‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 32 sur 56 · ARMOIRIES DE GENÈVE · texte numérisé non relu

ARMOIRIES DE GENÈVE

(iifle siaple roBaine. — lifle éfkfk oi à deai télés, pire èiiarrerte , fil pmfl fm U preaière fois sur le sceu de Teaiweir Weaceshs ei 1 3tt . — Araes et km ée Geiève ; éfigraBae d*Oiei à ce sojet )

{Jourmï Helvétique, Mai 17i5.)

Vous avez ouï dire. Monsieur, que l'on voit sur le froolispice de notre égKse de St-Pierre k Genève , une ai|^e it deux têtes, que 1 ou dit être fort ancienne. Vous eroyee qu'en déiemiBiaat b date de cet édifice, nous pourrons trouver k peu près le com* mencement et Torigine de ces armes impériales. Ma tâche est

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4mc proprement de rechercher sous quel empereur notre cathéè^le a été b&tie.

L'aigle est censée être le roi des oiseaux ; ce sont surtout les poètes qui lui ont conféré cette royauté. Les Romains avaient dans leurs enseignes l'image de cet oiseau, et voulaient marquer par Ik la puissance et la majesté de leur empire. On dit que ce fet Marins qui le premier ât porter une aigle à ses légions. Les t^es romaines n'étaient pas peintes sur des drapeaux, comme e'est Tusage aujourd'hui d'y représenter certaines figures : c'étaient des aigles d'argent au haut d'une pique ; le porte-enseigne s'appelait Aqmlifer^ ou porte-aigle *.

Quelques auteurs prétendent que ce fut Charlemagne qui mit les aigles romaines dans les armes de l'empire. D'où qu'elles viennent, il n'est [>as surprenant de voir cet oiseau représenté dans les sceaux des empereurs , mais ce qui doit surprendre, c'est de l'y voir sous la figure monstrueuse qu'on loi donne depuis assez longtemps. Il y est peint ayant deux têtes; quoiqu'on l'appelle quelquefois la double mgle^ l'expression n'est pas exacte. Cette aigle n'a qu'un corps , deux jambes et deux ailes ouvertes. On lui donne le nom d'aigle éployée. Outre cela on lui donne ordinairement une couronne.

Des écrivains ont avancé que non-seulement Charlemagne avait rappelé dans ses étendards les anciennes aigles romaines , mais que c'était encore lui qui y avait ajouté la figure bizarre ^une seconde tête. Je vous prie de voir une dissertation sur le$ figHteê de la façade dé C église de l'abba^ reyak de la Made^ UmedtCkAteaudmï, que l'on trouve dans l'histoire de l' Académie des Inscriptions (tome IX, p. 181). Cette église a pour ^es armoiries une aigle h deux tètes , et la tradition du pays i^eut que Chailemagne l'ait fondée, ou au moins restaurée. L'aca- <)éinîcien essaie de confirmer cette tradition, par l'aigle que cette abbaye a pour ses armes.

* Les italiens appelleiit ai^urd'hui un enseigne Alfiere, que les étymologistes regardent comme une abréviation du mot latin AquUifer,

«( Cette tradition^ dit-il, se trouve conBrmée par les armoiries de cette église, qui sont une aigle à deux tètes ou aigle ioipériale ; non toutefois que cette aigle impériale ait été de tous les temps , ou , pour parler plus exactement , que dès Tintrodoetion des armoiries elle ait formé celles de l'empire. Qu^ qnes auteurs veulent que ce soit Gharies-Quint qui ait commencé à la prendre , ils se trompent; on la trouve sur des sceaui de l'empereur Frédéric fV en 1 459, et peut-être même de remperenr Sigismond son prédécesseur ; m^s l'aigle impériale de l'abbaye de la Madeleine est encore incontestablement plus ancienne. Le Père Menestrier {Orig. des armoiries^ ch. XVII, p. 428) (ait mention d'un sceau où est un écu chaîné d'une aigle à deux têtes dans un titre de cette abbaye , et il convient que c est la plus ancienne aigle à deux têtes qu'il ait vue en armoiries. »

Il sera bon. Monsieur, d'écouter encore le Père Menestrier sur l'origine de cette double tête de l'aigle impériale.

« Les empereurs d'Orient , dit-il , quand il y en avait deux sur le trône , marquaient leur monnaie d'une croix à double traverse, que chacun d'eux tenait d'une main, comme étant le sceptre des cbrétieus. Il y a apparence qu'il sera arrivé la ménie chose de l'aigle dans les armoiries , et an lieu de doubler leurs écussons et leurs aigles, ils les joignirent et y représentèrent deux têtes, ce que les empereurs d'Occident auront imité quelque temps après. » (Même ouvrage , ch. XXIII. )

Cependant le Père Papebrock, confrère du Père Menesiner, n'est pas trop favorable à cette conjecture. Il trouve bien asseï vraisemblable que cet usage de l'aigle k deux têtes ait commencé à l'occasion de deux empereurs qui auront été en même temps sur le trône, mais il ajoute qu'il voudrait voir la conjecture da Père Menestrier prouvée par d'anci^nes monnaies; que la croix à double traverse dont il s'autorise était purement arbitraire, et qu'il pourrait bien en être de même de l'aigle à deux têtes *.

■ Papebrock, Acta Sanctorum, tome V du mois de Mai, article de Lucifer, évéque de Oagliari, page 218.

Au reste, on trouve une aigle à deux têtes dans un monument fort ancien , c'est sur la Colonne Anlotune. On y voit fort distinctement ce symbole représenté sur le boucher d'un soldat. On croit que, quand les anciens Romains employaient cette figure, c'était pour désigner que de deux légions on n'en avait feit qu'une. Le Père Papebrock ajoute que depuis l'aigle k deux tètes de la colone d'Ântonin , on n'en trouve plus qu'au XIV® siècle, sous Jean Paléologue.

Enfin, Monsieur, j'ai encore consulté en votre faveur le Dic^ tionnaire historique d'Hofman^ qui a un long article sur l'aigle impériale; mais il est trop étendu pour le transcrire ici, et il n'éclaircit pas beaucoup la matière.

Après ces petites recherches pour essayer de répondre par moi-même à votre question , j'en ai senti l'insuffisance. Je me suis donc adressé à un habile homme, que j'ai prié de me dire son sentiment Ik-dessus. C'est un célèbre professeur allemand , fort au foit de tout ce qui regarde l'histoire de l'empire. Il m'a dressé un petit mémoire sur ce que vous souhaitez de savoir. En voici la copie :

t J'ai examiné ce que les meilleurs auteurs disent de l'origine de la double aigle , ou pour parler plus proprement , de l'aigle à deux têtes, qui distingue aujourd'hui les armes de l'empire. On trouve bien que l'aigle a été employée de bonne heure pour emblème de la majesté de l'empire, et qu'elle a souvent orné les étendards et les drapeaux des armées allemandes , depuis le temps où les rois de Germanie acquirent le droit de se fiûre couronner à Rome et de prendre le titre d'empereur. Mais le signe de l'aigle parut assez tard sur les monnaies , et plus tard encore dans les sceaux des empereurs. On prétend màne que Louis de Bavière a été le premier qui ait placé l'aigle dans son sceau.

a Pour ce qui est de l'usage de la double aigle , telle qu'elle est représentée aujourd'hui dans les armes de l'empire, on n'a aucune preuve sûre qu'elle aille plus haut qu'au temps de l'em*

pereur Wenceslas. Il est vrai qti'Octaviiis de Strada, célèbre antiquaire de l'empereur Rodolphe II, dans son trailé de JVttmwmaiibm fmp. fait mention de monnaies, oè Temperenr Henri BI et deux impératrices, Pane femme d'Albert I^ et l'autre de Henri YII, sont représentés avec la double aigle; mais on regarde la première comme ouyertemenl hmsej et les dernières comme plus que suspectes. Il en est de même des sceaux dont Bircken donne la description et les empreintes, dans son Hi^ ioire de la fnaiêfm d'Autriche , écrite en langue allemande. On y Toit dans les sceaux que cet auteur attribue aux empereurs Frédéric I^** et H, et Henri VI, une aigle à deux têtes placée dans un petit coin à côté de l'image de ces princes. Hehius déclare ces sceaux ouvertement faux (dans sa dissertation De pde Diplmnatum germanice, sect. I, § 8). Je dis que l'aigle it deux tèles avait paru, pour la première fois, dans le sceau de Tempereur Wenceslas, et cela sur le témoignage non suspect de M. Struve, professeur k léna, qui nous donne (dans son Syn* tagma jnris public!^ cap. VŒ, § 41) la descriptiofi du sceau de cet empereur, tel qu'il l'a vu lui-même dans les archives de Plassembourg , attaché à un diplôme de Tan 1381. On v voit sur un des côtés de ce sceau ^empereur assis sur un trône , qui a pour om^oient k la droite tme aigle, et h la gauche le Uea ï double queue des armes de Bohême. Le revers du sceau r^ présente une aigle k double tête.

a Ceux qui ont recherché la raison de cette figure de l'iôgle de l'empire, qui depuis le temps de Wenceslas a été oonstam» ment en usage, se réduisent principalement à ces deux. Les uns croient qu'on a voulu indiquer par la double tête de cette a%^ Taneien parti^ge de l'empire romain en celui d'orient et celui d'occident. Et comme on croyait, avant la découverte du pro^ fesseur Struve, que l'empereur Sigismond avait été le premier qui avait mis la double aigle dans son sceau impérial , on a été dans la pensée qu'il l'avait empruntée des empereurs grecs, cbet qui la double aigle était déjii en usage, e( qu'il avait vouhi

quer par là k droit de Tempire gerinaaique romaiii à l'empire de rorient , en cas que les Grecs en fussent dépouillés p^ les Turcs , comme on avait déjà alors lieu de Tapprébeoder. Du Gange * et Hertius ^ adoptent cette pensée, qui n'est cependant qu'une ceinture très-légère , dont la probabilité tombe entièrement avec la supposition erronée que l'empereur Sigismond se soit servi le premier de la double aigle dans son sceau impérial.

« L'opinion de ceui qui prétendent que l'aigle à double tête signifie l'union de la couronne impériale avec la couromie germanique , a quelque chose de plus plausible , surtout si on y joint cette observation, que Louis de Bavière, qu'on regarde conmie le premier des empereurs qui ont mis l'aigle dans leurs seeaux , est représenté dans le sien assis entre deux aigles, dont l'une est placée à la droite, et l'autre à la gauche du pied de son tréne. Ce fut sous le règne de cet empereur que les papes Jean XXII, Benoit XII et Gément YI firent les derniers efibrts pour soutenir que les rois de Germanie ne pouvaient aspirer à la couronne impériale, qu'autant que les papes auraient reconnu leur élection en Allemagne, et consenti à leur élévation à la dignité impériale. Ces contestations aboutirent enfin, l'an 1338, à une confiédération des électeurs, appelée communément l'union électorale^ dans laquelle ils déclarèrent que l'empire romain dépendait de Dieu nul , et que celui que les électeurs avaient élu pour chef de l'empire, acquérait par /à, sans aucune approbation ou confirmation du jMipe, le droit de porter le titre de roi et d'empereur des Romains , et faire les fonctions de cette dignité. Cette déclaration fut confirniée la même année à la diète de Francfort par une constitution expresse, et munie des plus fortes peines contre ceux qui oseraient soutenir le contraire. Les rois de Ger« manie avaient été en efiet, depuis Othon le Grand, en possession du droit de chercher la couronne impériale à Rome après leur

* Dissert, de inferior. œvi numismat.

* A Tendroit cité ci-dessiis.

élection en Allemagne , et ce droit avait été reconnu plus d'une fois par des traités exprès entre les empereurs et les papes. n méritait donc bien que dans les armes de l'empire on exprimât ce droit important par quelque marque , comme le font encore aujourd'hui les princes, en insérant dans leurs armes <^es du pays dont ils portent le titre , ou sur lequel ils ont une juste prétention.

« J'avoue cependant que cette conjecture , quoique bien liée avec les circonstances du temps où les deux aigles ont para pour la première fois dans le sceau impérial , me parait encore bien faible, quand je pense ^ d'autres* faits ï qui la postérité s'est plu de donner un sens mystique, auquel leurs auteurs n'avaient jamais pensé. On ne saurait nier que la simple aigle n'ait été et ne soit encore le symbole distinctif de l'empire romain, et que le chef du corps germanique ne soit autorisé ï s'en servir dans ses armes , en vertu du titre d'empereur des Romains qu'il prend aujourd'hui dès son élection. Mais il n'était pas nécessaire d'exprimer l'union de la couronne impériale avec la germanique , ni par deux aigles, ni par une seule à deux têtes. Il me parait donc que les deux aigles que Ton trouve dans le sceau de Louis de Bavière n'y ont été placées que par pur ornement et pour la symétrie. Ce qui m'en persuade encore davantage , c'est que le sceau de Charles lY, sous le règne de qui le droit de Tempire pour élire un empereur des Romains (ut encore mieux affermi par la bulle d'or, ne nous présente qu'une simple aigle.N est-il pas plus naturel de croire que TempereurWenceslas, dans le sceau de qui on voit pour la première fois une aigle à deux têtes, ait suivi en cela la bisarrerie de son propre goût, oa celle d'un autre , que d'attribuer à ce prince , si peu zélé pour la dignité de l'empire , et si peu jaloux du titre d'empereur, le dessein de marquer dans les armes impériales, par la figure d'une double aigle, le droit de ceux que le choix des électeurs a élevé à cette dignité.

« On rapporte que Tempereur Frédéric I**" ordonna qu'on

peignit le lion dans les armes de la Bohême avec une double fïeue, parce que la première figure que le peintre avait tracée àa lion que cet empereur donne pour armes à Wladislas II, en le déclarant roi , fut si mal faite, que les Bohèmes le prirent pour un singe, à cause de sa courte queue. Il s'est pourtant trouvé des gens qui ont glosé sur cette double queue, et qui ont prétendu que l'empereur avait voulu exprimer par ce signe la grande valeur de ce roi. Rien n'empêche donc que Taigle k deux têtes , qui devait paraître bizarre au commencement , n'ait pu être regardée dans la suite du temps, a cause de sa bizarrerie même, comme l'hiéroglyphe d'une des deux opinions que je viens de rapporter. »

Je crois , Monsieur, que voilà tout ce que Ton peut dire de mieux sur cette aigle a deux têtes. Il faut , ce me semble , s'en tenir là , et ne rien demander de plus précis , puisque l'on n'en sait pas davantage. Je vais cependant joindre quelques petites remarques à cette savante disseilation , non pour approfondir la matière , mais plutôt pour voltiger autour et essayer de vous dérider un peu le front, que la sécheresse du sujet pourrait bien avoir rendu sombre jusqu'à un certain point.

Notre professeur a fini en nous faisant regarder l'aigle à deux têtes comme un symbole bizarre. On n'a pas manqué, dans dil'erses occasions, de l'attaquer et de lui donner quelques coups de bec , quoiqu'elle ait , pour se défendre , des ongles fort crochtis et un double bec. Un poète italien a dit qu on avait fait de Faigle de l'empire un oiseau bien vorace et bien carnassier. Rst-ce donc , s'écrie-t-il , afin qu'il dévore davantage, qu'on lui a donné deux têtes et deux becs ?

On dit qu'un ambassadeur de Venise, qui était à la cour de France^ entreprit aussi les armes de l'empire, mais que sa raillerie ne réussit pas. Il demanda donc un jour à l'envoyé de lempereur, qui était aussi à Paris, dans quel pays il y avait des aigles à deux têtes? Dans le même endroit, répondit l'Allemand, où l'on voit dea liona arec des ailes. S'il avait lu le Mercure histo^

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rique du nnois d'oclobre 1 723, après avoir si jotimrat rétorqué, il y aurait pu ajouter qu'on voit des aigles k deux tètes dans le Mexique. Voici ee qu'on lit dans ce journal ii l'article des Ntm^ velles d'Espagne :

« Le vice-*roi du Mexique a apporté de ce pays-lk une aigle éployée morte ; elle fut tirée par un Espagnol dans le tempe qu'elle allait fondre sur un &on. Sa compagne s'envola, et le gouverneur du lieu envoya 500 Indiens pour l'avoir en vie , avec promesse de mille écus à celui qui l'apporterait. Cette aigle a deux cous de la longueur de sept k huit pouces, qui aboutisses chacun k une tête d'une proportion presque ^le, excepté qoe le bec de la tète droite est un peu plus fort et plus aigu. On lui a vu une de ses têtes levée, pour avoir Tœil au guet, pendant que de l'autre die dévorait sa proie. Elle se servait de l'une et de l'autre également. »

L'auteur de ces nouvelles a raison d'ajouter, qu'U ny a mdU apparence que^ du tenq^s de la divieicm de Vempire romaùi^ on ait eu dessein de faire allusion à C existence d'un pareil oiseau^ quand an s'avisa de représenter dans le Uason l'aigle romaine éployée. Bien loin que le blason soit fondé sur l'exist^M^ de cet animal , je crois , au contraire , que la prétendue existence de ce monstre n'a d'autre fondement que le blason. Il sera arrivé ici, comme k l'égard de divers autres animaux monstrueux, les licornes terrestres, les griffons, les sirènes, etc. Quand les peintres et les sculpteurs, par un caprice d'inu^ation , eurent exposé aux yeux du public de semblables figures , on s'avisa d'en faire des animaux réels , et on nous débita mille fables semblables Ik celle qui nous vint du nouveau monde, il y a un peu plus de vingt ans. Les fantaisies des peintres ont occasionné bien des récits febnleux. Vous savez la légende de St-Denis, qui portait sa tête entre les mains. H font encore en chercher Torigine dans quelque imagination pittoresque. Ce saint qui marche sans tête, et l'aigle qui en a une de trop, viennent de la même source.

Je sais , Monsieur, que vous avez lu Y Histoire du Ciel , de l'abbé Pluche. Il a remarqué que les Egyptiens firent quelque chose de semblable. Dans les temps anciens, on leur exposait des figures symboliques, qui avaient leur signification et que Ton entendait fort bien alors: ces images, ces enseignes devinrent ensuite autant d'êtres réels. L'ignorance du peuple les lui fit prendre grossièrement pour ce qu'elles présentaient à l'œil : on en fit des dieux, que l'on distribua dans les difilérentes parties de la terre. Voilà, par exemple, comment Anubis devint un dieu qui avait une tête de chien.

Maïs nous n'avons que faire d'aller en Egypte chercher des exemples du penchant que nous avons à réaliser nos chimères : les philosophes nous font remarquer que c'est ce qu'on voit tous les jours dans les sciences. Après que , à force de nous alambiquer d'esprit, nous avons enfanté certaines idées singulières , après que nous avons ensuite beaucoup jargonné et disputé lih-dessus dans les écoles, nous voulons leur trouver un objet réel dans la nature. Nous leur cherchons un original. C'est précisément l'aigle double du Mexique.

Ceux qui ne veulent pas que l'aigle k deux têtes soit un pur caqprice des peintres , disent que cette figure est aussi ancienne que le monde, et qu'on la trouve peinte, des mains mêmes de la nature, dans la racine de la fougère. Effectivement, si vous la coupez transversalement , vous y verrez une aigle double assez bien représentée. Mais j'espère , Monsieur, que vous ne vous laisserez point imposer par cette petite subtilité. On croit voir ce symbole peint sur cette racine , mais pourvu qu'on ait déjà cette image dans l'esprit et qu'on en ait vu auparavant plusieurs représentations. Connaissez-vous la fleur de la passion? Les moines prétendent y trouver tous les inslruments de la crucifixion du Sauveur. Mais ce qu'ils nous assurent qu'ils y voient, échappe entièrement à ceux qui ne voient pas ces sortes d'objets Voftoi fréquemment représentés qu'ils le sont dans les monastères. Une imagination un peu plus tranquille que celle des

habitants des cloîtres, vous dirait, e» voyant la ftewr 4e la jxu- $ion , qu'elle n'en a absolmneai qve fe nom.

Nais laîssoDB en terre cette aigle impériale imagiBaire. Il vandrait mieux s'occuper d'mie aoire qui est fort réelle et qm ae trouve placée dans un lieu des plus éwigents. Cest celle qai est sculptée au haut du frosltspice de notre église de St-Pierre. Elle donne lieu k une question des plus radiarrassantes, que vous me proposez dans votre lettre. Cependant , comiae je m'aperçois que la mienne est déjà fort longue , nous renterraos cette discussion à une autre fois. J'ai Même besoin d'un pet de temps po«r y penser. Je vais seulement ajonter ici qwlques remarques sur m sujet beaucoup plus de plein pied. Cest sur les armoiries de la ville de Genève.

Vous sa^ez. Monsieur, qu'elles sont cooiposées d'ime def et d'nne aigle. Voici comment on m'a dit qn'on s'expnniMt en termes de l'art. Les armes de Genève uml jmrii^ on prmniermh parti d'empire ; aa second , de gmule$ à une clé d'or centoumie el mise en pal. Cimier, un soleil dCor^ arec le nrnn de Jésus. Devise: Post tbnbbras luk.

Quelques auteivs ont dii que nous tenions cette aigle de la mam d'un emperetn*, et la clef de la libéralité d'un pape» Les uns veulent que cet empereur soit Charles IV, d'autres un Rodolfèe, et le pontife, Martin V. Vous connaissez la j^e épigraMme dH^h^en, qui porte sur cette tradition. Cet ingénieux poêle veut badiner sur le peu de rapport des armoiries de Genève avec son état depuis la Réformatîon.

Clavem Aquilamque gerit duplex insigne Geneva :

lUud papatus, hoc habet imperii.

Hoc insigne tuum quo jure, Geneva, tenebis

Si répétai clavem Roma, Rodolphns avem?

Où en seras-tu, pauvre Genève, et que te reslera-t-il de tes armoiries, si l'empereur reprend son aigle, el le pape sa clef?

Mais vous savez , Monsieur, que, quand nne ville prend des

tmoiries , et surtout une ville libre , elle n'a besoin de les de* mander à personne, et qu'elle se les choisit elle-même. Genève, viHe impériale, prit donc l'aigle de l'empire ; et, à l'égard de la clef, sans envoyer à Rome des députés baiser pour cela la pantoitfe du saint-père, eHe en pril une des mains de saint Pierre, patron de Genève.

Une petite singularité , c'est qu'outre ces armes peintes et sculptées dans différents endroits de la ville et sur la monnaie, le public Élit nourrir un certain nombre d'aigles dans une grande tage exposée sur le port , à peu près comme on noumssait autrefois k Rome les oies du Capitole. Il y a donc dans le blason, tomme vous voyez, des armes parlantes, et quelquefois des armes vivantes.

Mais ce qui mérite le plus d'attention dans les armes de Genève , c'est sa devise. On croit ordinairement que l'ancienne ét»t Posi tenebrm spero hcem. Après les ténèbres j'espère la huBÎère, et qu'il la Réfermation elle fut changée en Post tbn e-

On regarde la précédente devise comme quelque chose de singulier. On voudrait la prendre pour une espèce de présage de la lumière que devait amener la prédication pure de l'Evan- ^le , en dissipant tes ténèbres de la superstition et de l'igno* rance ^ couvraient l'Église de Genève. On prétend que ce fut po«r accomplir cette préifiction que l'on changea, après la Ré- Ibmation , ^ancienne devise en celle-ci : Après les ténibres la iuméèrt»

Mais on peut fiiire quelques difficultés contre cette observation. La première, c'est qu'on ne troufve pas d'anciennes monnaies avec cette devise entière: Post tenèbras spero lucem ; elles ont seulement Post ienébras lucem. D'ailleurs on a remarqué judicieusement, dans la nouvelle édition de Y Histoire de Genh>e^ que cette même devise a été quelquefois employée sur les monnaies frappées depuis la Réformation, comme le Posl tenèbras lux

se trouve aussi sur d'anciennes pièces frappées plusieurs siècles avant la Réformation.

Ce qu'il v a à ajouter pour éclaircir aitièrement cette niatière, et Ik quoi il semble qu'on n'a pas pris garde jusquli présent, c'est que cette devise était originairement un passage de l'Écriture Sainte. On trouve ces paroles dans le livre de Job. Or, dans le style oriental, les îénibres marquent l'adversité, et la Iwmère la situation opposée, je veux dire la prospérité. Dans le chap. XVni, un des amis de Job dit que la lumière des mechanté sera éteinte ', c'est-k-dire que les avantages dont ils semblent jouir ne seront pas de durée, et qu'ils essuieront de tristes revers» Il l'explique lui-même dans les versets suivants : La ealamité^ dit-il, les environnera de tous côtés. Quand donc Job dit dans le chapitre précédent, ^lon la Vulgate : Post tend>ras spero lucem \ il veut dire qu'après les jours tristes et sombres qu'il vient de passer, il espère d'en voir par la suite de plus sereias et même de plus riants. D se flattait que ses maux cesseraient, et qu'il jouirait de sa première prospérité , à peu près conune nous disons proverbialement : après la pluie le beau temps.

Quand donc ce saint homme disait , après les ténues fespèn la lumière , il ne iaut pas s'imaginer qu'il voulût dire par là qu'il se flattait d'avoir à l'avenir plus de connaissances sur la rdigion et les choses divines. Ainsi ce n'est que par accommodation que l'on peut regarder l'ancienne devise comme un présage de l'heureux changement que la Réformation opéra dans la religion à Genève. Quand nos ancêtres, qui vivaient avant cette révolution , choisirent cette devise , ils se trouvaient j^pparemment dans quelque situation lâcheuse qu'ils espéraient voir changer en des jours plus heureux.

Je suis, etc.

• JobXVin.6.

• Job X\TI, 12.

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