‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 11 sur 56 · LETTRE SUR QUELQUES PARTICULARITÉS DU RHONE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR QUELQUES PARTICULARITÉS DU RHONE

{Journal Helvétique^ Mat 1741.)

Monsieur ,

Vous voilà revenu, dites-vous, de l'ancien préjugé où vous étiez, que le Rhône traverse le lac Léman sans y mêler ses eaux, et sans rien perdre de sa rapidité. Aujourd'hui vous me demandez de nouveaux éclaircissements sur l'histoire naturelle de notre pays. Vous souhaitez que nous nous promenions encore un peu sur notre Rhône et sur notre lac , et que je vous y fasse observer ce qu'il a de plus remarquable.

Le premier article sur lequel vous me demandez d'être informé, c'est sur la manière dont cette rivière s'engouffre dans la terre, k quelque distance de Genève. Je vous avais indiqué un passage de M. Parent où l'on en trouve la description. C'est dans une petite dissertation intitulée : Réflexions sur quelques particularités du Bugey^ etc. Mais vous me dites que cet écrit ne vous est point parvenu. Je vais donc vous transcrire ce qu'il en dit.

n A quatre lieues au-dessous du lac de Genève , dit-il, le Rhône s'abime dans la fente d'une roche, laquelle a bien un quart de lieue de longueur, mais qui n'a pas plus de deux ou trois toises de largeur dans les endroits les plus étrpits, et dont la profoqdeur va jusqu'à vingt ou vingt-cinq toises , de telle

sorte qu'au lieu des eaux de ce fleuve, on n'aperçoit dans celte fondrière qu'un brouillard épais formé par le brisement de ses eaux contre le fond et les côtés de cette fente , dans laquelle elles coulent avec une extrême rapidité et un très-grand bruit. De là, le lit s'élargit insensiblement au travejrs des rochers, de telle sorte qu'à deux lieues plus bas, au droit de la ville de Seissel, il est large environ comme celui de la Seine à Paris, d

Aucun des anciens géographes n*a parlé de ce gouffre , où le Rhône se perd pour quelque temps. D est assez surprenant qu'ils aient transmis à la postérité, dans leurs ouvrages, des singularités imaginaires de ce fleuve, comme celle de ma lettre précédente , et qu'ils n'aient rien dit de celle-ci qui est trèsréelle.

La surprise augmente quand on voit leur exactitude à parler des autres rivières qui souffrent de semblables éclipses. La Gnadiana ne vous est sans doute pas inconnue. C'est une grande rivière d'Espagne qiii se perd aussi en terre et qui en ressort. Les anciens auteurs n'ont eu garde d'oublier cette particularité. Strabon en a parlé ; Mêla, Pline et d'autres géographes latins en ont aussi fait mention. On prétend même qu'on la trouve déjà dans le nom qu'ils lui avaient donné. Ils l'appelèrent Anas^ qui, dans leur langue, signifie un canard, et cela, dit-on, par la ressemblance de l'immersion de cette rivière dans la terre avec cet oiseau que l'on voit plonger dans l'eau et reparaître à quelque distance de là. Il est vrai que quelques critiques, un peu plus difficiles, ne se paient pas de cette étymologie. Ils prétendait que c'est là une erreur en grammaire, puisque Anas ( rivière) Ëdt au génitif Anœ , et qu'onos (oiseau aquatique) doit £iire ancUù. Cependant on peut réhabiliter cette étymologie en la tournant un peu autrement. Le célèbre Bochart nous fournira QD expédient pour cela. Il nous indique une origine arabe on punique qui a le même fondement. Il dérive Anas du mot Hanasa^ qui signifie se cacher pour parallre bientôt de nouveau^ et c'est précisément là faire la canne ou faire le canard. Il est

vrai qo'il indique encore une autre étymologie de ce mot, afin de nous donner à choisir. Il nous fait remarquer qu'dna en syriaque signifie une brebis^ et que sur les bords de cette rivière il y a beaucoup de pâturages pour les brebis, ce qui aurait pu lui faire donner ce nom.

Cela me rappelle une espèce d'énigme que les Espagnols donnent à deviner aux étrangers. Ils disent qu'ils ont dam leur pays un pont sur lequel on povrraii faire pcAtre dix mille tnoU' tons fort à leur aise. Ds désignent par là le terrain qui est audessus de la Guadiana cachée sous terre. H y a peut-être beaucoup à rabattre de ce nombre, mais vous savez que les pays chauds ont le privilège de pouvoir donner dans l'hypeiliole. Voici encore une production de ce climat, qui ne ferait pas bien dans un autre pays. C'est une pensée alambiquée d*un bel esprit espagnol, qui veut expliquer k sa manière pourquoi la Guadiana disparait ainsi. La raison qu'il en donne , c'est a la supériorité qu'elle sent bien que les autres rivières d'Espagne ont sur elle. L'Êbre l'emporte pour le nom , le Duero pour la force, le Guadalquivir pour les richesses ; la Guadiana, ne pouvant pas soutenir le parallèle avec les autres, prend le parti de se cacher sous terre de honte. »

Si un auteur en France vous conmiuniquait un ouvrage qu'il veut donner au public, où il y aurait une semblable pensée, je prévois la réponse que vous lui feriez. Il me- semble que je vous entends lui dire tout rondement qu'il ne ferait pas mal d'imiter la Guadiana.

Je pourrais bien moi-même essuyer ^ussi votre censure pour cette digression. Vous seriez en droit de me dire que je £ûs comme ces rivières qui se perdent en terre, et qui ne suivent pas leur route. Je passe condamnation Ik-dessus; mais ne vons fiSichez pas, s'il vous plaît. Je vais aussi, à leur imitation, ressortir incessamment et reprendre mon cours.

Permettez-moi cependant encore, Monsieur, de dire deux mots sur une petite question. On demande si le silence des

aodens sur cette interruption du cours du Rhône, n'est pas une preuve que c'est un changement qui est arrivé depuis. Il semble que Ton peut en conclure que ce n'est que depuis quelques siècles que cette rivière a pris cette route souterraine. On peal soupçonner que quelque éboulement de rochers, produit par un tremblement de terre , a causé cet accident dans des temps qui ne sont pas encore bien reculés. — La chose peut être, mais il ne parait pas que ce soit là une conséquence nécessaire do silence des auteurs anciens. On est surpris que les géographes d'autrefois aient tous fiaiit une mention expresse de VAnas qui se cache sous terre, et qu'ils n'aient pas remarqué que la même chose arrive aussi au Rhône; mais premièrement la Guadiana disparait beaucoup plus longtemps que le Rhône, qui ne s'évanouit que pour un quart d'heure tout au plus : d'ailleurs les anciens géographes avaient voyagé la plupart en Espagne, et il ne parait pas qu'aucun d'eux ait suivi assez exactement le cours du Rhône pour observer tout ce qui s'y passait. Ainsi cette rivière pourrait avoir commencé, il y a bien des siècles, à fiiire cette échappée , sans qu'aucun ancien écrivain l'eût rcJevee.

Une autre singularité du Rhône, c'est qu'au rebours de la Seine et de la plupart des rivières de France, plus il fait chaud et plus ses eaux sont grandes. C'est au solstice d'été qu'elles ont toute leur hauteur, c'est-à-dire quand la Seine est la plus basse. Le Rhône a cela de commun avec le Nil, qui a, en été, cette abondance que tout le monde sait qui iait la richesse du pays.

Un voyageur nous apprend que les Égyptiens font beaucoup valoir cette prérogative de leur rivière. C'est, selon eux, un titre de souveraineté. Us en concluent que le Nil doit être regardé comme le roi des fleuves, et voici le raisonnement singulier qu'ils font pour prouver cette prétention. « D'où vient, disent-ils, qu'en été toutes leç autres rivières sont presque à sec, tandis que la nôtre est si abondante? C'est qu'elles sont

toutes tributaires du Nil, et que c'est vers le solstice d'été qu'elles lui paient le tribut d'une partie de leurs eaux. lSjle& le. lui apportent par-dessous la terre d'une manière imperceptible. Voilk pourquoi elles sont épuisées dans ce temps-I^ tandis que le Nil déborde et se regoi^e. d Cette pensée ferait bien dans un poème comme les Métamorphoses d'Ovide. Vous voyez assez. Monsieur, que par ce raisonnement notre Rhône pourrait aspirer k partager cette royauté avec le Nil. Mais il ne porte pas si haut ses prétentions ; il demande seulement que les Égyptiens ne le mettent pas dans la classe des fleuves tributaires du Nil. n met bien quelques petites rivières à contribution , il ne se donne pas pour cela des airs de souverain. C'est proprement les montagnes des Alpes qui lui doivent tribut, et qui le lui envoient régulièrement en neige fondue en été. C'est là ce qui fait son abondance, comme les pluies d'Ethiopie font la richesse du Nil.

Croiriez-vous, Monsieur, que parmi ces rivières tributaires du Rhône il y en a une qui lui paie son tribut, non-seulement en eau, mais encore en or? C'est la rivière d'Arve, qui se jette dans le Rhône à portée du canon de notre ville. C'est un gros torrent qui , descendant des montagnes, entraine de l'or avec soi. Dès que ces deux rivières se sont confondues, ie Rhône devient un autre Pactole, dont le sable est d'or, pour parler le langage des poètes. Ne vous allez pourtant pas figurer que l'on trouve chez nous autant de ce précieux métal que l'on tire de poudre d'or de la Guinée. Il me semble avoir lu dans la relation d'Ainque du Père Labat, qu'il y a un canton de ce payslà où l'or abonde tellement, qu'il n^y a qu'à se baisser et en prendre. Si je m'en souviens bien, il dit qu'un homme qui est dans le besoin n'a qu'à puiser dans sa gamelle du sable dans l'endroit où il se rencontre, laver et relaver ce sable jusqu'à ce que l'eau l'ait tout emporté, et qu'il ne manque point de trouver au fond de ce vaisseau de bois une honnête quantité d or. n s'en faut bien que nous en soyons là au bord de notre Rhône.

Si

Tout se réduit à quelques paillettes d'or fort clair-semées qu'il roole dans son sable. Cet or est fin, à la vérité, mais il est eu si petite quantité que les ouvriers qui s'amusent \k le chercher n'y trouvent guère que le prix de leur journée. Aussi cet or est fort négligé, et on a pris le parti de le laisser courir. Les laboureurs du voisinage se tournent d'un autre côté. Ils s'en tiennent à chercher le trésor que le Père commun des hommes a caché dans la terre, et qu'ils trouvent toujours quand ils s'appliquent k le chercher avec soin. Ils suivent le sage conseil d'Ésope qui leur crie :

Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place Où la main ne passe et repasse.

Le Rhône ne ressemble pas seulement au Pactole , il a encore quelque conformité avec l'Euripe. Il a comme lui une espèce de flux et reflux, mais qui n'a rien de périodique. Ce sont des crues d'eau qui arrivent tout d'un coup, surtout en été, et qui lui font hausser la surface d'un pied ou deux. L'eau s'abaisse rasuite aussi promptement qu'elle s'est élevée. Ce flux et reflux s'appelle, dans le langage du pays, des sèches. Cette ahemative revient quelquefois à plusieurs reprises dans une même journée; ce phénomène se remarque surtout dans le Rhône à Genève, et dans le lac jusqu'à sept ou huit lieues de notre ville, mais fl est toujours moins sensible en s'éloignant de la décharge du lac dans le Rhône. Les pécheurs regardent ces crues d'eau comme un présage du changement de temps. ïk prétendent qu'elles indiquent le vent ou la pluie. Elles se remarquent principalement en été quand l'eau est la plus grande. On en voit pourtant quelquefois en hiver, mais elles sont moins sensibles.

On est assez embarrassé à assigner la cause de ces crues d'eau si subites. On a d'abord essayé de la chercher dans la rivière d'Arve qui se jette dans le Rhône un peu au-dessous de Genève. Elle a quelquefois arrêté entièrement le cours du

Rhône. On peut donc concevoir que, se trouvant fort enflée et s opposant à son écoulement, elle peut le faire hausser et baisser alternativement. Mais on a remarqué ce flux et reflux dans des temps où TÂrve était la plus basse. M. Âddison l'explique de cette manière : « U y a, dit-il, dans le lac de Genève, une espèce de flux et reflux causé par la fonte des neiges qui y tombent en plus grande quantité Taprès-midi qu'ë d'autres heures du jour. » {Voyage d'Italie^ p. 321.) Mais cela arrive quelquefois le matin aussi bien que l'après-midi. D'ailleurs, quelle prodigieuse quantité d'eau ne faudrait-il pas pour hausser la surface du lac de quelques pieds dans une heure ?

Un voyageur passe trop vite dans un lieu, et n'a pas fait assez d'observations pour pouvoir expliquer heureusement ces singularités. M. Fatio avait l'avantage de résider à Genève, et par ïk avait plus de secours pour découvrir la cause physique que nous cherchons. Il croyait l'avoir trouvée dans un vent violent du sud ou sud-ouest , qui pouvait empêcher les eaux du lac de s'écouler ; mais on a vu souvent le Rhône élever ses eaux dans un temps d'un calme parfait, et ce vent, quelque impétueux qu'il Ait , ne pouvait pas enfler les eaux da lac à plusieurs lieues au-dessus de Genève.

D'autres enfin ont recours aux vents souterrains, et à des exhalaisons qui, s'élevant du fond des eaux , en font hausser la surface. Cette cause expliquerait aussi le changement de temps qui suit ordinairement ce flux et reflux; elle expliquerait encore assez bien les autres bizarreries de ces crues d'eau ; mais, après tout, c'est là recourir à une cause occulte qui approche fort d'un aveu de l'ignorance où l'on est à cet égard. Peut-être réossirait-on mieux si Ton joignait ensemble plusieurs de ces causes, et si l'on recourait tantôt à l'une , tantôt à l'autre, suivant la diversité des circonstances.

Le Père Rabin, jésuite, qui a beaucoup raisonné sur les irrégularités de l'Euripe, s'y perd à la fin. a Nous voyons dans les /eaux bien des merveilles, dit-il, dont nous ne saurions rendre

raison , ni en connaître parfaitement les causes. Dieu s'est réservé la connaissance de ces secrets pour nous faire admirer davantage sa puissance. » Un autre auteur plus moderne dit encore que Dieu , qui nous a créé pour le connaître, a voulu que tout dans la nature nous obligeât à remonter à lui : c'est sans doote par cette raison qu'il nous abandonne les pourqtwi^ et qu'il se réserve les comment.

Je ne sais. Monsieur, ai vous approuverez tout à fait cette r^xioD morale du P. Babin. On peut soutenir le contraire sans scandaliser personne. Pour moi, j'avoue que je ne me sens pas moins porté k admirer la puissance de Dieu dans les effets merveilleus de la nature dont on m'a expliqué la cause. Quand un habile philosophe m'a appris que l'action du soleil et celle de la lune, combinées ensemble, produisent le flux et le reflux de la mer, j'admire encore plus la puissance et la sagesse du Créateur. Ce n'est pas dans les merveilleux ouvrages de la nature, que l'on doit dire que l'admiration est la fille de l'ignorance.

Quand il serait vrai que la puissance de Dieu cache les moyens qu'elle emploie pour nous étonner davantage, il faut convenir que sa sagesse doit prendre le contre-pied. Jamais nous ne l'admirons plus que quand nous en connaissons le comment. AL Addison nous en va fournir un exemple qui regarde encore notre Rhdne. Ce trait de la sagesse du Créateur mérite d'être rapporté.

« Eln voyant la plus grande partie du cours de cette rivière, je ne puis m'empécher de reconnaître une direction toute particulière de la Providence. Elle a sa source justement au milieu des Alpes, et a une longue vallée qui parait avoir été faite dans le dessein de donner un passage libre à ses eaux, au travers de tant de rochers et de montagnes dont elle se trouve environnée de tontes parts. Ici elle vous mène en ligne directe jusqu'à Genève; là elle inonderait tout le pays s'il n'y avait une onvertore singulière qui partage un vaste circuit de montagnes, et conduit la rivière jusqu'à Lyon. Au deik de cette ville se

trouve une autre grande ouverture qui traverse tout le pays, faisant presque une autre ligne étroite; et, nonobstant la vaste hauteur des montagnes qui s'élèvent aux environs, elle prend là le chemin le plus court pour se jeter dans la mer. S'il eût fallu qu'une pareille rivière se tdi &ite un chemin par elle-même au milieu des Alpes, quelques tours qu'elle eût fait, elle aurait certainement formé plusieurs petites mers et inondé quantité de pays avant que de terminer sa course \ »

Agréez que ma lettre termine aussi la sienne. Je suis, etc.

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