DE LA CATHÉDRALE DE GENÈVE
Au sepLième de !"éxécuLion
ait. Ne peut-on point soupçonner qu'il est du temps du pagankme ? Non , Monsieur ; si nous voulions le Ëiire remonter si haut , sa figure en croix nous démentirait : cela seul suffit pour démontrer qu'il est de la main des chrétiens.
U faut donc vous expliquer ce que c'est que cet Apollon, ou soi-disant tel, qui semble tout à fait déplacé sur un édifice chrétien. On voit effectivement , sur le devant du mur oriental de notre église, une tête sculptée, plus grande que nature, qui a été prise pour celle de ce dieu du paganisme. Le savant qui a pris le plus le ton affirmatif là-dessus , est Morus , dans une harangue qu'il prononça en qualité de recteur, le jour de nos promo^ tions académiques , il y a environ un siècle.
L'orateur établit, dans sa harangue, que Genève païenne adorait le soleil. Il commence par rapporter plusieurs inscriptions à l'honneur de ce dieu , qui se sont conservées dans notre ville : il reconnaît de bonne foi que cette preuve seule serait insniBsanie. Il vient donc ensuite à la tète d'Apollon, sculptée sur les murs du temple même où il haranguait. «( C'est ce dont &it foi , dit-il , cette tête du soleil représentée en bas-relief, sur la porte orientale de cette église. On l'y voit sous la figure d'un jeune homme , avec des cheveux frisés qui accompagnent le visage d'une manière à lui tenir lieu de rayons ; il a la bouche ouverte comme une personne qui aurait essuyé une grande chaleur; en un mot, il a tous les traits de cet Apollon que l'on voit au château de Polignac dans le Velay, et vous les prendriez pour deux frères jumeaux. Le nôtre mérite d'autant plus d'attention, qu'il n'est pas placé simplement dans un château, mais dans un temple; non dans quelque coin obscur, mais dans un lieu fort apparent , au-dessus du portail ; non indiflerenmient vers quelque partie du moide, mais regardant précisément l'orient; non depuis quelque temps, mais dès un temps immémorial. » --Toutescescirconstancesréuniesdoivent faire reconnaître Apollon , vénéré autrefois à Ganève par nos ancêtres païens.
n y a environ trente ans que, travaillant k fortifier notre ville,
on déterra la tête d'une staiae de bronze, grande comme natore et dans le bon goût antique, qui a encore tout à (ait la physionomie d'Apollon. La tête n'est pas entière ; on n'a proprement que le visage , et c'est ce que les antiquaires appellent un masque. Les yeux sont percés k jour, et l'on présume, avec beaucoup de vraisemblance , qu'il y en avait d'argent , usage assez ordinaire dans les statues des dieux. C'est la seule statue de grandeur naturelle dont nous ayons trouvé quelque partie dans ce pays ; on en a déterré plusieurs en petit , qui étaient apparemment des dieux pénates. On peut donc présumer que ceUe qui était aussi grande que nature, devait être le dieu tutélaire de la ville. On les conserve les unes et les autres dans la bibliothèque publique.
Morus aurait bien fait valoir dans sa harangue cette dernière preuve , si elle lui avait été connue. Pour la conséquence qu'il tire de celte léte sculptée sur une des portes de notre église, elle lui est coniestée par bien des gens, qui doutent que ce soit un Apollon. Il appuie beaucoup sur sa parfaite ressemblance avec celui du ch&teau de Polignac, sur lequel les antiquaires n'ont aucun doute; mais il y a apparence que sa mémoire ne le servit pas bien , à en juger |)ar la figure et la description que Montfaucon nous en a donnée. Je vais vous transcrire ce morceau , et vous verrez , Monsieur, que cette conformité n'est rien moins que sensible.
Après avoir donné la figure de cet Apollon, voici l'explication qu'en donne l'antiquaire : « La tête du soleil, dit-il, qu'on voit ici représentée , est encore aujourd'hui dans le château de Polignac en Velay. Elle est exactement représentée ici d'après Gabriel Siméoni , dans sa description de la Limagne d'Auvergne, a Monseigneur le cardinal de Polignac m'a dit qu'die y était fort bien exprimée. Elle était dans un vieux temple renfermé dans l'enceinte de ce ch&teau , l'un des plus anciens de France ; mais une des dames du château, voyant que de certaines gens simples venaient encore faire je ne sais qu'elle dévotion devant cette pierre , la fit mettre dehors. Elle est de quatre à
cinq pieds, dit le Simëoni, d'une pierre bleae, toute ronde, assez grossièrement faite, ce qui déclare encore mieux sa grande antiquité, environnée de rais, qu'on croit avoir été autrefois dorés, et on en voit quelques restes quand le soleil donne dessus. Cette tète ouvre une grande bouche; c'était, dit-on, pour rendre des oracles , ce qui se disait par l'artifice des prêtres. On croit que le nom de Polignac vient d' Apolaniacum , parce qu'anciennemait on y adorait Apollon. Il ne (aut pas omettre ce que remarque le Siméoni , que non loin du ch&teau de Polignac, il y a un autre château appelé Solignac, où l'on voit les raines d'un vieux temple du soleil, d'où le lieu aura pris le nom de Soliniacum^ comme Polignac d^Apoloniacum. >
n n'est pas nécessaire d'avoir devant les yeux la figure de ces deux têtes , je veux dire celle du ch&ieau de Polignac et celle du temple de Genève, pour juger qu'elles ne se ressemblent guère. La description que Morus nous a faite de l'une, et Montfaucon de l'autre, nous mettent en état de prononcer ce jugement avec connaissance de cause. L'ÂpoUon de Polignac a des rayons au* tour de la tête , le nôtre n'a que des cheveux ; le premier ouvre Qoe grande bouche , l'autre l'a fermée , quoi qu'en dise Morus. Ce qu'elles ont de commun et en quoi elles se ressemblent , c'est que ces deux têtes sont l'une et Fautre un ouvrage fort
grossier.
Vous pourrez peut-être , Monsieur, vous défier un peu du rapport de Siméoni , après le quiproquo qu'il a fait sur le camp de Galba , qu'il a cru voir dans le Bugey, au lieu de le chercher dans le Valais. Vous avez vu comment il a égaré l'abbé de Fontenu, qui l'avait pris pour guide; mais Montfaucon a prévenu cette objection : il nous apprend que s'étant entretenu avec le célèbre cardinal de Polignac sur des points d'antiquité, il lui avait dit que le dessin que Siméoni a donné de la tête d'Apollon de son château , est fidèle et exact.
Les différences que j'ai remarquées entre les têtes que Morus nous a données pour être tout k fait semblables, prouvent bien
qae l'orateur s'est trompé à cet égard ; cependant elles ne 80Dt pas assez essentielles pour en devoir conclure que le bas-rdief du temple de Genève n'est point un Apollon. Mais voici qui loi fait beaucoup plus de tort et qui semble devoir le dégrader entièrement : c'est le jugement de deux experts, qui l'ont examiné avec soin ; je veux parler du fameux antiquaire Spon et de son ami Patin. Voici comment ils ont prononcé :
a C'est une opinion commune dans Genève, dit rhistorien Spon , que , du temps du paganisme, Apollon y était adoré par* ticulièrement, et qu'on lui avait biti un temple dans cette ville, à l'endroit où est présenlement celui de St-Pierre ; on voit sur une porte de derrière de ce temple une tête du soleil. M. Moros se sert de cette preuve dans sa harangue De soU et scuto Gtnevenstbus^ pour confirmer le sentiment commun. Mais cette tête ne me semble qu'un caprice du sculpteur, et même elle ne parait pas antique , n'étant que de la pierre de molasse. Me trouvant, il y a quelques années , à Genève avec M. Patin , qui est un juste arbitre en cette matière , je la lui fis voir, et il ne la jugea pas antique. Je ne crois pas aussi, comme plusieurs se le persuadent, que cet endroit du temple où elle se trouve soit on reste des païens , puisqu'on n'y remarque point de diflërence des autres parties , soit pour l'architecture , soit pour les matériaux; mais ce temple peut, à la vérité , avoir été bâti sur les fondements de celui d'Apollon. »
On doit se soumettre à la décision de ces deux habiles antiquaires, qui ont prononcé que ce bas-relief n'est pas de la main des païens. Mais il ne suit peui-étre pas de là que ce soit on par caprice de sculpteur: il y a un milieu entre ces deux sentiments; je vais vous exposer ce que j'ai ouï dire de cette tête à on eieellent connaisseur.
Le mur où elle est enchâssée, quoi qu'en dise Spon, est dans un autre goût que le reste du bâtiment ; il est d'une pierre qui, encore qu'elle soit du genre de la molasse, est d'une beaucoup meilleure carrière. Quoique cette partie paraisse k l'œil fdus an-
tiqoe que le reate, elle est poartant mieux conservée. Elle a aussi quelques oruements d'architecture qui ne sont pas ailleurs ; on voit , par exemple , au milieu du mur, régner un cordon qui lui est particulier. Mais ce qui mérite le plus d'attention , c est rassise de roche sur laquelle il a été édifié ; elle a un tout autre air d'antiquité que celle qui soutient le reste du temple. La roche qui sert de base au mur en question a été polie , et l'autre n'est que piquée grossièrement ; elle a eu des moulures et les omemeols convenables , et l'autre est toute plate. A. la vérité , ces petits ornements ont beaucoup souffert de l'injure du temps ; ils sont fort émoussés et écornés. Cette roche a pris encore une coideur plus rembrunie que le reste, et qui marque son grand âge; elle a un si grand air d'antiquité, qu'il est aisé de reconoaitr» dans cet endroit-là une partie de l'ancien fondement du temple des païens. On peut donc soupçonner que le mur oriental de notre église avait été construit sur la même roche qui avait porté lé temple d'Apollon. Âvitus dit positivement, dans son homélie , qu'on s'était servi des anciens fondements en bâtissant cette église , et que par là elle n'en était que plus solide. Spon vient aussi de reconnaître que l'église entière peut avoir été bâtie sur ces anciens fondements. C'est un peu trop dire , et nous ne lui en demandions pas tant : la figure de croix qu'a cet édifice ne saurait s'ajuster avec cette supposition. Rien n'empêche présentement que nous ne puissions regarder ce mur où est la tète sculptée , comme un reste du temple bâti sous Gondebaud , et consacré par Avitus. Cela étant, voici ce que sera le bas-reUef qu'on y voit exposé.
n n'y a pas apparence que ce soit un ornement de pure fantaisie. Ce qui doit nous détourner de le regarder de cette manière, c'est qu'on n'en voit aucun autre dans ce goût-là, dans tout le dehors du temple. Cette figure se trouvant donc ainsi seule, mérite quelque attention ; d'ailleurs, on ne doit pas la regarder conune celle d'un homme ordinaire. Ce visage a la figure circulaire et non lovale ; ce disque désigne visiblement la
face du soleil ; ajoutons-y enfin sa position à Torient. Cet aspect , comme Ta remarqué Moins , n'est pas une circonstaoce indifférente ; c'est ainsi que doit être placé Apollon.
L'habile homme que j'ai consulté là-dessus croit donc que l'architecte qui dirigea cet édifice, en élevant ce mur sur le fondement d'un temple païen, voulut conserver la mémoire du dieu qu'on y avait servi auparavant, et que, pour apprendre à h postérité qu'il y avait eu dans ce même endroit un temple dédié à Apollon , il y fit sculpter la tète de ce dieu , et cela dans on lieu fort apparent. Il reconnaît donc , avec Spon et Patin , que cet Apollon n'est pas antique, qu'il est de la main d'un chrétien ; mais il ne croit pas , avec eux , qu'on doive le regarder comme un simple caprice de sculpteur. C'est un mémorial qui nous apprend quel avait été le dieu tutélaire de Genève sous le paganisme. Notre Apollon ne peut donc pas aspirer à une place aussi éminente que celui des païens , qui se vantait de prédire l'avenir et qui prononçait des oracles. Celui de notre cathédrale s'en tient modestement à nous instruire du passé, et à conserver le souvenir d'un point curieux de notre histoire , que nous oe trouvons pas ailleurs.
Morus avait déjà indiqué ce sentiment parmi quelques autres: il aurait dû s'en tenir là. Il en a proposé un second que Too a bien de la peine à goûter: c'est que peut-être on trouva à propos de conserver cet Apollon , pour s'accommoder à k faiblesse de quelques nouveaux chrétiens, qui avaient encore quelques restes de vénération pour le soleiU dont ils ne pouvaient pas se déprendre tout d'un coup ; comme on conserva , par condescendance pour eux, plusieurs cérémonies du paganisme. Je doute. Monsieur, que vous goûtiez cette raison. Une semblable complaisance aurait été trop dangereuse; on ne saurait comparer quelques cérémonies indifférentes que l'on a conservées de la religion des païens , à leurs idoles mêmes et à l'objet de leur culte : c'aurait été autoriser leur idolâtrie , et le métropolitain Avitus ne l'aurait pas souffert. D'ailleurs, il y avait environ deox
siècles que Genève avait embrassé le christianisme ; ce n'était plus le tenaps de se prêter k ces accommodements: ils ne sont nécessaires, et par conséquent excusables, que pour des chrétiens nouvellement sortis du paganisme.
On ne peut que déplorer l'aveuglement des anciens païens , qui adoraient des dieux qui ne méritaient pas leurs hommages. Cependant reconnaissez, je vous prie, Monsieur, que nos anciens Genevois avaient mieux dirigé leur culte que la plupart des autres idolâtres; s'il est permis de vénérer quelque créature, c'est assurément ce bel astre. L'éclat du soleil , et les services qu'il rend k l'univers, par la lumière dont il est la source, lui ont attiré de bonne heure les hommages des hommes. Ds aperçurent bientôt combien il avait d'influence sur la fertilité de la terre. Ses rayons bienfaisants réchauffent tout, animent tout, donnent la vie \k tout. Qu'on voie dans quel état se trouve la terre pendant l'absence du soleil ! Rien de plus triste que la nature pendant l'hiver, ou seulement pendant la nuit; mais le lever de cet astre en change toute la face. Au printemps, c'est un renouvellement universel. Je pourrais. Monsieur, pousser plus loin cette description ^ sans craindre que vous m'accusassiez de me trop gttinder et de donner dans le phébus ; mais il suffit que l'on ait remarqué dans le soleil un mouvement non interrompu, un éclat toujours brillant , des utilités infinies pour la conservation des animaux et des plantes, pour excuser un peu nos anciens païens qui en avaient fait un dieu sous le nom d'Apollon ou de Phébus. Il y a apparence qu'ils plaçaient quelque divinité ou quelque intelligence dans cet astre , qui en réglait les mouvements , qui y {usait sa demeure , et à laquelle ils rendaient leurs hommages. Quoi qu'il en soit^ le soleil peut être regardé comme la plus brillante image de la majesté infinie , de l'immutabilité et de l'inépuisable fécondité de Celui qui l'a placé dans le firmament.
Vous savez , Monsieur, que Genève chrétienne , mais chrétienne réformée , a mis au-dessus de ses armes un soleil , au milieu duquel se voit le chiffre grec du nom de Jésus. On a
\oulu insinuer par là que nous n'adorons plus le soleil de la nature, mais celui de la grâce ^ celui que rÊcriture appelle le .so/et7 de justice. Morus , dans sa harangue , met dans un beaa jour celte substitution et les vues qu'ont eues nos réforroateors, en choisissant cet heureux symbole. Il n'oublie pas la devise qui l'accompagne et qui y est fort bien assortie; il l'oppose ib précédente : Posl lenebras $pero lucetn.
Personne ne s'est autant récrié que notre orateur sur la singularité de cette ancienne devise ; il admire la Providence qui avait voulu que nos Genevois , faisant profession de la religion romaine , sentissent qu'elle avait besoin d'être repurgée de certaines créances , mais surtout de plusieurs superstitions qui la défiguraient. Mais j'ai déjà fait voir qu'on ne saurait , avec la moindre vraisemblance , leur attribuer une semblable pensée. En général , tout homme qui professe une religion la croit la meilleure, et se garde bien de déclarer publiquement qu'il y trouve plusieurs taches et plusieurs imperfections. L'équivoque vient de ce qu'on n'avait pas pris garde que ces paroles : Posl lenebras spero lucetn , sont tirées mot à mot d'un passage de Job dans la Vulgate. Notre version, qui est faite sur l'hébreu, a traduit si diflcremment cet endroit, qu'on l'a entièrement mécoono. Morus nous apprend que le pape Jules II, après la formatioci de la ligue de Cambrai qui était proprement son ouvrage, fit frapper une médaille pour conserver la mémoire de cette coniedération , avec ces paroles de Job pour devise. Or personne ne 1 se mettra dans l'esprit qu'un pape, qui se croit infaillible, ait voulu dire, par cette légende, qu'il espère que daus la suite une ^ religion plus épurée succédera a la sienne. Dora Calmet a fort bien fait voir, sur ce passage de Job , que chez les Hébresi b lumière signifiait la prospérité. Jules II et nos anciens Genevois empruntant ces paroles de Job, ont voulu dire qu'ils espéraient, que dans la suite leurs affaires iraient mieux, et qu'ils verraient des jours plus heureux. Au reste , je ne prétends pas blàroer ■ ceux qui ont trouvé, dans cette devise, une prophétie de ce qui est
arrivé à la Réformation ; mais il faut regarder cela comme uue aceommodalion des termes de la devise, sans prêter cette inteotioo à ceui qui Tout ciioisie. Morus lui-même en revient Ik à la fin; il conclut par cette réflexion : « Si ceux qui ont adopté cette devise n'ont pas eu les vues que je viens de leur attribuer, il iaut convenir au moins qu'il leur est arrivé comme à Caiphe, qui prophétisa autrefois sans le savoir. »
Quand j'ai dit que nos auteurs n'avaient pas pris garde que Fancienne devise de Genève était un passage formel de la Yulgate, il faut en excepter le célèbre M. Le Clerc. Il en avertit expressément dans son Commentaire sur le livre de Job , qui n'a élé imprimé qu'après sa mort. Quoique par là il eût la clef de ce passage , il n'a pas laissé de l'appliquer, conmae on fait ordinairement, à l'heureuse révolution arrivée à la Réformation.
Je sais. Monsieur, que vous vous intéressez à tout ce qui a rapport à l'histoire de notre ville, et que vous avez ramassé dans votre bibliothèque tous les auteurs qui ont traité cette matière. Après avoir fini l'article d'Apollon , je vais donc joindre ici une petite ])articularité littéraire relative à notre histoire. Je vous ai marqué précédemment que , quand je me mis en tête de tâcher de découvrir la date de notre église cathédrale et celle (te l'aigle k deux têtes qui est arborée sur le frontispice, je me trouvais embarrassé faute de documents. Me tournant de tous les côtés pour trouver quelques lumières sur la fondation de notre temple , le hasard me fit tomber entre les mains un auteur as8ez moderne , qui a donné un catalogue de tous ceux qui ont écrit sur l'histoire de Genève. Vous jugez bien que je le parcourus entièrement; il m'indiqua trois ou quatre auteurs qui m'étaient absolument inconnus. A la vérité , quelques-uns n'avaient donné que des espèces de brochures, mais d'autres avaient publié d'assez gros ouvrages. Je commençais à me flatter que, quand je les aurais déterrés, je trouverais dans quelqu'un d'eux des éclaircissements sur ce qu'il me fallait. Je dois commencer
par vous indiquer le livre où se trouve ce catalogue : c'est un in-folio en deux volumes, imprimé k Pavie il y a environ trente ans , où Ton trouve une liste immense des historiens qui ont écrit sur quelque pays ou sur quelque ville. Uauteur est un théatin italien et se nomme Savonarola , mais il a déguisé sod nom , je ne sais pourquoi. Dans la classe des historiens de Genève , j'en trouve un, k la tête, qui mérite ce rang par la grosseur du volume et par son antiquité. On m'apprend qu'il a écrit Y Histoire du Sénat et du peuple de Genève^ et qu'il a été imprimé k Anvers en 1579.
Jugez, Monsieur, de ma surprise de voir indiquée une ample histoire de Genève , qui m'était absolument inconnue. Après m peu de réflexion, je soupçonnai qu'il pouvait y avoir équivoque, et que ce serait une histoire de Gênes que notre bibliographe aurait confondue avec Genève, k cause de la ressemblance de nom ; mais ayant consulté le Père Le Long, dans sa BibUothiqut historique de la France , j'y trouvai ce même livre cité parmi les histoires de notre ville. L'habileté et l'exactiqué de ce bibliothécaire de l'Oratoire, me donnait lieu de croire que nous pouvions revendiquer cette histoire comme nous appartenant. Cependant nos prétentions et mes espérances se sont bientôt é^'anouies ; j'ai trouvé depuis peu ce bizarro rangé parmi les historiens de Gènes , et le titre de son livre le même que celui que je viens de rapporter.
Après avoir été trompé de cette manière , je n'ai pas beaucoup fait d'attention k d'autres auteurs qui m'étaient ég^meati inconnus, et que Savonarola range de même parmi nos historiens : on ne doit guère se fier a ceux qui donnent ces sortes de catalogues , parce qu'ils ne cherchent qu'k les grossir.
Ce bibliographe italien n'a pas manqué de nous faire aussi honneur du prétendu concile tenu k Genève du temps de Cbar^ lemagne. Je vous ai dit précédemment que ce concile était an véritable conseil de guerre tenu k Genève, lorsque ce prince allait attaquer Didier, roi de I^mbardie* Je me garderai bien de biie
une aflaire là-dessus k Savonarola ; il est très-pardonnable de s'y être mépris , ayant pour ses garants le Père Sirmond , les Pères Labbe et le Cointe , et généralement tous ceux qui ont donné des recueils de conciles. Il est singulier que tous ces savants aient pris pour une assemblée ecclésiastique un conseil ^ où la seule matière qui fut mise sur le tapis était d'examiner quel passage des Alpes on choisirait pour pénétrer en Italie ; il est fort plaisant de voir cette question rangée parmi les points de théologie.
Je vous ai marqué que le recueil des conciles du Père Hardouin, qui est tenu après tous les autres, n'a point redressé la méprise. Au contraire, on peut dire que le Père Hardouin a augmenté le maK au lieu d'y remédier; il nous avertit, dans une note marginale, que ce concile ne s'est point tenu à Genève, mais à Gènes. Or, il s'agissait de savoir par où l'armée de Gharlemagne passerait les Alpes pour se rendre en Italie; il fut décidé qu'une partie prendrait la route du Grand St-Bernard , et l'autre celle du Mont-Genis. Et le Père Hardouin place cette délibération k Gènes , au delà des Alpes !
Un jésuite , ami du Père Hardouin , l'avertit un jour que l'on se plaignait de diverses pensées qu'il avait hasardées et qui étaient insoutenables , qu'on était choqué surtout de divers paradoxes qu'il avait avancés dans ses ouvrages. Ge savant lui répondit d'une manière vive et brusque : a Hé ! croyez-vous donc qoe je me serai levé toute ma vie à quatre heures du matin, pour ne dire que ce que d'autres auront déjà dit ? » Son ami lui répliqua qae c'était très^bien fait de se lever matin , que cependant il en pouvait résulter un inconvénient , c'est qu'il arrivait quelquefois que l'on commençait à composer sans être bien éveillé , et qu'alors on était exposé à débiter des rêveries.
Je ne sais , Monsieur, si vous vous rappelez qu'après la mort du Père Hardouin on fit son épitaphe, qui fut trouvée fort ingénieuse et tout à fait caractéristique ; en voici quelques traits traduits en français : « Dans l'attente du jugement , ci-git un
homme très-amoureux du paradoxe Il fut pendant toute sa
vie travaillé d'une docte fièvre, qui lui fit faire, en plane veille, les rêves les plus inouïs Jeune homme par son au(hce, vieillard par ses délires. » Tout Paris attribua cette éphapbe aa docteur Âtterburi, évéque de Rochester, alors réfugié en France; mais il déclara qu'elle n'était pas de lui. Le véritable auteur est un savant de notre ville, qui, pendant un assez long séjour qu'il avait fait à Paris , avait beaucoup fréquenté le Père Hardouin , et qui le connaissait parfaitement.
Mais me voilk bien loin du point d'où je suis parti. J'ai commencé ma lettre par vous décrire la tête d'Apollon, et je la finis par l'anatomie de la tête du Père Hardouin ; c'est là un écart des plus marqués. Je m'aperçois qu'il est tard ; apparemment je commence à sommeiller moi-même.
P.'S. Un de mes amis, fort bon critique, m'a dit qu'il y aurait une manière de sauver la méprise du Père Hardouin. Ce serait de dire que son intention n'a pas été proprement de mettre une note pour déterminer où s'était tenu ce conc3e, mais de marquer seulement une variante, et qu'il avait lu quelque part Gènes, au lieu de Genève. — Mais on ne saurait excuser la faute de Sgonius , d'ailleurs très-habile : il met cette assemblée des États sur la fin de l'automne , contre l'histoire qui h m^ au mois de mai : Mm campas ad Genvam^ le Champ de mai k Genève. Cette délibération se fit en rase campa^e, et , apparemment, dans une promenade qui se présente innoédiateineat quand on sort de notre ville du côté du midi. EHe est oonnue sous le nom de Plainpalais: c'est une va^e pelouse, oi nous nous sommes promenés autrefois ensemble, v
Ceux qui sont curieux d'étymologies ont tâtonné longtemps avant de pouvoir deviner d'où est venu ce nom de Piainpaiais; mais voici ce qui peut l'éclaircir. Le mot de palai$ , dans les auleurs gaulois, a une signification toute différenle de celle <f aujourd'hui : palais se prenait autrefois pour une ^ceinte assez
étendue, du moi palan: aller par-ci par-là. On trouve souvent, dans Âmadis de Gaule, le mot de palaiser^ pour se récréer, se divertir à la promenade. Ces sortes d'enceintes, destinées ou à la promenade, ou à exercer les troupes, ou k quelque autre exercice du corps , étaient ordinairement fermées ou par des barrières, ou par de simples pieux. Le Roman de la Rose parle de palais lités , c'est-à-dire fermés avec un barrière qu'on appelait l%$ta ; le mot de pa/us , un pieu , a fait falah ; palata^ dans le glossaire de Du Gange, signifie une suite de pieux. Les vieux paladins ou chevaliers errants furent ainsi nommés, o\\ parce qu'ils couraient çà et là , ce que les latins désignaient par le mot de palante^ , ou bien de ce que ces braves se battaient quelquefois dans une enceinte fermée de pieux : choisissez de ces deux origines celle que vous aimerez le mieux. Pour notre promenade de Plainpalais, elle a été ainsi appelée parce que c'est une plaine fort unie , qui était autrefois environnée de pieux et destinée , comme aujourd'hui , à s'y récréer.