‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 3 sur 56 · VU · texte numérisé non relu

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vantage à la lumière de la science moderoe, plus de cent ans après leur première apparition , rendre hommage et justice à un savant modeste et aimable^ telle a été la première pensée de la publication que nous avons entreprise, c En avançant dans ce travail, on a cru s'apercevoir en outre que la réunion méthodique de ces articles laissait reconnaître une remarquable unité de pensée. Au milieu de dissertations écrites sur des sujets très-différents, sans autre but que de traiter un point intéressant ou d'éclaircir une question difficile, à travers un intervalle de plus de vingt-cinq ans écoulés entre la première et la dernière, on retrouve le même homme, les mêmes principes: le rapprochement, la juxtaposition de ces œuvres diverses suffit à reproduire

Disjecti membra poetœ.

* Enfin on a pensé encore que le faisceau de ces opuscules réunis pouvait déjà, à lui seul, rendre un certain témoignage de l'état où les lettres étaient alors parvenues dans notre patrie. On y verra, pensons-nous, Genève renfermant dans son sein un nombre proportionnellement considérable d'hoounes éclairés, d'esprits ouverts et cultivés, tenus au courant du mouvement intellectuel européen, sympathisant d'une manière spéciale avec les pays et les hommes qui partageaient ses croyances religieuses, mais n'en accueillant pas moins tout ce qui, de quelque côté que ce fût, étendait le champ des connaissances humaines; on y verra la tolérance devenue un principe hautement proclamé, bien avant que, sur le continent, elle passât dans l'ordre des faits pratiques ; on y devinera enfin le développement social et le bonheur tranquille auquel Genève était arrivée à l'époque qui précéda immédiatement les troubles politiques qui agitèrent presque toute la seconde moitié du dix-huitième siècle.

< Nous n'avons reproduit que les dissertations historiques et • littéraires de notre auteur, et non ses dissertations théologiques, « c'est-à-dire que nous avons éliminé dès l'abord presque la moitié - de ses œuvres.

• Gette marche était indiquée par les idées actuelles et par l6s « exigences du public lettré. Nous avons vu très-souvent recher- « cher les travaux historiques de Baulacre, précieux, nécessaires 4 même à consulter pour ceux qui veulent bien étudier notre his- « toire locale et ses antiquités ; nous avons entendu regretter la

difficulté qu'on avait à les rencontrer, à savoir ce qui y est con* tenu, et émettre le vœu de les voir réunis. Quant aux œuvres théologiques, on ne les demandait point, non par suite d'aucun motif personnel, non qu'elles soient dépourvues de mérite, de vues Ingénieuses, de solide érudition ; mais le réveil religieux si prononcé de notre époque s'appuie sur les textes sacrés ou sur des auteurs anciens, il ne va pas emprunter ses autorités au dix-huitième siècle. »

Les lignes qui précèdent sont l'œuvre de M. Edouard Mallet: c'est ainsi qu'il se proposait d'indiquer le but de la présente publication.

Le désir de voir mettre au jour un recueil des principales dissertations de Léonard Baulacre, avait déjà été manifesté à plusieurs reprises, lorsque deux de nos compatriotes se réunirent, il y a environ deux ans, pour le réaliser. M. Odier-Baulacre, tenant à honneur d'agir en cette circonstance au nom de la famille du bibliothécaire genevois dont il est, par son mariage, l'un des derniers représentants, offrit de prendre à sa charge tous les frais de la publication projetée, à condition que M. Edouard Mallet voulût bien lui prêter le concours de son zèle et de ses connaissances historiques.

Cette tâche, que notre ancien Président s'empressa d'accepter, l'astreignait à des soins multipliés et laborieux. 11 avait à fouiller dans maintes collections littéraires du siècle dernier, pour y chercher les articles qu'il s'agissait de faire reparaître, articles trèsrarement signés, même d'une Initiale ; puis, comme l'auteur fournissait souvent à différents recueils des morceaux analogues, il fallait les accorder, les lier, de manière à ce qu'il n'y eût pas trop de rc^pétitlons et cependant à ne rien omettre d'essentiel; il foUait en outre classer dans un ordre logique toutes ces composillons isolées.

Plus M. Mallet avançait dans son travail, plus il y consacrait d'un temps qu'il dérobait à des œuvres originales, plus aussi il y mettait d'intérêt: Il en entretenait souvent ses amis et toutes les p0-sonnes qu'une communauté de goûts et d'études rapprochait de lui. Il avait fait copier un portrait de Baulacre conservé à la

Bibliothëque publique ; il s'était assuré le précieux concours de noire collègue M. rarcfaitecte Blavignac, pour des dessins destinés à accompagner quelques dissertations; enfin, grâce à cette ardeur qu'il apportait à tout ce qu'il faisait et qui nous semblait inépuisable, il était arrivé presque au terme de son entreprise, il avait même en partie corrigé la dernière feuille, lorsqu'il fut atteint par la cruelle maladie à laquelle il a succombé le ^ mai 1856.

Nous n'avons pas à rappeler ici sa vie si bien remplie *. Disons seulement qu'en le sachant à peine âgé de 50 ans, et avec la forte constitution dont il jouissait, ses amis pouvaient espérer qu'il avait encore devant lui assez de temps, sinon pour mettre â profit luimême les nombreux matériaux, fruits de ses recherches dans plusieurs dépôts publics, du moins pour étendre et consolider sa réputation, pour continuer Theureuse impulsion qu'il avait donnée à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, dont il était l'un des fondateurs et dont il fut toujours le membre le plus actif.

La Providence, en l'arrachant à ses études, en l'enlevant à sa famille, a détruit bien des espérances, arrêté bien des projets.

On comprend en particulier qu'une perte aussi douloureuse a dû faire négliger momentanément l'édition des œuvres de Baulacre. Cependant M. Odier, ne voulant pas l'abandonner, s'est adressé à quelques-uns des membres de la Société d'histoire et d'archéologie, dans l'assurance que, par affection pour M. Mallet, ils se chargeraient d'achever le peu qui restait encore à faire.

La Société elle-même, en acceptant les offres bienveillantes de M. Odier, est heureuse de pouvoir comprendre au nombre de ses publications un recueil qui est consacré en majeure partie h l'étude de l'histoire et des antiquités nationales. Elle éprouve en outre une véritable satisfaction à accomplir ainsi le vœu d'un collègue dont elle conservera un long souvenir, et qui consacra à ce travail les derniers mois de sa trop courte existence.

f6 février i85L

* Voir la notice de M. Ch. Le Fort, insérée dant le Journal de GenèiH dn 90 jwa 1856, et VAUoeuiion de M. le D' Chaponnière dans les Mémoirei dt la Société d'kufaire et d'arehéologi», tome XI, p. lOt.

LÉONARD BAULACRE

Le lecteur qui, dans une biographie, cherche avant tout la peinture de passions fortes , des aventures variées , des récits émouvants, ne trouvera pas ici de quoi se satisfaire. La vie que j'ai à raconter n'est pas celle d'un homme de génie : c'est celle d'un homme de lettres modeste et laborieux ; elle ne présente rien d'extraordinaire, sinon qu'on pourrait la résumer en disant qu'elle fut longue, toujours calme , paisible , dirigée par la véritable sagesse et aussi heureuse qu'une vie humaine peut l'être.

Léonard Baulacre naquit à Genève le 18 octobre 1670 (vieux style), de Nicolas Baulacre et de Renée Burlamaqui. Son aïeul, l'un des nombreux réfugiés protestants que la France nous envoya à diverses époques, était sorti de Tours pour s'établir dans notre pays, au commencement du dixseptième siècle. Son père, négociant honorable, avait acheté la bourgeoisie en 1654 et entra dans le Grand Conseil dès 1658; il se maria deux fois et laissa, lorsqu'il mourut en 1688, deux filles de son premier mariage et trois fils du second. L'aîné, officier en France, fut tué bien jeune à la bataille de Fleuras en 1690; le cadet, qui remplit quelques petits emplois^ dans la République , vécut jusque dans un âge avancé avec celui de ses frères qui doit nous occuper.

Baulacre fit ses études dans le collège , et ensuite dans l'académie de sa ville natale ; il eut, entre autres, pour condisciple et pour ami, Jean- Alphonse Turrettini qui devait, comme son père, le célèbre François Turrettini, et à un point de vue différent, s'illustrer dans les sciences théologiques.

Rien n'annonce que Baulacre se soit fait remarquer dans sa jeunesse. Il se décida pour la carrière ecclésiastique ; mais, arrivé près du terme des longs travaux qu'elle nécessite , il hésita longtemps , arrêté par une grande défiwce de lui-même, et par un défaut de mémoire qui lui rendait extrêmement difficile d'apprendre des sermons par cœur : il ne fut consacré au saint ministère qu'en 1699.

L'année suivante, quelques personnes qui savaient l'apprécier le proposèrent pour précepteur du prince Friso

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de Nassau, stathouder de Frise ; mais avant qu'aucune décision formelle ne fùt prise à son égard , il pria ceux qui avaient bien voulu penser à lui dans cette circonstance de cesser leurs démarches , préférant sa liberté au milieu des siens à la chance d'une position brillante dans les pays étrangers.

Exempt d'ambition, snnple dans ses goûts, Baulacre se contentait de la très-modeste aisance qu'il devait à ses parents, heureux de vivre dans une patrie qu'il aimait et où il se trouvait d'aiUeurs fort bien placé. En effet, il était neveu de M™« Andrion-Baulacre que ses talents, ses richesses et sa charité rendirent célèbre à Genève , dans le dix-septième siècle ; par sa mère , qui avait aussi des fils d'un premier mari, et par ses sœurs, il était allié aux premières familles du pays : tous les avantages d'une position agréable dans la société lui étaient assurés et il en jouissait avec bonheur.

On nous le représente comme ayant reçu de la nature un corps bien fait , une taille élevée , une constitution plutôt saine que robuste, un* air vif et pourtant calme. « H n'était pas moins bien partagé du côté de l'esprit, » {|joute un de ses biographes, le pasteur et professeur Jacob Vemet, « sans ^ s'élever aux talents sublimes qui font les génies supérieurs, il possédait ceux qui font l'homme judicieux , l'homme ingénieux, l'homme aimable : une conception nette et prompte ; plus de capacité intellectuelle que de force Imaginative ; plus de mémoire pour les choses que pour les mots. Sans aimer les affaires, il était capable d'en bien juger. Son goût était porté vers les sciences pour en prendre l'agréable, autant que l'utile * . »

* On a trois éloges historiques de Léonard Baulacre tsâta peu de temps i^rès sa nrort Le premier accompagné de vert, se Ycit dans le numéro

Peu susceptible, par tempérament, de fortes émotions, aimant la vie tranquille, il ne restait jamais désoeuvré et ne reculait nullement devant un devoir à remplir. Sobre sans austérité , doux et pur dans ses mœurs , . humble et d'une probité d^cate, on le trouvait prêt à obl^er; ayant pour lui-même peu de besoins et des désirs faciles à satisfaire, il savait , malgré la modicité de sa fortune , exercer une bienfaisance sans apparat, et d'autant plus louable qu'elle était prudente et éclairée.

Jamais il ne se présenta pour remplir une place de pasteur. Parfois cependant il prêchait pour soulager un ami malade, pour combler un vide. Lorsqu'il devait monter dans les chaires de la ville, il s'appliquait à composer et à apprendre des sermons qu'il récitait sans aucune déclamation et en cherchant à mettre dans son débit le ton simple de la conversation. Ses discours étaient fort goûtés, et comme il ne parvenait qu'avec beaucoup de peine à les savoir, il introduisit l'usage encore suivi de nos jours de répéter le même sermon dans les divers temples de la ville. Bans les églises de la campagne, il se contentait de faire des paraphrases sur des textes des saintes Écritures, sorte de composition qui convenait tout à fait à son genre d'esprit et qu'une ccmnaissance approfondie des livres sacrés lui rendait facile.

La Compagnie des pasteurs ayant égard à son mérite et aux services gratuits qu'il raidait à l'Église , l'admit , en 1704, au nombre de ses membres, etie P^t Conseil, dont U &lkdt avoir l'autorisation , confirma exceptionnell^nent

de mai 1761 du Journai Helvétique y page 92. Le deuxième dans le numéro de septembre page 507, même recueil et même année. Le troisième dans la Bibliothèque des sciences et des becMOHxrts de la Haye, tome XIX, page 1 ; il est comme les autres, sans nom d'auteur, mais beaucoup plus soigné, et Sesébier {Bisloire littéraire de Qmhte, t. III, p. 28) Tattribue à Jacob Vemet.

cette faveur, que Ton aurait voulu éieudre à d'autres personnes ^ . U appartenait déjà à une commission, ^en grande partie Composée de laïques, qui travailla à la version française du Nouveau Testament publiée en 1726.

Baulacre ne borna point ses études à la profession qu'il avait embrassée. Il connaissait, il est vrai, tout ce qui s'était écrit sur la théologie, sur la morale, sur la critique sacrée et sur l'art de prêcher ; mais la littérature en général lui était familière ; possédant bien sa langue , bon grammairien, il écrivait et parlait con*ectement sans aucune affectation, et s'exerçait même à faire des vers badins. Quelque peu géomètre et mécanicien , il savait au moins l'histoire de toutes les sciences.

Il lisait considérablement, et, pour aider sa mémoire, il Ëdsait, de ses lectures, des extraits qu'il savait classa avec beaucoup d'ordre et employer avec avantage, même dans la conversation, où il excellait. Au fait de tout ce qui concernait la république des lettres, les nouvelles politiques avdent pour lui moins d'attraits ; il se contentait en ce genre de ce qu'il est essentiel de ne pas ignorer.

n vivait une grande partie de l'année à Landecy, village situé à une lieue au sud de Genève , dans une campagne <pi'il possédait en commun avec son frère. C'était là le plus daîr de la fortune paternelle. Il y avait contracté dès son enfance des goûts champêtres qui l'acconqiagnèrent jusqu'à la fin de ses jours. Admirateur des beautés de la nature, agriculteur instruit, cultivant avec amour ses fleurs ^t ses arbres fruitiers , mettant lui-même la main à l'œuvre pour tailler, planter, arroser, il partagait sa journée entre son cabinet et son jardin ; les oignons de tulipes, en pantioilier,

' Registres du Conml de la république de (hnève, année 1704, pages 262, UBei4SS.

furent pour lui l'objet d'observations ingénieuses. Nul ne savait mieux mettre le temps à profit, et varier ses occupations pour se tenir sans fatigue dans une activité continuelle. Les jours de pluie , au lieu de promenade ou de travail au jardin, il s'amusait à tourner ou h quelque autre ouvrage ; sa maison était garnie de cadrans de toute espèce et de sa façon.

Avec de tels goûts , de telles habitudes , on ne saurait guère éprouver de vide. Mais Baulacre, bien que sensible surtout aux plaisirs de l'esprit , était aussi éminemment sociable. Membre des diverses sociétés savantes ou littéraires que Genève possédait alors, il y était assidu, il s'y plaisait et y était bien venu, y portant toujours un concours actif et gracieux. Dans les réunions familières de tout ordre , de tout âge , dans le cercle de ses relations ordinaires , il se pliait aux exigences de chacun. Toujours poli, toujours bienveillant, il savait causer, il savait écouter ; tantôt instructif, tantôt amusant, conteur agréable, aimant les plaisanteries innocentes et même les bons mots, il faisait le charme de sa société habituelle.

U manquait à Baulacre de joindre aux connaissances qu'il avait acquises dans les livres celles que donnent les voyages: la médiocrité de sa fortune ne le lui avait pas permis. Une occasion se présenta en 1712 de combler cette lacune, lorsqu'il fut invité à accompagner un jeune homme riche et bien doué qui devait aller à Leyde achever ses études de droit, et visiter ensuite d'autres pays : c'était le frère aîné du généreux Ami Lullin qui enrichit plus tard notre Bibliothèque publique.

On comprend de reste qu'un voyage de ce genre n'était point une chose aussi facile qu'elle l'est maintenant.

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pour un citoyen de GeiJiève, il y avait en outre des fœnutlités à remplir, et void, comme peinture des mosiirs da temps, ce qu'on lit dans le registre du Petit Conseil, en date du 16 septembre. « M. le premier syndic a rapporté que spectable Léonard Baulacre étant sur le point de faire im voyage en Hollande et Angleterre, conjointement avec noble Jean fils de feu Jean-Antoine Lullin le jeune, lui avait rendu visite dans laquelle il lui avait dit qu'il n'avait pas voulu partir sans avoir obtenu congé du Conseil ; que s'il était nécessaire qu'il se présentât, il le ferait au jour qu'il loi voudrait prescrire. Sur ce opiné, a été dit qu'il n'est pas nécessaire que le dit spectable Baulacre se présente céans, qu'on lui octroie le congé par lui requis*. »

Nos deux Genevois séjournèrent plus d'un an à Leyde, Là, Baulacre voyait habituellement S'Gravesande et les memto'es les plus distingués de la colonie française, parti* culièrement le pasteur et professeur Bernard. Des courses dans les autres villes de Hollande lui permirent de faire pu de renouveler connaissance avec Basnage, avec le prédicateur Jacques Saurin, avec Jean Le Clerc, avec La Placette, surnommé le Nicole protestant, etc.

Au mois de juillet 1 7 14 ils passèrent en Angleterre, précisément à temps pour voir le couronnement du roi George P ; ils furent même en correspondance avec quelques-uns de nos magistrats qui utilisèrent leur préseiK^e à Londres pour les charger, conjointement avec notre compatriote Frédéric Bonet, résident du roi de Prusse,- de quelques commissions: il s'agissait d'un échange de lettres entre le gouvernement anglais et celui de Genève à l'occasion de la mort de la reine Aime et de l'avènement de son successeur. Baulacre

* Begisi. au Conseil, année 1712, page 898.

eut aussi à transmettre des lettres de la Compagnie des pasteurs, et il remarqua à ce propos que notre clergé était le seul qui fui en possession d'écrire au roi.

J'aimerais à suivre Baulacre dans ces contrées, mais il me faudrait plus que le faible écho des récits qu'il faisait à son retour ; il faudrait posséder ses lettres ou un journal r^ulier. On n'a conservé dans sa famille qu'un livre où il inscrivait à la hâte quelques notes, et encore ne commencent-elles qu'après son arrivée à Londres.

Notre philosophe se montre un peu en négligé dans ce petit volume. Ce sont les remarques d'un étranger transporté en dehors de ses habitudes de simplicité et d'économie; c'est le récit d'un dîner chez l'envoyé de France, d'Iberville, qui avait été résident à Genève, pour Louis XIV, de 1668 à 1698, ou chez lord Scarboroug, dont le fils avait connu la famille Lullin. A cette occasion il nous raconte son embarras parce qu'il a baisé sur les deux joues la dame de la maison au lieu d'avoir, selon l'usage, accompli la cérémonie sm' les lèvres , et il nous décrit le menu du repas ; mais surtout à chacun de ceux où il assiste il nous rapporte les bons mots, les propos de table. Tout cela est accompagné de l'indication des sujets plus graves traités à la conférence qui se tenait chaque semaine chez M. Bonet, ou entremêlé du récit d'expériences de physique, d'observations sur des fleurs et des fruits, de détails sur remploi d'un microscope dont il vient de faire l'acquisition*.

* Je hasarde de citer ici quelques-unes des anecdotes, quelques-uns des propos que contiennent les notes de Baulacre, au risque de rapporter des mots déjà connus ou qui n^intcresseront que médiocrement.

« M. Des Maiseaux me dit que Baylc étant consulté sur ce qu'il pensail de la religion chrétienne, il répondit: elle est probablement probable. »

« M. Locke, sur la fin de sen jours, disait que le désir de Fimmortalité était la meilleure preuve de l'immortalité de Tàme. •

n y parle de plusieurs de ses compatriotes qu'il trouve établis à Londres, et particulièrao^nt du peintre Benott Arlaud, frère du célèbre Jean-Antoine Arlaud ; il fête Vescahde diez Du Gonmiun, qui avait été maître d'hôtel à la cour, et il nous apprend qu'(m la célébrait par un service re^ieux dans les é^es françaises de Londres, peu d'années avant qu'il y arrivât. D rencontre dans cette ville un grand nombre de réfugiés français, comme Des Maiseaux, La Croze, Coste, Abbadie', l'auteur du Trcdté de la vérité d? la reUgian chrétienne, de Y Art ée se cmnattre^ etc. ; il mentionne fréquânment le docteur Sylvestre, habile médedn. Enfin il note avec soin l'excellent accudl qu'il reçoit de quelques Anglais, surtout de deux ecclésiastiques, les doc^ teurs Wickart, doyen de Winchester, et Gilbert Bumd;, évéque de SaMsbury.

Baulaere conçut pour ce prélat ai^lican des sentiments d'une respectueuse affection qu'il conserva toujours, et il se plaisait à parler de l'aimable hospitalité avec laquelle il avait été reçu chez lui. Dans une dissertation sur la nourriture des pruniers hommes, où il était conduit à s'oc^

« Saint-Eyremond n^a jamais lu tout entier aucun de ces auteurs latins dont il parle tant. — H disait un jour : La perfection est une pensée gênante. »

« M. Barnet désirait Tévôcbé de Winchester, dont M. Wickart étah doyen, et le roi Guillaume le lui avait même ûût espérer. Ck>mme il dînait un jour ches ce doyen, fort curieux de fruits, il se récria sur la bonté de ceux qu'on servit an dessert. M"* Wickart lui répondit: Aussi sont^fls de la terre pro' mise. 9

« Nos ministres réfugiés n'ont pas pu parvenir à l'épiscopat. D y en a qui sont chanoines, ou qui sont doyens. L'un d'eux disait à un ami: Je n'ai plus qu'un pas pour être évêque. On lui répondit: Oui, mais le pas est long et TOUS avez la jambe courte. »

* n représente ce célèbre diéologien comme fort distrait et vivant d'une manière a^iez extraordinaire, méditant toute la nuit, mangeant sur les trois ou quatre heures quelque bagatelle, ue se nourrissant presque que de café et de thé, d'ailleurs eiijoué, s'exprimant très-bien et ayant un grand fond de douceur et d^nnèteté pour tout le monde.

ruper de Fordre des chartreux, de rabstiqence de la viande et du silence, il s'exprime ainsi :

« Ces deux observances de la règle des chartreux me rappell^t une vive repartie du célèbre Bumet, évéque de Salisbury. «Tayais l'honneur de diner chez lui en fort boime compagnie. H s'y trouva aussi un Français, homme d'esprit et savant, mais qui avait le défaut de s'emparer un peu trop de la conversation. Quelqu'un rapporta que l'on venait de nomm^ un gouverneur de la chartreuse de Londres. C'est un emploi d'un assez bon revenu. — Je comprends par ce nom de chartreuse, ditlàrdessus notre Français, que vous avez eu autrefois des chartreux dans cette capitale, n faut convenir, Messi^irs, que c'était quelque chose de bien méritoire à eux d'être entrés dans cet ordre, puisque tout le monde sait qu'un Anglais a bien de la peine h se passer à diner de son aioyau de bœuf.— H n'y a pas moins de mérite à vos Français qui se font chartreux, rér pliqua promptement l'évêque, à cause de la loi sévère du silence. *

Baulacre ne se borna pas à citer les bons mots de Bumet. Lorsqu'il le vit, bien des années après sa mort, attaqué avec violence dans le Journal de Trévottx^ il consacra un long article à le défendre chaudement. Entre autres accusations, les jésuites l'avaient traité de pédant. Son défenseur recherche d'abord les différeu|;s sens que l'on attribaç à ce mot: il reconnaît que l'évêque fat quelque temps professeur de théplogie, mais qij'il déploya dans ces fonctions un véritable talent; que, de plus, il enseigna le latin à l'hé^ ritier de la couronne d'Angleterre, puis il ajoute :

« Croyez-vous que ceux qui régentent dans le coU^ do la rue St-Jacques à Paris eussent bonne grâce d'appeler pédant, un fluet, un Bossuet, un Fénelon, parce que ces

prélats ont enseigné le latin à de jeunes princes. . . . On £ait encore entrer dans l'idée de pédant, des manières gênées, un air embarrassé, triste et chagrin, une mine rébarbative. Notre évêque n'avait rien moins que l'air et les manières pédantesques. . . Ses manières étaient égalementpolies et aisées. D se distinguait surtout par son affabilité. Il n'avait pas de plus grand plaisir que de donner des marques de bonté aux étrangers. Il disait souvent qu'on lui avait fait tant d'accueil dans ses voyages, qu'il se croyait particulièrement engagé à bien recevoir les voyageurs. Pour peu qu'ils fussent recommandables, ils retournaient chez eux pénétrés de reconnaissance de ses honnêtetés. Je me suis trouvé dans ce cas • je veux dire que j'ai été de ceux qui, lui étant recommandés, ont éprouvé la plus obligeante réception. Je ne dois pas oublier qu'à sa table, où je me suis trouvé fort souvent, rien n'était plus vif et plus enjoué que sa conversation. A tous ces traits vous voyez que l'évèque de Salisbury était précisément l'antipode de la pédanterie. »

IVIalheureusement la santé du jeune Lullin ne permit pas à nos deux voyageurs de demeurer en Angleterre aussi longtemps qu'ils se l'étaient proposé : des symptômes d'une consomption trop évidente engagèrent les médecins à le faire partir promptement. Ils se dirigèrent vers la France et arrivèrent à Paris en février 1715.

Baulacre fut bientôt introduit auprès des notabilités scientifiques et littéraires de l'époque, notamment chez Fontenelle, chez les P. P. Mallebranche et Le Brun, de l'Oratoire, etc. ; et il ne manqua pas d'aller entendre les plus célèbres prédicateurs. Mais à peine commençait-il à jouir de tous les avantages d'un pareil séjour, qu'il eut le chagrin de voir son élève devenir de plus en jilus malade et mourir 1

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Il revint donc seul à Genève au mois de mai 1715 après une absence de près de trois ans.

II reprit sans eflfort son premier genre de vie, et rejoignit de nouveau son jfrère qui s'était marié dès 1711. Célibataire lui-même, il était heureux de rencontrer dans sa famille les sentiments, les égards qui suffisaient à son cœur. Ses amis le retrouvèrent le même homme instruit et agréable, mais enrichi de plus de connaissances, fourni de plus d'anecdotes. Ses sermons parurent plus nourris. Les personnes et les choses qu'il avait vues lui restèrent dans le souvenir jusqu'à la fin de ses jours.

En 1720, il s'établit complètement dans sa campagne qui, enclavée dans les terres de Savoie, fut pendant près de deux ans sans communication avec Genève, à cause des barrières mises par les autorités sardes pendant la peste de Marseille. H voulait ainsi, tout en surveillant ses intérêts, se mettre à même d'aider les pasteurs du voisinage qui étaient aussi séquestrés. Le Conseil, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui donna dans la Compagnie le rang de pasteur de la ville*. Il se concilia dans ce corps l'estime et l'affection de ses collègues, soit par ses avis judicieux, soit par le bon exemple d'un esprit de douceur et de modération joint à toute la fermeté désirable.

Souvent il fut prié de donner des leçons de religion ou de morale à de jeunes seigneurs étrangers et à des princes qui venaient à Grenève pour leur éducation; il n'y consentit que rarement.

Mais ce qu'il ne refusait jamais, c'était de bons avis, de sages directions, soit aux jeunes ministres, soit aux étudiants qui le consultaient. L'un de ceux qui en profitèrent

' Begist, du Ccmsea, 20 août 1721.

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le pins, Jacob Vernet déjà cité, en parle d'nne manière intéressante : « Rien de plus complaisant, dit-il, ni de plus communicatif que lui, pour diriger doucement ceux en qui il voyait de bonnes intentions, pour répondre à leurs questions avec une aimable franchise, pour les reprendre sans les rebuter, et pour les aider à faire mieux en ouvrant pour eux ses portefeuilles, et en leur faisant des remarques qui plaisaient d'abord, ne fût-ce que par la façon de les donner, mais qui plaisaient encore plus quand la réflexion en faisait sentir toute la justesse. »

Si Baulacre avait toujours mené la même vie , nous n'aurions pas à nous en occuper un siècle après sa mort. Les services qu'il rendait à ses confrères ou au troupeau, les conseils adressés par lui aux jeunes gens studieux qui allaient réclamer les leçons de son expérience, tout précieux qu'ils étaient à ceux qui en purent jouir, seraient maintenant ignorés; la bonne réputation qu'il s'était acquise par la pureté de ses mœurs et par toutes sortes d'excellentes qualités serait oubliée dès longtemps; la douceur de son caractère, les grâces de sa conversation, tout ce qui charmait ses amis et la famille qui l'entourait, serait ignoré de nous. Car, lorsqu'un homme disparaît le dernier de ceux avec qui il a commencé de vivre, lorsqu'il ne laisse après lui, ni enfants, ni petits-enfants pour le regretter, les générations qui le suivent n'en sauraient avoir connaissance, à moins qu'un monument ne reste pour témoigner de son passage ici-bas.

Une heureuse circonstance vint imprimer une direction précise aux talents de Baulacre , en lui fournissant les moyens de rendre des services durables à son pays et aussi, pensons-nous, d'inscrire honorablement son nom dans notre histoire littéraire.

La Bibliothèque publique de Genève, dont la fondation remonte à une époque ancienne , avait été longtemps fort négligée ; mais depuis quelques années les magistrats aussi Inien que les simples citoyens aspiraient à en faire un établissement digne de la réputation scientifique de notre patrie : en particulier deux bibliothécaires y furent attachés. L'^ection de ces fonctionnaires était réservée à la Compagnie des pasteurs et professeurs qui les prenait dans son sein. En 1728 une de ces places étant devenue vacante parla mort du pasteur Butini , les amis de Baulacre pensèrent à le présenter. D accepta cette fois d'entrer en lice et fat élu le 3 décembre ; il avait eu pour concurrent Jn.-Ls. Calandrini, beaucoup plus jeune que lui, professeur fort distingué et plus tard syndic. Le choix de la Compagnie fat agréé par le Petit Conseil le 8 décembre * , et Baulacre s'établit avec son frère et sa belle-sœur dans le logement qui formait tout son traitement.

Le nouveau titulaire avait alors cinquante-huit ans : c'est l'âge où l'on cherche volontiers le repos. Pour un homme qui jusque-là avait toujours reculé devant une occupation forcée, il semble que c'était entrer un peu tard dans la vie active. Mais Baulacre était trop consciencieux pour faire de sa charge une sinécure et pour ne pas rendre fructueux son séjom- au milieu de ressources enviées de tout homme de lettres. Aussi quand on le vit à l'œuvre, chacun se demanda si la place avait été faite pour lui ou s'il avait été créé pour elle , tant ils convenaient l'un à l'autre. La Bibhothèque n'était pas fort considérable, puisqu'un rapport présenté au Petit Conseil, au commencement de la même année 1728, n'accuse que 9080 volumes , mais elle possédait quelques

' Begisi. de la Compagnie des pastetiirs, 1728, 24 septembre, 29 notembre, 8 et 10 décembre; Begist. du OonseU, 1 et 8 décembre.

manuscrits précieux, des livres rares et un assez grand nombre de curiosités maintenant réunies dans le musée académique et que Ton montrait aux étrangers. Un bon bibliothécaire devait s'attacher à comprendre , apprécier , expliqaer tout ce qu'il avait sous sa garde ; il devait vaquer à la circulation des livres, incomparablement moins étendue, il est vrai, qu'elle ne l'est aujourd'hui; il avait à conseiller les achats avec prudence et intelligence. Baulacre apporta dans toutes ces fonctions, outre le précieux concours de ses talents et de ses relations à l'étranger, tout son zèle et toute son aménité. D enrichit lui-même de livres rares * cet établissement auquel, surtout, il donna tellement son cœur, que ses amis disaient parfois pour plaisanter qu'ils lui avaient enfin découvert une passion.

Baulacre avait pour collègues le pasteur Jb. Bordi^r et, comme bibliothécaire honoraire, le célèbre Firmin Abau*zit qui , soit modestie soit pour cause de santé , avait refusé en 1727 une place de bibliothécaire ordinaire*. Dans la suite Bordier étant devenu malade, et son successeur le professeur Jalabert ayant été dans le même cas , Baulacre eut pendant bien des mois un surcTOît d'occupation dont il se chargea volontiers.

* Le lÀore de Sapience et le Livre des SamU Anges furent donnés par Baulacre à la Bibliothèque. Voir Notice sur les livres imprimés à Genève dans le XV* siècle, dans lei Mémoires de la SodèU éPhistoire el d^archéo* hgn de Chnève, tome I, ou Mélanges d^kistoire littéraire^ par G. Favra, tomeU.

* Begist. du Conseil, 6 août.

XXYI

Baulacre ne se contenta pas d'accomplir avec zèle et dévonement le travail qui lui incombait comme bibliotiiécaire. Ayant à sa disposition des manuscrits , des livres, des collections qu'un homme de lettres peu riche ne pouvait guère avoir dans son propre cabinet , possédant déjà une grande quantité de matériaux qu'il devait à ses lectures et à ses méditations , il mit à profit toutes ces ressources pour composer, dans ses studieux loisirs, sur un grand nombre de sujets, une foule d'articles qui furent insérés dans les journaux Uttéraires de l'époque , principalement dans ceux qui étaient publiés en Suisse et en Hollande. C'était tantôt la critique d'un ouvrage récent, tantôt la description d'un manuscrit , l'extrait d'un livre rare , tantôt enfin une dissertation en règle sur un point qui l'intéressait. On ne pourra certes pas lui reprocher de s'être mis trop tôt à écrire, puisqu'il était dans sa soixantième année lorsqu'il composa ou du moins lorsque parut son premier article. Mais une fois lancé dans la carrière d'écrivain , il ne s'arrêta pas si vite, et pendant vingt-sept ans on put reconnaitre la fertilité de son esprit et la facilité de sa plume pour se plier aux différents genres qu'il abordait: religion, morale, critique, histoire, voyages, tout lui est propre, tout est pour lui martière à discussion et surtout à causerie.

On ne saurait manquer de reconnaître dans ces articles une complète bonne foi. Baulacre peut se tromper , sans

doate, il en convient le premier, mais du moins semble-t-il prendre toutes les précautions pour qu^il n'en soit pas ainsi. Non-seulement, en effet, il a soin de consulter tous les livres qall a en mains et qu'il peut imaginer lui apporter des lumières , et de joindre aux renseignements qu'il y a puisés le résultat de ses propres observations, de ce qu'il a acquis dans ses études , dans ses voyages ; il s'adresse encore autour de lui, d'abord et principalement à son collègue et excellent ami Abauzit , véritable encyclopédie vivante , puis aux professeurs genevois ; enfin il a recours à des savants étrangers.

S'il trouve une erreur , il la relève franchement , quand même elle aurait été avancée par un ami ou par l'écrivain avec qui il sympathise le plus; et comme pour éclaircir un point, "ponr déterminer une date, il ne recule pas devant la lecture complète de longs et ennuyeux ouvrages, il n'aime pas qu'on reproche des omissions à un auteur sans le lire tout entier.

Ses dissertations sont généralement courtes , et il ne se gène pas d'y introduire des digressions , qui peuvent quelquefois faire perdre de vue le point principal, mais qui ont l'avantage de reposer l'esprit : il nous demande la permission de «battre la campagne,» et il nous raconte des anecdotes qu'il tire de ses lectures ou de ses souvenirs de voyages. Souvent on le verra traiter un sujet à fond, ne l'abandonner qu'après l'avoir envisagé sous toutes ses faces : étymologie, traditions, légendes, il examine tout. Mais sa critique, loin d'être lourde et languissante, est vive et pleine de trait ; on y rencontre des rapprochements inattendus , des réminisœnces classiques bien placées ; et comme son style est coulant, sa phrase toujours claire, que de plus il ne craint point la plaisanterie et ne fuit pas un bon mot lorsqu'il se

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présrate natureUeineiit, on le suit sans fatigue et il est rare que, même dans les ai^jets les plus arides , on m sente en k lisant le sourire vemr sur les lèvres.

Esprit éminemnent positif, il ne croit guère au merveilksax et poursuit à outrance l'exagération. S'il recueille les préjugés fondés sur l'ancienne ignorance, c'est pour les eenbattre victorieusement , soit au moyen des lumières de la sdenoe, soit par celles de la raison.

A ces remarques générales, j'en ajouterai quelques-unes empruntées aux fragments laissés par M. Mallet. .

« Le caractère dominant de Baulacre et de ses écrits, « c'est la modération au service d'un esprit juste et d'un « constant amour de la vérité... Avec quelle répugnance « instinctive ne se défend-il pas des avis extrêmes, qui ris- « quent de dépassa le but et de nous rendre injustes ^i^ « vers les autres ! Quand il rencontre une assertion tran- « chante, il cherche toujours à faire la part de l'exagération;

* t7 ne faut prendre cela quau rabais , dit-il souvent. D'ail- « leurs, disposé à croire qu'une opinion sérieusement énon- « cée et soutenue n'est jamais sans avoir en soi quelque « chose de fondé ou de plausible , il l'explique tout en la « combattant , et se montre enclin à lui faire des conces- « sions. De cette disposition conciliante, quelquefois portée « à l'extrême, il résulte que chez cet auteur les discussions « sont toujours convenables et dignes. U ne combat ses ad- « versaires qu'avec des armes parfaitement courtoises; et

• s'il lui arrive d'être un peu vert pour ceux qu'il réfute, « c'est lorsqu'ils ont pris l'initiative d'un ton irritant et dé- « daigneux. »

Une analyse détaillée des Œuvres aujourd'hui réimprimées nous mènerait trop loin et serait d'aiUeurs ici déplacée. Je me contenterai de les indiquer brièvement.

Le savant éditepr les a classées sous sept chefs principaux /ormant on pareU nombre de parties.

La première partie ^ intitulée histoire physique ^ contient des détails curieux sur le Rhôçe, sur le lac Léman et sur la vallée de Chamounix.

On voit dans ces articles que Baulacre aime son pays et se platt à le faire valoir ; cette même disposition se retrouvera lorsqu'il parlera de ses compatriotes. D sent les beautés de la nature et sait les exprimer, ce qui n'était pas alors très-fréquent : Jean-Jacques Rousseau n'avait pas encore mis ce genre à la mode par ses magiques tableaux. Au reste, il n'y a guère de comparaison à établir entre l'auteur passionné de la Nouvelle Héloise et le calme Baulacre. Si ce dernier décrit avec enjouement les plaisirs simples d'une partie de campagne, la contemplation de la nature l'amène facilement à admirer la sagesse du Créateur ; mais son admiration est réfléchie et d'autant plus grande qu'il comprend mieux. — Le récit des premières excursions à Chamounix sera lu avec intérêt par ceux qui ne le connaissent pas en-? core , et les touristes nombreux qui parcourent avec tant d'aisance ces lieux maintenant si fréquentés et toujours ad^ mirés, avoueront qu'on peut sans être bien téméraire se dispenser d'imiter leurs prédécesseurs qui, il y a un siècle, jugeaient convenable de « s'armer jusqu'aux dmts. »

La deuxième partie est relative à la Bibliothèque de Ge^ nèpe. Ici notre auteur est dans son élément ; il fait les honneurs de chez lui , et cela avec grâce , avec entrain.

Ses quatre lettres adressées au savant Bourguet, qui avait fondé le Journal helvétique, et y avait inséré peu d'années auparavant une instruction sur les devoirs des bibliothécaires, présentent des pages charmantes. Qu'il signale avec une vive gratitude les riches dons faits par Ami Luilin, qu'il pous

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parle d'un manuscrit, d'une édition rare , de quelque objet curieux, il sait intéresser. « On accuse, » nous dît-il , « les bibliothécaires de donner un peu dans la diarlatanerie et Ton prétend que le métier porte cela ; ils doivent donc s'observer et être en garde contre l'hyperbole. » On ne le prendra pas assurément pour un charlatan, mais en le lisant on se fera une idée de sa passion y et l'on compr^idra le plaisir que l'on éprouvait à l'avoir pour cicérone.

Dans la description de divers livres , dans celle d'une statue antique, d'un bouclier votif, d'un tableau de Rubens, dans l'analyse du Miroir du Monde , dans le piquant récit des tentatives pour découvrir l'origine de cet ancien missel dont M. Edouard Mallet a su tirer d'uUles renseignements ^ ; il s'accorde, suivant son usage, le plaisir des digressions et nous conte maintes anecdotes. Quelquefois ces digressions nous éloignent passablement. « N'admirez-vous pas , s'éme-t-fl , le chemin que j'ai fait , et combien je me sais écarté de ce que je m'étais proposé de dire? Il s'agissait de notre Bibliothèque et des dons qu'on lui a faits depuis quelque temps, et nous void en Amérique. ^

Au reste, s'il est porté à présenter le côté plaisant des choses, il accueille aussi des pensées fort sérieuses. Par exemple , on lit vers la fin d'un article relatif à un bouclier de Scipion : « Les vertus des païens n'avaient pas de légitime olqet, ni de véritable motif. A cet égard elles étaient fausses, on enccmvient. C'étaient la prudence, l'orgueil , l'intérêt qui les faisaient agir ; cela peut être vrai. Mais avec de si faibles et si feux motifs , ils

* Documents genevois inédits pour la généalogie historique de la Maison souveraine de Savoie. {Extrait des Mémoires ék V Académie des sciences de J^trm, série 2, tome XVI, 1856.)

étaient justes, sobres, tempérants, ils résistaient aux tentations : et nous , qui avons la connaissance de Dieu et l'espérance de rimmortalité, nous sommes colères, vindicatifs, médisants, sensuels, etc., nous vivons en païens. »

La troisième partie, qui traite des antiquités et monuments j renferme bien des morceaux que l'on pourrait noter ; dans la crainte de trop allonger je n'en mentionnerai qu'un petit nombre.

Un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans un mémoire où il voulait prouver que le camp de Péqnigny, en Picardie, remonte au temps des Romains, avait avancé que l'on voyait encore dans le Valais les anciennes fortifications du camp de Galba, et, entre le lac de Genève et le mont Jura, une partie des retranchements que César y fit élever pour fermer aux Suisses le passage dans les Gaules. Baulacre de son côté prouve qu'il n'y a plus de trace de tout cela, et que l'auteur s'est appuyé sur de mauvaises autorités. « D est fort à craindre , ajoute-t-il , que son camp de Picardie manquant de ces deux appuis ne soit enlevé aux Romains et que quelque autre peuple ne s'en empare. *

n s'occupe ensuite d'inscriptions romaines trouvées en Savoie et à Genève , et décrit un sceau remarquable sur lequel des savants français s'étaient trompés ; mais les personnes qui voudront quelque chose de plus complet sur ce sujet devront consulter un travail spécial de M. le docteur Chaponnière , inséré dans les Mémoires de la Société d histoire et d'archéologie de Genève (t. H, p. 29).

Puis après avoir traité de l'origine de l'aigle double de l'empire et des armoiries de Genève , il fait l'histoire de notre cathédrale , dont il cherche à déterminer Fâge en s'aidant des lumières d'un antiquaire distingué, l'abbé Le

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B^nif , ransulté à cet égard , et il décrit enfin les grandea réparations faites au même édifice dans le siède derni^.

La qoatrième partie comprend quatorze articles sm* l'Awtoire de Genève.

Banlacre relève les méprises des historiens qui ont confondu notre riUe tantôt avec Oriéaus, Genabum^ tantôt avec Gènes, Genom ; c'est avec de pareilles confusions qu'on a prétendu, par exemple, que 15,000 Genevois furent tués à la bataille de Crécy et qu'on nous a donné Christophe Colomb pour compatriote. D réfute vivement les fables de Gregorio Léti. H rrad compte des recherches entreprises à la demande des bénédictins, auteurs de la Gallia Christiana^ pour former la Uste de nos évéques * et s'amuse en passant de l'erreur d'un curé qui , en faisant deux évoques différents de Jean de la Rochetaillée et de Jean de Pierrecise, « a ainsi coupé un évèque en deux. » Il disculpe les religieuses de Sainte-Claire d'une accusation répandue contre elles. A l'occasion de la publication des kttres de Calvin à Jacques de Bourgogne, il repousse des calomnies dirigées contre le réformateur.

n rapporte quelques particularités sur la famille Bonivard en se défendant d'entreprendre, comme on le fm avait demandé, de composer une histoire httéraire de Genève , allouant qu'il faudrait pour cela réunir des matériaux pendant quinze ou vingt ans et qu'il est octogénaire*. U fait l'histoire des traductions des Psaumes dues à Marot et à de Bèze ; il fournit quelques notes sur l'origine

I M. Blavignac a donné une table chronologique des évêques de Gknève dans son Armoriai genevois (Mémoires de la Société éPhistaire et étairchhlogie, tome VII, page 20).

* On doit aasai, pour ce qm concerne le prieur de St-Victor, avoir recours à la notice publiée par M. le docteur Chaponnière dans les Mémoires 4e la Société éPhistoire et éParéhéohgie, tome IV, p. 187.

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de rimprimerie à Genève, sujet qui a été beaucoup plus développé par M. Favre-Bertrand et récemm^t par M, Gaullieur ' , et il analyse le Uçre de Sapience.

Enfin, par trois éloges historiques, il nous montre qu'il sait apprécier dans Jn.-Ant. Arlaud, dans J.-J. Burlamaqoi et dans Gabriel Cramer , un peintre , un jurisconsulte et un mathématicien.

La cinquième partie concerne ïhistoire de$ contrées ixmsmeê de Genève.

Dans des recherches sur l'Abbaye de Bonmont , adressées au professeur Ruchat de Lausanne , Baulacre reconnaît les services rendus par les couvents et fait l'éloge des travaux des bénédictins de S^-Maur. U raconte ensuite diverses particularités de la vie du voyageur Tavemier.

Il examine en détail un singulier ouvrage dû à un chanoine valaisan et en Eût ressortir diverses absurdités ; et à propos de prétendus sorciers l»*ûlés en Valais : « Je voudrais, dit-il , connaître quelque saint qui pût guérir des opinions superstitieuses , surtout quand elles sont aussi fttnestes que ceUes-là. Je conseillerais aux Yalaisans de s'y adresser. Le meilleur expédient c'est de recommander à leurs gens de lettres une bonne philosophie, qui, après les avoir éclairés, les mette en état d'éclairer aussi les autres; c'est là le remède spécifique contre les erreurs populaires. » Il combat aussi longuement la tradition relative au massacre de la l^oD thébéenne , qu'il croit empruntée à l'Orient.

Dans les articles qui traitent de la Savoie, on remarquera ceux qm sont consacrés au duc Amédée Vin et à François de Sales.

Quant au premi^ , Baulacre établit que sa vie volcç-

< Études sur la typographie genevoise, Bulletin de FInsHtut genevois^ t. n. T. I. m

tueuse à Ripaille n'est nullement prouvée; or. lui-même le fait observer, « un Genevois, travaillant à faire l'apolc^e d'un duc de Savoie, ne doit point être suspect de partialité.»

A l'occasion de la vie de François de Sales , Baulacre réfute des calomnies répandues contre Th. de Bèze et s'amuse quelque peu de ce que l'historien raconte sur son héros. D montre ensuite combien on a exagéré le chiffre des conversions opérées par cet évêque. « Rendons justice au mérite de François de Sales , » nous dit-il. * Il avait assurément de très-belles qualités ; mais elles ne doivent pas nous empêcher d'apercevoir aussi ses défauts. Nous devons supposer que le saint-père n'a pas eu l'intention de les canoniser en canonisant sa personne. »

La sixième partie, consacrée à Y histoire ecclésiastiqmy contient naturellement des morceaux de controverse. L'auteur s'occupe de l'honoraire des messes , de la prétendue antiquité de l'ordre des carmes, de la question si l'on doit garder la foi aux hérétiques et d'une bulle de Clément VI, qu'il qualifie d'odieuse, mais sur laquelle il se radoucit plus tard, n'étant pas certain de l'avoir bien comprise. En parlant des réponses suscitées par un ouvrage de J.-Alph. Turrettini, il contredit les récits de prétendus miracles opérés en Savoie ; c'est le plus ancien article des Œuçres^ . D nous entretient de cloches , d'horloges et de vitraux d'églises , de la sépulture et des cimetières ; il fait sentir les dangers d'enterrer dans les églises et dans leurs environs, et à propos de verre et de miroir, il critique une interprétation d'un passage de saint Paul (1 Cor. XIII, 12) et justifie celle de la version genevoise.

La septième partie se compose de treize articles ou dissertations sur Vhistoire littéraire.

* Ce morceau, compris dans la Bibliothèque germanique, tome XX\TI1, année 1729, est daté du 15 octobre 1728.

On y trouvera d'abor^ bien des détails relatifs à l'origine et anx progrès de riraprimerie. On verra encore notre auteur s'attaquer aux mensonges de Léti et mettre en évidence les ridicules inventions de certains écrivains.

Passant à des sujets tout différents, il explique, probablement d'après Abauzit, deux vers de la quatrième églogue de Virgfle, auxquels on a voulu attribuer un sens prophétique ; il s'occupe d'une accusation de plagiat lancée à tort par Frérou contre M"^ Deshoulières ; il fait connaître, à l'aide des renseignements qu'il avait recueillis en Hollande et en Angleterre , le nom de la Marquise des Entretiens sur la pluralité des mandes de Fontenelle ; il défend Bayle contre les attaques du jésuite Merlin , et rend compte d'une longue discusion qui avait eu lieu dans une société littéraire de Genève sur l'origine des sacrifices ; il s'occupe ensuite des noms de famille.

Le dernier morceau est consacré à VEloge du géomètre Jh. Saurin, écrit par Fontenelle. « Malgré son grand âge, on le trouve toujours le même. Tours vifs , expressions propres et énergiques, manière de narrer pleine de feu, et qui lui est tout à fait particulière. » Après ces compliments, Baulacre montre que le secrétaire de l'Académie avait raconté la vie de son confrère d'après un factum « espèce de roman dévot. » Le panégyriste avait dit que le zèle de la religion est fort capable de faire tout ce qu*il y a de plus contraire à la religion^ et avait attribué les bruits qui attaquaient r honneur de Saurin à son entrée dans l'église catholique ; de Jà la nécessité de justifier, par des preuves à l'appui, les protestants en général et ceux de la Suisse en particulier.

Si la pâle analyse qui précède suffit à la rigueur pour donner une idée de ce que peuvent offrir les Œvxyres his-

toriques et littéraires de Baulacre, le dernier article dont il vient d'être question m'amène à l'un des caractères qu'on remarquera dans plusieurs de ses écrits et qui sera pris en bonne ou en mauvaise part selon le point de vue où l'on se placera : je veux parler de son talent , peut-être même de son goût pour la controverse. Qu'on examine seulement s'il n'est pas de toute justice , lorsqu'on veut juger un écrivain , de se reporter au siècle où il vivait et s'il n'y aurait pas de l'étroitesse à le condamner absolument d'après les principes et les usages du temps présent.

Baulacre, nous le savons, était un ecclésiastique protestant, et il n'écrivait guère que dans les journaux fondés par les hommes de lettres du refuge : on ne saurait donc être étonné de rencontrer sous sa plume des attaques contre les dogmes et les pratiques de la communion romaine , et sa facilité à manier la plaisanterie lui fournissait des armes qu'il employait souvent pour défendre ses coreligionnaires.

Mais si l'on compare ses articles avec ceux que contenaient les mêmes journaux et avec ceux de ses antagonistes, on reconnaîtra qu'il l'emporte presque toujours par la modération, par le ton et par le respect des convenances.

D'ailleurs , s'il poursuit tout ce qu'il regarde comme supi^rstitieux , il rend justice à la science et au mérite partout où il les rencontre. Aussi , lié par ses études avec plusieurs savants religieux, il les apprécie et cherche à les obliger. Mais pour les couvents de religieux oisifs ou ignorants, alors il ne se gêne guère ; c'est ainsi qu'à propos de la fleux de la passion il nous dit un peu crûment: «Un speqtatieqr de sang-froid n'aperçoit rien dans cette fleur de ce qu'on cerveau écbauffé àsm un cloître y voit de si merveilleux. »

Et puisqu'il s'agit de couvents^ , qu'on me permette ici une anecdote

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Baulacre avait, dans le voisinage de sa caittpagne dé Landecy , des chartreux à Pommier et des capucins à St- Julien , avec qui il vivait en fort bonne intelligence ; il leur rendait souvent visite, se plaisant à admirer leurs fleurs et à parler des siennes. La conversation, on le pense bien, s'étendait quelquefois en dehors des sujets d'horticulture. Un jour donc une discussion s'établit à St- Julien touchant les droits prétendus du duc de Savoie sur Genève, et Ton en peut lire le charmant récit dans la quatrième partie*. Un autre jour, chez les mêmes capucins, l'un d'eux paria de certains insectes qui ravageaient leurs fleurs , et s'étendit sur quelques singularités de ces petits animaux contre lesquels il était fort irrité. C'était le temps où Abraham Trembley venait de faire ses belles découvertes suite polype d'eau douce qui revient de bouture, et Baulacre les leur expliqua.

« Le gardien parut fort surpris qu'il y eût un pareil animal dans la nature. D ne manque pas d'esprit ; il mé fit plusieurs questions pour s'assurer bien du fait. Je lui donnai tous les éclaircissements qu'il pouvait souhaiter. De sorte , me dit-il , que vous êtes persuadé que cet insecte a toutes les propriétés que vous venez de me dire. Je lui répondis qu'il ne me restait pas le moiudre doute là-dessus. Cest une chose bien étrange, répliqua-t-il, que quand nous vous disons que le corps de notre Seigneur est reproduit et multiplié tous les jours sur nos autels , vous n'en veuillez rien croire et que vous accordiez cette prérogative à un misérable insecte comme celui que vous venez de me décrire.

« Je fus véritablement surpris de l'argument. Je dis au bon père qu'il en aurait les gants , et que j'étais sûr qu'au-

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cou de leurs théologiens ne s'était encore avisé d'employer cette preuve. D fallut pourtant après cela me mettre en de* voir de lui répondre. Pour cela je lui dis que , quoique je trouvasse sa pensée ingénieuse, il y a une différence essentielle entre les objets qu'il juge à propos de comparer : c'est que l'observateur genevois nous Eût voir à l'œil toutes les merveilles qu'il nous annonce , nous les suivons des yeux, et quand noiis n'avons pas la vue assez fine et que les objets sont trop petits, il y remédie par le microscope ; mais chez vous, nous ne voyons que du pain, et nous aurions beau r^arder avec les plus excellents microscopes du monde, nous n'apercevons rien qui approche d'un corps humain.

« Vous ne croyez donc que ce que vous voyez , me répondit le père vicaire. Pardonnez-moi , lui dis-je , nous croyons une infinité de choses que nous n'avons pas vues. Mais voici en quoi consiste proprement notre incrédulité, c'est que nous ne pouvons pas croire le contraire de ce que nous voyons.

« Après leur avoir fait sentir que la transsubstantiation ne gagnerait rien à la découverte du polype, je fis le généreux et leur dis que je voulais bien leur fournir moi-même une autre comparaison , qui leur était beaucoup plus favorable. Le mystère le plus difficile à comprendre, c'est que le corps du Seigneur soit, non-seulement tout entier dans l'hostie, mais qu'il soit tout entier dans la plus petite particule. Cependant on trouve une image de cette merveille dans la nature. Qu'un homme se présente devant un grand miroir, il s'y verra tout entier ; s'il s'avise de casser le miroir en 30, 40, 50 morceaux, il se trouvera toujours dans chacune de ces pièces.

« Les bons pères ayant oublié Timeo Danaos et dona /erenles, saisirent avec empressement cette comparaison et la

trouvèrent décisive pour nous fermer la bouche. Quand ils eurent bien mordu à l'hameçon, je leur fis la malice de leur dire qu'il y avait seulement un petit inconvénient, c'est que. Lorsque celui qui s'y regarde, soit dans le miroir entier, soit dans quelqu'un de ses nombreux morceaux , ce n'est q[ue son image, et c'est là précisément le sentiment des réformés , qui disent que l'eucharistie est une image de la mort du Sauveur.

« Je vous avoue que je me divertis beaucoup à cette petite conversation. Mais il me manquait un second pour rire avec moi, car on ne peut pas bien rire tout seul *. »

En même temps que notre bibliothécaire fournissait à divers recueils périodiques les articles que nous avons pas-

' NattceUe Bibliothèque germanique, tome I (1746), page 227. — On tronre des renseignements snr les dirers écrits de Banlacre dans la notice de Jacob Vemet, dans Senebier {Histoire littéraire, tome m, page 88) et dans le dictionnaire de Leu {AUgemeines Jhelvetiscîies Lexicon, 1" Tolnme 1747 et Supplément 1786). — Tous les opuscules historiques et littéraires de Bsolacre n'ont pas été reproduits dans les deux volumes de ses Œuvres; quelques-uns ont été jugés trop courts et de peu de valeur, ou n'ayant plus aacun intérêt d'actualité. U &ut cependant signaler les morceaux suivants dont les deux premiers ont été déjà mentionnés:

1* Lettre sur le genre de nourriture des premiers hommes {BibUoihèqm raisomée, tome 37 (1746), p. 83-54).

2* Lettre sur un article des Mémoires de Trévoux contre feu M. Bumet, éréque de Salisbury (Bibliothèque britannique, tome 23 (1744), p. 416-488).

8* Lettre touchant un livre intitulé VOctaoe de St-Jaseph, par l'abbé de Yertamont {Bibliothèque germanique, tome 18 (1729), page 75-89).

4* Lettre bot Ia Vie de Marguerite Alacoque, par Monseigneur Jean- Josq^ Languet, évèque de Soissons {Ibid. tome 28 (1782), p. 75-104).

5* Dissertation sur l'origine des fruits de la vigne (Ibid. tome 48 (1740), page 125-147).

6* Remarques sur un livre de controverse imprimé à Avignon. (NouveOe BibUoihèque Germanique, tome 4 (1748), page 281-812). Le même article ou à peu près était déjà dans le Journal Helvétique, juillet 1747. — Cest une réponse à des attaques renouvelées contre Calvin et Théodore de Bèze, et aussi un exposé des travaux des missioimaires protestants.

ses rapidement en revue, il enrichtesait aussi soit les mêmes journaux, soit d'autres, d'un grand nombre de petites com^ positions sur des sujets purement religieux.

L'éditeur a eu d'excellents motifs pour s'en tenir à la partie historique et littéraire. Le reste, suivant toute probabilité, serait en général peu utile aujourd'hui ; car depuis im siècle la critique sacrée, comme les autres sciences, a dft faire des progrès, et plusieurs des principes que Baulacre mettait en avant et qui pouvaient être nouveaux de son temps, ont sans doute fait leur chemin. Toutefois, s'il convient à bien des égards de laisser ces compositions dans les recueils qui les contiennent et auxquels les curieux pourront avoir recours* , il me semble que, pour obtenir une connaissance un peu complète de notre auteur, on ne doit pas les passer tout à fait sous silence.

Les articles actuellement recueillis annoncent chez Baulacre une lecture étendue et variée. Les autres nous le représentent comme un homme faisant des Livres saints une étude constante et journalière, comme trèsversé dans les langues sacrées et connaissant tout ce qui a été dit sur le point qu'il traite. On peut présumer qu^il ne partageait pas toutes les opinions calvinistes, mais assurément il admettait et soutenait les grands principes de la foi.

Dans ces compositions, qui ne sont point des sermons, tantôt il choisit un texte o&ant un sens difficile à comprendre, et il s'efforce de l'expliquer ; tantôt c'est une parole singulière qu'il envisage sous toutes ses faces ; ou bien c'est un beau passage, dont il fait valoir le mérite et l'utilité I»*atique, en donnant aux prédicateurs des conseils sur la

« On trouvera, à la fin de cette notice, one liste aussi complète que j^al pu la ÎKte des diss^tations de Baolacre sur des svgets religieux.

manière de s'adresser au troupeau du haut de la diaire. fin général, il demande qu'on cherche d'abord dans Wl texte le sens littéral, et qu'on ait ^ard au contexte : c'est lûnsi que l'on entre dans les vues précises de l'écrivain sacré et que l'on sent la justesse du raisonnement qu'il emploie. Cette méthode, à ce qu'il prétend, n'agrée point aux prédicateurs.

D serait facile de justifier ces courtes réflexions pat* quelques citations', n'était l'inconvénient de trop prolonger cette notice. Mais si l'on se rappelle que l'auteur commença fort tardivement à livrer ses travaux à la publicité, et si l'on jette un coup d'oeil sur la liste de ses écrits nombreux et variés, on ne pourra lui refuser au moins le mérite d^une grande activité*.

Cependant Baulacre, déjà parvenu à un âge avancé, sentait que les forces devaient bientôt lui faire défaut ; en conséquence, s'adressant à la Compagnie des pasteurs, dans la

* J^indiquerai seulement le n^ 1 de la liste comme un curieux exemple des nôBoimements de Baaiacre pour limiter le sens des passages des Écritives ; le II* 8, comme interprétation ingénieuse ; le n* 7, pour ses remarques historiques; le n** 19, pour ses judicieuses observations relatives aux prédicateurs; les n** 21 et 22 pour ses intéressants modèles d'applications; les aT* 20, 23 et 64, qui roulent sur le même sujet et contiennent une critiqae hardie mais heureuse, etprésentée avec beaucoup de modestie.

* Les dissertations réimprimées dans les (Euvrea historiques et littéraires •oat m nombre de 73 ; elkt furent publiées de 1729 à 1754, savoir:

De 1729 à 1740, 9 dissertations.

Les dissertations sur des sujets religieux, au nombre de 56, furent publiées de 1732 à 1756, savoir:

En 1732, 1 dissertation.

De 1741 à 1745, 17 »

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