EECHERCHES SUR LA FONDATION DE L'ÉGLISE CATHÉ- DRALE DE GENÈVE
(Irilis, BétroMlilaii de Tienne, CMsacre la calbédrale de Genète. rec«nslriite sons 6ondekMà, après iiceidie it gierre. — Brreors de Spon, roaan de Léli, akseBce de seeonrs des historieit. — Les igores do portail noitrent qae l'église actuelle est du onijèse siècle.)
(Journal Helvétique, Juillet 1745.)
J'ai répondu, Monsieur, à la question que vous m'aviez faite sur l'origine de l'aigle double qui liait les armes de l'empire. Je TOUS envoie sur ce sujet une dissertation d'un habile homme qui est au Élit de ces matières. Il reste encore un article embarrassant, c'est l'aigle impériale qui est sculptée au haut du frontispice de l'église de St-Pierre de Genève. Vous me demandez comment on peut l'accorder avec Forigine assez moderne de cette aigle double; il faut, me dites- vous, ou que notre cathédrale soit moins ancienne qu'on ne le prétend , ou que l'aigle à deux têtes soit d'une date plus reculée que ne le disent ceux qui ont traité ce sujet. La difficulté n'est pas facile k résoudre ; je ne me suis pas senti assez habile pour eu venir à bout tout seul : j'ai conféré avec un savant antiquaire , qui m'a fourni quelques éclaircissements que je vais vous communiquer.
Il me semble que , pour trouver la date de notre aigle impériale de Genève , il faut auparavant chercher celle du temple même où elle est exposée. Tout dépend ici de s'assurer de quel siècle est notre édifice de St-Pierre , et de voir ensuite si le fronton du frontispice où est l'aigle k deux tètes, est aussi ancien que le reste de l'église.
Nous sommes assez embarrassés !i bien marquer l'âge de notre
cathédrale. Les autears qiii vivaieot du temps où elle a été fondée n'en ont rien dit ; ceux qui dans la suite ont écrit l'histoife de Genève ne font que tâtonner sur cet articie. Loin de nous donner quelque chose de satisfaisant lii-dessus , leurs conjectures sont plus propres a nous ^rer qu'il nous noettre dans la bonne voie.
Voici ce qu'en dit Spon sur Tan 58 i: « Contran, roi de Bourgogne, augmenta les bénéfices de TËglise et fonda b cathédrale de St-Pîerre. M. Morus, qui a fiiit une harangue intitulée : De ditobm Genevœ miraculis^ prouve par quelques passages des homélies d'Avitus que ce fut lui qui consacra cette église. »
Voyez. Monsieur, comment vous accorderez ces deux choses. Morus a effectivement bien prouvé qu'Âvitus, métropolkain de Vienne, consacra la principale église de Genève , que Ton valait de bâtir de son temps; mais, si cela est, Gontran, qui ne conmença à régner que longtemps après la mort d'Âvitus , ne peat pas l'avoir fondée. Spon met la date de cette fondation à Tan 584 , et le prélat à qui il la fait bénir mourut peu de iemf% après le concile d'Epaone, tenu en 517 sous Sigismond. Le médecin Spon était un antiquaire estimé : la fondation d'oae église ancienne était un sujet tout à fait de son ressort ; on devait s'attendre que la date de la nôtre serait bien étaUie dans son histoire , et il n'en est rien.
11 faut donc tâcher de débrouiller ce chaos. GomoiençcHis par k dédicace d'Avitus. Clovis fit une cr»elle guerre â Gondeband; son armée désola le royaume de Boofigagne. La ville de Genève, qni en dépendait. Ait saccagée et pre8i|ne réduite em cendres ; notre principale église (ut brûlée. C'est ce <|iii parait par le titre d'une homélie d'Avitus, qu'il prononça pour la dédicace de cette église quand on l'eut rebâtie. Ou trouve des fragments de cette homéUe dans les œuvres de cet archevêque de Viaue, que le Père Sirmond a données au public : il les a tirés principalement d'un précieux manuscrit sur du papier d'Egypte , que
Godefiroy avait vu autrefois chez le présideat De TIk>u , à qui il appsdrtenait. Il cite le titre de cette homélie de cette manière : Dida in deàicaiùme bafUicœ Genava^ guam hosii$ incmderat^ c'est-à-dire : Homélie prononcée à la dédicace de l'églîse de Ge- Bève, que l'amemi avait brûlée.
Quoique l'on n'ait que quelques fragments de cette homélie, qui sont même extrêmement brouillés, parce que cet ancien manuscrit a beaucoup souffert des ravages du temps, on y apprend cependant que cette église était déjà bâtie a Thonneur de saint Pierre, et portait le nom de cet apôtre comme aujourd'hui. On trouve dans un endroit de cette homélie qui s'est conservée, mais dans un latin assez obscur, que cotnme (mire fois saint Pierre^ apn$ avoir été en grund danger 9wr les eavix , et» réchappa hm-reusemenl et en demeura victorieux ^ il était arrivé quelque chose de semblable à r édifice qui porte son nom, lequel après avoir «9suyi de grands périls^ reparaissait avec touk sa solidité, D insinue qu'il a été bâti d'une manière ferme et solide, et qui semble promettre une longue durée *•
Ce détail était nécessaire pour bien constater que sous Gonddi^aud, et pendant la vie d'Âvitus, on bâtit à Genève une église dédiée à saint Pierre, et qui fut construite fort soUdement. Vous voyez bien , Monsieur, la conséquence que j'en veux tirer ; c'est que ceux qui ont attribué a Gontran la fondation de l'église cathédrale de Genève , se sont trompés : la voilk fort clairement bâtie par Gondebaud. Quelle apparence qu'on Tait rebâtie dans l'espace de cinquante ou soixante ans? Après l'irruption 4le Glovis , tout ce siècle->lk fut tranquille pour Genève : on n'y voit plus de ces courses d'ennemis qui mettent tout ï feu et à sang dans une ville.
C'est un auteur allemand qui a donné lieu à cette erreur, que Gontran avait fondé l'égUse de St-Pierre de Genève. Il se nomme Lazius , médecin de Vienne en Autriche , et il prend le titre
' Solidhas quœ faciendis fabricis in priocipiis quasritur, hic ad culmen obtinnit. Finnîssimo ab'arum ledium fàndamine^cacumina nostra tiitiora simt.
tu
d'historiographe de Ferdinand I^', roi des Romains. Il dil^ dans son hvre de Migrationibm ^ pubUé en 1555, que « le roi Contran fonda deux ^lises épiscopales , cdle de Genève et celle de Maurienne ^ » (p. 615). Lazius était laborieux, mais il ne passe pas pour un auteur fort exact. Il est cependant excusable de s'être mépris sur le fondateur de notre cathédrale, parce qu'il n'avait pas vu les œuvres d'Avitus, qui ne furent publiées qu'environ un siècle après sa mort.
Quand je dis que Lazius ne pouvait pas avoir vu les œuvres d'Avitus, cela demande une petite explication. Cet évèqu eavait composé des sermons , des lettres et des poèmes ; ses ouvrages en vers avaient bien été publiés dès Tan 1507, mais ceux en prose ne lurent imprimés qu'en 1 643 , et c'est là qu'il est parlé de notre église. Ses lettres sont ce que l'on estime le plus ; il y traite plusieurs matières de religion. Vous en trouverez un extrait assez détaillé dans la BMiolhique eccléêiastique de Dupk. Quelquefois Avitus quitte le ton sérieux et va jusqu'à badin» assez agréablement avec ses amis. Je ne ferai pas mal de vous donner l'extrait d'une de ses lettres de ce genre. Ces petites digressions doivent être permises ; dans des matières aussi sèches que l'histoire de la fondation d'une église, un peu de ^*ariété n'est pas mal k propos.
La lettre LXV est adressée k Maxime , évéque de Genève ; le style en est assez obscur. Au travers d'un latin fort dur, on entrevoit que le métropolitain remercie l'évéque d'un présent qu'il lui avait fait; il ne dit pas précisément en quoi consistait ce présent , mais on voit qu'il regardait la table. On peut conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance, que notre évéque lui avait envoyé une de ces belles truites qui font l'honneur de
* Ce qui peut avoir donné lieu à cette méprise, c*est que Gontran fit quelques libéralités à Téglise de Genève, à Toccasion de Cariatho son écuyer, (pi en fut évoque. — Lazius agoute que Théodoric, dernier roi de la race mérovingienne, n*ayant point d'enfants, fnulta piv fulcimda religione apud Gênavam fundavit; mais il ne dit pas où il aurait puisé ce renseignement.
notre lac. Vous savez que Grégoire de Tours a dit que, de sou temps, on en péchait qui pesaiépt jusqu'à cent livres. Avitus eu remercie donc Maxime; il lui marque « que son présent Ta trouvé hors de Vienne , parce qu'il était allé visiter un monastère , ce qui avait été un surcroit de fisitigue pour le messager (il s'appelait Leonianus, et il parait, par la lettre LXXVII, que dans la suite il parvint à l'archidiaconat). Il ajoute que le pauvre Leonianus était arrivé trè^-harassé et le ventre vide ; il le compare aux corbeaux d'Ëlie, qui ne touchaient point à la nourriture qu'ils portaient au prophète ; que sa joie et sa reconnaissance sont d'autant plus entières, que le présent est arrivé entier et sans avoir été entamé par le porteur; qu'il traitera de son mieux ce fidèle messager, non pas cependant en lui faisant une ample portion des bonnes choses qu'il a apportées, dont assurément il ne doit manger que sobrement et ne tàter que d'une dent , comme l'on dit , mais qu'en échange il ne lui épargnera pas le bon vin de Vienne, qu'il lui en fera servir copieusement et dans les plus grands verres. » Voilà le ton enjoué sur lequel était monté le métropolitain, quand il remercia notre évéque.
J'ai dit que c'est dans des fragments d'homélies d* Avitus, que Ton trouve l'article de notre cathédrale. Elle doit avoir été bâtie entre l'an 500 et l'an 516. Si votre curiosité remonte encore plus haut , et que vous me demandiez si l'on ne sait rien de ce temple que Clovis fit brûler à Genève, je ne vous puis répondre antre chose, Monsieur, si ce n'est que l'on soupçonne avee beaucoup de vraisemblance , que le christianisme s'étant étaUi k Genève sur la fin du quatrième siècle, on consacra à l'usage des chrétiens un temple d'Apollon , qui était dans le même emplacement où est aujourd'hui notre cathédrale. Nos premiers chrétiens de Genève n'étaient pas aussi scrupuleux qu'Avitus , qui voulait que, quand on s'était emparé des temples des hérétiques, on les démolit et l'on en rebâtit d'autres \ On ne reconnaît
* Voici le canon quil dicta au concile d'Epaone. « Basilicas haereticorura
p)a6 la bonne humeur du prélat dans une décision si outrée. Le eoncile d'Orléans avait décidé d'une manière contraire quelqves années auparavant.
Outre ces deu\ temples, bâtis successivement dans le mène Keu , il en faut compter un troisième , qui est cdoi qui subsiste aujourd'hui. C'est encore une erreur de notre historien Spon, qui s'est imaginé que l'église consacrée par Âvitus est la mène dont nous nous servons. c< Le bâtiment fut discontinué, dit-îl, jusqu'h l'an 990 , que l'empereur Othon le fit poursuivre, et Conrad l'acheva l'an 1024. > Que dites-vous. Monsieur, de cette interruption de quatre cents ans ? Vous paraitreMe vraisemblable*? Il serait bien singulier qu'un temple consacré ao commencement du sixième siècle , ne fut achevé que dans le onzième. C'est ici un de ces endroits où l'on a sujet de se plaindre du peu de justesse de notre historien ; il a pris des matériaux partout où il en a trouvé « mais sans se mettre fort en peine de les agencer et de les faire cadrer. On le voit souvent rapprocher des faits qui doivent être séparés par un long intervalle ; c'est encore beaucoup s'ils ne sont pas contradictoires les uns aux autres. Tous ces débuts se remarquent dans les cinq ou six lignes qu'il nous a laissées sur l'histoire de notre cathédrale. Cette matière avait donc absolument besoin d'sB nouvel examen.
Après avoir réfuté ceux qui veulent que Contran ait fondé notre église, il est bon de dire aussi un mot de la pensée de ceux qui croient que Charlemagne Ta réparée et embellie. «( Sur
qiias tânta execratioBe habemos exosas , ut polhiUonem earum purgabiem non putemus, sanctis nsibus applicare despicimos. » (Caa. 33.)
* Entre Contran et l'empereur Othon, on trouve plusieurs princes restaurateurs d'églises. La reine Brunehaut, par exemple, avec ses mauvaises qualités, avait celle-ci de bonne, qu'elle eut soin d'entrenir les églises, et d*ea Mtir une foule de nouvelles. Dei et ejus sanctorum memorioê exeoUbat, el iio«;ai fabricando dévote nwltiplkabat {Simom, IV, 1). Brunehaut a régné en Bourgogne quinze ans, et n'aurait pas laissé l'église de Genève imparfaite, si Gontran ne l'eût point achevée.
Sd5
la fiû du huitième siècle , dit notre hisumen , Charlemagoe TÎat à Genève , où il tint conseil de guerre pour aller en Italie, contre Didier, roi de Lombardie. »
Pépin, père de Cbarlemagiie, avait passé à Genève vers l'an 756 avec une année formidable , cpii avait traversé toute la Bourgogne pour aller en Italie , à la prière du pape , faii*e la gterre k Âistolphe, roi des Lombards, qui assiégeait Rome. Cbarlemagne prit la même route avec son armée, quelques années après , pour combattre aussi la même nation. Ce prince fit avancer son armée auprès de Genève , pour la mener ensuite en Italie ; il vint lui-même en notre ville, où il tint conseil avec ses principaux officiers sur la manière dont il s'y prendrait.
Dans ce conseil de guerre, il se trouva plusieurs évêques, suivant l'usage de ce temps-lk, et quelques historiens lui ont donné le nom de Synode. Cela a donné lieu à une équivoque singulière du Père Sirmond, qui a pris ce conseil de guerre pour un Concile, et Ta inséré dans son grand recueil à l'an 773, et sous le titre de Comilium Genaveme. Le Père Labbe l'a copié dans son recueil des conciles , et , enfin , le Père Hardouin , avec cette différence qu'il avertit, dans une note mai^inale, que ce concile s'est tenu à Gênes en Italie, ce qui est absurde, puis* qu'il s'agissait principalement dans ce conseil de guerre de la manière de passer les Alpes.
« Cbarlemagne, dit encore Spon, confirma les libertés et privilèges de Genève et de son église , et fit mettre sur le grand portail de St-Pierre sa statue, et, au-dessus, une aigle impé* Haie à deux têtes. » Il ajoute judicieusement qu'il croit cette aigle plus récente. L'éditeur de 1730 remarque, dans une note, que Cbarlemagne ne saurait avoir fait graver les armes impériales en 773, puisqu'il n'était pas encore empereur,, et qu'il ne parvint à la di^ité impériale que l'an 800. Cette preuve est sans réplique.
Ce raisonnement combat de même ce qu'avance le Citadin Genevois : « qu'au-dessus de notre aigle impériale, on avait posé
la statue de Chariemagne , avec sa couronne impériale , et son sceptre impérial d'une main et Tépée de l'autre, que cette statue y était encore en 1 535 » (p. 28). L'auteur tenait cela d'une tradition populaire, mais qui doit nous être fort suspecte. L'aigle impériale sculptée est tout au haut du frontispice de l'élise, précisément k la pointe du fronton, et on veut que Chariemagne ait été encore au-dessus. Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, de voir Jupiter sur son aigle qui va foudroyer les Titans ? Oo est fort tenté de renvoyer tout cela dans le pays des fables. Void la conjecture la plus vraisemblable : on remarque dans le frontispice de notre église une niche qui, depuis quelques siècles, a été remplie de maçonnerie , et où on a ménagé deux petites fenêtres pour éclairer la cage de l'horloge ; cette nidie est audessous , et non au-dessus de l'aigle , comme l'a prétendu le Citadin. Il y a beaucoup d'apparence qu'originairement cette niche avait été destinée à la statue de l'empereur qui avait bit construire notre temple. Dans ces temps d'ignorance, on oublia son nom quelques siècles après, et on trouva à propos de dire que c'était Chariemagne. Le peuple a beaucoup de penchant à trouver Jules-César ou Chariemagne dans les bâtiments anciens. Cette statue fut renversée par quelque accident que nous ne savons pas, quelques-uns disent par le zèle indiscret de nos Genevois iconoclastes , qui , à la Réformation , prirent cette figure pour celle de quelque saint ; autre tradition fort suspecte encore. Â propos des ennemis des images, ceux qui veulent que Chariemagne ait eu beaucoup de part à la construction de notre égKse , font remarquer qu'elle ne se ressent pas trop du culte des images. Les ornements de sculpture qu'on y voit ne sont point des objets de dévotion ; les chapiteaux des colonnes représentent ou des choses naturelles , ou des caprices de peintre: on y voit des feuillages, des serpents entortillés, des chiens , des oiseaux , des tètes d'hommes, des sirènes et méoie des grotesques. De semblables fantaisies de sculpteur étaieot fort du goût de Chariemagne, qui a proscrit des églises les
images de dévotion, et écrit contre le culte qu'on voulait leur rendre. Mais^ Monsieur, il n'est pas besoin de remonter si haut pour trouver des églises qui ne se ressentent point du culte des images. 0 est vrai que dès le neuvième siècle on servait les images en orient, mais cet abus n'avait pas encore passé en occident au dixième et au onzième siècle, surtout dans les Gaules, où la mémoire de Charlemagne était trop vénérée pour qu'on s'y permit ce culte. Je me flatte de faire voir que notre cathédrale a été fondée deux siècles après cet empereur.
Je ne m'arrête point à ce que Léti a dit dans son Histoire de Genève du séjour de Giarlemagne dans notre ville et de tout ce qu'il lui fait iaire pendant dix jours qu'il y demeura ^ C'est un journal des mieux circonstanciés ; il décrit d'abord la magnifique entrée qu'on fit à ce prince , les présents qu'on lui offrit à son arrivée. Il nous parle entre autres d'un beau cheval bien harnaché, avec une housse des plus riches , que les principales dames de la ville avaient brodée avec beaucoup de goût ; on y voit plusieurs autres traits de cette nature , dont il a lui-même brodé son roman. Charlemagne, de son côté, accorda de beaux privil^es aux habitants , et , pour nous donner un titre authentique de ville impériale, il fit graver l'aigle à deux têtes et la fit placer sur le firontispice de notre église , où on la voit encore aujourd'hui. Nous verrons bientôt que l'église même n'a été bâtie que quelques siècles après Charlemagne, mais Léti n'est pas homme à s'arrêter h ces sortes de difficultés ; il nous débite toutes ces belles dioses sur la foi d'un manuscrit qui n'exista jamais, et qu'il a foi^ à plaisir. Son Histoire de Genève^ pour ce qui regarde ces anciens temps , est si febuleuse, qu'elle pourrait très* bien assortir les romans qui composaient autrefcus la bibliothèque du brave Don Quichotte.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que cet suiteur, qui cite hardiment des manuscrits dont il n'a jamais pu prouver la réalité , et
* Historia Genevrina, tome I, page 280.
qui a farci son histoire d'une infinité d'anecdotes qu'il pirétend en avoir tirées, a , d'un auu« côté, la hardiesse de rendre suspects les actes les pkis hanoraUes k noire RépobUque , je wn dire des balles d'emperenrs, qui étabBsse&t solidement notre souvenMneté et notre indépendance, dont les originaux sent cependant dans nos archives, avec les preuves les plus incentestables d'authenticité. Puflfendorf avait donné k VariUas le titre d'archi-menteur : Léti pourrait bien partager avec lui cette honorable épithète. Mais ii est temps de laisser ce mi^^ble écrivain, pour tâcher de puiser dans de meilleures sources, afin de pouvoir découvrir la date de notre cathédrale.
Je dois, Monsieur, vous indiquer une pièce assez nouvelle, fort propre à se former le goût pour bien juger de Tige d'âne ég^se. Vous la trouverez à la fin du tome I^^ de VHùtaire de BmÊrgogtie de Dom Plancher ^ Il semble qu'elle n'est pas de II même main que le reste dn livre : cette dissertation parait être d'un architecte de profession , qui est en même temps bon aoti* quatre ; mais , de qui qu'elle soit , elle est assurément fort ins* tructive.
Sî vous lisez l'ouvrage que je vous indique , vous y trouveiei bien des fausses dates rectifiées. Le Père de Montfaïucon avait dit, pstf exemple, que les figures ou statues des rois et reines de France , qui sont au portail de l'église de Notre-Dame de Paris et k celui de Tabbaye de St-Germain , étaient des momiroents des rois mérovingiens , et notre auteur foit voir daire* ment qu'ib ne sont qœ du onzième siècle. Mais ce qui fait priacipalemeït à notre sujet, et qui peut nous servir de caractère distinetir, c'est qu'il nous apprend quelles sortes de figures on avait accoutamé de représenter dans le onzième ^ède, audessus du portail, je veux dire ddm le fronton des églises. B pose donc que c'était un usage constant dans ce tempn-ft dj mettre en sculpture un Christ, et autour de lui les quatre an-
* Dissertation sur les anciennes églises de Saint-Benîgne de Dijoo, p. 476.
■idox qui sont ies symboles des quatre évangélistes. H nous a donné les estampe de divers portails des églises de Bourgogne, qui sont sâraoaeat du onzième siècle , et qui ont toujours ces Blêmes figures. On ne trouve rien de semblable avant ce sièclelà, %i cette couluaoe finit de bonne heure dans le douzième siècle. H s'agît présentenent de vous décrire les figures qui se voient sur le portail de notre église , et de les comparer avec la règle que ce critique vient de nous donner. Le champ de notre firon- Ion est ckargé de personnages etd*animaux, lesquels, quoique mutilés en partie , ne laissent pas d'être aisés à reconnaître ; on X v«it d abord saint Pierre, les clefs à la main, et qui par conséqaent n'a pas besoin qu'on kii demande son nom. U parait Ik caoMie le patron de ooire église ; il est placé du côté droit. De l'antre côté , à gauche , on renuirqae une figure semblable et qà ne peut être qêe saint Paul ; il a perdu son bras droit, dont il tenait apparemment l'épée , instrument de son martyre , qui le caractérise. On sait cfu'on associe ordinairement ces deui ap<V- Ires, et <pi'ib ne vont guère l'un sans l'autre. Entre ces detiK figures , et sur un piédestal un peu pbis élevé, on voit un troiâène personnage , qui , ^ la place distinguée qu'il occupe , doit nécessairement être le Christ. La tête est tombée depuis long^ temps , mais on ne saurait s'y méprendre , le sculpteur a pris de trop bennes précautions pour cela ; il a pbcé sur l'épaule de saint Pierre quelques versets du chapitre XX de l'Évangile de saint Jean, oà le Sauveur demande in cet apôtre s'il l'aime, et qui , sur sa réponse affirmative , lui dôme la commission de paître ses brebis.
PETKB AMAS MB
TV SCIS DOMTIVB QVIA AMO TB
BT BGO DICO TIB1
PASCB OVBS MEAS.
Ces caractères sont romains et ne tiennent point du tout du
gothique, ce qu'il est bon de remarquer en passant, en SiTeor de l'antiquité de ce frontispice.
Le sculpteur, pour caractériser encore davantage le Sauveur, a mis préciseront an-dessus de sa tète la figure d'un agneao. C'était un usage ancien de représenter Jésus-dhrist sous ce symbole : il iîit même blâmé dans un concile tenu à Cod^ lantinople, dans le dôme du palais de Justinien. Voici ce qu'on trouve là-dessus dans le canon 82 : En plusieurs images^ JésM- Christ est représenté sous la forme (Tun agneau que Jean^BaptisU montrait au doigt. Le concile ordonne que désormais on peigne k Sauceur sous la forme humaine^ comme plus convenable ^ Notre fronton n'a pas tout à fait contrevenu aux décisions du coneile, puisqu'il y est représenté des deux manières : je ne voudrais pas fiiire là-dessus un procès au sculpteur. Ce sur quoi on ne saurait s'ampécher de le blâmer, c'est que, Jésus-Christ s'étant donné dans la légende sous la figure d'un berger qui ordmwe à saint Pierre de peâtre ses agneaux^ il n'était plus permis dans le même tableau de nous le représenter sous la figure ou l'emblème d'un de ces animaux; mais, dans ces temps ténébreux, on ne se piquait pas d'observer si scrupuleusement les r^es de l'unité.
n est temps de venir présentement à ces autres animaux que l'on a choisis pour caractériser les évangélistes , et qui doivent caractériser en même temps le siècle de la fon<ktion de noUt église, qui est tout le but de nos recherches. On voit donc, outre ces figures, sur le fronton du portail de notre ^ise, les quatre animaux mystérieux de l'Apocalypse , symboles des écrivains de nos Évangiles. Aux pieds de saint Pierre est le lion ailé tenant le livre de l'Ëvangile ; il représente saint Marc, que l'on veut qui ait été le secrétaire de cet apôtre. Aux pieds de saint Paul est un bœuf ailé, muni de même d'un livre; il doit figurer saint Luc. Au-dessus de la tête de saint Pierre est l'aigle, qui dési-
• Voyez Fhistoire ecclésiastique de Fleuri sur le Concile in iruUo. T. K, sur Tan 692.
gne saint Jean; et, vis-à-vis, nne figure humaine qui caractérise saint Matthieu.
C'est saint Jérôme qui a imaginé ces symboles d'après la vision rapportée au premier chapitre d'Ezéchiel, ou celle de saint Jean dans l'Apocalypse; mais rien n'est plus forcé que l'application que ce Père a voulu faire de ces animaux mystérieux aux quatre évangélistes ' . Quelque alambiqués que soient ces prétendus rapports, ils n'ont pas laissé de faire fortune; ces animaux ont
* jSbtn^ Jean a pour emblème l'aigU, parce que, dit-on, cet apdtre, dès le commencement de son évangile, s*élève jusqu'à la nature divine de Jésus- Christ, et porte son vol au plus haut des cieux, pour y contempler le fils de Dieu dans le sein du père. C'est Taigle, dont la vue perçante ose regarder fixement le soleO.
Saint Jérôme prétend que la face humaine qui se présente la première dans la vision d'Ezéchiel, est Temblème de saint Matthieu^ qui commence son éyang^e par la généalogie et par l'histoire de la naissance de Jésus- Christ. Cet évangéliste en parle surtout conune fils de l'homme, et ne s'élève pas si haut que saint Jean.
Suivant le même Père, la face de lion figure saitU Marc, parce qu'il commence l'histoire du Sauveur par la prédication de Jean-Baptiste, qui le prend sur un ton effrayant, et qui était c comme un lion qui rugit dans le désert. >
Enfin le ftâ^u/* désigne saint Luc, parce qu'il commence son histoire évangélique par les fonctions sacerdotales de Zacharie dans le temple de Dieu. Remarquez , s'O vous plaît , que dans l'endroit de cet évangile auquel on fait allusion, il ne s'agissait point d'immoler un bœuf, mais simplement d'offrir le parfum (Luc, I, 10). Saint Augustin a attaqué avec beaucoup d'avantage ces petites subtilités. Il y trouve surtout ce défaut, c'est qu'au lieu de chercher un emblème qui convint au caractère général et constant de chaque évangéliste, les rapports sur lesquels on insiste, tout forcés qu'ils sont, ne conviennent qu'à ce qui est renfermé dans les deux ou trois premiers chapitres de chaque évangile.
Le concile de Constantinople, qui avait défendu de représenter le Sauveur sous la figure d'un mouton, aurait bien fait de défendre aussi aux peintres et aux sculpteurs de nous donner la figure d'un bœuf et d'un lion pour peindre saint Luc et saint Marc. Le Père Meneslrier dit, qu'un nonce du Pape à Venise conunanda à un peintre, un saint Marc. Cet artiste, pour le faire expliquer sur l'attitude où il le souhaitait, lui demanda s'il voulait qu'il montrât les dents et les grifles, ce qui surprit fort le prélat, qui ne savait pas qu'à Venise on donne le nom de San Marco à un lion ailé.
servi une infinité de fois a représenter nos quatre historiens de l'Évangile. Tout ce qui nous importe présentement , c'est de bien remarquer que tout portail d'alise où l'on voit ces figures, doit être du onzième siècle , parce que c'était le goût dominant de ce temps-là , de les placer de cette manière et d'en orner le fronton. Cette mode ne se soutint pas et disparut de bonne heure dans le douzième siècle.
Ces figures du portail nous sont donc d'un grand secours pour juger de l'âge de notre église. Elle ne peut être ni plus ancienne ni plus moderne que le onzième siècle; ceux qui veulent la faire remonter jusqu'à Cbarlemagne sont démentis par tous ces personnages placés au-dessus du portail. Ce prince s'était trop déclaré contre les images, pour en souffrir dans un endroit si apparent et si propre à donner lieu à quelque culte superstitieux. Il ne faut pas non plus donner dans l'autre extrémité, qui serait de rapprocher trop de notre siède la fondation de cette cathédrale.
J'ai déjà remarqué que le petit dialogue entre Jésus-Christ et saint Pierre, gravé sur le fronton en beaux caractères romains, ne sent point le douzième ou le treizième siècle: mais le genre de figures qui ornent ce fronton décide la question, et prouve que cette cathédrale a été finie dans le onzième siècle ; car vous savez, Monsieur, que la face où est le portail est toujours celle que l'on construit la dernière.
Voici quelque chose d'un peu plus précis. Deux mots de Lazius jetés comme par hasard dans un de ses ouvrages, noos laissent entrevoir ce que nous cherchons. Cet auteur voulant étabHr la généalogie d'un des derniers rois de Boui^ogne de la seconde race, dit qu'il est fils d'un tel, et qu'il eut tels et tels enfants, a comme cela parait par les lettres de fondation de l'église de Genève et de celle de Lausanne ^ » Lazius parle
* Ut ex literis fundationis Gcnevensis et Lausannensis ecdesianim apparet- De migrationibus frentiiim, p. 618.
comme un homme qui a vu ces pièces , et on comprend aisément comment elles lui sont tombées entre les mains. Il était médecin et hi8tori<^[raphe de Fempereur Ferdinand P^ on sait que la succession du dernier roi de Bourgogne passa aux empereurs, et qu'avec le temps les titres et les papiers de ce royaume ont versé dans les archives ou dans la bibliothèque de Tienne , où Lazius a pu fouiller à son gré. Rodolphe m , le dernier de ces prmces, eut pour successeur Fempereur Conrad le Salique. Cette succession lui Ait disputée par Eudes, comte de Champagne, qui entra en Bourgogne avec une armée; mais l'an 1034, Conrad y vint avec des forces snffisantes , et se rendit maitre de tout le pays. Il vint jusqu'à Genève, où il fut reçu par Héribert, archevêque de Milan , et couronné ensuite dans cette ville par les mains de ce prélat, le 1*' août 1034.
Comme Lazius n'a cité qu'incidemment ces patentes de la fondation de notre église , on n'y voit pas bien qui c'est qui en est le fondateur. Cela peut tomber sur deux ou trois de ces princes , mais principalement sur Rodolphe m ou Conrad le Salique. Je pencherais à croire qu'elle fut fondée sous le premier et achevée par son successeur Conrad , c'est-4i-dire que notre cathédrale aurait été bâtie dans les vingt ou trente premières années du onzième siècle.
Je pourrais bien vous apporter une citation où la fondation de notre église parait mieux spécifiée. On a des annales manuscrites d'un de nos magistrats nommé Savion, qui vivait au commencement du dix -septième siècle; on y lit «qu'Abraham Bucholcerus dit que du temps d'Hugues II, qui fut fait évéque de Genève en 992 , l'empereur Othon fit poursuivre k b&tir le temple de St-Pierre, qui fut achevé par son successeur Conrad \ » Bucholcer était un chronologiste assez estimé de son temps et qui vivait lors de la Réformation. Le mal est que le passage que je
* Bucholceri Index chrooologicus, Francof. 16i2.
Sii
viens de citer comme étant de loi ^ ne se trouve point dans cet auteur ; on ne sait d'où Savion peut Tavoir tiré. Spon Ta regardé comme authentique; il Ta employé dans son histoire, ou il est assez mal mis en œuvre. D n'est pas vraisemblable que Tempereur Othon ait fiiit bâtir notre cathédrale ; il s'agit (fOthon m qui vivait dans ce temps-lk ; il était encore fort jenoe en 992 , et Genève appartenait alors au roi de Bouigogne et non k l'empereur. Il n'y a nulle probabilité qu'un prince construise des églises dans les Ëtats d'un autre prince. — Le reste est plus juste, puisque Spon fait achever notre église par Goond le SaUque.
Voilà, Monsieur, tout ce que j'ai pu trouver sur l'antiquité de notre église. Il fallait nécessairement discuter cet article avant que de répondre ï votre question sur l'aigle à deux tètes, qoi parait sur le frontispice. Je m'y suis arrêté plus longtanps qne je ne croyais. Ceux qui ont écrit l'histoire de Genève ne m'ont été d'aucun secours dans cet examen ; il m'a fallu imiter ceux qui cherchent de l'eau, et qui ne trouvent pas une bonne source; ils parcourent bien du terrain pour y rencontrer quelques filets d'eau dispersés , qu'ils rapprochent ensuite et qui , ainsi rémûs, leur fournissent à peu près ce qu'il leur faut. Une autre fois doqs verrons si notre aigle impériale est aussi ancienne qae notre église , ou si elle n'y est que d'une seconde main.
Je suis , etc.
vn
LETTRE SUR L'AIGLE IMPÉRIALE, SCULPTÉE SUR LE FRONTISPICE DE LA CATHÉDRALE DE GENÈVE.
(Grajeclire sar l'origiie de l'aigle deible. — Aigle inpériale sinple à Genève en 1442. — Incendie de Genève a 1430 : réparation de Saint-Pierre ({ui en fut la suite.)
{Journal Helvétique, Août 1745.)
Monsieur ,
Vous avez trouvé assez vraisemblable, les raisons que j'ai alléguées pour fixer la foudation de notre église au commencement du onzième siècle ; mais vous remarquez en même temps que je me suis assez mal posté pour répondre à votre première question. Il s'agissait de savoir comment l'aigle k deux tètes pouvait être d'une date si ancienne, puisque celles que l'on voit partout ailleurs sont beaucoup plus modernes. Cet anachronisme a réveillé votre belle humeur, et vous comparez notre aigle double aux deux étriers qui pendent à la prétendue selle du cheval de Jules-César, que l'on montre comme une curiosité à Payeme.
Nous avions cru jusqu'ici cette aigle ancienne. Nous ne nous imaginions pas devoir avoir la moindre défiance là-dessus, après que l'antiquaire Spon avait prononcé <c qu'il était vraisemblable que Conrad second la fit graver lorsqu'il acheva cette église. » Ceux qui ont donné en 1730 la dernière édition de son //û- Unre de Genève^ disent de même dans une note « qu'il y a apparence que l'aigle éployée fut gravée par les ordres de Conrad le Salique. »
Je me garderai bien de m'autoriser du témoignage du romanesque Léti. Si je vous rapporte ce qu'il dit là-dessus, ce n'est que pour vous faire connaître le caractère de cet écrivain. Après nous avoir débité bien des fictions de son cerveau, sur
le passage de Charleinagne par Genève, il ajoute que pour marquer sa reconnaissance pour ce prince, la ville lui fit ériger une statue de la main d'un excellent sculpteur, et la plaça sur le portail de Saint-Pierre avec une belle inscription sur la base, qu'il n'a pas manqué de rapporter pour nous prouver son exac^ titude. Chariemagne, de son côté, pour continuer k montrer sa bienveillance envers Genève, se trouvant à Lyon Tan 802, Ci faire une aigle k deux têtes en marbre \ et la remit k des députés de Genève qui étaient venus le complimenter: il voulait marquer par Ik qu'il reconnaissait Genève pour une ville impériale. Pour montrer le cas que l'on faisait de ce présent, nos députés, en rentrant chez nous, portèrent cette aigle sur les épaules, et firent tout le tour de la ville comme par une espèce de triomphe, après quoi les armes impériales furent placées dans le firontispice de la cathédrale sous la statue de Chariemagne, et on les y voit encore aujourd'hui^. — Il faut supposer que ces députés étaient deux vigoureux portefaix, car notre aigle est beaucoup plus grande que nature.
Léti a voulu donner k notre aigle une antiquité chimérique : Spon lui a ôté deux siècles et la croit du temps de l'empereur Conrad. Ce n'est pas assez: aujourd'hui on nous la rajeunit tout d'un coup de quatre cents ans. On ne peut souffrir que notre aigle ait pris son vol plus haut que les autres. Cherchons donc si nous ne trouverons pas quelque part des aigles doubles plus anciennes.
Le Père Papebrock, dans ce qu'il nous a publié de la Vie des Saints, dit qu'il a vu une édition de George Codin, faite k Paris, où l'on a donné les estampes de quelques vieilles peintures, qui représentaient le trajet de Jean Paléologue en Italie, quand il vint trouver le pape Urbain V Tan 1368. Dans une de ces figures on voit une galère ornée des armes du pape, de celles de Venise, et de celles de l'empire d'Orient, où l'on remarque dans
* Notre aigle n*est que sur une pierre molasse.
* Istoria Geneyrina, tome 1, page 313.
trois endroits différents, Taigle à deux têtes, parfaitement semblable à celle de l'empereur d'Allemagne ^ On peut conjecturer que les empereurs grecs ont cette aigle double dès un temps immémorial. Jean Basile, grand duc de Moscovie, prit ces mêmes armes pour l'empire de Russie. La seule différence est que l'aigle moscovite a les ailes baissées vers la terre, et la grecque les a élevées vers le ciel. H est fort vraisemblable que les empereurs d'Allemagne ont aussi tiré leurs armes de l'orient. Ils commencèrent à usurper l'aigle grecque lorsque l'empire de CoDstantinople était sur la décadence. Nous avons, dans nos archives de Genève, plusieurs bulles d'empereurs avec leurs sceaux, où l'on peut voir le commencement de cet usage. Dans un acte de Venceslas, donné l'an 1400, le contrescel, ou petit sceau, a une aigle double, qui semble s'être glissée là clandestinement. Sigismond, qui lui succéda, nous donna une autre bolle en 1420, où l'on ne voit encore que l'aigle simple dans le sceau. Mais après la prise de Constantinople en 1453, il parait que les empereurs d'Occident ne se firent plus aucun scrupule de s'emparer des armes de ceux d'orient. Voilà, ce me semble, la manière la plus simple d'expliquer l'origine de celte aigle double en Allemagne : toutes les autres raisons qu'on en donne paraissent peu satisfaisantes.
Après l'empereur Sigismond, nous avons vu encore à Genève l'aigle simple pour armes de l'empire. On lit dans notre histoire que Frédéric III, passant dans notre ville au mois d'octobre 1 442, 7 fit peindre au haut de la rue du Perron, à l'entrée de la place qui est devant la cathédrale» appelée aujourd'hui la Cour de Saint-Pierre, l'aigle de l'empire pennée de sable dans un écusson ior^. Le portail où était cette aigle ne subsiste plus: il fut
* Acta Sanctoruin, tome V du mois de mai, article de Lucifer évèque de Gagliari, page 218.
' Voyez Spon sur Tan 1442. Il a tiré cela du Citadin de Genève ^ qui dit, p. 50, que Frédéric passa à Genève le 25 octobre, qu'il fit peindre sur l'arc du portail de la place de Saint-Pierre Taigle des rois des Romains, en écusson jaune, pennée de sable.
abattu en 1 705 k Toccasion de la maison que M. le marquis Da Quesne, fils du célèbre lieutenant-général des armées na* vales de France, fit construire dans cette place. J'ai dit que cette aigle n'avait encore qu'une tète. U y a bien des gens dans notre ville qui s'en souviennent fort distinctement : mais k leur défaut, on a une estampe fort exacte faite à l'occasion du convoi funèbre d'un prince de Hesse-Cassel, mort k Genève en 1 675, où cette arcade, et l'aigle impériale peinte au-dessus, sont représentées fort fidèlement, et où il ne parait qu'une aigle simple. Il n'est pas inutile de remarquer que ce portail était vis-àvis de celui de l'église de Saint-Pierre, sur la même ligne, et seulement k cinquante pas de distance.
Je vous ai promis. Monsieur, que je me rendrais aisément aux bonnes preuves que je trouverais de la jeunesse del'aiglek deux tètes, que l'on voit sur le frontispice de notre cathédrale. D me semble donc que cette aigle de Frédéric III prouve qu'en 1 44-2 celle de l'église n'y paraissait point encore. Autrement elles auraient été uniformes. Quand on fait peindre les armoiries d'un seigneur dans divers endroits de son château, on ne s'avise pas de mettre de la diversité dans les pièces dont elles sont composées : on évite avec soin une semblable discordance.
Permettez-moi, Monsieur, une petite digres^on sur cette aigle de Frédéric III. Le Citadin la fait peindre sur ce portail par les ordres de l'Empereur, qui voulut faire entendre par Ik qu'il r^ardait Genève comme une ville Ubre et impériale. Ses prédécesseurs l'avaient déjk honorée de ce titre. Dans im acte de Charles IV, donné en 1367, ce prince la qualifie de noble membre de l'empire. Sigismond, dans une bulle de 1420, l'appelle de même, un membre irès-remarquable du saint empire romain ' • Elle a été reconnue pour telle par leurs successeurs. Le Citadin^ sur ce principe, nous dit que Frédéric III voulut aussi marquer
*■ Cum EccUsia Gebermensis insigne membrum sacri Romani existât Imperii. Dans cette buUe il déclare qu'il prend Genève sous sa protection, et qu'il la couvre des ailes de Faigle impériale.
aux Genevois qu'il mettait leur ville dans cette classe honorable, et que c'est dans cette vue qu'il (it peindre l'aigle impériale dans un lieu fort apparent.
D ne me parait pas que cet auteur ait bien expliqué cette peinture, ou ce qui y a donné lieu. Quelle apparence qu'un prince qui voudrait nous donner un titre pour faire reconnaître notre ville comme impériale, se f&t contenté de blasonner l'aigle de l'empire avec quelques couleurs, dans un lien exposé aux iDJores de l'air ? Voici donc comment je conçois la chose. Frédéric fit un voyage en Suisse. Il en visita quelques cantons, dans le dessein de les attacher de nouveau à l'empire, et dans l'espérance de se faire rendre une partie des terres enlevées à la maison de Habsbourg. De Fribourg il vint k Lausanne, où il traversa le lac pour se rendre à Ripaille. Là il eut une entrevue avec Félix V, dans la vue de disposer cet antipape à un accoflunodement avec Eugène lY. Il vint ensuite à Genève, où il reçut de grands honneurs. On lui fit la meilleure réception que l'on put : nos registres publics en rapportent tout le détail, et nous apprennent qu'il y séjourna quatre jours: il logea dans une maison située fort près du pont du Rhdne. Il est naturel de supposer que le lendemain de son arrivée il alla faire ses dévotions dans la cathédrale. Il devait nécessairement passer sous cette arcade, où nous avons dit qu'était l'aigle impériale. On ne peut guère s'empêcher de penser qu'elle y avait été peinte d'avance, par ordre du magistrat, qui avait fait de ce portail une espèce d'arc de triomphe. Alors une simple peinture suffit, puisque cet ornement n'est fait que pour la circonstance. Elle y était donc par ordre des syndics, pour faire honneur à l'era* pereur, et non par ordre de l'empereur pour donner un titre honorable à Genève.
Je voudrais pouvoir expliquer aussi aisément l'aigle double de notre cathédrale, et à quelle occasion elle y a été mise, mais c'est ce qui est assez embarrassant. Il faut d'abord abandonner nos historiens de Genève, qui ont dit que le même empereur
qui acheva le temple, voulut l'en décorer. Longtemps après, c'està-dire quand Frédéric III passa à Genève, elle n'y était pas encore : elle y doit avoir été placée seulement lorsque l'aigle à deux têtes eut pris le dessus sur l'aigle ordinaire.
On peut donc supposer que le fronton où Ion voit arborées ces armes impériales, ayant été endommagé par le temps, ou par quelque accident, on aura été obligé de le refaire, et qu'alors on y aura placé l'aigle. Nous trouvons dans notre histoire im événement qui appuie tout k fait cette conjecture. C'est un terrible incendie arrivé l'an 1430. Il est rapporté fort ea détail k la fin d'un vieux manuscrit en parchemin, que Ton conserve dans la bibliothèque de Genève. Il a pour titre l'fforloge de sapience, et a été transcrit Fan 1417. On y lit k la fin et par apostille, en latin assez barbare, que le 2i avril 1430, le feu ayant pris de nuit dans une grange près du lac, le vent du nord, qui ce jour-lk soufilait avec véhémence, porta l'incendie jusqu'k l'église cathédrale de Saint-Pierre, qui en fut presque consumée. Le feu fui si violent, que toutes les cloches furent fondues, excepté celles de la tour septentrionale. L'endroit qui souffrit le plus, fut le voisinage du fronton, où était lliorloge, comme elle y est encore aujourd'hui. La cloche qui sonnait les heures fiit fondue comme les autres, et le clocher entièrement consumé. Pogge, Florentin, qui se trouvait alors k Genève, fut témoin de ce funeste incendie : il revenait alors de France, et il &it dans un de ses ouvrages, une description fort vive de cet accident ^
La partie septentrionale de l'église souflfnt beaucoup, excepté la tour qui, de ce côté-lk, forme un des bras de la croix. Le bas de la nef se ressentit surtout des ravages du feu. Le mur du nord était devenu fort ruineux dans cet endroit-lk. Nos archives nous
* Noetumo quoque igné m wrbe G^tetma, temport Martini V summi Ponti' fias, plurimœ, egregUtque domui exustœ mnt. Jjfwt contpexmuB rem visu mseram et fletu dignam. Hujut ignii calamitat multos evertit bonis, Ub. de xniseria conditioiiis humante.
appreoDenl qu'après avoir longtemps menacé ruine, il tomba au mois de janvier 1441, et écrasa par sa chute une partie considérable du cloître des chanoines, qui y était adossé. Le revenu du Chapitre n'étant pas suffisant pour relever toutes ces ruines, on s'adressa au pape Félix Y, qui accorda pour cela le revenu de la première année de tous les bénélices qui viendraient k vaquer, pendant un certain temps. La bulle est du 14 mars 1441.
Il est fort naturel de penser que, quand on eut réparé le mur septentrional, on s'aperçut que le haut du fronton, à la face occidentale, était aussi fort endommagé. Les pierres ne pouvaient qu'être à demi calcinées. On en refit donc au moins le sommet, qui est l'endroit où est l'aigle impériale. On peut soupçonner avec quelque probabilité, qu'il y en avait déjà une auparavant, mais simple comme l'aigle romaine ordinaire. J'ai remarqué précédemment, qu'immédiatement au-dessous, on voit une niche où il y avait autrefois la statue de l'empereur qui fit construire notre église : il y a apparence que le sculpteur, pour marquer la dignité de ce prince, trouva k propos de mettre au-dessus de sa tète ce roi des oiseaux, comme j ai dit que, pour caractériser la figure de Jésus-Christ qui est au fronton du portail, ce même ouvrier avait imaginé de mettre un agneau précisément au-dessus de sa tète. Il voulait par Ik aider k le reconnaître. Après cela il &ut supposer que quand on fut obligé de refaire le fronton d'en haut, on y remit Taigle, mais au lieu qu'elle était simple auparavant, on trouva k propos de la faire double, parce que la mode avait changé.
Il me semble. Monsieur, qu'il n'y a rien de forcé dans ces suppositions, et vous voyez ce qui en résulte, c'est qu'elles rajeunissent beaucoup notre aigle. Nos historiens lui donnaient sept cents ans d'antiquité, présentement elle n en a plus que trois cents. Voilk donc noire histoire repurgée, par cet expédient, du fkcheux anachronisme que vous lui reprochiez. Le remède a été un peu violent, puisqu'il y a fallu employer le feu; mais de quelque nature qu*il soit, l'incendie de 1430 et la réparation
qu'il a rendue indispensable dans notre église, donne a notre aigle comme une seconde naissance, qui s'accorde parfaitement avec la date des antres aigles à deux têtes.