‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 24 sur 56 · EDUCATION D*UN BOUCLIER VOTIF CONSERVÉ A LA · texte numérisé non relu

EDUCATION D*UN BOUCLIER VOTIF CONSERVÉ A LA

BIBLIOTHÈQUE DE 6ENËVE.

(lorgttos de Valeotiuen. — Booclier en rhonneor de Sdpioa. — Booeiier attribué i

Afliikil.)

{Journal Helvétique, Juillet 1743.)

On conserve précieusement dans la bibliothèque de Genève an bouclier votifs qui a été décrit par Tun de nos bibliothécaires, M. Firmin Abauzit , dans une dissertation insérée au supplément de Y Antiquité expliquée du P. de Montfaucon (tom. IV, pag. 51). Puisque vous n'êtes pas à portée de consulter ce recueil, je vais vous envoyer un extrait de cette dissertation , en ; ajoutant quelques petites remarques de mon chef, non pour contredire mon auteur, mais pour appuyer et confirmer son ex» plication.

Des ouvriers qui creusaient dans l'ancien lit de TArve y trou- Tërent, Tan 1721, un disque circulaire d'argent fin, du poids d'oD peu plus de 34 onces. Tout le champ est occupé par diverses figures, dont les visages, qui devaient avoir assez de saillie, se sont effacés par le frottement. Mais la légende est bien conservée. La voici :

LARGUAS D.N. VALENTINIANI AVGV...

Largesse de l'empereur Valentinienj notre seigneur.

Cet empereur, que l'on reconnaît au diadème et à sa tête entourée de rayons, parait au milieu de toutes ces figures, en hatut de guerre et l'épée au côté. Il est debout et élevé sur ime espèce de marche-pied. De la main gauche il s'appuie sur la bannière appelée labarum^ et de la main droite qu'il avance, il

tient un globe qu'il semble présenter k ceux qui sont auprès de lui. Au-dessus de ce globe est la figure d'une Victoire ailée ; die porte d'une main une branche de palmier, et de l'autre une couronne qu'elle veut mettre sur la tète de Valentinien.

 la droite et ^ la gauche de l'empereur, aussi bien que derrière , on voit des soldats ou des officiers tournés de son côté, tenant la pique haute et droite comme dans une halte, couTeris de leurs boucliers, avec des casques surhaussés de plumes de paon. Ces officiers, au nombre de six, et rangés en demi-cerde autour de Valentinien qui semble les haranguer, remplissent tellement tout le front, qu'il laissent k deviner que le reste des troupes est derrière et alentour.

Au bas, on rencontre ici un bouclier, là une épée, et à qodque dislance un casque, le tout à terre négligemment et en désordre.

Mais qu'est-ce que la légende entend par cette largesse ? Estce la pièce elle-même? On pourrait supposer que ValentioieD fit distribuer à ses généraux des disques semblables à celui-ci. Apparenmient il ne (ut pas l'unique que le coin ou le moule produisit. Si l'on n'en avait frappé qu'un, il ne mériterait pas tout à hïi le titre de largesse impériale.

L'antiquaire que je copie croit que, quand même on supposerait une distribution de cinq ou six pièces pareilles à celle-d, elles ne répondraient pas encore à la qualité du donateur, et encore moins à l'idée qu'emporte le titre de largttas. Pour exprimer un présent de cette nature , le mot de dowum aurait été beaucoup plus propre.

C'est donc à l'action représentée que se rapporte la légende, comme cela s'observe sur les médailles. La grandeur du disque ne doit pas le tirer de la règle ordinaire des monuments.

Héliogabale fiusait battre pour ses lai^esses publiques de grandes pièces d'or, dont quelques-unes allaient jusqu'au poids de deux Uvres.

Les empereurs, dans de certaines solennités, dans un trioa-

pbe, par exemple, ou même immédiatement après la victoire, faisaienl des largesses extraordinaires au peuple romain ou k l'ar- Hiée, ou k tous les deux ensemble.

Séyère, dans une de ses huit libéralitis , fit donner dii pièces d'or par tête aux citoyens romains et aux soldats de sa garde.

On comprend assez que ces princes devaient s'en faire honneur dans les monuments publics. Rien aussi n'est si fréquent dans les médailles, tantôt sous le terme de congiarium, qui se prenait d'ordinaire pour une somme d'argent , tantôt sous le nom de LiBERALrrAs. Ce dernier mot fut surtout en usage depuis Marc-Âurèle.

Dans le quatrième siècle, ces libéralités s'appelaient proprement LARGrrATBS. Le Code théodosien, dans une loi de l'an 393, rappelle les lai^esses des empereurs défunts : Divœ mfmoriœ ConUantini vel ConstarUii LARorrATES.

Ainsi le disque dont il s'agit pourrait être le monument d'une de ces largesses publiques , je veux dire une largesse milùaire^ et fiiite à l'occasion de quelque victoire.

Yalentinien est en habit de guerre, sur un champ de bataille, la Victoire le couronne, autour de lui sont les traces June défaite. Toutes ces images s'accordent à faire entendre, ou plutôt h mettre sous les yeux, une victoire remportée sur l'ennemi.

Après la victoire, conune on l'apprend de Polybe ' et d'autres écrivains , l'empereur assemblait ses troupes autour de lui : il les haranguait, les louait , et leur assignait des récompenses, les unes générales, les autres plus particulières, selon le mérite. Hirtius dit tout en deux mots. Voici, selon lui, ce qui se passa le lendemain d'une victoire : Postero die^ dit-il, divinâ re fbctây cancione advocatà, militeê collaudat , totumque exercilum vetera' fwrwn donavil prcBmiis, ac fortissimo cuique et bene merenli pro suggesiu tribuit ' .

Si notre habile antiquaire avait besoin qu'on lui fournit des

* Hist. Lib. VL

* Ben. African. cap. 10.

autorités, je pourrais lui rappeler la colonne trqjane. On y voit l'empereur haranguant ses troupes , dans une attitude k pea près semblable k celle qu'a ici Valentinien. Trajan parait sur on tribunal de gazon. Il est assez élevé au-dessus des soldats, et les principaux officiers sont autour de lui sur la plate-forme.

La petite élévation sur laquelle parait Valentinien dans notre disque, n'est qu'un simple gazonnement tant soit peu ao-dessis de la campagne. Âmmien Marcellin dit de Julien : Ip$e aggm glebali osiistetMy talia dùsermt.

Valentinien semble haranguer ses soldats, dans le monument que nous expliquons. On a diverses médailles qui représentent les empereurs dans cette action , et pour légende : adhcutio. D assigne la libéralité qu'il veut leur faire , sauf aux soldats k courir ensuite chez le trésorier, qu'on appelait au quatrième ou cinquième siècle. Cornes largiiionum. On n'a pas voulu représenter ici une distribution actuelle, mais une simple assignation. .

Ainsi notre graveur, sous une légende convenable, aura représenté tout à la fois une victoire^ une allocution et une largessej le tout en observant l'unité de lieu, de temps et d'action.

Pour la vietoire dont il s'agit ici, voici apparenunent ce qoe c'est. Maxime, le meurtrier de Gratien et l'usurpateur de ses États, envahit ensuite l'Italie, qui appartenait à Valentinien IL Ce prince implora le secours de Théodose , empereur d'Orient, qui résolut de maintenir un collègue à la famille duquel il devait son élévation. L'action décisive se passa dans la plaine d'Aquilée. Le tyran fut vaincu, pris et conduit au quartier impérial. Théodose voulait lui sauver la vie; mais les troupes se mutinèrent, et quelques soldats lui tranchèrent la tète sur-le-champ. Cette victoire valut k Valentinien, les Gaules et le reste de l'Occident. Ces grandes pièces de métal, destinées k représenter les hommes illustres ou leurs belles actions, étaient appelées par les Romains c/ypet, boucliers, soit à cause de leur ressemblance avec la figure des boucliers militaires , soit parce que les boucliers

sa^fc'

avaient été les plus anciens tableaux de gravure ou de sculpture.

n nous est parvenu très-peu de cette sorte de boucliers des anciens, consacrés k la mémoire des grands hommes. On en voit un très-beau dans le cabinet du roi deFrance: il est d'ai^entfin, et du poids de 42 marcs. Cest celui que l'on fit foire en Espagne, pour transmettre à la postérité Tacte mémorable de continence de Scipion TÂfricain. Cette histoire est fort connue. Â la prise deCartbage la Neuve, on lui avait amené une jeune princesse d'une grande beauté ; mais ce héros ayant su qu'elle était promise en mariage à un jeune prince du pays, n'usa des droits de vainqueur que pour grossir leur dot de la rançon que lé père et la mère avaient apportée. Les Espagnols, touchés d'une action si généreuse , la firent représenter sur ce bouclier. Scipion l'emportait, s'en retournant k Rome. Mais, au passage du Rhdne, il tomba malheureusement dans la rivière avec une par* tie do bagage. Il y était demeuré enseveli jusqu'à l'an 1 656, que quelques pécheurs le trouvèrent. Un particulier de Lyon Tacheta, et il est enfin parvenu dans le cabinet du roi. C'est un monument qui a plus de 1900 ans.

Après avoir vu par quel accident ce beau bouclier de Scipion tomba autrefois dans le Rhône , il fout tâcher de deviner comment celui de Valentinien a pu avoir le même sort dans notre rivière d'Ârve. Voici de quelle manière l'habile antiquaire que je copie, explique la chose.

Après la défoite de Maxime et de son fils Victor, Valentinien II vint bientôt se mettre en possession des Gaules, où il périt malheureusement par la trahison d'Ârbogaste qui, l'an 392, le fit étrangler à Vienne en Dauphiné.

Genève, comme il parait par la carte théodosienne, était sur h grande route militaire qui conduisait des Alpes pennines, ou da Grand St-Bemard, k Vienne. Il ne serait donc pas surprenant que quelqu'un des généraux de Valentinien, ^ qui il avait Êdt ce présent, et qui accompagnait Tempereur, ait eu le malheur

de le perdre en passant FArve, comme Scipion perdit le sien au passage du Rhône. Après tout c'est un accident beureax, et qui vraisemblablement les a garantis l'un et l'autre de la fonte. On leur a appliqué fort ingénieusement ce mot de Thémislocle : Perieramus^ nisi periissemus. S'ils ne s'étaient pas perdus alors, ils étaient perdus pour toujours : ils ne pouvaient pas manquer d'être fondus, s'ils n'avaient pas été submei^és.

Je vous ai déjà dit. Monsieur, que le Père de Montfaacon, en insérant la dissertation de notre bibliothécaire dans son grand recueil d'antiquités, n'y avait fait aucune correction, et avait trouvé le monument bien expliqué. Il a seulement ajouté i la fin deux ou trois observations , dont je vais aussi vous bire part.

Il fait remarquer que , dans notre disque de Yalentinien, les boucliers des officiers généraux qui environnent l'empereor sont les plus grands qu'il eût jamais vus dans les troupes romaines. Leur figure est ovale, ils sont fort larges ; en les mesorant sur la taille de ceux qui les portent, il faut qu'ils aient pour le moins quatre pieds de longueur.

J'ajouterai un petit éclaircissement Ik-dessus, que je tiens da célèbre M. Rollin. Ce que les latins appelaient scutum était fort long, et quelquefois d'une grandeur démesurée. Il couvrait presque l'homme entier. Xénophon, dans sa Cyrapédie^ nous décrit les boucliers des Égyptiens comme fort grands. Chez les Lacédémoniens, ils étaient assez longs pour que l'on pût rapporter dessus ceux qui avaient été ou blessés ou tués dans le combat. Il fallait pour cela qu'ils eussent pour le moins les deux tiers de la longueur du corps de l'homme. L'histoire nous a conservé ces paroles mémorables d'une mère de Sparte à son fils, en lui donnant son bouclier lorsqu'il partait pour la guerre : // fcuAt que vous le rapportiez^ ou qu'il vous rapporte.

Le savant bénédictin remarque encore comme une singularité, que Valentinien est représenté l'épée au côté, presqu'à la manière des derniers temps. Dans les anciens temps, il est rare

de la voir porter ainsi : nous n'en avons pas d'exemple dans les monuments qui nous restent. Il est vrai que sur la colonne de Théodose quelques soldats la portent de même; mais c'est la même date que celle de Valentinien.

Le Père de Montfoucon dit aussi deux mots du ntmbta, ou cercle lumineux, qui environne la tête de Valentinien dans notre bouclier. D remarque que cet ornement se voit aussi autour de la tête de Trajan dans un monument antique. D'autres empe* reurs le portaient, ajoute-t-il, mais il se trouve communément sur les médailles du Bas-Empire.

U n'est pas surprenant que les empereurs païens se fissent représenter avec le nimbe. Originairement il était réservé aux dieux. Mais, comme quelques empereurs avaient voulu être traités de divinités, ils ont pu en prendre aussi les attributs. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que des princes chrétiens, tels que Va-* lentinien, aient voulu imiter en cela les païens. Cet ornement Êistueax, et qui devrait être réservé pour la divinité, parait incom* patible avec la religion qu'ils professaient. Ils ouvrirent enfin les yeux, surtout dans le septième siècle, et ils se firent scrupule d'avoir autour de la tête des marques qui ne convenaient qu'à des personnes divines ou aux saints.

Un auteur moderne a fait Ik-dessus une réflexion très singulière , et que je crois que vous ne serez pas fôché de voir ici. « !% l'on avait été jbien informé de l'origine du nimbe, dit*il, je doute que jamais personne eût songé à en &ire parade. Car enfio, qu'est-ce que le nimbe , qui fait tant de bruit parmi les antiquaires, et dont il parait qu'ils n'ont connu ni l'origine , ni la destination ? C'est, dit Aristophane, une petite lune qu'on mettait sur la tête des statues des dieux. Mais pourquoi l'y mettaiton ? Lies scoliastes répondent , que c'était pour recevoir les crottes des oiseaux qui allaient se percher sur la tête des dieux, précaution nécessaire, mais qui ne suffit pas encore, puisqu'on fui obligé d'instituer dans la suite une fête célèbre, destinée uniquement à laver les statues de toutes les souillures que les oi^

seaux, les rats , les araignées et la poussière leur fûsaieut contracter pendant le cours de Tannée. »

Voilà y Monsieur, à peu près ce que vous avez souhaité de moi sur notre bouclier votif, et peut-^tre même davantage. Cependant je dois vous avouer qu'en voulant extrêmement abréger la dissertation de notre bibliothécaire , je l'ai fort défigurée. Ainsi je vous conseille de faire une nouvelle tentative pour vous procurer l'ouvrage du Père de Mont&ucon , où elle est en entier. Vous trouverez dans celte pièce, quoique assez courte, une grande connaissance de l'antiquité, l'érudition répandue à pleines mains, mais une érudition choisie, et qui marque beaucoup de goût.

En expliquant ce monument d'après mon auteur, je l'ai appelé tantôt bouclier votif et tantôt disque. J'ai oublié de rendre raison de cette variété. Quand ces pièces de métal sont d'une certaine grandeur, comme le bouclier de Scipion , les antiquaires les appellent plus volontiers boucliers votifs. Mais quand l'ouvrage n'a pas beaucoup de volume ou de matière, ils lai donnent le nom de disque, et quelquefois de cycle. Cependant on ne s'en tient pas toujours à cette précision , et ces deux on trois noms se donnent assez indifféremment k tous ces boudiers symboliques.

Depuis la publication du grand ouvrage du Père de Mont£incon, on a découvert un autre bouclier votif, du même métal que celui de Scipion, et pour le moins aussi grand et aussi pesant, mais il n'est pas aussi chargé de figures et d'ornements. On y a seulement représenté au centre un lion sous un palmier, et au bas les membres épars de divers animaux, surtout de sangliers. D est dans le cabinet du roi. Il y a environ dix ans que M. de Boze le présenta à l'Académie des Inscriptions, pour avoir son sentiment sur cette antique. Ces messieurs jugèrent que le lion et le palmier étaient un symbole de Carthage , et que, par conséquent, ce bouclier était un ouvrage carthaginois. Us soupçonnèrent même qu'il pourrait bien avoir appartenu k Annibal ;

qu'il était vraisemUable que c'était une offrande qu'il avait faite, après son passage, à quelque temple du Daupliiné, qui est la provioce où il a été trouvé. On donna toujours plus d'essor aux conjectures. L'endroit précis où il a été déterré s'appelle la Terre du passage : on alla jusqu'à dire que ce lieu-là pouvait bien avoir retenu ce nom du passage. d'Annibal avec son armée.

Je ne doute pas, Monsieur, que vous ne trouviez quelquesunes de ces conjectures un peu hasardées, surtout la dernière. Les preuves directes pour donner ce bouclier à Annibal paraissent meilleures. Cependant je crains qu'il ne se trouve des gens qui diront , que l'intérêt que ces messieurs avaient à les &ire valoir peut leur avoir un peu imposé. Le bouclier d'Ânni- ^\ placé auprès de celui du vainqueur de Carthage , fait une symétrie des plus intéressantes: on ne pouvait pas lui trouver on pendant mieux assorti. Cette convenance n'aura-t-elle pas un peu aidé à expliquer les' figures symboliques du bouclier?

Voilà donc présentement trois boucliers votifs connus des antiquaires : deux dans le cabinet du roi de France, et le troisième dans la bibliothèque de Genève. On n'en a pas découvert davantage. Le marquis Maffei nous a avoué que dans toute l'Italie, ce pays si riche en monuments antiques, il n'a jamais vu de ces sortes de boucliers dans aucun cabinet des curieux.

Ce n'est pas que les anciens n'en eussent fabriqué un trèsgrand nombre, et même de fort riches, mais ils ne sont pas parvenus jusqu'à nous. On peut dire même que c'est précisément la richesse de la matière qui les a fait périr. L'ignorance, l'avi- <iité, le besoin, l'esprit d'économie, tout a concouru à faire disparaître ces précieux restes d'antiquité, a On n'a pu se résoudre, dit H. de Boze, à laisser mutiles pendant plusieurs siècles, des niasses considérables d'un métal dont les portions les plus légères sont d'un si grand usage ^ Agréez, Monsieur, qu'avant de finir, je dise encore deux mots

' Hist. de l'Acad. des Inscript. Tome IX, pag9 153.

de Hiisloire qui est représentée sur le boaclierdeScipion. Aveivous remarqué dans la Bibliothèque Britannique ^ la manî^ dont on nous a annoncé la relation d'un voyage dans les priocH paux pays de l'Europe ? On nous fait espérer quelque chose d'ex* cellent dans ce genre. Après avoir beaucoup exalté le rare mérite de l'auteur, sa profonde érudition, la justesse de sa critique, l'étendue de ses connaissances en matière d'antiquités, le journaliste a transcrit quelques morceaux pour piquer davantage la curiosité du public. Parmi ces échantilloi^ on trouve une anecdote fort injurieuse à Sdpion. Le prétendu voyageur s'inscrit en £biux contre tout ce qu'on a débité de la continence de ce Romain. Il avance hardiment que, dans cette occasion délicate, il satisfit sa passion, qu'il trouva le moyen de jouir en secret de sa captive, et en public de la gloire d'avoir su tenir en bride sa passion. D cite pour cela quelque sorte de garants. La plupart des lecteurs ont marqué de l'indignation en voyant noircir ainsi la mémoire de ce héros. U me semble qu'il ne sera pas mal de voir en deux mots, si le sentiment ordinaire n'est pas fondé sur de bonnes autorités.

Le bouclier de Sdpion suffirait seul pour rqpousser ce trait malin. Mais ne nous en tenons pas la, et ccmsultons un ou deux des meilleurs historiens. Tite-Live lui prête une vertu tout ï bit romaine dans cette occasion. U décrit sa continence comme cé\e d'un philosophe parfaitement affermi dans son devoir. D le fait insensible aux plaisirs. On voit assez qu'il veut faire de^pion un héros sans défauts, et ce dessein rend son témoigna un peu suspect. Peut-être &ut-il prendre le milieu entre notre voyageur médisant et Thistorien panégyriste.

Polybe, ce sage historien, nous apprendra ii quoi nous devons nous en iemr. U décrit Scipion sur le pied d'un homme fiût comme les autres. Il le représente sensible aux charmes du beau sexe, mais sachant se posséder dans une occasion où tout le

« Tome XVm, page 325.

monde avait les yeux sur lui. Il répondit aux jeunes gens qui lui avaient amené cette belle captive, peur user des droits du vainqueur, que, s'il vivait en homme privé , il pourrait peut-être écouter sa passion ; mais il leur insinua en même temps, qu'étant à la tête d'une armée, les intérêts de la république autant que son honneur , demandaient qu'il ne fit rien qui pût être désapprouvé.

Je crois, Monsieur, que cet historien nous a présenté l'action de Scipion sous son véritable point de vue. Il ne nous donne ce Romain ni pour un saint, ni pour un philosophe stoïcien. On cite souvent la continence de Scipion et d'autres traits semblables, pour faire voir que les païens fournissent de beaux exemples de vertu. On agile quelquefois dans les écoles la question si ce sont là de véritables vertus. Les théologiens le nient, mais les sentiments sont un peu partagés là-dessus, et il y a du pour et du contre. Pour décrier ces vertus païennes, on dit qu'elles péchaient par le principe et par le motif. Et cela se trouvera vrai dans le cas de la continence de Scipion : il modéra sa passion pour garder le décorum de général romain : il craignit le qu'endira-t-on? Une chasteté qui n'a d autre appui que la crainte des jugements des hommes, n'est pas une vertu fort épurée. Je conviens donc que la retenue tant vantée de ce Romain ne doit point embarrasser les théologiens, et n'entame point leur système sur la fausseté des vertus païennes.

Mais, sans vouloir prendre parti sur une question dont il ne s'agit point ici, je vais finir par la sage réflexion d'un habile moraliste : c'est qu'il nous arrive souvent de censurer les vertus des païens avec trop de sévérité , et en même temps avec trop de présomption. Cependant il ne nous convient guère d'épludier avec tant de rigidité leurs bonnes actions pour y trouver des défauts. Au lieu d'en faire l'objet de notre critique, il nous siérait mieux d'y chercher des sujets de confusion. Les vertus de8 païens n'avaient pas de légitime objet, ni de véritable motif. A cet égard elles étaient dusses , on en convient. C'étaient la

prudence, Toi^eil, rintérét qui les faisaient agir. Ceb peut être vrai. Mais avec de si (sables et de si faux motife, ils étaient justes, sobres, tempérants, ils résistaient aux tentations : et noos, qui avons la connaissance de Dieu et Tespérance de Timmortalité, nous sommes colères, vindicatifs, médisants, sensuels, etc., nous vivons en païens! Si les choses changeaient de face, et que les païens fussent à portée de confronter nos motifs, nos lumières avec nos actions, leurs censures seraient bien mieux fondées que les nôtres. Nos mépris leur paraîtraient insensés, et notre vanité ridicule : nous n'aurions qu'à nous attendre à de sanglantes satires de leur part

Mais il est temps de finir. N'avais-je pas raison de vous dire il n'y a qu'un moment. Monsieur, que je vous donne plus que vous ne m'aviez demandé? Je suis sûr que vous me teniez quitte et de théologie et de morale. Â peine comprends-je moi-méiDe comment elles sont venues se fourrer ici l'ime et l'autre.

Je suis, etc.

vm

ÉCLAIRCISSEMENT SUR UN TABLEAU DE RUBENS, RE- PRÉSENTANT TURQUET DE MATERNE, A LA BIBUO- THËQUE DE GENÈVE.

(lurihils sjnMifiM it b miàmu. — Ht tiee sur Torqiet it Itjenf . nédedi et ehinisle. — Ailkeiticité de rattriklin de m portrait à likis.)

{Jaumal Helvétique, Août 1752.)

Vous m'apprenez. Monsieur, que vous vous rencontr&tes dernièrement dans la bibliothèque publique de Genève avec quelques étrangers. Il se trouva parmi eux un habile peintre sué-

dois , qui voyage depuis quelques années pour se perfectionner dans son art. Vous vous fîtes un plaisir de le suivre dans la chambre de peinture, pour entendre comment il jugerait des divers tableaux que l'on y montre. Il vous parut content d*un morceau d'histoire du Titien, et il reconnut ce peintre sans hésiter. Il trouva fort belles plusieurs miniatures de notre Gene- Tois Ârlaud , qui effectivement a excellé dans ce genre de peinture'. Nous avons son portrait à l'huile, de la main de Largilière, qui attira aussi, pendant quelque temps, l'attention du Suédois. Il vous dit que ce peintre français s'était surpassé dans cette occasion.

Mais vous fuies fort surpris de la manière dont il prononça sor un autre portrait qu'on lui montra comme étant de la main de Rubens, et dont nous faisons grand cas. Il fit quelque geste qui marquait qu'il n'en convenait pas : il branla la tête, et vous dit ensuite rondement qu'il ne reconnaissait point là ce célèbre peintre flamand , qu'il n'y trouvait ni son goût, ni sa mauière. Ce jugement d'un connaisseur ne put que faire quelque impression sur vous, de même que sur les étrangers qui se trouvaient là. Vous vous adressez à moi pour savoir si nous n'avons rien à opposer à ce doute ; quelques faits, par exemple, la manière dont ce portrait nous est parvenu , dans quelles mains il a passé depuis qu'il est sorti de celles du peintre. Vous m'indiquez qu'une tradition bien suivie là-dessus serait la meilleure preuve que nous puisûons produire en notre Gaiveur.

Je commencerai par vous prier de remarquer que ce tableau ou ce portrait avait été, jusqu'à présent, généralement reconnu comme étant de Rubens. Il a soutenu l'examen de quantité de bons juges. Notre Suédois est le premier qui ait essayé de le iégnàer. La voie que vous m'indiquez pour le rendre à son véritable auteur et pour convaincre les incrédules, est la meilleure.

* Son éloge forme une des dissertations qui suivront.

Mais, avant d'entamer la discussion que vous me prescrivez, je dois commencer par vous rappeler le portrait et vous en rafraichir la mémoire. On y voit le fameux médecin de Sbjeme peint en grand, c'est-k-dire jusqu'aux genoux. C'est un beau vieillard, avec une barbe vénérable, la plus heureuse physionomie du monde, un air vif et serein, le port majestueux, habillé d'une longue robe à l'orientale , ou plutôt k la polofissCi qui lui tenait lieu de robe de chambre.

Outre la figure principale qui se présente sur le devant du tableau, le peintre a placé , mais un peu dans l'éloignement, le dieu Esculape , avec ses principaux attributs. Ils sont dans le goàt symbolique des anciens. On sait que Rubens mettait fréquemment un peu d'allégorie dans ses tableaux.

Quelquefois on représentait simplement Esculape sous la figure d'un serpent, pour marquer la prudence que doit avoir un médecin. Mais le plus souvent les Grecs le représentaient comme un vieillard. Ils lui donnaient une longue barbe, parce qne l'expérience, produite par le grand nombre d'années, fait proprement rhabileté du médecin. Il tient à la main, comme on sceptre, un b&ton noueux, qui désigne, dit-on, Pautoritédu médecin et les difficultés de son art. Il est vêtu de la ceinture en bas, pour apprendre a ceux de cette profession k avoir de la pudeur, et à ménager celle de leurs malades. Les Grecs avaient soin surtout de peindre chauve leur dieu Esculape, pour Ëûre entendre au médecin qu'il ne doit point laisser échapper l'occasion. Gai Patin, décrivant tous ces attributs et se trouvant dans un accès de sa belle humeur, dit plaisamment, n que tout cela est si fort tiré par les cheveux, qu'on ne doit pas être surpris qu'Esculape en soit demeuré chauve * . »

Quelquefois on met une pomme de pin à ses pieds, parce que les noyaux ont quelque vertu médicinale , comme on en peut juger par cette inscription du temple d'Esculape : Hisce

* L'esprit de Gui Patin, p. 07.

^Mms Caio cuiéam cobco oraciUum: Comedes nucleos picn una cum melle per ires dies, et convaluù.

On remarque dans ce tableau que, dans la distribution de ces attributs, le peintre s'est écarté en quelques endroits de Tusage ordinaire. La pomme de pin, que Ton met aux pieds d'Esculape, il la lui a mise à la main. Le serpent d'Ëpidaure, il Ta entortillé autour du bâton noueux ou de l'espèce de massue que tient ce dieu. Il a encore mis de son chef, sur un petit morceau d'architecture, cette inscription : NON SEVE NUMINE. Peutêtre a-t-il voulu insinuer par là, que le médecin a besoin de l'inspiration divine pour se diriger dans son art. Peut^-étre aussi a-t-il voulu appliquer cette devise en particulier à Mayeme, qui semblait avoir été favorisé du secours du ciel pour réussir si bien dans sa profession.

Je ne dois pas oublier. Monsieur, de vous rappeler la beauté du coloris de ce tableau. Il a plus de cent ans, et les couleurs en sont aussi fraîches que s'il sortait de dessus le chevalet. Voilà ([ai doit déjà caractériser Rubens, qui a toujours été inimitable pour le coloris.

Vous vous attendez, sans doute, que je vous fasse un peu eonnaitre Mayeme , avant que d'examiner qui est le peintre qui Ta peint. L'histoire du portrait viendra ensuite natureilemeut après celle du médecin lui-même. Vous verrez qu'elles sont assez liées l'une avec l'autre.

Théodore Turquet de Mayeme naquit à Genève, le 28 de septembre 1 573. Quelques auteurs ont dit qu'il était né dans im village voisin, appelé Mayeme. Mais nous n'en connaissons point qui porte ce nom. D'autres le font naitre à Aubonne, dans le pays de Vaud. C'est apparemment une équivoque sur ce qu'il en fut seigneur dans la suite. Nous savons certainement qu'il est né à Genève, et que Théodore de Bèze fot son parrain.

Il était fils de Louis de Mayeme, auteur d'une Hittoire d'£f« pogne^ en deux volumes in>folio. Louis s'était retiré à Genève, sur la fin de l'an 1 572, à cause de la violente persécution que

les protestants souffraient en France. On lui avait démoli ^ Lyoo deux de ses maisons.

Le jeune Mayeme, ayant étudié dans sa patrie les bumaoità et la philosophie, alla à Montpellier où il s'appliqua avec succès il l'étude de la médecine, et y fut reçu docteur.

De là il passa à Paris , où il eut le titre de médecin ordinaire de Henri lY. En Tan 1 600, le roi le donna à Henri, duc de Roban , pour raccompagner en Allemagne et en Italie, où il s'agissait de négocier quelques affaires avec les princes de ces pays-ii.

Quand il fut de retour, on le sollicita de se faire catholique, mais ce fut inutilement. D ne se laissa point tenter par les belles promesses qu'on lui fit. Il continua à être médecin de Henri IV; après la mort de ce prince, il le fut encore de Louis XDI.

En 1616, Jacques I^% roi d'Angleterre, fitdenaander, par son ambassadeur k Paris, Mayeme, pour être son premier médecin. n se rendit k cette invitation. U fit dans ce pays-lk une fortune éclatante. Il fut , en quelque manière , le favori du roi, qui aimait beaucoup les savants. Il eut le même emploi de premier médecin sous le règne de Giaries P'.

Un auteur a marqué sa surprise sur ce que ce médecin avait été appelé ii Londres d'une manière si distinguée, et y avait bit une fortune si brillante. « Étranger en Angleterre, dit-il, c'estk-dire, portant un titre d'exclusion et de mépris, si je l'ose Are, il arracha aux Anglais , toujours prévenus contre la médecine française, leur estime et leur confiance*. »

Voici comment on a jugé de ce médecin en France : « Tnrquet de Mayeme, docteur de Montpellier, se rendit un des plus habiles dans sa profession qui ait paru depuis plusieurs siècles. n savait parfaitement l'anatomie et la chimie. Etant fort ricbe, il n'épai^arien, durant plus de cinquante ans, pour fiûredes expériences , et pour s'assurer de la vertu de la plupart des remèdes, n se contentait ordinairement des végétaux et de la diète.

' Jmimal des Savants) Février 1743.

D n'airait recours aux minéraux que quand les autres étaient trop faibles V«

Il est vrai qu'on lui a reproché qu'il ordonnait quelquefois des remèdes trop composés. Il prescrivait des mélanges de plusieurs ingrédients qui n'étaient pas &its pour être associés, et qui peut-*étre se détruisent l'un l'autre. La simplicité vaut beaucoup mieux que de semblables assemblages.

Gui Patin parle de Mayeme dans sa lettre VIII^, écrite en 1645. n dit qu'il vint à Paris l'an 1602. « Comme il se piquait d'être grand chimiste, il eut querelle avec quelques médecins de Paris Il est aujourd'hui fort riche en Angleterre. Il

se fait bien payer ses consultations U est baron d'Aubonne,

bdle terre dans le pays de Vaud, proche de Genève, de laquelle était seigneur, l'an 1 560, Spifame, évêque de Nevers, qui eut la léte coupée en 1 566, comme adultère. »

Dans uneautre lettre. Patin marque beaucoup d'emportement contre lui. Mais il suffit que Mayerne fût chimiste, pour échauffer la bile de cet esprit caustique, qui aurait voulu faire pendre tous ceux qui ordonnaient l'émétique.

Il font convenir que, dans ce temps- là, la chimie était une science assez décriée, et on doit savoir gré k Mayeme d'avoir su se mettre au-dessus de cet injuste préjugé de son siècle. Outre les remèdes que la chimie lui fournit , elle le conduisit encore k des découvertes utiles pour les beaux-arts. U trouva, par exemple, quelques belles couleurs qui manquaient k la peinture en Ànail , surtout le beau pourpre, absolument nécessaire pour les carnations. Dès qu'il eut fait cette découverte, il la communiqua incessamment au fameux Petitot, Genevois, qui était alors comme hii k la cour d'Angleterre. Il le mit par Ik en état de faire ces beaux portraits qui ont fait l'admiration des connaisseurs, et qui ont immortalisé son nom.

Mayeme a encore été l'inventeur de la fameuse eaucordiale, qui

' Journal des Savants, 1693, p. 211, édit. in-io.

a été recherchée pendaei longtemps. Voos savez. Monsieur, qu elle a fait la fortune de quelques apothicaires de notre ville, qui ne pouvaient pas suflire à fournir tout ce qu'on leur en demandait des pays étrangers. Elle a un peu perdu de sa vogue, et a éié, en quelque manière, supplantée par Veau des Barbades^ qui lui ressemble beaucoup , et qui a quelque avantage sur elle. D est vrai qu'on pourrait bien se passer de ces liqueurs, qui, à tout prendre , font plus de mal que de bien. H ne iaudradt pas trouver mauvais que Patin eût attaqué Teau cordiale de Majerae, et Teùt mise au rang de ces poisons sucrés si propres à abréger nos jours.

Notre médecin ne se bornait pas uniquement aux sciences qui sont du ressort de la médecine. Voici un trait propre li lui £siire honneur, et que je ne dois pas supprimer. 11 parut une brochure a Paris en 1743, dont le but était de iaire Tapolc^c d*ua livre intitulé : le Géographe moderne. On y lit cette particularité :

« La mappemonde qui se voit sur le plancher de la tour orientale de l'observatoire de Paris, n'est pas de l'invention de l'Académie. Le dessin en avait été présenté au roi, dès 1648, par Turquet de Mayerne. On ajoute que quelques personnes prétendent qu'il avait tiré cette invention d'Octavio Pisani, Florentin. »

Quand je vous l'ai présenté comme un habile médecin, j'ai oublié de vous dire, qu'il entendait très -bien Tanatomie, et quH était, par conséquent , fort propre k diriger un cbiruif;ien qui opérait sous ses yeux. 11 lui arriva une fois d'en redresser un d'une manière qui lui fit beaucoup d'honneur. Nouvellement arrivé en Angleterre, il avait ordonné la saignée k une dame de la première quaUté , et il voulut y assister. Le chirurgien , quoiqu un des plus habiles de Londres, piqua inutilement la veine deux ou trois fois, ou plutôt la manqua. Alors Mayerne saisit la lancette, attrapa la veine du premier coup, et fit la saignée fort heureusement.

Mayerne, quoique étranger en Angleterre, se vit conseiller et premier médecin de Jacques I", et jouit du même emploi sous Charles 1". Il est aisé de concevoir que, dans ce poste, il fit une fortune immense. H acheta la baronnie d'Aubonne, dans le pays de Vaud , comme je l'ai dit précédemment. Vous savez qu'elle appartient aujourd'hui k la république de Berne. Il mourut à Chelsei près de Londres, le 15 mars 1655, âgé de quatre-vingt-deux ans.

U laissa une fille unique, qui eut de grands biens. Elle épousa le marquis de Monlpouillan de la maison delà Force, et petitfils du maréchal. Elle mourut k la Haie en 1661.

Mayeme donna une de ses sœurs à un Italien qui a eu quelque réputation. Il s'appelait Jean-François Biondi, était né en Dalmalie, d'une famille noble, l'an 1572, et fut d'abord secrétaire de l'ambassadeur de Venise en France. Il embrassa ensuite la religion réformée, passa en Angleterre, où le roi Jacques lui fit une pension de 200 livres sterling. Ce prince le chargea de quelques commissions secrètes, où il réussit. Pendant les troubles d'Angleterre, il passa en France, se mit en possession des biens qu'il avait eus de sa femme, et, sur ses vieux jours, il se retira à Aubonne, chez son beau-frère. Il y mourut en 1 644. Il fut enterré dans l'église du lieu, où l'on lit encore aujourd'hui

son épitaphe'.

U est bien temps. Monsieur, de vous parler du portrait. J'ai cru que ces particularités de la vie de Mayeme pourraient vous foire plaisir, quoique aous ne me les ayez pas demandées. Pendant que ce médecin était en Angletef re, il eut d'étroites liaisons avec Rubens. Quoique tout le monde connaisse ce fameux peintre, ou au moins ait ouï parler de lui, je ne laisserai pas de m'arréter un peu ici sur quelques détails de sa vie.

Paul Rubens éuit né à Anvers en 1577. Il étudia fort bien les belles-lettres dans sa jeunesse. Il s'appliqua k la peinture, où il

• Siceron, Mémoires pour l'histoire des hommes illustres, tome XXXVll, page 39t— 394.

fit des progrès étonnants. C'était encore un génie supérieur, capable de manier les plus grandes affaires. Le roi d'Espagne TeiH Yoya en ambassade en Angleterre. Ce fut Ih où il peignit Majerne, qui était son ami intime *.

Après la mort ^e ce médecin, son portrait passa à une de ses nièc4 s, qui mérite bien que je vous la fosse un peu connaître. Elle s'appelait Louise de Frotté. Elle fut mariée à un seigneur anglais , et devint par Ik M"* de Windsor. Dès qu'elle fut veuve, elle se retira k (jenève , et y apporta le portrait de son onde. Elle y mourut sur la fin de 1691. C'était une dame d'un trèsgrand mérite. Elle avait beaucoup de génie naturellement , et l'avait fort cultivé par la lecture. Elle entendait fort bien quatre langues : l'espagnole, l'italienne , la française et l'anglaise. Elle parlait si bien ces trois dernières, qu'on aurait été embarrassé ï connaître laquelle était sa langue maternelle. Elle entretenait un grand commerce de lettres dans les pays étrangers: elle avait surtout des liaisons étroites avec la célèbre Hélène Comara Piscopia, fille du procurateur de Saint-Marc de Venise, et qui était son amie*. Pendant plusieurs années, elle a été un des principaux ornements de notre ville. Quelques auteurs qui ont donoé une liste des femmes illustres, y ont placé M"^ de Windsor^

Cette dame , en se retirant k (jenève, y amena avec die une autre nièce deMayeme, qui était de la famille Coladon, d'Angleterre. Elle hérita de M*"^ de Windsor, et, par conséquent, elle eut le portrait de Mayeme. Elle fut mariée ensuite k M. de Cambiague, Genevois, mais qui avait passé la plus grande partie de sa vie en France, où il avait amassé de grands biens, et où il

* Rubens réussit à faire un traité de paix entre TEspagne et l'Angleterre. Charles I*', pour hii en marquer sa reconnaissance, détacha Tépée qu'A avait au côté, 6ta sa bague et le cordon de son chapeau, qui était de diamants, et en fit présent à Rubens devant tout le parlement. De retour en Espagne, il fiit fait camérier avec la clef d'or. Q retourna fim'r ses jours à AnverSy où il emporta 30,000 écus. D mourut en 1640.

* Voyex réloge de ceUe savante dans Moreri, article Cornara. ' Hist. des ouvrages des savants. Mars 1692, p. 334.

s'était fait des amis d'un rang et d'un mérite distingués. Il survécut à sa femme ; il n'eut point d'eniânts d'elle, mais il fut son liéritier. Le portrait de Mayeme passa alors entre ses mains ' .

n ne me sera pas difficile de vous informer présentement, Monsieur, de la manière dont ce beau morceau de peinture est par- Tenu à la bibliothèque publique de (jenève. J'étais en Angleterre lorsque Georges V^ parvint k la couronne. Je dînais an jour chez milady Coladon, qui devint dans la suite sous-gouvernante des princesses. A ce repas se trouva le docteur Wikar, doven de Winchester, et son épouse, qui était de la fiunille Goladon, belle- sœur de milady et sœur de M"^ de Gambiague *.

Elle me dit, k la fin du repas, <c que M. de Gambiague, son beau-firère, avait un beau portrait de leur oncle de Mayeme, peint par Rubens; qu'ils consentaient qu'il en jouit pendant sa vie; mais qu'elle me priait de lui dire k mon retour, qu'ils souhaitaient que ce portrait revint k leur famille après sa mort, el qu'ils attendaient qu'il s'expliquerait Ik-dessus dans son testament, n Je promis tout, et ne fis rien, parce que, pendant mon absence, le propriétaire avait fait présent du portrait k la bibliothèque, d'où il ne convenait pas de le faire sortir.

n me semble. Monsieur, que voilk une tradition assez bien suivie sur ce portrait, pour devoir entièrement dissiper les doutes du peintre suédois , qui n'y voulait pas reconnaître la main de Rubens.

Je suis, etc.

* M. de Gambiague est mort en 1728.

* On a rapporté un trait d*esprit de cette dame dans le Journal Helvétiftie, Décembre 1746, p. 495.

LETTRE SUR UNE TABLE DUN MARBRE PRÉCIEUX, DE LA BIBLIOTHÈQUE DE GENÈVE, ET SUR DAUTRES CURIOSITÉS.

(larbre floreiliB. — L'Énir FakirdJD, laveroier el Da Qoesne. — Vase d'albàlre. am

anieau d'er treorés près 4f fteoève.)

{Jwimal Helvétique, Octobre 1752.)

Les gens avides de tout savoir, comme vous, Monsieur, ne sont jamais contents : il leur manque toujours quelque cbose. 0 y a quelque temps que vous vîtes la bibliothèque publique de notre ville avec quelque satisfaction, mais pas avec assez de loisir pour être suffisamment éclairci sur bien des choses que vous auriez voulu un peu approfondir.

C'est proprement sur les morceaux d'histoire naturelle ou sur les peintures que l'on y montre, que vous ne vous trouvâtes pas assez instruit , à votre gré , par ce que vous en dit le bibliothécaire , qui ne pouvait pas s'étendre beaucoup sur cbacpie article. Depuis ce temps-là, vous vous êtes adressé à moi pour être mieux informé sur ce que le temps ne permit pas de vous éclaircir alors.

Vous commençâtes dernièrement par quelques doutes que vous me proposâtes sur tm portrait que Ton vous avait moutré pour être de Rubens, et qu'un peintre suédois ne voulait pas reconnaître pour être de ce fameux peintre * .

n s'agit aujourd'hui d'une espèce de marbre, qui vous parut assez curieux, parce que la nature semble y avoir peint des paysages, des rochers escarpés, des ruines, et même des bâtiments

* Voyez la dissertation précédente.

entiers. Le bibliothécaire vous dit, qu'outre les remarques d'histoire naturelle qu'on peut iaire sur cette sorte de marbre , il pourrait vous faire l'histoire de cette table, et la manière dont die nous est parvenue , qui est assez singulière ; mais qu'il la supprimait, de peur de vous arrêter trop longtemps. Vous vous plaignez de ce que, par là, il ne fit qu'exciter et piquer votre curiosité , sans se mettre en devoir de la satisfaire. Notre bibliothèque m'étant fort connue, vous voulez que je supplée présentement k ce qu'on ne put pas vous apprendre alors.

Reprenons, s'il vous plait, Monsieur, ce qui regarde la matière même dont est &ite celte table. C'est un marbre qui se tire, du côté de Florence , d'une montagne appelée Limagio. La nature l'a parsemé de taches, mais si bien arrangées, qu'on croit y voir des montagnes , des rochers, des nuages, une mer agitée, et bien d'autres objets que les peintres font entrer dans leurs paysages.

Ce qui frappe surtout dans notre table, c'est une ville qui y est peinte avec ses clochers , une espèce de citadelle sur une hauteur, et un fiel au-dessus avec des nuages. Il est vrai que la plupart des maisons semblent tomber en ruine. Le fond du tableau est un marbre blanc, ou, pour mieux dire, gris. Les maisons et les rochers sont d'une couleur brune, semblable à celle dont les peintres fout leurs terrains. M. Bourguet, dans son Traité des pétrifications imprimé en 1 742, dit que cette sorte de marbre de Florence s'appelle pietra citadina ou citadinessa , parce qu'on y voit ordinairement des villes et des ruines. Un habile peintre, considérant un jour notre table, dit qu'il y trouvait jusqu'aux règles du clair-obscur, de la perspective, et de la dégradation des couleurs.

Je lisais dernièrement Y Histoire de la conquête de la Franche^ Comtés par Pélisson. Il y a un chapitre pour l'histoire naturelle de ce pays-là. « On voit auprès de Dole, dit cet historien, les pierres de Sempan^ où le hasard et la nature ont fait très-souvent des peintures que Fart et le pinceau pourraient avouer. »

in

Voilà qui convient surtout à notre table, puisqu'un peinu^ trèsexpert a trouvé que les principales règles de son art y étaôeot observées.

Je sais bien que les voyageurs nous rapportent des choses bien plus surprenantes, en nous décrivant certains camaîeoi que l'on montre dans des cabinets de curiosité ou dans les trésors des églises. On dit que dans celle de Saint-Jean, à Pise, on voit sur une pierre un vieil ermite dans un désert, assis près d'un ruisseau, et tenant une clochette à la main. C'est sur une agate qu'on voit cette figure. On dit encore que, dans le temple de Sainte-Sophie , à Constantinople, on voit sur un marbre blanc l'image de saint Jean-Baptiste , vêtu d'une peau de chameau.

Mais voici bien autre chose. Monsieur. Pline dit que le roi Pyrrhus avait une agate qui représentait naturellement Apollon, tenant sa lyre , avec les neuf muses, chacune ayant ses attributs ou ses marques de distinction ; mais il parait y avoir beaucoup d'exagération dans ce fait. Pour y trouver ces figures, il fallait que l'imagination aidât beaucoup l'œil du spectateur.

Permettez-moi, Monsieur, une petite digression pour prouver qu'il nous arrive quelquefois de voir dans les objets des choses qui ne sont que dans notre imagination. Je vous en rapporterai un exemple pris dans nos parterres. Vous savez que je m'amuse à cultiver des fleurs. Nous en avons une qui est connue sous le nom de grenadille ou de fleur de la Passion. Nos traités de fleurs, surtout ceux qui sont composés par des religieux, en disent des merveilles. On l'a tirée d'Amérique, où on l'appelle maroccUo. Cette fleur, nous dit-on, est un miracle, puisque Dieu y a distinctement figuré les principaux mystères de ki mort et de la passion de notre Seigneur. Si nous regardons les feuilles qui environnent cette fleur, elles nous représentent l'habit dont les Juife le revêtirent par dérision: ces pomtes aiguës, qui paraissent à leurs extrémités, ne sont-elles pas la figure des piquantes épines dont ils couronnèrent sa tête? et ces petits filets, tachés de couleur de sang , qui s'épandent tout autour, ne représen-

teDt-ils pas les foueis avec lesquels il fut cruellement flagellé ? Cette petite colonne, qui s'élève au milieu de la fleur, nous montre celle à laquelle il iut lié chez Pilate : le chapeau qui est audessus , marque l'éponge trempée dans le fiel et le vinaigre qui lui lut présentée. Ces trois ou quatre petits piquets , qui s'élèvent au-dessus de la colonne , sont les clous pointus dont on lui perça les pieds et les mains : les feuilles pointues par le haut, et qui par le bas tiennent à la tige, sont l'image de la lance qui lui ouvrit le côté. Ne soyons pas surpris. Monsieur, si les païens, à l'aide d'une imagination échaufiee par leur mythologie, ont cru voir sur une agate Apollon et les neuf muses assez bien peintes et caractérisées, puisque des chrétiens, avec de semblables yeux, ont cru voir sur une fleur les principaux instruments de la passion. Malheureusement pour ces spéculatifs, ils y ont tout vu, excepté la croix, l'instrument le plus essentiel et le plus caractéristique de tous. Un spectateur de sang-firoid n'aperçoit rien dans cette fleur, de ce qu'un cerveau échaufiié dans un cloître y voit de si merveilleux.

Je reviens à nos peintures sur la pierre, et je vais vous en citer quelques-unes, qu'il ne faudra point prendre au rabais, comme 1 agate de Pyrrhus, parce que je les tire d'un habile naturaliste, k qui l'on peut bien se fier. C'est M. de Sauvage, membre de l'Académie de Montpellier. Il nous a décrit des dendrites fort curieux, que l'on trouve dans un vallon près d'Alais. On appelle ainsi ces pierres où l'on voit des ramifications peintes qui imitent des arbres et quelquefois des paysages.

« Ce qui caractérise nos dendrites, dit-il, ce qui les distingue des autres, ce sont surtout les couleurs du fond du tableau, différemment combinées avec les ramifications et les terrasses, d'où il résulte une prodigieuse variété de paysages en miniature, dont on pourrait &ire une suite curieuse et un assez ample recueil. Chaque coup de marteau dans le rocher ouvre toujours une nouvelle décoration, et donne quelquefois des tableaux parfaits, des dessins finis et d'après nature. On est chaque fois

agréablement surpris de trouver, sans effort d'imagination et au premier coup d'œil, un ciel , des nuages , un horizon, une aurore ou un crépuscule, des terrasses, des coteaux, des arbres de tige , des forêts épaisses , des (iiites et des lointains. Tout j est net et bien terminé, tout y est de bon goût , rien qui ne soH dessiné correctement. J'ajouterai qu'il y a certains traits si fins, si délicats , qu'ils ne perdent rien pour être ^iis de près , lors même qu'ils sont grossis par la loupe , k travers de laquelle les ouvrages de Fart les plus finis ne laissent entrevoir que rudesse et grossièreté ^ •

En voilà assez sur ces jeui de la nature. Ce que vous me demandez principalement, c'est l'histoire de notre table en particulier. Vous voulez savoir d'où elle est venue originairement, par quelles mains elle a passé , et comment elle nous est enfin parvenue. J'ai trouvé dans le cabinet d'un curieui tout le détail que nous pouvons souhaiter là-dessus ; détail qu'il tenait de bon lieu, et qui vous paraîtra assez satisfaisant , parce qu'il est lié avec un morceau de l'histoire orientale, très-propre à piquer votre curiosité.

Une tradition bien constatée nous apprend qu'un des premiers possesseurs de notre table , a été l'émir Fakardin , qoi était de Smyrne. Il était souverain du mont Liban et prince des Druses. Maître de la Syrie maritime , il forma le projet de secouer tout à fait le joug de la domination des Turcs ^.

Amurat l'ayant assiégé dans Seide par terre , l'émir trouva ï propos de s'embarquer sur un navire français, qui Temmena h Malte. De là il se rendit à Livourne, où il demeura cinq ans. Là il fit un traité avec le grand-duc de Florence, qui devait loi fournir de l'argent et des troupes. Le grand-duc lui fit présent alors de cette table, qu'il mit sur le vaisseau qui devait le ramener au Levant. On remarque que cet émir, dans le temps qu'il jouissait tranquillement de ses Ëtats, avait des palais et des

* Mémoires de rAcadémie de Montpellier.

* La Roque, Voyage de S}Tie, t. Il, p. 200.

maisons de campagne fort ornés , et qu'il avait fait venir des ar. chitectes et des ouvriers chrétiens pour les embeHir. Cette table était donc un présent bien choisi, et qui devait être de son goût.

En 1634, les affaires de Fakardin empirèrent. Il se vit assiégé dans une espèce de rocher. Après s'être défendu quelque temps, il se rendit sous certaines conditions. Mais il se fia trop à Amurat, qui le fit emmener prisotinier à Gonstantinople, avec les deux princes, ses fils. Quelque temps après, le Grand Sei-» gneur lui fit trancher la tête , et ensuite il fit étrangler les deux jeunes princes.

Dès que les domestiques de l'émir virent qu'il succombait, ils voulurent profiter du désordre de ses affaires. Un renégat de Marseille trouva le secret de se sauver avec la table en question, qui avait alors un ornement de plus qu'elle n'a aujour* d'hui, et qui donna dans la vue de ce domestique infidèle beau-* coup plus que les paysages que la nature y avait peints. Elle était supportée par quatre esclaves d'ai^ent d'un grand prix. Il les sépara de la table , et les vendit, k Marseille, 4,000 piastres.

M. Sylvestre Dufonr, de Lyon , qui a publié un Trailé du café^ et qui était abrs k Marseille, acheta pour 20 pistoles la table. D fit encore l'acquisition de diverses autres curiosités que le renégat avait enlevées à son maître. M. Dufour vendit dans la suite pour 400 écus cette table au célèbre Tavernier, au retour de son dernier voyage des Indes. L'argent ne fut pas compté d'abord. Tavernier fit au vendeur un billet pour cette somme, som ces bizarres conditions , que les 400 écus seraient payables quand l'acheteur serait prêtre^ mort ou marié. Tavernier s'étant marié dans la suite, satisfit exactement k son obligation., n fit porter cette table k Aubonn(% dont il était seigneur. Au lieu des quatre esclaves qui la supportaient, et qui avaient disparu, il leur substitua quatre colonnes torses d'un bois fort propre.

Le marquis Du Quesne ayant été aussi seigneur de cette terre dans la suite, et l'ayant vendue k la république de Berne,

fil présent de cette table à la bibliothèque de Genève, lorsqu'il démeubla le château.

Vous remarquerez , s'il vous plaît, en passant, que les curiosités de notre bibliothèque, dont je vous ai rendu raison en dernier lieu, vous ont lait connaître divers seigneurs de cette terre. Dans réclaircissement que je vous donnai, il y a quelque temps, sur un tableau de Rubens, Boas vimes que Spifiune, qui avait été précédemment évéque de Nevers, était seigneur d'Auboone en 1560. Dans le siècle suivant, le médecin Mayeme posséda cette terre. Nous venons de voir qu'elle a été à Tavemier, et enfin au marquis Du Quesne, donateur de la table.

Avant qu'on eût trouvé le mémoire exact sur lequel je viens de vous faire l'histoire de cette table , oa en débitait des particularités qui ne se sont point trouvées fondées. On disait, par exemple, que Tavemier l'avait apportée de Perse. Au contraire, il y en fit conduire une à peu près semblable, mais où l'art étoaP fait la nature. On lit , dans ses Voyages , a qu'il fit présent ao sophi d'une de ces tables qu'on fait à Florence , qui sont de marbre, avec plusieurs pièces de rapport qui représentent des fleurs et des oiseaux. Cette table fut accompagnée de vingt autres pièces de même ouvrage , chaque pièce étant d'un pied en carré.

La nôtre a bien la même patrie , mais son histoire est plus chaînée d'aventures. Cette florentine , comme nous l'avons vo, emmenée d'abord dans la Terre-Sainte par un prince du mont Liban, fut enlevée ensuite par des voleurs, conduite et vendue à Marseille, radietée par le voyageur Tavemier, au service duquel elle a été plusieurs années, dans son château d'Aubonne. EUe passa après cela au service du marquis Du Quesne, qui* pour finir son sort et l'empêcher d'être plus errante à l'avenir, l'a placée dans la bibliothèque de Genève.

Je vais finir par une pièce antique, qui est aussi entrée dais notre bibliothèque il n'y a pas longtemps. C'est un vased'albâtre , déterré fort près de notre ville il y a deux ou trois an-

fiées. Un vigneron, fos6<^ant sa vigne, silnéeà cinq ou six cents pas de Gettève , gratta le fondement d'un ^eax mor, et y aper* çQt ce vase. L'ayant dégagé avec soin, sa première attention fat de roovfir, en lui ôlant son convorcle. Il lit agréablement sorfiria d'y trouver une bagM d'or, qu'il alla vendre k petit bruit dans la ville. D cacha ensuite le vase dans un coin obscur de son pressoir, voulant dérober la connaissance de cette trou* vaille au maitre de la vigne.

En mai 1751 , c'est^-dire plus d une année après, un lapidaire étant entré par hasard dans le pressoir, aperçut ce vase, en counut la matière, le jugea antique, et vint incessamment en donner avis k nos bibliothécaires. Ils allèrent d'abord sur le lieu, en jugèrent de même, et, avec l'agrément du possesseur du fonds, ils fireni porter le vase dans la bibliothèque. Je sais, Monsieur, que, quand on vous informe de ces sortes de découvertes, vous voulez en savoir les circonstances. C'est pour vous servir selon votre goût, que je suis entré dans ce détail.

Ce vase avec son couvercle a environ un pied et demi de hauteur : il est d'une forme bien proportionnée, et dans le bon goût des anciens. Il est fort vraisemblable que c'était l'urne sépulcrale d'un chevalier romain , car on les enterrait de cette manière. L'anneau d'or était leur marque d'honneur. Les chevaliers étaient ordinairement les fermiers généraux des contributions qu'on levait sur le peuple. Celui qui mourut à Genève y avait résidé apparemment pour l'exaction de ces impôts.

En 1701, on trouva à Lyon un vase à peu près semblable au nôtre, mais qui était d'agate : il avait aussi son anneau d'or. Ce vase avait été environné de maçonnerie pour le mettre en sûreté. Je vous ai déjà marqué que le nôtre avait été trouvé de même dans une espèce de masure \

Vous me ferez plaisir de demander aux antiquaires de votre connaissance , s'ils sont du même sentiment que nous sur la

< J(mmal des Savanls, 1701, p. 416, édit. in-i^

destination de ce vase. Vous direz peut-être que , pour en bjea juger, il fallait vous en envoyer k figure; mais voici Téqniv^ lent. Vous n'avez, Monsieur, qu'à voir le Supplément à tAréfuUé expliquée de Mont&ucon, où vous trouverez la description d'une urne cinéraire du cabinet du président Albert, sembbbie k la nôtre V Je suis, etc.

* Supplément du P. de MoafaucoD, tome \\ page 17, planche ID.

TIiaiSlàllfE PARTIE

DISSERTATIONS

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