‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 37 sur 56 · L'ÉGLISE DE S' PIERRE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE DE S' PIERRE

D'après un dessin du dix-huitième siècle.

le sort qu'a eu l'édifice même , qui n'a été bâti qu'à plusieurs reprises.

Outre les corrections que j'ai déjà faites à mes Recherches précédentes, voici encore une méprise que je ne dois pas dissimuler ; elle regarde les figures qui sont sur le fronton du portails J'avais dit qu'au centre était une statue principale représentant le Sauveur, à droite saint Pierre avec ses clefs , et à gauche une troisième statue mutilée , qui devait être saint Paul (p. 238- 239). n est certain que, dans la plupart des églises du onzième siècle , on avait accoutumé de représenter sur le fronton du portail ces deux apôtres, et Christ au milieu. Cependant, ayant examiné de plus près la figure que nous avions prise pour saint Paul , elle s'est trouvée tout autre chose. Cette statue représente trèscertainement une femme : elle en a les traits et le costume ; elle a sur la tète un voite qui descend fort bas , mais qui lui laisse le visage découvert ^ une espèce de guimpe sous le menton comme les religieuses, un habit plus long que les figures voisines , et qui descend jusque sur les souliers et les couvre en partie, au lieu que la robe du Sauveur, de même que celle de saint Pierre , ne va qu'à mi-jambe.

Qui peut être cette femme? Notre première pensée fut que ce pourrait bien être la sainte Vierge , placée ainsi à la gauche de son fils. Mais nous avons abandonné cette conjecture , en remarquant que saint Pierre était à la droite, et placé ainsi plus honorablement. On ne conçoit pas qu'aucun sculpteur fût capable de faire une semblable bévue.

Ne serait-ce point Marie-Madeleine , la fidèle compagne du Sauveur? Mais il parait qu'on a voulu représenter une dame d'un rang disthigué : sa robe a de fort grandes manches ; l'étofie en est très-fine , ce qu'on reconnaît aisément à la multitude de plis de la draperie, tous fort rapprochés, tandis que l'habit du Sauveur et celui de saint Pierre ont des plis seulement de loin en loin , ce qui désigne une étoffe grossière. Quelques personnes ont cru entrevoir sur la tête de cette figure quelques restes d'une

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couronoe et deux ou trois rayons un peu émoussés. D'autres , avec plus de vraisemblance, ont jugé que la main droite, qui est tombée, devait avoir tenu un sceptre élevé, et on en aperçoit encore quelques traces. A Tégard du bras gauche , qui est bien conservé , j'ai oublié de dire que cette dame tient de cette maio le bout de son voile, qu'elle écarte et dont elle semble badiner, n parait donc qu'on a voulu représenter quelque princesse de ce temps-là, qui, placée à la gaucbe des saintes figures, ne laisse pas d'occuper une place fort honorable. On plaçait quelquefois de cette manière les fondateurs des églises.

Gela posé , la conjecture tombe sur quelqu'une des dernières reines de Boui^ogne. Ce pourrait être, par exemple, Hermengarde, femme de Rodolphe III , qui survécut à son mari et fit plusieurs fondations pieuses.

On pourrait peut-être trouver encore mieux dans l'impératrice Gisèle , femme de Gonrad le Salique , l'original de la figure que nous cherchons. Elle était nièce de Rodolphe m, dernier roi de Bourgogne ; elle était fille de Hermann, duc dé Souabe , et de Gerbei^e , sœur de Rodolphe. Mariée d'abord à Ernest , duc (fe Souabe, puis à Brunon de Saxe, elle épousa en troisièmes noces Gonrad , qui succéda à Henri II, et eut l'empire après lui ' . Héritière et reine propriétaire de la Bourgogne , elle était naturellement chargée de pourvoir à la réparation et à la construction des églises de ce royaume.

Wippo, son historien, nous donne une idée fort avantageuse de cette princesse. Elle gouvernait son oncle, dit-il, et râlait les afiaires d'État entre lui et son époux. Elle pourrait donc être représentée sur le portaU comme fondatrice de Saint-Pierre^ ou comme ayant beaucoup contribué à la construction de cet

* M. deBochat, qui a débrouillé mieux qu*aucun autre l'histoire fort confuse des rois de Bourgogne, nous avertit de ne pas confondre cette impérarice Gisèle, avec sa tante du même nom {Histoire anc. de la Suisse, 11,230.) Plusieurs auteurs s*y sont mépris , entre autres celui qui a fait les notes sur lUisloire de Spon (I, 83, éd. in-i«.)

édifice. Si c'est elle, il faudra alors supposer que la statue, qui subsistait encore en 1 535 dans la nicbe qui est au-dessous de Taigle impériale, et que le peuple ignorant prenait pour celle de Gharlemagne, aurait été celle de Tempereur Conrad. Cependant on peut faire contre ce sentiment une objection assez forte. Elle est tirée du peu de séjour que l'empereur et son épouse firent à Genève. Ils y furent couronnés au mois d'août, et ils étaient déjà en Allemagne en décembre: ils célébrèrent les fêtes de Noël à Goslar, et dès lors, ni lui ni l'impératrice ne revinrent plus dans notre ville.

Il ne servirait à rien de descendre plus bas ; mais peut-être ne ferons-nous pas mal de rebrousser pour examiner si nous n'aurions point laissé en arrière quelque princesse à qui la figure en question pourrait convenir. On trouve sur la fin du siècle précédent, une parente de Gisèle, aussi impératrice, et de même qu'elle de la maison de Bourgogne, je veux parler d'Adélaïde. Elle est si fameuse, elle a joué un si grand rôle de son temps, qu'elle ne saurait vous être entièrement inconnue. Je vais vous en rafraîchir la mémoire, et m'étendre un peu sur les principales particularités de sa vie. Peut-être y trouverons-nous ce que nous cherchons. Indépendamment du désir que nous avons de reconnaître la princesse sculptée sur notre portail, l'histoire d'Adélaïde est des plus intéressantes.

J'ai lu divers historiens qui ont écrit la vie de cette princesse. Odilon, abbé de Cluny, qui vivait de son temps, quoiqu'un peu plus jeune qu'elle, est l'écrivain que l'on doit consulter le premier. Quelques auteurs, et entre autres M. Basnage, doutent que cette vie attribuée à Odilon, soit bien de lui^ Cependant elle est regardée généralement comme son ouvrage, et il est très-vraisemblable qu'elle l'est effectivement.

n débute par un trait que je ne doute point que vous ne trouviez un peu monacal. Il se défie de son style, et il aurait voulu

* Voyez son éditioD de Ganisius, t. III, p. 73.

que quelque meilleure plume eût écrit la vie de celte illaslre femme, a II faudrait pour cela, dit-il, tirer Cicéron des enfers, ou faire descendre du paradis saint Jérôme, d II regarde Adélaïde comme une autre Paule, une au ire Marcelle, qui aurait demandé un historien, un panégyriste, tel que le père de l'Église (|ui a donné la vie de ces femmes célèbres. Après ce préambule modeste, il entre en matière.

Adélaïde était fille de Rodolphe II, roi de Bourgogne; el!e naquit l'an 931. Si elle eut de glorieux ancêtres, elle fut encore au-dessus de sa naissance par son mérite personnel. Pour développer l'heureux génie qu'elle montra de bonne heure, elle fut élevée avec beaucoup de soin : on ne négligea rieo de ce qui lui pouvait former l'esprit et le cœur.

Elle n'avait que six ans lorsqu'elle [)erdit le roi son père. Dii ans après, Conrad son frère, roi de Bourgogne, la maria à Lothaire II, roi d'Italie, qui fut le dernier des princes français qui porta ce titre. Elle ne fut qu'environ trois ans avec son époux , qui la laissa veuve à l'âge de 1 9 ans ; il mourut en novembre de l'an 950. On crut que Bérenger II l'avait fait empoisonner.

La vie d'Adélaïde fiit fort traversée dans la suite. Dépourvue de tout appui , les ennemis de son mari lui ôtèrent la couronne et la chassèrent de son |)alais. Bérenger se fit couronner roi d'Italie la même année. Adélaïde essap de se réfugier auprès d'Othon, roi d'Allemagne , dont elle avait imploré l'assislance; mais Bérenger la fit arrêter en chemin et jeter dans une étroite prison. Lk elle se vit maltraitée de toutes les manières.

Voici la cause de ces mauvais traitements , telle que les historiens la rapportent : Adélaïde était un parti fort avantageux ; outre sa grande beauté , elle avait pour dot la ville de Pavie et quantité de possessions. Bérenger fit rechercher cette riche veuve pour son fils Adelbert , mais elle rejeta fièrement celle proposition , ne voulant point entrer dans la maison du meurtrier de son époux. Sur son refus opiniâtre , il l'assiégea dans

Pavie ; il se rendit maître de la place et de la princesse , qu'il envoya prisonnière dans le château de Garde , duquel le lac voisin a pris son nom , ne lui laissant , pour toute compagne , qu'une de ses servantes et un prêtre pour lui dire la messe.

Dans cette prison ^ elle essuya les traitements les plus indignes. On peut en juger par ce trait-ci : Villa , femme de Bérenger, vint dire un jour à la princesse prisonnière qu'il fallait, ou qu'elle épousât Adelbert, ou qu'elle se résolût â mourir d'une manière cruelle. Ayant persisté courageusement dans son refus , Villa entra en fureur et se laissa aller aux derniers emportements. Elle se jeta sur Adélaïde avec tme espèce de rage ; elle la chargeait de coups , lui arrachait les cheveux et la foulait aux pieds. On aurait peine â croire ces violences , si Odilon, qui les rapporte , ne nous assurait qu'il les tient de la propre bouche d'Adélaïde. Mais le traitement le plus infâme , c'est ce que rapporte Mézerai dans sa grande Histoire ; il dit que Bérenger, trouvant sa captive opposée à toutes ses volontés, en vint jusqu'à la violer brutalement, a Gomme il était fort dissolu, dit cet historien , il arracha d'elle par force ce qu'elle n'avait pas voulu porter en mariage k son fils ' . »

Adélaïde s'arracha à ces violences par la fiiite ; elle trouva le secret de s'évader avec sa servante et son prêtre. Elle se retira auprès d'Adelard , évêque de Reggio, marchant seulement de nuit, et le jour se cachant dans les bois, tandis que son prêtre allait dans les prochains villages lui chercher de quoi vivre.

Odilon, que je consulte toujours préférablement à tout autre, dit qu'Adélaïde , fuyant dans une nuit fort obscure , sans connaître les chemins, tomba dans un étang, où elle demeura embourbée plus d'un jour et d'une nuit, sans avoir rien à manger. Un pécheur vint à la fm fort heureusement avec sa barque , la retira du Umon , elle et sa compagne, leur alluma du feu, et fit griller un peu de poisson qu'il leur donna à manger.

* Hist. de Mézerai, t. I, p. 682, in-folio.

Adélaïde avait imploré la protection d'Olhon. Ce prince régnait avec beaucoup de gloire depuis quinze ans en Allemagne, lorsqu'il reçut l'envoyé de la reine, qui le conjurait d'accourir à son secours contre le tyran Bérenger. Othon , habile conune il l'était, vit bientôt les suites avantageuses que cette entrqmse pourrait avoir pour sa gloire et pour son intérêt ; il envoya d'abord un détachenaent , qui arriva fort à propos pour mettre la princesse fugitive dans la citadelle de Canuse, chez Athon, ma^ quis de Toscane , qui était de ses parents.

Bérenger vint l'assiéger dans cette forteresse ; mais Othon descendit incessamment en Lombardie avec une puissante armée. Le tyran, qui n'avait pas de quoi lui répondre, au seni bruit de cette marche leva le siège et se retira. Othon ayant ea le bonheur de délivrer la reine, même sans tirer l'épée, l'époosa en secondes noces, comme apparemment ils en étaient convenus. Après avoir pris Pavie, où il fit entrer en triomphe sa nouvelle épouse comme reine d'Italie, il la conduisit encore luimême en Allemagne , où elle fut reçue partout avec beancoop de magnificence , en qualité de reine de Germanie. Les peuples déjh prévenus d'estime pour son mérite, virent arriver avec joie cette nouvelle reine. La bonté avec laquelle elle traita ses nouveaux sujets leur fit bientôt joindre l'amour à Pestime.

En 955, elle eut un fils, qui porta aussi le nom d'Othon. Ce jeune prince n'avaii encore que sept ans lorsque le roi Othon, son père , le fit courpnner k Aix-la-Chapelle.

Othon l^^ partit ensuite pour l'Italie , pour délivrer une bonne fois ce pays-là des vexations de Bérenger, et il fut couronné empereur d'Occident l'an 962. Pendant son absence, Adélaïde, déclarée impératrice, fit admirer sa sagesse et son habileté. Ainsi cette princesse, après avoir été la fenmne d'un roi sans autorité, (je parle de Lothaire son premier mari,) devint puissante rêioe des deux royaumes d'Italie et de Germanie, et se vit enfin impératrice.

En 967, Othon II, âgé de douze ans, fut appelé à Rome, où

était son père, et fut couronné empereur par le pape Jean XIII. On lui fit épouser Théoplianie, (ille de l'empereur de Constantinople, qui fut couronnée impératrice par le même pape Tan 970.

Trois ans après , Adélaïde perdit Otlion P% son mari , qui mourut en Allemagne. Son historien dit , qu'alors elle aurait bien voulu se jeter dans la dévotion et vivre dans la retraite ; mais Othon II, après la mort de son père, se trouva chargé de quantité d'affaires épineuses , où il eut besoin des conseils et de l'assistance d'Adélaïde. Elle se vit donc obligée , malgré elle , d'aider son fils, et de rentrer dans le vaisseau que ce prince peu expérimenté n'était pas en état de gouverner pendant cette espèce de tempête.

L'empereur Othon U avait toujours pour sa mère les égards d'un bon fils , mais quelques courtisans lui gâtèrent l'esprit, et lui insinuèrent qu'il était indigne de lui d'obéir à une femme. Adélaïde , ne jugeant pas qu'elle dût souffrir plus longtemps les mauvais procédés de ceux qui s'étaient emparé de l'esprit de son fils , prit le parti de se retirer auprès de son frère Conrad , roi de Bourgogne, tantôt à Lyon, tantôt k Vienne, qui, dans ce temps-lii , étaient le siège de ces princes.

L'empereur son fils ne tarda pas à reconnaître ce qu'il perdait à l'éloignement d'Adélaïde. Peu de temps après , il envoya des ambassadeurs au roi de Bourgogne son oncle , pour le prier de faire sa paix avec elle, conjointement avec l'abbé de Gluny, qui fut chargé de la conduire à Pavie, où son fils devait l'aller attendre , pour achever la réconciliation ; Conrad lui-même voulut être du voyage. On se rendit incessamment dans cette ville , où l'empereur reçut cette princesse avec tout le respect qu'un fils doit à une mère de ce mérite. Après cette réconciliation solennelle, il demeura très-étroitement uni avec elle jusqu'à sa mort, qui arriva à Rome en décembre 983.

Othon m , son fils , fut couronné empereur quelques semaines après, à Aix-la-Chapelle. Adélaïde l'aurait assisté volontiers de ses conseils, qui lui étaient fort nécessaires dans une si

grande jeunesse, mais elle y trouva de l'opposition de la part de quelques ministres, et surtout de la mère du jeune empereur, la princesse grecque Théophanie. U y eut une espèce de conspiration pour éloigner Adélaïde du gouvernement. Elle soufirit patiemment cette petite mortification , se jeta dans la dévotion et vécut dans la retraite ; mais sa belle-fille étant morte quelque temps après, Adélaïde rentra par cette mort dans le gouvernement de l'Etat , à la sollicitation des grands de l'empire et de son petit-fils, qui n'avait que dix-sept ans. C'est alors qu'elle fit voir toute l'étendue de sou génie pour la conduite des affaires. Odilon n'a pas oublié de remarquer que le temps qu'elle donnait au gouvernement de l'empire , ne Tempéchait pas d'être exacte à ses exercices ordinaires de piété.

Cinq ans après la mort de son irère Conrad , roi de Bourgogne, qui eut lieu en 993, elle se vit obligée de retourner dans le lieu de sa naissance pour pacifier les troubles de ce royaume; elle sut ramener les esprits à l'obéissance de son neveu Rodolphe ni, peu capable par lui-même d'apaiser une rébellion. Après avoir fini heureusement cette négociation, elle se retira en Suisse dans le monastère de Payerne, qu'elle avait fondé ellemême, et où sa mère Berthe était enterrée. Après avoir iait de grandes largesses aux religieux, aux églises et aux pauvres, avec une abondance qui , selon Odilon, tenait du miracle, elle visita les autres saints lieux du royaume de Bourgogne , qui avaient quelque réputation. Elle n'oublia pas de se rendre au célèbre monastère d'Agaune ou St-Maurice en Valais, alors en Chablais, où le roi Conrad son frère était enterré.

Vous savez , Monsieur, qu'il y a des modes en matière de dévotion, comme en toute autre chose; celle de ce temps-là était les pèlerinages et la visite des reliques ; les tombeaux des martyrs, ou ce que l'on donnait pour tels , étaient fort fréquentés. Elle voulut donc voir les prétendus ossements des fameux martyrs de la légion thébéenne.

Odilon nous apprend que , dans les courses dévotes qu'elle

fit cette année-là , c'est-k-dire en 999 , elle vint à Genève. Au retour de St-Maurice, elle visita notre église de St-Victor *; mais elle n'eut pas la consolation de baiser, ni même de voir les reliques de ce martyr. Hugues II, alors évéque de Genève, nous apprend dans Tacte de rétablissement des moines deCluny à St-Viclor de Genève , peu de temps après le départ de l'impératrice , qu'il avait eu le bonheur de découvrir où étaient les reliques de saint Victor, un des martyrs de la légion thébéenne.

n est singulier combien de fois ces reliques ont été perdues et retrouvées. La princesse Sédéleube, nièce de Gondebaud, avait fait bâtir l'église de St-Yictor dans un faubourg de Genève; elle envoya chercher à Soleure, qui était aussi sous la domination des rois de Bourgogne, le corps de saint Victor, et le plaça dans la nouvelle église qu'elle venait de construire. En 602, on trouva le corps de ce martyr, qu'on avait perdu de vue ; c'est que dans ce temps-là on cachait les reliques, et on ne les exposait point à la dévotion des fidèles. Frédégaire dit qu'un évéque de Maurienne les découvrit par inspiration , et que le corps du saint fut levé avec beaucoup d'appareil '. Malgré le bruit qu'avait fait cette heureuse trouvaille, lorsqu'Âdélaïde vint à Genève , c'est-à-dire quatre cents ans après, on ne savait plus ce qu'étaient devenues ces reliques.

Pendant le séjour de l'impératrice à Genève, elle travailla aussi à la réconciliation du roi avec l'évéque, et Burchard, archevêque de Lyon, ses neveux, qui, depuis quelque temps, vivaient en mésintelligence.

* De hinc GeneTensium adiit urbem, desiderans videre victoriosissimi dictons martyris auJam.

• Garnier, maire du palais de Bourgogne sous le roiThierri, avait donné en mourant tous ses biens aux pauvres et aux églises. On rapporte que ce prince, frappé de la découverte de ces reliques qu'on venait de faire, fut porté parla à faire du bien à cette église. Une portion de cette succession consistait en terres. On conjecture, avec beaucoup de vraisemblauce, que ce sont ccDes que la seigneurie de Genève possède aujourd'hui sous le titre de terres de smnt Victor.

De Genève, elle alla visiter l'église de Notre*Daine de Lausanne. Son historien la fait ensuite aller \k Orbe, qui est aujoo^ d'hui une ville de Suisse.

Outre l'édification publique, il résultait un autre avantage de ces voyages de dévotion. J'ai déjà dit, après Odilon, qu'elle faisait de grandes lai^esses aux églises qu'elle visitait; le présent qu'elle fit à saint Martin, dans son église de Tours, est singulier. Un auteur moderne le rapporte de cette manière :

a Sachant qu'après son départ cette église avait été brûlée, et qu'on se disposait à la rebâtir, eUe y contribua d'une grande somme d'argent et de quantité de meubles et d'ornements somptueux; mais, entre autres choses, elle fit couper en deux le manteau impérial de l'empereur Othon , son petit-fils , et prenant une de ces moitiés, elle la mit entre les mains d'un religieni de Gluny, pour la porter en cette église comme un parement d'autel, et pour l'ofirir à saint Martin de sa part en ces termes: c( Ëvéque de Jésus-Christ , recevez le petit présent que voos offre Adélaïde la servante des serviteurs ; recevez la moitié da manteau de mon cher et unique Othon , et priez pour sa prospérité Celui \k qui autrefois, en la personne d'un pauvre, vous avez donné la moitié du vôtre. »

Vous savez , Monsieur, que la légende de saint Martin dit , qu'ayant un jour rencontré un pauvre presque nu et qui souffrait beaucoup du froid , il coupa une moitié de son manteau et Fen revêtit. J'ai tiré ce compUment d'Adélaïde k saint Martin , d'an livre qui parut sur la fin du siècle passé sous ce titre : U théologien dans les conversations des personnes de qualité.

Le dernier lieu qu'elle visita fut l'abbaye de Cluny ; é\e y eut une longue conférence avec l'abbé Odilon. Elle lui fit entendre qu'ils ne devaient plus se revoir ; ensuite elle se retira en Allemagne dans un monastère qu'elle avait (ait bâtir douze ans auparavant , et elle y mourut à la mi-décembre 999.

Ceux qui ont écrit la vie de cette princesse ont fort exalté son génie. Sa grande beauté, qui aurait fait le plus considérable

ornemenl d'ane autre personne de son sexe, fut comptée pour un de ses moindres avantages. Les lumières de son esprit l'emportaient encore de beaucoup sur les agréments de son corps ; elle fit paraître beaucoup de talent pour le gouvernement. Comme elle partageait avec le grand Othon » son époux , les honneurs de l'empire , elle en partageait aussi les soins et l'administration. On nous la représente comme une héroïne qui , par sa force d'esprit et son courage, était fort au-dessus de son sexe; elle s'est surtout distinguée par ses vertus et par sa piété. On loi a appUqué le portrait que Salomon fait de la femme forte , dans le livre des Proverbes ^ surtout à l'égard de la charité; ses mains étaient toujours ouvertes en faveur des pauvres ; elle savait prévenir leurs besoins et leurs nécessités. Odilon insiste aussi beaucoup sur son exactitude aux exercices de dévotion et sur ses austérités; elle était d'une grande sévérité contre ellemême et d'une grande douceur pour les autres.

Aussi à peine eut-elle expiré, qu elle fut regardée comme une sainte. Son historien va jusqu'à nous assurer que Dieu fit, à son tombeau, plusieurs guérisons miraculeuses d'aveugles, de paralytiques et d'autres malades qui av^aient recouru a son intercession. Quoiqu'elle n'ait pas été canonisée dans les formes ordinaires , on trouve sa fête marquée au mois de décembre dans quelques martyrologes modernes.

J'oubliais de vous dire que , parmi les lettres de Gerbert , qui fut un des plus grands hommes de son siècle , et fut depuis le pape Sylvestre II , il y en a plusieurs adressées à Adélaïde.

Ne trouvez-vous pas. Monsieur, que voilà bien des titres pour lui faire ériger une statue? Les qualités héroïques de cette impératrice , qui a si fort illus^é la maison de Bourgogne, ont dû faire penser quelqu'un de ces souverains à lui ériger un monument honorable. On peut aussi conjecturer que Tévéque de Genève, Hugues II , neveu d'Adélaïde, et sous l'épiscopat duquel notre cathédrale doit avoir été bâtie, aura donné l'idée de placer l'impératrice sa tante parmi les statues qui devaient

décorer le portail de St-Pierre, et que ce dessein aura été exécuté dans la suite. H me semble que c'est ce que l'on peut dire de plus vraisemblable sur un sujet fort obscur. Je suis , etc.

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