IX
Vous pouvez conclure de tout cela, Monsieur, que le Rhtee, entrant avec beaucoup de vitesse dans le lac, court environ une demi-lieue ou un peu plus sans confondre ses eaux* On le distingue k sa couleur blanchâtre ou plutôt grisâtre. Mais, à une lieue ou deux, on ne le démêle plus d'avec le lac, ni k son mouvement , ni à sa couleur, tout étant également calme et d'une , teinte uniforme. Le Rhône n'a rien de particulier à cet égard. On peut remarquer la même chose dans toutes les grandes rivières qui se jettent dans quelque lac ou dans la mer.
Vous concevez bien ensuite qu'après cette espèce de sommeil assez long , le Rhône doit enfin se réveiller. C'est ce qu'il lait k une lieue ou deux au-dessus de Genève. Le fond du lac commençant , à cette distance, d'être un peu en pente, il commence aussi, loin des bords , à s'écouler tout doucement. C'est dans notre ville même que le Rhône reprend tout a fait son mouvement et son nom.
Je ne sais. Monsieur, si vous connaissez un livre intitulé : Admiranda Galliarum. L'auteur se nomme Cécile Frey. On y trouve bien positivement l'erreur que j'essaie de détruire. Il assure que le Rhône, après s'être jeté dans le lac Léman, en sort sans y avoir mêlé ses eaux, et avec sa couleur primitive. Mais il le dit sur la foi des anciens, et sans s'embarrasser le moins du monde d'examiner la chose. J'ai déjà remarqué que l'amour du merveilleux doit avoir enfanté cette fable. Le même principe ne peut aussi que contribuera la faire, respecter. Le titre seul de Merveilles de la France annonce du merveilleux. L'auteur, pour tenir parole à son lecteur, saisit l'extraordinaire partout où il se trouve. La merveille que l'on débite du Rhône depuis si longtemps, ne pouvait pas lui échapper : vraie ou fausse, il n'importe : elle faisait également h son but.
Vous m'avez encore indiqué, si je ne me trompe, le Spectacle de la Nature, qui doit en avoir dit quelque chose. J'ai l'idée assez présente de ce livre, que j'ai lu avec l'attention qu'il mérite. Je ne me rappelle pas que l'auteur ait traité notre ques-
tîon ex professa : il a seulement glissé deux mots là-dessus, d'où l'on peut inférer qu'il a donné dans le préjugé vulgaire. C'est dans un endroit où il fait remarquer la sagesse du Créateur, qui, pour nous garantir de l'infection, a voulu qu'une eau vive et courante traversât la plupart des eaux dormantes. Il applique ensm'te cela aux lacs. « Le Tessin, dit-il, qui traverse le lac Majeur, le Rhin qui met en mouvement tout le lac de Constance, et le Rhône qui tranche rapidement le lac de Genève^ sont l'unique cause qui purifie l'air des côtes voisines. >
Ceia n'est pas tout à fait exact. Nous avons vu que le Rhône tranche rapidement le lac pendant une demi-lieue en y entrant, et qu'après cela, l'espace de 1 5 ou 16 lieues , il n'y a plus ni rapidité , ni rien de tranchant. Il perd tout à fait son humeur bruyante, et épouse les inclinations pacifiques et tranquilles de l'eau dormante avec laquelle il s'est allié. On serait donc tenté de prononcer que cet ingénieux auteur, si estimable d'ailleurs, est allé un peu trop vite dans celte occasion , si l'on ose dire qu'il a tranché ces deux mots un peu rapidement et sans un mûr examen. Son but, comme partout ailleurs, était très-bon, puisqu'il voulait plaider la cause de la Providence. Mais il semble qu'en disant les choses simplement comme elles sont, la sagesse divine ne paraîtrait pas moins , peut-être même la rendrait-on encore plus sensible. Pour faire apercevoir la sagesse du Créateur dans les moyens qu'il emploie pour préserver de la corruption ces amas d'eau, il n'était point nécessaire qu'une rivière traversât un lac sans y mêler ses eaux, et qu'elle y passât si vite. Au contraire, cette eau courante se confondant avec la dormante , la rafraichit encore mieux que si elle se contentait de la traverser rapidement, sans avoir rien de conmiun avec elle. L'abbé Pluche l'a bien senti dans l'article précédent, qui regarde le lac de Constance : « Le Rhin , dit-il , met tout ce lac en mouvement. » On doit lui savoir gré de ce qu'il a pris ici le contre-pied d'Âmmien Marcellin. « Le Rhin (avait dit cet ancien historien) parcourt ce lac avec une étrange rapidité. Ce
qu'il y a d'admirable , c'est que cette espèce de marais n'acquiert aucun mouvement par cette marche rapide du fleuve; et le fleuve , qui se hâte d'arriver oà il veut aller, n'est point retardé par cette eau boui4)euse. » Un sage philosophe comme Fabbé Pluche ne saurait adopter une semblable déclamation; mais, d'un autre côté, n'y en a-t-il pas un peu à dire que le Rhin met tout le lac de Constance en mouvement ?
Il lui arrive comme au Rhône , dont la fougue se ralentit bientôt dès qu'il est entré dans le lac. Ainsi, au lieu de dire que le Rhin met en mouvement tout le lac où il se jette, pour parler eiactement n'aurait-il pas fallu dire que toute l'impétuosité du Rhin se perd bientôt dans les eaux tranquilles du lac de Constance? Ce n^est pas en les agitant qu'il les préserve de la corruption, mais en les renouvelant
La réflexion de notre abbé sur la sagesse du Créateur me rappelle les belles moralités que le prétendu passage du Rhône au travers du lac Léman sans y mêler ses eaux, a occasionnées. Bien des prédicateurs en ont su tirer d'utiles leçons, et des auteurs généralement estimés y ont puisé des comparaisons fort propres à régler nos mœurs. Du Moulin, par exemple, dans son Traité de la paix de Vâme^ prescrit k un homme qui veut être sage , de passer parmi la foule sans s'y arrêter, comme la rivière du Rhône à travers le lac Léman.
M. Bernard a remarqué, dans sa République des lettres y qu'il y a des erreurs de ce genre que les orateurs semblent appuyer, parce qu'elles donnent lieu k des pensées ingénieuses. Il met dans ce rang les merveilles que l'on débite aussi du lac Âsphal- )îte, et, entre autres, ce que l'on débite des pommes de Sodame. n cite là-dessus le chancelier Bacon , qui avait déjk dit que ce fîruit et ses singularités sont une pure fiction, qui n'a quelque cours que parce qu'elle fournit aux poètes et même aux prédi* cateurs des allusions et des comparaisons qu'ils ne veulent pas perdre, ce Parmi les erreurs populaires dont on ne veut pas revenir, ajoute ce judicieux journaliste, il faut aussi ranger la tra-
dilion ancienne, que les eaux du Rhône qui traversent tout le lac Léman ne se mêlent point avec celles du lac ; puissant motif, au jugement de quelques prédicateurs que j'ai ouïs, pour porter les gens de bien à vivre au milieu des méchants, sans se mêler avec eux. >
Les maîtres d'éloquaoce sont partagés sur l'usage que l'on peut £ure de ces sortes de comparaisons. Les plus sévères les proscrivent, surtout en matière de morale. D'autres, plus traita* Ues, disœt que, quand il s'agit de donner des leçons pour régler les mœurs , on peut tirer de quelque sujet fabuleux des comparaisons qui ne laissent pas d'être justes et belles. Je ne sais pas. Monsieur, si vous adopterez tout à fait cette règle. Il me semble , au moins , qu'elle ne devrait pas être admise dans la diaire. Tout ce que dit un prédicateur doit être fondé sur le vrai, et la comparaison prise du Rhône, que Du Moulin et tant de prédicateurs après lui ont employée , porte sur le Caïux de pins d'une manière. Déjà il n'est pas vrai que cette rivière traverse le lac sans y mêler ses eaux ; mais voici une autre discordance qui fait tout à fait clocher sa comparaison. Les chrétiens , nous dit-on , qui veulent conserver leur pureté et leur innocence, doivent imiter le Rhône qui, pour ne point altérer la pureté de ses eaux , traverse l'eau croupissante du lac sans se mêler avec elle. C'est bien ainsi que Marcellin concevait la diose, mais c'est là une seconde erreur aussi lourde que la première. Un auteur moderne, beaucoup plus exact, nous a appris que c'est précisément tout le contraire. L'eau du lac est claire et limpide : le Rhône qui y entre assez sale et limoneux, s'y précipite bientôt. N'en déplaise donc aux maîtres de rhétorique qui croient qu'on peut mettre en oeuvre ces sortes de comparaisons, je trouve qu'après avoir tourné et retourné celle-ci de tontes les manières , c'est le plat de champignons apprêté avec soin» et que les gens sages nous conseillent, à la fin, de jeter par la fenêtre.
Je ne dois cependant pas dis^muler que la raillerie que
M. Bernard avait feite de ces prédicateurs qui tirent des moralités de ce coars fabuleux du Rhône, eut quelque suite. Un inconnu parut blessé de cet enjouement, et trouva mauvais, dans une lettre qu'il adressa au journaliste , qu'il eût ainsi turlupiné cette tradition. 11 lui allégua quelques raisons pour tâcher de la réméré vraisemblable. Je ne les trouve pas assez concluantes pour me donner la peine de vous les transcrire. Si vous avez quelque curiosité k cet égard, vous pourrez la satisfaire dans la lettre même de l'anonyme, qui est insérée dans la République des Lettres, du mois de mai 1710. Sans prétendre prévenir votre jugement là-dessus , il me semble que M. Bernard réfute bien l'anonyme. D était en état de le faire. Outre qu'il avait l'esprit juste, il avait demeuré autrefois quelques années k Genève, où il avait observé en philosophe exact tout ce qui mérite quelque attention. D faut même remarquer que ce champion de la vieille tradition bat en retraite. Il n'ose pas soutenir que les eaux du Rhône ne se mêlent point du tout avec celles du lac , il se re- Uranche à dire qu'elles- ne se mêlent pas considérablement : la dispute ne roule donc que sur le plus ou le moins de mélange de ces eaux.
n faut aussi ranger parmi ceux qui ont voulu donner du crédit à cette tradition en la modifiant un peu. Du Fresne, auteur du Mercure gaUmt en 171 1. D arriva, cette année-là, aux eaux du Rhône une singularité qui méritait d'être rapportée. Elle se trouve dans le Mercure du mois d'avril, a Le dégel et la fonte des neiges, dit cet auteur, firent enfler de telle sorte la rivière d'Arve et lui donnèrent un cours si rapide, que le 12 du mois de février, elle fit rétrograder le Rhône dans le lae, et tourner à contre-sens, pendant tout un jour, les roues des moulins et des machmes qui servent aux fontaines pubUques. j»
Cette description est exacte, à la date près , qui est retardée de deux jours. Ce fut le 10 février 1711 que tout Genève fut témoin de ce phénomène.
€ Le Rliône devint si enflé , par le concours de diverses ri-
vières qui s'y jettent , dit le même auteur, qu'il traversait te lac de Genève dans toute sa longueur sans y mêler ses eaux, tant llmpétuosité avec laquelle il y entrait était grande. »
U &ut avouer qu'une impétuosité qui se soutient l'espace de quinze ou vingt lieues, sans être entretenue ou favorisée par aucune pente du terrain, est quelque chose de bien merveilleux. Malheureusement, ces deux phénomènes se gâtent l'un l'autre, et l'on ne saurait en admettre qu'un à la fois. Le Rhône a rebroussé, le fait est sûr : donc son impétuosité ne s'était pas soutenue jusqu'au bout. L'Ârve ne le contraignait à rétrograder, que parce qu'il s'était mis à niveau des eaux du lac , et qu'il avait perdu tout son mouvement. D'ailleurs, il ne faut pas faire enfler extraordinairement le Rhône , si l'on veut qu'il recule : L'Arve ne peut l'y forcer que quand les eaux du Rhône se trouvent fort basses.
« Un pareil événement, continue l'ingénieux Du Fresne, n'aurait-îl pas donné lieu à la fable du fleuve Âcis, qui étant devenu amoureux de la nymphe Galatée, alla la chercher jusque dans la Sicile, sans mêler ses eaux avec celles de la mer? )> Ammien Marcellin avait déjà dit que le Rhin traversant le lac de Constance sans mêler ses eaux, imitait l'Âlphée, fleuve d'Arcadie, amoureux d'Axéthuse , et qui fend la mer jusqu'à ce qu'il soit parvenu vers la nymphe. Les bons mythologistes essaient d'expliquer la fable par l'histoire. La méthode de Du Fresne est un pea différente : il parait qu'il veut nous expliquer ici une fable par une autre fable.
De quelque manière donc que l'on tourne cette tradition populaire sur le Rhône , elle se trouve toujoui^ fabuleuse : avec toutes les modifications qu'on y apporte , on ne saurait la remettre en valeur. J'ai même honte de m'être arrêté si longtemps à coQQbattre un fait dont la fausseté saute aux yeux. Mais je me sois laissé aller au plaisir de m'entretenir avec vous. Après tout, ce détail n'est pas tout à fait inutile : on peut y apprendre à se méfier de tant de prétendues merveilles que les anciens nous
ont débitées fort gravemenl, et qui ne se trouvent nullement fondées.
Je suis, etc.