HOUVELLES RECHERCHES SUR LA CATHÉDRALE DE
GENÈVE
(répoque de la fondation de Saint-Pierre est conjecturale , nouveanx argumeols à ce sujet : — Conrad et lodolphe 111, rois de Bourgogne. — Incendies qui dévastent celle église. ~ Quelle est la slalue de fenne sur le fronlou 7 — La reine He raeDgarde el Tiapéra- Irice Gisèle. — Idélalde, sa visite à Genève. — les reliques de salit Victor deux fois perdues et deux fois retrouvées.)
(Journal Helvétique, Juin et Juillet 1 750.)
Vous avez vu , Monsieur, la tentative qu'on a faite pour découvrir dans quel temps et par qui notre grande église a été
fondée. C'était alors une pure curiosité littéraire ; aujourdW cette question devient plus intéressante pour nous. On s'est aperçu depuis quelque temps que la voûte de la nef était en mauvais état et qu'elle menaçait ruine. La voyant prête a s'écrouler^ on l'a soutenue par de forts appuis ; mais on a été obligé de cesser de prêcher dans ce temple , et de transporter ailleurs les assemblées religieuses ; il s'agit présentement de courir au remède.
Vous savez , Monsieur^ qu'un médecin qui est appelé vers un malade, ne néglige pas de s'informer de son àge^ et qu'il le traite différemment s'il est jeune ou dans un âge avancé. U me semble que l'architecte qui doit remédier au mal de notre église est dans ce cas ; il doit s'informer de l'âge de cet édifice, pour j faire des réparations proportionnées à son degré de caducité.
La dissertation précédente n'a pas mal fixé le siècle où notre cathédrale doit avoir été construite ; cependant vous verrez que ce sujet demandait à être manié une seconde fois. On n'y marche qu'à tâtons, faute de monuments suffisants; en effet, notre église a été bâtie sous les derniers rois de Bourgogne, c'est4dire dans un siècle d'ignorance, chez une nation qui passait pour grossière, et qui ne fournissait presque point d'écrivains. Il ne faut donc pas être surpris de ce qu'aucun historien ne nous a appris à qui nous sommes redevables de cette fondation.
Un habile homme, qui a dressé un mémoire sur l'état où se trouve notre cathédrale et sur ce qu'il y aurait à faire pour la réparer*, n'a pas oublié la partie historique ; il me permettra bien de faire usage ici de quelques-unes de ses découvertes. A l'aide de ce supplément, on pourra peut-être se satisfaire sur ce point d'histoire.
L'auteur de ce mémoire établit d'abord , comme on l'avait fait dans le Journal helvétique (dissertation ci-dessus), qu'il y avait eu autrefois à Genève un temple païen dédié au soleil.
' M. Jean-Louis Calandrini, qui fut plus tard syndic.
a C'est une tradition, dit-il, qu'il y a eu à Genève un temple d'Apollon placé au même lieu où est aujourd'hui la cathédrale On croit en apercevoir des vestiges à la face de l'église qui regarde le levant ; on y voit un visage rond , qui doit représenter le soleil. Cette figure ne parait point placée Ik par un pur caprice de Touvrier; on découvre, par les assises des pierres, les vestiges d'un fronton qui a été rasé, et qui venait aboutir au-dessus de ce soleil. Spon et Patin ont jugé que cetle pierre sculptée n'était pas antique , n'étant que de ce qu'on appelle moUme ; mais ils n'ont pas pris garde à ce fronton, qui indique un ouvrage plus ancien que celui qui subsiste, et auquel ce soleil a rapport. Rs auraient pu d'ailleurs remarquer que la pierre mo^ lasse ne laisse pas de se conserver très-longtemps quand elle se trouve exposée au levant, et, enfin , que le socle de cette partie est un marbre blanc orné de moulures, qui est interrompu dans Tendroit où commence le contour du chœur, dont le socle de roche est terminé par un chanfrain tout uni. Il n*est donc pas hors de vraisemblance que ce mur du levant soit composé de quelque portion de l'ancien temple d'Apollon.
a Dans le socle de la chapelle des Machabées, et dans le mur de la maison de l'un de nos magistrats (M. le syndic Favre), on voit encore quelques portions de frises antiques où se trouvent sculptés des griffons. On sait que c'est l'animal symbolique d'Apollon ; on a des médailles où l'on voit des griffons et autour Apollini Gonsbrvatori.
m Ces pièces, ayant deux pieds de hauteur, doivent avoir appartenu k la frise d'un édifice considérable , et il n'y en a point où elles conviennent mieux qu'à un temple d'Apollon. On peut donc les regarder comme des monuments de l'existence du temple. »
Quand le christianisme fut établi dans Genève , on appliqua ce temple à l'usage des chrétiens, en y faisant quelques changements, et il devait subsister en cet état lorsque les Bourguignons se Vendirent maîtres de Genève dans le cinquième siècle.
Cette basilique fut brûlée et détruite quelque temps après.
On a, dans une dissertation précédente (ci-dessus p. 230), aUribuc ce ravage à Clovis, en s'appuyant sur le litre d'une homélie d'Avitus , prononcée pour la dédicace de cette église , quand on reut rebâtie. On trouve des fragments de cette homélie dans les œuvres de cet évéque de Vienne , que Sirmond a publiées ; il les a tirés principalement d'un précieux manuscrit sur papier d'Egypte, que Godeiîroy avait vu autrefois chez le président de Thou , à qui il appartenait. Il a cité le titre de cette homélie de cette manière : Dicta in dedicalione basilicœ Gmava ; mais Godefroy, plus intéressé à déchiffrer le manuscrit, y avait lu quelques mots de plus, et nous a donné ce titre complet : Dicta in dedi» catione basilicœ Genava^ quam ho$tis incenderat ^ homélie prononcée à la dédicace de l'église de Genève , que l'ennemi avait brûlée.
Il était naturel de penser que cet ennemi était Clovis ; personne n'ignore les guerres de ce prince et de ses fils contre les rois de Bourgogne. M. de Bochat, dans son Histoire ancienne de la Suisse (tome II , p. 200), vient encore de nous rappeler la haine implacable que Clotilde, femme de Clovis, dont on a jugé à propos de faire une sainte, a nourrie contre eux pendant plus de quarante ans pour venger la mort de son père. Il lui fallait pour victimes des milliers de sujets de Gondebaud ; sa haine ne fut pas même assouvie par là , et il en coûta encore la vie à Sigismond, roi de Bourgogne, et à ses enfants, quoique innocents.
Cependant , après un mûr examen , on a trou vé qu'il est fort douteux que ce soit Clovis qui ait brûlé notre église. Ce roi de France était allié de Godégisile, qui régnait alors à Genève, et dont les troupes contribuèrent à la défaite de son frère. Mais Gondebaud, ayant d'abord fait la paix avec Clovis , tomba subitement sur Godégisile et le tua. Apparemment le parti contraire ne se soumit pas aussitôt , et sa résistance occasionna la destruction de la ville. L'ennemi , dans le titre de l'homélie , est relatif à Genève, et, quel qu'il soit, c'est celui qui l'avait brûlée.
Ce pourrait donc être Gondebaud lui-même , lorsqu'il châtiait les partisans de son frère, qui l'avait trahi. Mais ce point d'histoire n'entre qu'incidemment dans nos recherches.
Cette église fut rétablie au commencement du sixième siècle. Dans les fragments qui nous restent de l'homélie prononcée à sa dédicace, Âvitus fait comprendre qu'elle avait été construite avec plus de magnificence qu'auparavant; c'est ce que l'on peut conclure du souhait qu'il (ait a que ce qui sera dorénavant enlevé à 1 église , lui soit toujours restitué d'une manière aussi avantageuse : d ce qui lui donne lieu de comparer le sort de ce temple à ce qui arriva à Job, qui non-seulement fut rétabli dans son premier état , mais dont Dieu augmenta au double tout ce qu'il avait possédé*.
On a dit ci-devant (p. 231) que St-Pierre de Genève avait été bâti par Gondebaud; l'auteur du mémoire soutient que la chose n'est pas vraisemblable, parce que ce prince a été arien jusqu'à sa mort, tandis qu' Avitus était un orthodoxe zélé. c(Gondebaud n'aurait point rétabli une église en faveur des orthodoxes, et Avitus n'aurait pas non plus voulu la consacrer pour un prince arien. D'ailleurs , cet évéque désigne le souverain auquel il s'adresse dans son homélie, par la louange qu'il lui donne sur le zèle qu'il a fait paraître pour l'instruction des ignorants et la conversion des hérétiques [i$islilulor rwlium , labentium reslitutor). Il nous apprend que, dans la même solennité, ce prince offrait à l'Église ces ignorants qu'il avait instruits, et ces hérétiques qu'il avait convertis. Tout cela est absolument contraire à ce qu'Avitus lui-même, et Grégoire de Tours nous apprennent de Gondebaud , qui refusa constamment de faire profession de l'orthodoxie , quoique touché des discours d' Avitus.
« Mais il est aisé de reconnaître a ces traits Sigismond, fils de Gondebaud , couronné à Genève , par ordre de son père , l'an 514. Avitus l'avait converti, et il faisait une profession ouverte
* Voyez Job, XLU, 20.
et zélée de rorlhodoxie. On voit encore, par les lettres d'Avilos, que saint Pierre était son patron {Aposlolus palronus vester). Et cela peut-être k cause du rapport du nom de Sigismond oa Siliismond à celui de Simon.
c( Quoi qu'il en soit, ce prince célébrant la fête avec solennité. Avitus lui écrivit des lettres de compliment à l'occasion de cetle fête * . Il y a apparence que Sigismond , en rétablissant cette basilique , la consacra à saint Pierre. Ce prince ayant régné depuis 514 jusqu'à 523 , c'est dans cet intervalle qu'il faut placer la réédification de la basilique consacrée par Avitus. »
On a déjà , dans une dissertation précédente (ci-dessus, |)age 234), réfuté l'assertion de Spon , qui prétend que la construction de notre cathédrale aurait été interrompue pendant plus de quatre siècles. La source de son erreur, c'est de n'avoir pas distingué deux églises de St-Pierre successives au même lien. Si l'ouvrage commencé au sixième siècle avait été repris an dixième, on y verrait deux goûts d'architecture bien différents l'un de l'autre. Or, quoique l'on puisse distinguer dans cet édifice deux portions, dont l'une est mieux construite que l'antre, on ne peut pas dire que ce soient deux goûts différents; c'est toujours le même, mais exécuté dans une partie avec magnificence, et dans l'autre d'une manière mesquine. Expliquons ce qu'on doit entendre par ces goûts différents du sixième et da dixième siècle.
Dans le sixième, les temples tenaient encore de la manière des Romains ; ils devaient avoir des péristyles , et on y emplopl des colonnes isolées. 1^ décadence du goût en avait sans doute
^ Ce raisonnement est plausible, mais il n'est pas tout à fait conTaincant. Gondebaud a été regardé comme le restaurateur de Genève après le dégât qu'y avait fait Tennemi. Le plus grand ravage fut Tincendie de la cathédrale. Ce prince Faurait-il laissée ruinée pendant un règne assez long et paisible? A la vérité il était arien, mais un arien fort modéré. Il eut des conférences assez pacifiques avec Avitus sur la religion. 11 aura donc pu commencer à rétablir la basilique, qui aura été achevée et consacrée sous son fils Sigismond. O dernier roi n'a pas assez régné pour l'avoir construite tout entière.
corrompu les proportions , mais on ne les avait point encore bannies de l'architecture. Ainsi Grégoire de Tours nous dit que Féglise que Tévêque Nomatius construisit à Clermont en Auvergne , à la fin du cinquième siècle, et qui était un peu plus petite que la nôtre , avait soixante et dix colonnes ; une autre , bâtie à peu près dans le même temps, en avait cent vingt. Mais les Arabes, qui se répandirent en Europe dès le huitième siècle, apnt mis les grandes arcades à la mode , bannirent entièrement les colonnes, et leur substituèrent des piliers plus forts, tels que ceux que 1 on voit dans la construction de notre église et qui sont uniformément employés dans tontes ses parties ; ce qui fait voir qu'elle a été bâtie tout de suite en entier, ou du moins sans grande interruption.
On peut donc présumer que l'édifice du sixième siècle, n'étant plus de goût, ou étant peut-être caduc, on le rétablit entièrement dans un autre style. On sait qu'au dixième siècle on fut saisi d'un zèle extraordinaire pour rebâtir les églises presque partout, sans trop de nécessité.
Il y a beaucoup d'apparence que notre cathédrale a été fondée par Conrad , roi de Bourgogne. Il n'eut aucune guerre, et trouva moyen de se défaire des Sarrasins et des Hongrois qui infestaient son pays, en les mettant aux prises les uns avec les autres. Il parcourut toutes ses villes pour y faire fleurir l'ordre et la justice, assembla les États de son royaume, et fit, de concert avec eux , de sages lois , qu'il eut soin de faii*e observer ; il favorisa les églises, et mérita le nom de pacifique. C'est donc entre Tannée 943 et l'année 993, qui fut celle de la mort de ce prince, qu'il faut placer la construction de la partie la plus élégante de cet édifice.
Il n'est pas impossible que l'édifice de St-Pierre, n'étant pas achevé quand Rodolphe III succéda a Conrad , il l'ait fait continuer, mais assez mal. On aperçoit aisément que, dès la quatrième voûte jusqu'à la grande porte, l'ouvrage est conduit dans un goût plus économique ; les murs ne sont plus renforcés par
dehors , les fenêtres sont plus écrasées , les chapiteaux des colonnes sont plus simples, et les arcades du corridor inférieur sont distribuées moins élégamment.
On sait quel était le caractère de ce dernier roi de Bourgogne ; il n'eut ni conduite , ni courage ; on le désigne par les surnoms de lâche et de fainéanL II parait néanmoins qu'il fil du bien aux églises ; mais les choses s'exécutent mal sous un prince de ce caractère.
Il se peut encore qu'ayant avancé la construction de St- Pierre , il ait laissé quelque portion k faire à l'empereur Conrad le Salique , qui lui succéda. Il est impossible de déterminer ce qui peut être de la construction de l'un ou de l'autre. Les parties supérieures sont ordinairement celles par où on termine un édifice ; ainsi , le haut des tours et de la façade , peut-être le portail , seront de Conrad. L'édifice aura été terminé entre 1034 et 1039.
n a souffert trois incendies : le premier, qui a été inconnu à Spon et à nos annales manuscrites, est de l'an 1349. Je l'ai trouvé dans YObiluaire de Genève^ où il est marqué parce qu'on devait faire annuellement un service pour le repos de l'âme du cardinal de Deuze , qui avait donné une somme pour réparer le dommage.
Le second eut lieu en 1430; on en a parlé ci-dessus, p. 250.
Enfin, la foudre étant tombée en 1556 sur l'aiguille qui était au-dessus de la façade , cette aiguille fut détruite avec le clocher voisin et quelque partie du fronton.
Dans le milieu du siècle suivant , en 1 643 , on s'aperçut que la {açade penchait et que les voussoirs de la seconde voâte se détachaient. On y apporta quelque remède, mais le mal a toujours augmenté depuis ce temps-lk jusqu'en 1749, qu'on a cessé d'y prêcher.
Ne soyez pas surpris , Monsieur, si , pour vous donner l'histoire de notre cathédrale , j'y suis revenu plus d'une fois; c'est