SI
XUI
séanee du 20 février 1756, « il représente qu'il y a plus de 27 ans que la Compagnie lui a confié la charge de bir bliothécaire, qu'il a toujours fait tout ce qui a dépendu de lui pour s'en acquitter le mieux qu'il lui a été possible, et que la Vénérable Compagnie a bien voulu lui témoigner quelquefois qu'elle n'était pas mécontente de ses soins; que, plein de reconnaissance pour ses bontés , il souhaiterait fort de pouvoir y répondre, mais que son grand âge et surtout la faiblesse de sa vue et de son ouïe ne lui permettant plus d'en faire les fonctions d'une manière utile à la Bibliothèque, il priait très-humblement la Compagnie de lui en accorder la déchai^ * . * Ces infirmités n'étaient pas fort apparentes, puisque la Compagnie, « ne pouvant se résoudre qu'avec regret à le perdre, * le pria de voir s'il ne pourrait pas différer encore quelque temps sa demande. Mais il persista, et dans la séance suivante, £^rès de nonveUes et inutiles instances, on lui accorda sa décharge « avec beaucoup d'honneur et de remerciements, » en le priant de continuer à être directeur de la Bibliothèque; en même temps on décida qu'il serait recommandé à la bienveillance du Petit Conseil. Ce corps*, en effet, dans sa séance du 28 février approuva les résolutions précédentes et alloua au digne vieillard une pension viagère de 500 florins (231 francs environ) comme représentant à peu près la valeur du l(^ment qu'il allait abandonner. Les registres de la Direction de la Bibliothèque témoignent aussi des regrets qu'éprouvèrent ses collègues à la retraite d'un homme qui avait servi cet établissement avec tant de zèle et de lumières.
n retourna dans sa campagne de Landecy et passa dans
* Begigtrea de la Compagnie des pastems,
* B^istres du ComeU, toI. de 1766, page
1766, page 111.
XUII
cette retraite encore dnq aimées sans souffrance, sans ennoi/mais non pourtant sans affliction. U fut très-sensible à la mort d'un de ses neveux, officier au service de France qui fut tué en Allemagne. D avait déjà perdu une nièce quelques années auparavant. Le décès de son frère, depuis longtemps tombé dans une triste caducité, le toucha moins.
Jusqu'à sa dernière année il put encore s'occuper avec ses livres, et donner des soins à ses fleurs et aux arbres qu'il avait plantés. H continuait à élever son âme par la contemplation de la nature, et tout en se détachant des choses de ce monde, il jouissait avec bonheur de ce qui lui avait été donné.
Toujours plus sensible à l'amitié, toujours plus affectueux, il savait gré des moindres attentions qu'on avait pour lui, aussi était-il soigné par ceux qui l'entouraient avec une tendresse vraiment filiale.
Quand ses jambes et ses yeux commencèrent à s'affaiblir, les soins empressés de ses proches et de ses voisins lui firent encore couler le temps avec douceur. On lui lisait, on lui tenait compagnie, et lorsque ses amis allaient le voir ils étaient surpris de le trouver au fait de tout, et de ce qu'il montrait autant de mémoire, de présence d'esprit et de gaieté.
Peu de semaines avant sa fin, il composa de petits vers pour la fête d'une parente qui lui faisait souvent de bonnes et agréables visites. De jour en jour on le voyait tenir moins à ses propres volontés, plus attaché à sa famille, à ses amis ; parlant peu de lui-même, ses réflexions assorties à sou âge n'étaient ni tristes ni plaintives ; il bénissait Dieu de ce qu'il était exempt de douleurs et souliaitait le même bonheur aux autres. Chaque jour il se retirait une demi-heure dans son cabinet pour prier et pour chanter ou réciter un
xuv
psaume. D'ailleurs il témoignait sur sa fin prochaine plus de désir que d'appréhension, il en parlait comme d'un voyage à faire, et lorsque dans le cours de son dernier hiver on M apprit le décès de trois magistrats de son âge, il s'écria: * Quand est-ce que mon tour viendra ?» Il ne tarda pas à arriver. Une diarrhée de quelques jours le lui annonça et il y pensa sans émotion. La veille de sa mort, quelqu'un lui ayant dit : « Vous avez besoin de votre philosophie, » « ajoutez chrétienne, dit-il, je n'en connais pas d'autre qui soit salutaire.»
Le 20 avril 1761, sans souffrance, sans même être retenu au lit et seulement après une heure d'agitation, il cessa de vivre. D était âgé de 90 ans et 8 mois.
La Compagnie des pasteurs rendit un juste hommage aux vertus et aux belles qualités du vénérable membre qu'elle perdait, et s'associa aux regrets de sa famille et de ses amis*.
On l'enterra dans le cimetière de Bossey, à la place que lui-même avait marquée lorsqu'en 1757 il avait accompagné les restes mortels de son frère. Il laissa pour héritiers ime nièce aimable et dévouée qui , ne s'étant pas mariée, ne le quitta jamais , et un digne neveu qui était capitaine au service de la République, et dont les trois petites-filles ont conservé le nom de Baulacre jusqu'à nos jours.
Lorsqu'on aime à secouer les préoccupations du présent pour vivre un peu dans le passé ; lorsque l'on fait comitae une revue du grand nombre d'honmies qui, dans la naagistfature , dans les sciences , dans les lettres, dans les arts,
1 « Son commerce était giû, doux, agréable et instractif, et sa piété lui a &it supporter avec résignation les infirmités attachées à une longue vie. > {Segistres de la Gompagme, 21 avril 1761).
ont bien mérité de notre patrie , on ne saurait sans quelque mélancolie penser à des noms qui , n'étant plus représentés dans la famille genevoise , risquent de lui être bientôt complètement inconnus.
Sans remonter aq delà ^'un siècle» pil trouver chez nous des Abauzit, des Burlamaqui, des Calandrini, des De Tournes , des Jalabert , des Rousseau , des Sismondi , et tant d'autres ?
Sans doute la gloire peut s'attacher à quelques noms et les faire surnager : c'est le petit nombre, et pour ces rari nantesy combien n'en reste-il pas plongés dans le vaste gonfi-e de l'oubli?
Mais qu'importe au fond , si les peuples ont la mémoire courte ! L'homme vraiment sage , sans trop de souci d'une gloire à laquelle si peu atteignent, s'attache à faire le bien et à employer d une manière utile les facultés qu'il a reçues en partage : l'approbation de sa conscience et le développenieiit de son intelligence , sont à ses yeux de suffisantes récompenses; et si, pour le soutenir, il était besoin de lui offiir un exemple , on pourrait hardiment lui présenter la vie active et douce de Léonard Baulacre , mais surtout sa mort, où nous voyons le calme du philosophe et la sérénité du chrétien.
Th. H.
DISSERTATIONS DE BAULACRE
SUR