assez froide. Ceux qui , comme voDS, entendent bien la langue latine, savent que gelidus ne signifie pas toujours gelé ou glacé : ce mot peut encore s'appliquer à des eaux simplement fraiches , et le Mantouan a pu supposer telles celles de notre lac , puisqu'elles viennent originairement des neiges fondues des Alpes.

L'hiver de Tannée 1740 , qui a été si rude dans divers pays, ne glaça pas seulement les bords de notre lac. On eût dit qu'une troupe de cygnes , maltraités du froid dans le nord, en étaient informés, puisqu'ils nous vinrent trouver dans le mois de février. Nous voyons très-rarement de ces oiseaux dans ce pays. Malheureusement , au lieu de trouver un asile chez nous , les chasseurs des environs du lac leur firent impitoyablement la guerre. Un animal aussi doux, et qu'on regarde comme ami de rhomme, devait être épargné. On gagne plus à l'avoir en vue qu'à le tuer. La plainte d'Ovide sur la mort des brebis, peut être appliquée à cette destruction des cygnes :

Quid meruistis aves piacidum genus

Vitâque magis quam morte juvatis *.

n y avait effectivement beaucoup h gagner à leur conserver la vie. Cette colonie aurait pu faire un établissement fixe sur notre lac , y multiplier, et en faire dans la suite un ornement considérable.

Je m'aperçois un peu tard que je ne devais pas toucher cette corde avec vous, et qu'il y aurait eu plus de prudence à suppri-

« Metamorph., lib. XV.

mer celte aventure tragique des cygnes. Vous nous allez regarder comme des barbares qui maltraitent les étrangers qui se jettent parmi eux. Vous seriez honmie à y chercher un mauvais prétexte pour éluder la promesse que vous nous avez faite de nous venir voir. Cependant, en prévenant ce faux-fuyant, par cela même je vous empêche de vous en servir. La mine est éventée : point d'échappatoire, s'il vous plait, et plus de renvoi pour remplir votre engagement.

Après que nous aurons vu ce qu'il yak voir dans notre ville, nous pourrons faire ensemble le tour du lac, qui est une trèsagréable promenade. Nous commencerons par la Suisse, et nous reviendrons par la Savoie. Vous verrez que le pays de Vaud présente un aspect des plus agréables k ceux qui naviguent sur cette petite mer, par la variété merveilleuse de coteaux, de vallons , de campagnes et surtout de vignobles qui produisent de très-bons vins, comme celui qui est connu sous le nom de vin de la Côte. Si vous aimez mieux voyager en terre ferme, vous parcourrez un fort beau pays, et vous traverserez plusieurs jolies villes, fort heureusement situées. Chemin faisant, nous vous ferons remarquer les montagnes qui produisent ces fameuses herbes vulnéraires , si connues dans toute l'Europe. A mesure que l'on avance, le lac fait de nouveaux points de vue qui amusent agréablement un voyageur. Un observateur conune vous saura bien y faire toute l'attention requise. Je réponds d'avance qu'il ne vous arrivera pas comme k saint Bernard, qui faisait on jour la même route. Surius rapporte un trait singulier de ce voyage, c Ce grand saint, dit-il, était si rempli de ses pensées et de méditations pieuses en voyageant, qu'il ne remarquait point les pays où il passait. Ayant marché tout un jour le long du lac Léman, ses compagnons s'entretenaient le soir de la beauté de cette vaste pièce d'eau ; saint Bernard leur demanda où était donc le lac qui les avait si fort frappés? Le bon saint l'avait côtoyé toute une journée sans y prendre garde. » Si jamais on vous canonise , je suis sûr que l'on ne verra pas de

s^nblaUes traits dans le procès de votre canonisatioD . Vous croyez tout uniment avec saint Paul que la contemplation de la nature est fort propre à nous élever au Créateur, et c'est à ce bat que vous rapportez cette étude si appliquée que vous faites de rhistoire. Vous ne vous piquez pas d'être de ces songeereux qui n'aperçoivent point les objets qui sont devant eux, et que l'on pourrait, k quelques égards, comparer k ces statues qui ont des yeux, et qui ne voient point.

C'est k Lausanne que se passa cette petite scène entre saint Bernard et ses compagnons. Nous ne ferons pas mal de nous y arrêter quelques jours dans notre course. On trouve dans cette YJQe plusieurs savants qui font beaucoup d'honneur k leur pays. 0 y a bien de vos Français qui, pratiquant un peu ces messieurs, seraient surpris que la Suisse puisse produire d'aussi beaux génies. Pour vous. Monsieur, qui n'avez pas de semblables préventions , je compte que vous admirerez leurs talents, mais sans marquer une semblable surprise.

Je ne sais rien de Lausanne qui ait rapport a l'histoire naturelle. Vous me permettrez bien d'en sortir un moment, pour TOUS £siire part d'une singularité sur l'histoire ecclésiastique de eette ville. Voici ce que j'appris l'autre jour d'un de nos bibliothécaires sur les anciens évêques de Lausanne. Il me dit que, parmi les signatures du concile de Pise, qui se tint l'an 1511, 00 trouve un évêque qui a signé : Angélus Lausanensis. Ceux du pays ne reconnaissaient point ce prélat pour avoir siégé parmi eax. L'histoire de leurs évêques de ce temps-lk leur est parfaitem^t connue, et ils ne trouvent dans leurs archives ni le nom de celui-ci, ni la place pour le mettre. Cet Ange leur parait tout k fait tombé du ciel. Ds savent même que leur évêque n'alla pas au concile de Pise , et qu'il se contenta d'y envoyer im député. M. Ruchat, dans son Histoire de la Ré formation de la Suisse^ est tenté de soupçonner quelque fraude dans cette signature. L'abbé de Longuerue , si exact d'ailleurs, fait faire en 1516, par ce prétendu évêque de Lausanne, quelques négo*

ciations, et il le place, sans hésiter, immédiatenient ayant Sébastien de Montfaucon , qui siégeait au temps de la Réformation. Mais notre bibliothécaire a tout accommodé, en nous apprenant qu'il y a un autre Lausanne dans la Mc^avie, dont réyéque assista effectivement au concile de Pise. Par là l'équivoque est édaircie, et cet évéqiie Ange, qui non-senlem^t se trouvait fort dépaysé en Suisse, mais qu'on r^bsait mtoe d'y recevoir, a été renvoyé dans son évéché, où l'on ne lui conteste point sa dignité.

De Lausanne nous irons à Vevey, qui est une jolie petite ville , où TOUS trouvei%z aussi des gaas de lettres fort éclairés. Je réponds que vous serez fort content de leur conversation, et que vous y trouverez de quoi satis&ire votre curiosité phUosophique. U ne faudra pas oublier de nous informer d'un vent fort singulier, connu dans ces cantons-lk sous le nom de Vaudaise. n a fort exercé les philosophes. Ce vent a ceci de parUculier, qu'il souffle tout d'un coup avec une grande impétuosité, et qu'il ne parcourt qu'un assez petit espace. D ne s'étend jamais au delà de sept ou huit lieues. U n'occupe tout au plus que là moitié du lac , c'est-à-dire, la partie supérieure ; mais il la met dans une agitation terrible. Elle devient alors une petite mer en courroux, qui fait trembler les matelots. Hofoian, dans son Dictionnaire , prétend que cette tempête est causée par des vents souterrains. Voici ce qu'il en dit, à l'article du lac Léman : Sœpe cum in superficie aura eilei. irUemo vento^ in imo fundo latente^ et accolis la Vaudaire, aul Vaudaise nominato^ turbatur^ non sine naciganlium periculo. Peut-être que, quand nous serons sur les lieux , h disposition du pays nous fournira quelque ouverture pour en trouver la cause.

Gassendi et Peyresc, qui travaillèrent autrefois ensemble à des observations sur la formation des vents particuliers, écrivi* rent à Élie Diodati , leur correspondant à Genève, pour avoir des éclaircissements sur ce vent, dont ils avaient oui parler comme d'un cas singulier. U est bon de vous dire, en passant.

que le père Bougerel, qui a écrit la vie de Gassendi^ parle fort avantageusement de notre digne compatriote. « Gassendi, ditil, raicontra à Grenoble Élie Diodati , conseiller de la République de Genève, intime ami de Galilée, mathématicien du grandduc de Toscane, dont il a traduit Y Apologie pour la philosophie de Samos. D était non-seulement homme de lettres, mais encore l'ami et le correspondant de plusieurs savants , telle que Galilée, Gampanella, Schikard, Naudé , Grotius, Peyresc, les frères Dupuy, etc. Ce fut lui qui Ha la correspondance qu'il y eut ensuite entre Gassendi et Galilée ^ Passez-moi, je vous prie, cette petite digression sur un homme de notre ville qui a si bien figuré parmi les savants du premier ordre.

J'ai déjà ramassé un certain nombre de questions amusantes pour le chemin. Quand nous n'aurons rien de meilleur à dire, nous pourrons chercher l'étymologie des noms des lieux où nous passerons. Vous y apercevrez aisément beaucoup d'origines romaines. Il y aura là de quoi développer votre érudition en matière d'antiquités.

U ne faudra pas oubUer l'étymologie du nom de notre lac. On ne convient pas bien d'où peut venir le nom de Léman. Seriezvoos du sentiment de quelques savants, qui le dérivent du mot Lemmé^ Lémon^ qui signifie un lac ? Ils prétendent que quelques Grecs ayant passé dans ce pays , désignèrent notre lac par le nom générique de leur langue , et que ce mot, un peu défiguré, est devenu dans la suite son nom propre. Ce qui rendait ce sentiment assez vraisemblable, c'est qu'il y a un autre lac dans le KMsinage de la mer Noire, qui s'appelle Liman : il est parlé de ee lac liman dans le Mercure historique du mois de septembre 1737, k l'article de Pétersbourtf, — Un savant de Suisse qui a fort étudié le celtique, tire le mot de Léman de cette langue. Un jour que nous étions ensemble, il m'articula deux mots, qui signifient chez les Celtes une petite mer^ et dont le son approche

* Vie de Gassendi, p. 27 et 140.

tout à bit de Léman. Je ne m'en souviens pas assez bien pour les marquer ici ; mais, comme nous devons voir sur notre route l'auteur de cette étymologie , nous pourrons nous éclaircir 1^ dessus. Alors, vous serez en état de choisir l'origine de ce mot qui vous conviendra le mieux.

Notre petit voyage se terminera par le Ghablais, qui est une partie de la Savoie qui s'étend le long du rivage méridional de notre lac. Vous verrez que ce pays-là est fort bien cultivé. On y voit aussi un mélange de champs et de vignes, de prés et de bois, qui font un aspect fort agréable. Il est vrai que les vins du Ghablais sont un peu inférieurs à ceux du pays de Vaud. À tous égards, les bords du lac de ce côté-là doivent le céder k Vautre. Nous verrons quelques petites villes comme Évian et Thonon , qui en est la capitale. Vous y trouverez beaucoup de couvents k proportion de sa grandeur : nous visiterons les principaux, pour peu que votre curiosité soit tournée de ce côté-là. Les bamabites y ont surtout une maison qui mérite l'attention d'un voyageur.

Mais, de toutes ces maisons religieuses, la plus digne d'être visitée, c'est la Chartreuse de Ripaille^ fort peu distante de Thonon, et située au bord du lac Léman. Vous savez que c'est là où se retira le duc de Savoie Âmédée VDI, qui fut ensuite élu pape par le concile de Bàle, sous le nom de Félix V. Nous pourrons nous promener dans la forêt , qui est fort vaste. Les chartreux y ont ouvert de grandes allées, où ils font régulièrement, toutes les semaines , la promenade qu'ils appellent leur spatiament. On vous fera remarquer de vieux chênes qui sont encore du temps d'Âmédée Vm, c'est-à-dire, qui ont vécu trois siècles. J'en vis au moins quinze ou vingt de cette date, il y a quelques années, que j'allai promener à Ripaille. Ce sont là de ces arbres vénérables que l'on peut regarder comme les rois des forêts. J'ai quelques connaissances dans cette maison, qui pourront nous engager à voir le lieu un peu plus à loisir. Quoiqu'on n y mange que tnaigre, je me flatte qu'on nous fera une

assez bonne réception , pour vous donner un petil commentaire de l'ancien proverbe : Faire ripaille.

Je sois, etc.

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