‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard Baulacre (volume 3)Chapitre 9 sur 56 · LETTRE SUR UNE PRÉTENDUE SINGULARITÉ DU RHONE · texte numérisé non relu

LETTRE SUR UNE PRÉTENDUE SINGULARITÉ DU RHONE

( Journal Helvétique, Avril 1741.) HONSIBUB ,

Vous avez lu, dites-vous, dans divers auteurs, que le Rhône traverse le lac Léman dans toute son étendue, sans y mêler ses eaux. On prétend qu'il en sort avec sa couleur primitive, et sans avoir rien perdu de sa rapidité. La chose vous parait impossible, ajoutez-vous; cependant, vous avez lu cette merveille dans plusieurs auteurs respectables. Les anciens ne vous embarrasseraient pas beaucoup; mais plusieurs modernes ont débité cette singularité. Des académiciens de Paris appuient la tradition, et Tabbé Pluche lui-même, ààns \e Spectacle de la

Nature^ se trouve encore garant de ce bruit populaire. Vous voulez que je vous dise ce qui en est ; que si c'est là un faux bruit, je vous en marque l'origine et ce qui peut y avoir donné lieu. Voilà la tâche que vous me donnez : je vais essayer de vous satisfaire.

Vous avez raison de dire que pinceurs auteurs anciens ont débité cette singularité du Rhône. C'est un bruit populaire qui a été répété par bien des écrivains , et il serait difficile de remonter à la source. Piganiol de la Force, dans sa Description de la France^ ouvrage qui est^ d'ailleurs, assez estimé, voudrait en charger Polybe. Voici ce qu'il dit là-dessus : o Polybe et plusieurs autres auteurs qui l'ont copié, disent que cette traversée du Rhône se fait avec tant de rapidité , que les eaux de ce fleuve ne se mêlent pas avec celles du lac. » Misson, dans son Voyage d'Italie^ fait aussi Polybe le premier auteur de cette tradition.

J'ai d'abord été surpris qu'une histoire dont on fait autant de cas que celle de Polybe , se trouve chargée d'uo fait aussi hasardé , et qu'un auteur si judicieux en ait jeté tant d'autres dans l'erreur. J'ai voulu voir le passage de mes propres yeux. Mais, le croiriez-vous, Monsieur, je n'y ai rien trouvé de semblable. Bien plus, je ne crois pas que Polybe ait fait aucune mention du lac Léman. Je n'ai trouvé aucun auteur, avant Pomponius Mêla, qui ait dit bien positivement qae le Rhône traverse le lac Léma»! sans rien perdre de sa rapidité, et qu'il en sort tel qu'il y est entré. Voici ses termes : Rhodanus non bngè ab Istri Rhenique fontibus surgit. Deindè Lemanno lacu acceptas tenet impetum, seque per médium integer agens, quantus venit egreditur. (De situ orbis, lib. II, cap. 5.) Vous savez que Mêla vivait sous Tibère. Je n'ai pas pu remonter plus haut, et il me semble que c'est donner une date assez ancienne à ce bruit populaire.

Après avoir disculpé Polybe, je crois encore devoir vous marquer ce qui a pu donner lieu à le charger de cette prétendue merveille. Vous avez ouï parier d'un savant du quinzième siècle.

nommé Nicolas Perrot, qui fut évéque de Siponte en Italie. Il donna une version latine de Polybe qui est estimée , mais où il prit beaucoup de liberté. Dans un endroit où l'historien grec parle du Rbône, le traducteur trouva h propos d'y glisser la phrase de Mêla où il est dit que ce fleuve traverse le lac Léman sans y mêler ses eaux. M. Piganiol de la Force n'ayant consulté que la traduction latine, a pris Mêla pour Polybe. Bonne leçon pour consulter autant qu'on peut les originaux !

Outre Mêla, je pourrais citer un autre géographe un peu plus ancieii qui semble avoir aussi débité cette tradition. C'est Strabon, qui doit avoir écrit sous Auguste. On peut voir ce qu'il dit du Rhône dans le livre I V< Mais j'avoue que je ne trouve point qu'il ait dit la même chose que Mêla. H est vrai que l'on attribuait déjà de son temps cette singularité au Rhône; mais, comme il était philosophe autant que géographe , il dit nettement dans le livre Y qu'il regarde ce bruit comme fort douteux. Pariant du fleuve Âlphêe, que Ton faisait venir du Péloponëse jusqu'à la fontaine Âréthuse, dans la Sicile, sans m^er ses eaux avec celles de la mer, il traite cela de £3d)le, et il ajoute : « Nous avons déjà assez de peine à ci*oire ce que l'on nous dit de semblable du Rhône, quoique le trajet qu'il ait à faire soit beaucoup plus petit. » Cependant, ce qu'en dit Strabon prouve que l'on débitait déjà de son temps cette particularité du Rhône , et qu'elle trouvait créance. Voilà donc un bruit d'une grande antiquité , et dont il n'est pas possible d'indiquer le premier auteur. On n'en saurait marquer la source. U s'est transmis jusqu'à nous par une suite d'auteurs , dont les premiers se dérobent à notre connaissance. C'est une chaîne dont nous tenons un bout, mais l'autre se perd dans le passé. Nous ne savons plus aujourd'hui qui diarger de cetie fable.

Ne pouvant pas remonter plus haut , je vais prendre le parti de redescendre. Vous verrez comment cette erreur a pris chemin et est parvenue jusqu'à nous. Pline ne pouvait pas manquer de £iire mention de cet admirable trajet du Rhône au travers du lac

Léman , dans un chapitre de son Histoire naturelle qui a pour titre : Les Merveilles des eaux. (Lib. II, cap. 103.)

« n y a des eaux douces (dit-il) qui en traversent d'autres sans se confondre avec elles. C'est ce que l'on peut remarquer

dans le Rhône après qu'il s'est jeté dans le lac Léman Ce

lac (ajoute-t-il) décharge cette eau étrangère précisément dans la même quantité qu'il l'a reçue. » Je vous invite, Monsieur, k lire la note du père Hardouin là-dessus , où il turlupine fort joliment son auteur.

Les auteurs que j'ai cités jusqu'à présent n'ont dit qu'un mot de cette merveille ; mais en voici un qui l'a beaucoup plus détaillée, c'est Ammien Marcellin. U est presque le seul dont on allègue ordinairement le témoignage, parce que les autres sont fort succincts là-dessus. « Puisque nous voici dans ces quartiers (dit-il), il ne conviendrait pas de ne rien dire du Rhône, qui est nn fleuve très-renommé. Il vient des Alpes pennines où sa source est formée d'un grand nombre de fontaines. De là, descendant avec rapidité dans des lieux où la pente est plus douce, il se jette dans le marais ou lac Léman , et , le traversant , ne mêle point ses eaux avec lui, mais, passant par-dessus les eaux calmes de ce lac, il se £ût un chemin par sa rapidité : ainsi , sans rien perdre de son propre fond , il pénètre le plus épais de ces marais. » (Lib. XV.)

Ce qu'il dit du Rhône , n'est presque qu'une copie ou un abrégé de ce qu'il avait déjà dit du Rhm traversant le lac de Constance. Ces deux passages sont dans le même livre, l'un au commencement et l'autre à la fin. « Le Rhin (dit-il) se j^te dans ce marais, dont le dessus est écumeux , et il traverse ses ondes tranquilles. Il y est comme un élément en perpétuelle discorde avec un autre élément , comme l'huile et l'eau , par exemple. Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que ce marais n'est point mis en mouvement par la rapidité du Rhin qui le traverse, et ce fleuve, traversant cet amas d'eaux limoneuses, n'en est point retardé dans sa course , et ne se mêle point avec elles.

Cest ce que fon ne pourrait pas croire, si Ton ne le voyait. On ne comprend pas quelle force , quelle puissance tient ainsi séparées des eaux qui naturellement devraient se confondre. »

An travers d'un latin fort obscur, on compraad que c'est ce qu'il a voulu dire. On doit lui passer la rudesse de son style, puisqu'il était Grec de nation , et qu'il fit toujours profession des armes; mais on a bien de la peine k lui pardonner de sem- Uables descriptions. H est regardé comme un historien fidèle. n se piquait d'avoir iàit des recherches exactes pour ne rien dire dont il ne fât sûr. Il semble même se donner pour témoin oculaire des merveilles qu'il vient de décrire. Cependant, si on Texamine bien, on trouvera qu'il n'a jamais vu ni le lac de Constance, ni celui de Genève. Nous savons qu'il suivit dans plusieurs expéditions Ursicin, général de la cavalerie. Il fit la guerre sous lui, en Orient, d'où ils revinrent k Milan l'an 354. L'année suivante, ils passèrent l'un et l'autre dans les Gaules. S'ils avaient traversé les Alpes pennines , Marcellin aurait été k portée de voir le Rhône se jeter dans le lac Léman, et le suivre dans sa marche ; mais on sait qu'ils passèrent les Alpes cottiennes, et par conséquent notre historien ne vit le Rhône que beaucoup plus bas, à peu près à la hauteur de Lyon. Quand il débute donc de cette manière : Puisque nous voici dans ces quartiers^ il ne veut pas dire qu'il eût passé actuellement auprès du lac de Genève : cela doit s'entendre avec quelque latitude. Un voyageur qui se trouve à vingt ou trente lieues du lac Lâman, peut fort bien s'exprimer de cette manière. Marcellin n'a donc rapporté ce fait que sur un simple oui-dire, ce qui af- Êûblit beaucoup son témoignage.

Peut-être aussi s'est-il trop fié aux auteurs qui l'avaient dit avant lui. Mêla et Pline. Mais, dans ce cas-là, il devait se contenter de rapporter ce qu'ils avaient dit , et les prendre pour garants; au lieu de cela, il les amplifie, et nous donne une description des plus ampoulées, où le merveilleux domine partout.

Je crois. Monsieur, que c'est dans ce faux goAt pour le mer-

veilleux , qu'il faut chercher la source de cette tradition an* cienne, qui fait traverser au Rhône le lac Léman sans y mêler ses eaux. Je ne trouve aucun autre fondement à ce bruit populaire. L'amour que l'on a pour ce qui est extraordinaire a enfanté mille fables. Les événements communs ne nous frappent pas assez : nous voulons du surprenant. Voilà pourquoi on nous repait si souvent de fictions : c'est là nous servir à notre guise. L'amour du merveilleux a été pendant longtemps Le goât dominant / et nous n'en sommes pas encore bien guéris. U a gâté les anciens historiens, et l'histoire naturelle s'est aussi ressentie de ce faux goût. Marcellin, si judicieux d'ailleurs, n'a pu se garantir de cette contagion. Il n'est pas le premier qui ait débité sur le cours du Rhône ce faux merveilleux, mais il a fort renchéri sur ce que l'on en avait dit avant lui. Ce fait avait été énoncé tout simplement par d'autres : pour lui , il a voulu le faire valoir par son style enflé et chaîné des ornements de la rhétorique. On pourrait lui appliquer ce que l'on a dit d'un homme qui avait beaucoup de penchant à broder , tout ce qu'il racontait : « Donnez-lui une toile unie, il vous la rendra bientôt toile ouvrée, toile à ramage des Indes, de Perse, toile du pays des fées. »

Marcellin, dans sa description poétique du Rhône, semble croire que la rapidité extraordinaire de ce fleuve ôte à ses eaux toute leur pesanteur, et que c'est ce qui la fait glisser si légèrement sur la surface du lac. Ne vous rappelez-vous point. Monsieur, ce que dit Virgile (Enéide, liv. VU), de la guerrière Camille, qui était si légère à la course, qu'elle mardiait sur la pointe des épis de blé pendant la moisson, et sur les eaux de la mer, sans enfoncer?

Illa vel Intacta segeiis per summa volaret Gramina, nec teneras cursu l»sisset aristas : Vel mare per médium, fluctu suspeosa tumenti, Ferret iter, celeres nec tingeret squore plantas.

On passe tout au plus à un poète ces sortes d'exagérations :

encore a-t-on ea bien de la peine à pardonner celle-ci à Virgile, filalbeoreusement c'est un historien , et un historien qui passe pour sagQ , qui nous débite ici sur le Rhdne une fiction qui va presque de pair avec la course de Camille.

n (aut convenir que les auteurs anciens ont hasardé bien des dioses sur l'histoire naturelle ^ qui se sont trouvées démenties par J'expérience , et qui n'ont pas pu soutenir un examen tel qu'on le demande aujourd'hui Mais, sur le fait en question, vous me citez aussi des auteurs modernes. Des académiciens, dites* vous, l'ont appuyé de leur suffrage. J'aurais souhaité. Monsieur, que vous me les eussiez indiqués un peu plus précisément. J'ai lu leurs ouvrages , et je ne me rappelle pas d'y avoir vu ce paradoxe. Le seul M. Parent en a dit un mot, qu'il n'a fait que glisser, et qui n'est qu'une parenthèse. C'est dans un petit écrit qui a pour titre : Réflexions sur qwlques particularités du Bu^ gey^ etc. 11 veut décrire comment le Rhône se perd dans la terre, sur la route de Genève à Lyon , et voici comment il débute : « Â quatre lieues au-dessous du lac de Genève, après que le Rhône l'a traversé par l'espace d'environ vingt lieues sans se mêler avec ses eaux , ce fleuve s'abîme dans la fente d'une roche. 9 C'est là, je l'avoue, adopter la vieille erreur; mais, on voit assez qu'il avance ce (ait sijir la foi des anciens , et sans l'avoir examiné. Il y a beaucoup d'apparence qu'il n'avait point été sor les lieux. On voit qu'il ne se rend proprement garant que des autres particularités qu'il décrit en détail, et dont il avait été témoin oculaire. Cependant il aurait mieux fait de ne pas croire si l^èrement une tradition populaire aussi discordante avec la véritable physique. Après tout, MM. les académiciens ne sont pas inÊiillibles.

Si l'autorité de M. Parent ou de quelque autre académicien vous rend cette tradition assez probable, permettez-moi. Monsieur, de leur opposer le suffrage d'un mathématicien de notre ville qui a examiné mûrement la chose : c'est M. J.-C. Fatio de Ihiillier, qui a donné des Remarques sur thistoire naturelle de^

envkons du lac dé Genève Çk la suite de THistoire de Genève de SpoD, édition de 1730.)

« Divers antenrs anciens et modernes (dit-il) ont écrit suivant le sentiment d'Aromien Marcellin , que les eaux du Rhtoe traversent celles du lac sans se mêler : ce qui est tellement opposé aux règles de la pesanteur et de l'équilibre , que la chose est absolument impossible ; car il faudrait pour cela que les eaux du lac lussent de niveau , et que les eaux du Rhône eussent une pente très-considérable pour pouvoir couler et se frayer un passage k travers les premières, dans une distance de passé 36,000 toises. Quand donc on supposerait que le Rhône n'aurait qu'un pied de pente sur 1 ,000 toises de France de chemin, ainsi que la Seine aux environs de Paris, le Rhône devrait être élevé, proche du Bouveret, de 36 pieds pour le moins par dessus la surface du lac ; et si cela était, comment ce fleuve prendrait-il la route de Genève, en suivant une courbure fort grande, plutôt que de s'épancher de toutes parts dans le lac? »

Misson, dans son Voyage d'Italie , avait déjà combattu cette prétendue merveille. Il (ait voir qu'elle est absurde et impossible, vu la longueur, et la figure courbée dont est ce lac.

Mais qu'est-il besoin de tant de raisonnements? Un simple coup d'œil peut suffire pour couler à fond cette tradition. J'allai l'autre jour, dans notre bibliothèque publique, consulter les auteurs dont j'avais besoin pour répondre à votre lettre. Après avoir beaucoup feuilleté de livres, me trouvant la tête un peu grosse, je trouvai à propos de me mettre à une fenêtre pour prendre l'air et pour jouir de la vue, qui est fort belle. Je m'étais tourné du côté du lac , qui ce jour-là était parfaitement calme et tranquille. Les coteaux voisins se peignaient parfaitement dans cette belle glace ; on n'apercevait pas le moindre mouvement ni le plus léger frisson dans toute sa surface. J'admirai dans ce moment comment notre lac, sans la moindre émotion et de la plus grande tranquillité du monde , donnait un démenti formel à tous ces graves auteurs de l'antiquité que je venais de consulter.

Pour se satisfaire parfaitement, il faudrait encore aller h l'autre bout du lac , et voir ce qui se passe à sla naissance. Il faudrait suivre, pendant quelque temps, le Rhône lorsqu'il se jette dans le lac. Il prend sa source, comme vous le savez, au mont de la Fourche, dans le canton dTIri. Il parcourt tout le pays de Yal^s avec une grande vitesse : on le regarde comme le plus rapide de tous les fleuves. M. Astruc, dans son Histoire natu^ relie du Languedoc^ nous donne une étymologie du nom qu'il porte , qui est relative à cette rapidité, a RhodanuSy dit-il, ou le Rhône^ vient du mot celtique Rhédeg^ qui est encore en usage parmi les Gallois, et qui signifle rouler avec rapidité. » Le Rhône se jette donc dans le lac avec impétuosité. Tout le monde en convient , mais il s'agit de savoir si cette fougue ne se ralentit pas bientôt. C'est ce dont il est fort aisé de s'assurer par la différence de cotileur des eaux du Rhône et de celles du lac. L'eau de ce fleuve est. blanchâtre dans tout le Valais, et de la couleur à peu près du petit-lait. La raison qu'on en peut donner, c'est qu'il tire sa source d'une glacière. Il est donc fort aisé de le distinguer des eaux du lac, qui sont bleuâtres. Pour s'épargner la peine d'aller sur les lieux , nous n'avons qu'à entendre encore là-dessus M. Fatio de Duillier. On peut, en toute sûreté, s'en rapporter à lui.

« Le Rhône (dit-il) se jette dans le lac proche du Bouveret. Les eaux du Rhône, dans cet endroit, sont grisâtres et fort chargées de sablon, au lieu que les eaux du lac tirent sur le bleu et sont fort transparentes. Le Rhône s'avance d'abord avec beaucoup de rapidité dans le lac ; mais, après y avoir perdu bientôt toute sa vitesse , on voit, k environ deux cents pas du rivage, ses eaux, entraînées par leur pesanteur, se plonger, et couler encore au-dessous de celles du lac, où elles déposent leur sablon. Les eaux du Rhône, vues dans un temps calme au travers de celles du lac, ressemblent dans ce lieu-lâ à des nuages épais à côté d'un ciel serein, que l'on verrait par réflexion dans un miroir, n

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