‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 1 sur 31 · RECHERCHES SUR L'ABBATE DE BONHONT, PRÈS NTON · texte numérisé non relu

RECHERCHES SUR L'ABBATE DE BONHONT, PRÈS NTON

A M. Rmhatj professeur en théologie^ à Lausanne.

(Fondation àt Bonmont. — Son obitaaire. — imé de Giogins, son abbé: estéla en 1513, évéqne de Genève, mais non institué ; son caractère; ses armoiries. — Les couvents an moyen âge, principalement au point de vue littéraire. — Présomption d'un historien de Tordre de Gtteaux à Tégard de la maison de Savoie.)

{Journal Helvétique., Mars 1750.)

Monsieur ,

n y a quelque temps que nous nous entretînmes assez amplement sur nos anciens évéques de Genève , à l'occasion des mémoires qu'on nous demandait de Paris, pour la nouvelle édi-

ditioD de la Gaule Chrétienne^ que Ton imprime actuellement ^ Ces nouveaux éditeurs , de même que les frères de Ste-Marthe, ne se bornent pas à parler des évéchés: leur plan embrasse encore les principales abbayes qui se trouvenl enclavées dans un diocèse; ils en .font l'histoire , quand ils ont des mémoires suffisants pour cela ; ils marquent quand et par qui elle a été fondée, et ils donnent la liste des abbés qui l'ont gouvernée. Il est fait mention, dans la première édition, de cinq ou six monastères ou abbayes du diocèse de Genève. Quelques-uns de ces articles sont bien remplis, d'autres extrêmement maigres; on y trouve, par exemple, un assez long détail de l'abbaye de Haute-Combe , située sur le lac du Bourget, ordre de Giteaux. Quand ils viennent ensuite à l'abbaye de Bonmont , au Pays de Vaud , et également du diocèse de Genève , rien de plus sec ; on n'y trouve que trois ou quatre lignes *. Les pères bénédictins souhaiteraient fort qu'on leur fournit de quoi étendre un peu cet article dans leur nouvelle édition.

Je ne vois personne de plus propre que vous, Monsieur, à leur rendre ce bon office; il y a beaucoup d'apparence que, dans les recherches que vous avez faites pour votre Histoire de Suisse^ qui est encore en manuscrit dans votre cabinet, vous aurez trouvé quelques documents sur Bonmont. Ce qui me le fait croire, c^est que dans votre simple abrégé, imprimé il y a environ quarante ans, on voit des particularités curieuses sur quelques monastères du même ordre de Cîleaux ^.

On trouve déjà quelque chose sur Bonmont, dans vos Délices de la Suisse ; il est vrai que vous y décrivez plutôt l'état présent du lieu, que ce qu'il était autrefois. « Bonmont, dites-vous, ou comme l'on prononce ordinairement Beaumont, était une

* Joum. Helv. Mai et Juin 1749, ou ci-dessus, tome I, p. 310—335.

* Voici tout ce qu'ils en disent : Bonus Mons, ordinis Gisterciensis, diocesis Genevensis, filia Glaravallis, erigitur 7 Junii anno H 31, ciyus cœnobii mentio extat apud D. Beçnardum, Ëpist. 28 ad Episcopum Gebennensem, et in Decretalibus Innocentii Papae 4. Gallia Christ, t. IV, p. 185.

' Abrégé de VHist. ecclésiastique du pays de Vaudy p. 36.

riche abbaye, fondée par un comte de Genève l'an 1124 ou environ , à deux lieues au-dessus de Nyon , et presque au pied du mont Jura. Ci-devant les Bernois y ont tenu un administrateur, qui n'avait autre chose à faire qu'a recevoir les revenus de la terre, et leur en rendre compte; mais, depuis Tan 1711, ils ont érigé cette terre en bailliage et donné à l'administrateur le titre de bailli, avec la juridiction sur les villages qui en dépendent, et dont Gingins est le principal *. »

J'ai fait de mon côté quelques recherches, mais qui ne m'ont pas fort éclairé sur ce que je souhaitais de savoir. Un pur hasard me fit découvrir, il y a peu de temps, le Nécrologe ou Obiluaire de l'abbaye de Bonmont, c'est un petit folio sur du vélin , en beaux caractères gothiques. C'est proprement un calendrier, où Ton a placé à leur date les anniversaires fondés par quelques bienfaiteurs. On a marqué qu'un tel jour du mois est mort un tel , qui a fait tel et tel don au couvent, afin qu'on y fit un service pour le repos de son âme ; on y voit les noms des personnes les plus distinguées du pays, quelques évêques de Genève et plusieurs abbés du monastère. L'année de leur mort y est très-rarement marquée, ce qui me met hors d'état de pouvoir ranger ces abbés dans leur ordre , pour en dresser une liste en faveur des pères bénédictins de Paris ; d'ailleurs, il n'y sont pas tous, mais seulement ceux qui ont fait quelque fondation pour dire des messes.

La seule pièce qui , je le crois , mérite un peu votre attention , c'est un acte dressé par un notaire, et placé à la fin de ce manuscrit, dont je pourrai offrir une copie k Paris, a dé&ut d'autres documents sur Bonmont. En voici la teneur :

Aymon ou Amé de Gingins , dernier abbé commendataire de ce monastère, le voyant en mauvais état et les revenus fort diminués par les guerres , les pestes et les autres accidents survenus les années précédentes, imagina que, pour rétablir le cou-

' Délices de la Suisse, t. I, p. 219.

vent , il fallait y faire verser les revenus de l'église paroissiale du village de Crassier, à demi-lieue de Bonmont. On ne pouvait rien faire sans la permission de Rome : Tabbé sollicita vivement pour l'obtenir, et en vint à bout, niais la bulle lui coâta plus de cent ducats. Pour reconnaître ce bienfait^ les religieux s'engagent , dans cet acte , à célébrer après sa mort un double anniversaire pour le repos de son âme, à deux jours marqués pour cela, et éloignés de quelques mois l'un de l'autre. Ces religieux, au nombre de huit, (|ui sont tous nommés dans l'acte, se lient par le serment usité, qui était de mettre la main sur la poitrine.

L'abbé spécifie encore , à la fin de l'acte, qu'il entend que le service que l'on fera pour le repos de son âme serve aussi à rairaicbir dans le purgatoire celles de ses parents. Il y nomme expressément trois de ses frères : Antoine, seigneur de Divonne*; Jean , seigneur de Gingins ; et son frère Claude. Il y comprend encore ses devanciers , tant de la noble maison de Gingins, que de celle de Joinville, « qui sont censés, dit-il, être les fondateurs de cette abbaye, et qui le sont effectivement. »

Pour vous inviter â nous envoyer vos remarques sur cet acte, je vais commencer a en faire moi-même quelques-unes. Il me parait d'abord que ces bons religieux, ni leur abbé, n'ont pas su qui avait fondé ïe couvent ; ce n'est ni les Gingins , ni les Joinville. On convient à peu près de la date de cette fondation. Dans vos Délices de la Suisse, vous la mettez à l'an 1 1 24 ou environ ; les frères de Sainte-Marthe en 1 131 , et en marquent même le jour précis, savoir le 7 juin ; Guichenon la recule jusqu'en 1 1 34. Quoi qu'il en soit , ce monastère était nouvellement construit l'an 1135, et en voici une preuve incontestable ; c'est que saint Bernard en fait mention dans une lettre adressée à Arducius, évêque de Genève , et qui est de cette date. « Nous recomman-

* Antoine de Gingins, premier président de Savoie sous le duc Charles IL Il était frère aîné de Tabbé, et s'était retiré depuis deux ou trois années dans sa terre de Divonne, pour y finir ses jours. Voyez tome I, p. 105.

dons h votre charité, lui dit-il, nos pauvres frères qui «ont près de vous, ceux de Bonmont et de Haute-Combe, et cela nous donnera des preuves du soin que vous avez de nous et de votre prochain. » Ces deux monastères se trouvaient dans le diocèse de Genève.

Ce ne peut pas être un Join ville qui a fondé ce monastère. Le premier de cette illustre maison , qui parait dans ce pays , est Simon de Joinville , seigneur de Marnaj près de Salins ; il épousa Lionette , fille et héritière d'Ame , comte du Genevois , mais d'une branche cadette ; elle eut , pour apanage , le pays de Gex , qu'elle porta en dot k son mari. Or ce mariage est de près de cent ans postérieur k la fondation de Bonmont ; il est surprenant qu'aucun des moines de cette maison n'ait senti l'anachronisme.

Quel est donc le véritable fondateur ? Vous avez eu raison , Monsieur, de dire , dans vos Délices de la Suisse, que c'est un comte du Genevois; ils étaient alors les seigneurs du pays, et il est naturel que ce soient eux qui y aient fondé des monastères. Il ne s'agit plus que de découvrir présentement lequel c'est de ces comtes ; il parait, par la date, que ce doit être Aymon II, qui, l'an 1 124, avait traité avec Humbert de Grammont, évéque de Genève , sur quelques démêlés qu'ils avaient ensemble. Les frères de Sainte-Marthe en parlent a l'article de cet évêque. L'an 1 157, il se fit un autre traité entre Amé, fils d' Aymon , et Arducius , évéque de Genève , sur les mêmes démêlés. L'un ou Fautre de ces comtes doit avoir fait la fondation de Bonmont , mais il est plus vraisemblable que ce soit le père que le fils.

Me trouvant k cet endroit de ma lettre, j'ai voulu voir si vo«s ne disiez rien Ik-dessus dans votre Abrégé de Vhisioire ecclésias-' tique du Pays de Vaud^ et j'y ai trouvé que vous jugez que c'est Aymon qui est le fondateur que nous cherchons.

Ne sachant rien de particulier de ce qui s'est passé dans ce couvent depuis sa fondation , il laut nous retrancher k dire quelque chose du dernier abbé qui l'a gouverné. Vous direz , sans

doute, que voilà une grande lacune dans l'histoire de cette maison, mais j'en suis réduit là, faute de mémoires.

Le dernier abbé commendataire, est Aymon ou Amé de Gingins. Entre les qualités qu'il prend dans cet acte dont je vous ai parlé , on y trouve d'abord celle d'évéque de Genève, élu canoniquement, et ensuite celle d'abbé commendataire perpétuel de Bonmont ; l'un et l'autre de ces titres demandent quelque explication. Dans toutes les listes de nos évéques de Genève, vous chercheriez inutilement celui-ci ; il ne parait dans aucune. Cependant il est fondé k dire qu'il avait été élu canoniquement pour gouverner notre Église ; cela se trouve éclairci dans YHis-^ toire de Genève,

En 1513, après la mort de Charles de Seyssel , évéque de Genève, le peuple et le clergé élurent Amé de Gingins; il était chanoine et d'une maison très-ancienne. Mais le duc de Savoie sollicita pvissamment à la cour de Rome, pour faire casser cette élection, et pour faire avoir cet évéché à Jean de Savoie, son cousin bâtard ; il y réussit par une intrigue que Bonivard a développée dans sa Chronique manuscrite. Pour mettre Léon X dans ses intérêts, il fit promettre par son envoyé à Rome, la princesse Philiberte, sœur du duc, à Julien de Médicis, frère du pape. Outre l'avancement de ses enfants, le duc avait encore une autre vue en faisant tomber cet évéché dans sa famille, c'est qu'il était sûr que les princes de sa maison concourraient avec lui k faire passer la ville de Genève sous sa domination , k quoi il visait continuellement. Amé de Gingins était donc fondé à mettre à la tête de ses titres celui d'élu canoniquement à révêché de Genève.

Il se qualifie encore (ïabbé commendataire perpétml de Bon^ mont. Le mot de perpétuel pourrait embarrasser des lecteurs qui ne seraient pas autant que vous au fait de l'histoire ecclésiastique de ces siècles-lk. Aujourd'hui on sait que les commend^s sont toutes h vie, mais elles ne l'étaient pas autrefois.

Quand on remonte à leur première origine, on trouve qu'elles n'étaient qu'k temps; c'étaient originairement de simples commis-

sions, qui avaient lieu principalement après la mori d'un béné"^ ficier, jusqu'à la nomination de son successeur. Outre les vacances , elles avaient lieu encore lorsque les infirmités d'un ecclésiastique , ou son grand âge , l'empêchaient de vaquer à ses fonctions. Si la brigue trop échauffée des concurrents empêchait ou éloignait une élection, on commettait le soin de l'Ëglise vacante à quelque personne qui la gouvernât comme s'il en avait été le pasteur. Ce n'était d'abord qu'un simple dépôt , dont le dépositaire ne profilait point; on lui donnait ensuite la jouissance du revenu , en considération du service. Comme il avait intérêt de prolonger cette jouissance , il retardait par divers artifices la nomination du titulaire. Pour remédier à cet inconvénient , on trouva à propos de fixer à six mois le terme prescrit pour la commende. L'indulgence des papes l'étendit jusqu'à une année , et peu à peu on en vint k rendre les commendes perpé-^ tuelles ; l'abus est proprement du treizième siècle. Sous le nom de commende^ on a trouvé le secret d'introduire et de pallier la pluralité des bénéfices , et voici comment on déguise l'abus : l'un , dit-on , est possédé en titre, et l'autre en commende. Par là on veut paraître accomplir la lettre de la loi , qui défend de donner plusieurs bénéfices à une même personne; mais on en élude l'esprit et le sens. Vous voyez bien , Monsieur, qu'il n'y a aucune différence entre un commendataire à vie et un véritable titulaire.

c( Gomme les papes , dit le père Le Courraïer, les princes et les particuliers trouvent chacun leur intérêt dans la conservation des commendes , l'usage en est aujourd'hui si universel et si ferme, qu'il n'y a pas le momdre lieu d'espérer qu'on puisse jamais remédier à un tel abus ^ »

Pour les abbés commendataires laïques, dont il y a tanl de nos jours , voici , à ce que je crois ^ leur origine ; il y a apparence qu'ils furent établis pour empêcher la dissipation des bien$ dans des temps de guerre et de troubles. On nomma quel-

* Hist. du Concile de Trente^ t. I, p. 735.

que séculier, qui avait de Tautorité et du crédit, pour tâcher de pourvoir à la défense des églises dans des temps de confusion.

Après ces éclaircissements sur les titres de Tabbé de Bonmont , que je soumets k votre examen , il faut , ce me semble , ajouter encore ici quelque chose de sa vie et de son caractère. Voici ce que je trouve Ik-dessus dans notre histoire de Genève. J'ai dit que, quoiqu'il eût été élu évêque, il n'eut pas l'évêché : le bâtard de Savoie, qui l'avait supplanté, lui donna une pension pour le dédommager des frais qu'il avait faits pour son élection. En 1526, il fut fait grand-vicaire de l'évêque, et, en cette qualité, il occupa la maison de la rue des Chanoines, affectée k son emploi ; c'est la même où Calvin et de Bèze ont logé successivement dans la suite.

Lorsqu'on 1 535 , après un mûr examen , on eut résolu k Genève le changement de religion , les quatre syndics , accompagnés de quelques conseillers, allèrent, de la part du Conseil, chez l'abbé de Bonmont , grand vicaire ; il les attendait avec tous les chanoines et les curés des paroisses de la ville. Les députés leur ayant représenté les fortes raisons qu'on avait de réformer l'Église , les chanoines répondirent , par la bouche de l'abbé, « que leur intention était de vivre comme leurs prédécesseurs, et qu'ils priaient qu'on leur laissât exercer leur religion en liberté. » Mais les députés leur déclarèrent que l'intention du magistrat était qu'ils cessassent de dire la messe jusqu'k nouvel ordre. L'abbé ne put se résoudre k abandonner l'Église romaine ; il se retira dans son abbaye de Bonmont. Il fit Messieurs de Berne ses héritiers , et il mourut vers le milieu de l'an 1537.

Nous devons lui rendre la justice de s'être fait aimer et estimer k Genève, parce qu'il avait toujours marqué beaucoup de zèle pour les libertés de la ville. Mais une tache dans sa vie, et qu'il partageait avec bien d'autres ecclésiastiques de son temps, c'est un ttop grand penchant pour le sexe ; la chronique scandaleuse a conservé de (kcheux mémoires de son incontinence.

n avait raison de craindre le purgatoire , et d'avoir fondé un double anniveniaire pour modérer un peu les flammes qui le menaçaient dans ce lieu d'expiation.

A la tête de la fondation pieuse qu'il fit dans cette vue, on voit les armoiries de la maison de Gingins peintes fort proprement en miniature. Je vais les blasonner ici en faveur des curieux de ces marques d'honneur des familles nobles. Les frères de Sainte- Marthe sont exacts à les décrire , quand il s'agit de quelque évéque ou de quelque abbé d'une maison illustre. Pour marcher sur leurs traces , voici celles de Giugins :

Ecartelé , 1 et 4 d'argent , au lion de sable ; le champ semé de billeUes de même: 2 et 3 d'azur à trois braies d'or posées en face au chef d'argent , au lion issant de gueules , couronné^ armé et kmpassé d'or ; Vécu surmonté d'un chapeau de protonotaire.

Après ces particularités de la vie de cet abbé , je dois mettre ici quelques exemples des fondations qui se trouvent dans l'Obituaire de Bonmont. On y voit quantité de personnes dévotes, qui , pour faire dire des messes pour le repos de leurs âmes , donnent aux religieux une certaine somme, quelquefois des cens, des dîmes , quelque pièce de terre , et , suivant l'usage des anciens temps, quelques hommes taillables ^; mais l'aumône ou la fondation qui devait faire le plus de plaisir k ces moines, qui étaient situés trop près du Jura pour avoir des vignes, c'est celle de quelques pièces de vin ; elles reviennent souvent dans ces anniversaires '.

On reproche quelquefois aux anciens religieux d'avoir choisi d'heureuses situations pour y planter leurs couvents, et surtout d'avoir jeté les yeux sur les meilleurs vignobles pour y fixer leur

* On trouye au 28 août. Obiit Humbertus de Pourmentou, qui dédit nobis duos homines talliabiles pro pitancia in conventu faclenda. — Cette pitance était quelque chose de plus que la cuisine ordinaire. Du Gange dit que c'était des œufs, du poisson ou quelque mets semblable.

* Au 23 février. Assignata est nobis quœdam carrata vini meri in Quadragesima annuatim in Refectorio bibenda, à Gellario in principio Quadragesimae incipienda.

demeure ; les moines de Bonmont doivent être à couvert de ce reproche. Ce monastère fut bâti dans un lieu assez sauvage , et apparemment dans les bois; on n'y voit aujourd'hui que de vasles prairies , quelques terres à grain , mais les vignes ne paraissent qu'à une assez grande distance.

La remarque du goût qu'avaient les anciens religieux pour se placer à portée des bons vignobles , serait mieux appliquée k un couvent du pays de Yaud , qu'on appelait Alta Crista ou Haut-Crêl. Voici ce que vous en avez dit dans votre Abrégé de V histoire ecclésiastique du Pays de Vaud :

c( Gui de Marlanie, évéque de Lausanne, donna la permission a un nommé Guido de fonder une abbaye de l'ordre de Citeaux, proche du village de Palaisieux, en latin PalatoHum^ et il donna le lieu pour la bâtir ; elle fut appelée Haut-Crét. Les seigneurs voisins donnèrent des terres et des dîmes à ces religieux. Ce couvent était dans le Désaley, qui est le meilleur vignoble de tout le pays. » Les frères de Sainte-Marthe n'ont pas oublié cette abbaye ; ils disent que c'esl une fille de Clairvaux , et qu'elle fut fondée le 14 mars 1142 V

L'équité veut que nous ne dissimulions point ici que les religieux ont trouvé des apologistes qui les ont défendus sur cette prédilection qu'on leur altribue, pour le voisinage des meilleurs vignobles. On dit donc en leur faveur, que s'ils se trouvent quelquefois heureusement situés, c'est parce qu'après s'être établis dans un lieu, ils l'ont défriché avec beaucoup de soin et de peine; ils s'établissaient ordinairement dans des forêts, et avec le temps ils y faisaient de bonnes plantations. Vous leur avez rendu justice sur leur vie laborieuse. « Dans ces temps-là, dites- vous, les moines ne vivaient pas dans l'oisiveté. »

Quelques auteurs ont dit que l'ordre de Cîteaux, en particuculier, doit à la dévotion des croisades , à ces fameuses entreprises pour le recouvrement ou la défense de la Terre Sainte ,

* Gallia Christ., t. IV, p. 32.

tous les biens qu'il possède. Il y a quelque fondement dans ce reproche ; mais il feùt considérer que , le plus souvent, les terres qu'on donnait à ces religieux étaient incultes , et qu'il les mettaient ensuite en valeur. Leurs apologistes disent qu'on leur fait tort quand on les accuse d'avoir enlevé , sous le prétexte de la dévotion , les vignes des séculiers : les excellents vignobles qu'ils possèdent aujourd'hui doivent être regardés comme leur ouvrage.

Les moines, après avoir défriché les terres qu'on leur avait données , songèrent ensuite h défricher leur esprit. Dans les huitième et neuvième siècles , ils commencèrent de substituer à Tagriculture, l'occupaiion de copier les anciens livres ; ils s'appliquèrent a transcrire les bons ouvrages , mais principalement ceux des pères de l'Église ; ils ne négligèrent pas tout à fait les auteurs païens , et on leur a l'obligation d'en avoir conservé la plupart. On peut les regarder commo les archivistes de la république des lettres; ils composaient aussi quelques ouvrages; ils écrivaient surtout les événements qui se passaient de leur temps ; ils étaient les historiens de leur siècle , et l'on a d'eux plusieurs chroniques, dont on a tiré de grands secours; ils s'appliquaient même un peu aux sciences , mais autant que la barbarie de ces temps-lk le pouvait permettre. Il faut convenir que les lettres , dans le temps de leur plus grand obscurcissement , trouvèrent une espèce d'asile dans les monastères. Sans le secours qu'on en tira , on aurait été fort embarrassé, dans le quinzième siècle, à leur rendre leur premier lustre. Leurs compositions ont de grands défauts ; on y trouve les sentiments les plus bizarres, mais c'était le mauvais goût de leur siècle; ainsi ils méritent quelque indulgence. La reconnaissance veut donc que nous louions les moines de leur application à nous transcrire les célèbres auteurs de l'antiquité, et il est de la justice de rejeter sur le mauvais goût du temps oii ils vivaient ce qu'il y a de barbare et de grossier dans leurs écrits.

Il me semble que l'équité veut que l'on parle ainsi des anciens

religieux. Je voudrais bien pouvoir louer, de ce côté-lh, Tordre de Giteaux autant que celui de Si-Benoit ; mais on a remarqué que cette branche a fort peu enrichi la république des lettres, et que les Cisterciens n'avaient pas beaucoup de goût pour l'étude. L'abbé Le Beuf nous apprend , dans une de ses dissertations , que dans le douzième siècle on vit paraître un statut qui défendait aux religieux de cet ordre de composer aucun livre sans la permission du chapitre général. Dans les autres ordres, il est seulement défendu de publier des livres sans la permission des supérieurs. Voici d'autres preuves du peu d'encouragement à l'étude : dans cet ordre on trouvait mauvais qu'on voulût entendre les langues savantes. Sur la fin du douzième siècle, le chapitre général ordonne que l'on punit un moine qui avait appris d'un juif à connaître les caractères hébraïques. On y était aussi de mauvaise humeur contre la poésie; il y avait une défense de lire les poètes. Un religieux de Giteaux , qui avait quelque étude , ayant reçu d'un de ses amis une lettre en vers latins, il la lui renvoya, disant que la poésie leur était défendue*. Les bénédictins sont ceux qui se sont le plus distingué du côté des sciences; ils quittèrent de bonne heure le travail des mains pour s'a|ipltquer à l'étude. Il y a eu une fameuse querelle Ik-dessus entre le père Mabillon, et l'abbé de la Trappe de Rancé. Le bénédictin avait composé un très-bon traité des études monastiques : l'abbé écrivit contre lui, et voulut lui prouver que saint Benoit avait défendu l'étude k ses moines. Dom Mabillon lui fit voir que les sciences avaient fleuri de tout temps dans son ordre. La dispute s'échauflait beaucoup, lorsque Dom de Vert se mit entre les combattants et essaya de les mettre d'accord ; c'était un savant religieux de l'ordre de Cluny. Il convenait, avec l'abbé de la Trappe, qu'un bénédictin qui observerait sa règle k la lettre , aurait peu d'heures dans la journée à donnera l'étude; mais, en même temps , il accordait h Dom

* Nos nihil recipimus quod metricis legibus continetur.

MabiiloD que cette inobservance de ia règle et la suppression du travail des mains, est avantageuse à l'Église, qui en a sagenoent dispensé les nouvelles réformes , celles de St-Maur et de St- Vanne. Par-là , ces congrégations ont été en état d'enrichir le public de quantité de beaux ouvrages; en ce cas-là, la dispense vaut bien la loi.

Je crois, Monsieur, que vous prononcerez comme Dom de Vert sur ce démêlé. On ne peut que louer les bénédictins de St-Maur d'avoir quitté le travail manuel pour leurs travaux littéraires. Nous sommes redevaliles à ces savants religieux des plus belles éditions des pères , et de quantité d'autres beaux ouvrages qui ont enrichi nos bibliothèques. Leur nouvelle édition de la Gaule chrétienne , qui a demandé une infinité de recherches, et qui a été l'occasion de ce mémoire, suffirait pour feire sentir Tobligation que nous avons à ces laborieux auteurs.

Je suis, etc.

P,S. J'ai dit que les écrivains de Giteaux ne sont pas toujours fort exacts , lors même qu'ils font l'histoire de leur ordre. En voici une nouvelle preuve : il m'est tombé entre les mains un livre qu'ils firent imprimer à Prague, au commencement de ce siècle, sous le titre de Cislercium Bistertium. C'est un jeu de mots , par où ils ont voulu faire entendre que leur ordre a six cents ans d'antiquité; c'en est proprement l'éloge historique. On y trouve un chapitre sur les princes et les grands seigneurs qui l'ont illustré en y entrant. Dans ce rang est Humbert m, comte de Maurienne; vous savez qu'anciennement on appelait ainsi les ducs de Savoie. Ce prince, dit l'historien de Citeaux, fut marié deux fois , et n'eut point d'enfants de ces mariages ; il se retira à l'abbaye de Haute-Combe , qu'il avait fait bâtir, et y prit l'habit de l'ordre. Mais , sur les instances de ses sujets , et même sur celles du pape, il sortit du cloître et épousa Péronnelle de Bourgogne, dont il eut deux enfents, Thomas etEléonor. Après quoi, par le consentement de son épouse, il retourna a

Haute -Combe, où il mourut dans la profession religieuse, l'an 1201.

Rien de plus contraire à la vérité de l'histoire que tout ce narré. Ce n'est point Humbert III qui a fondé l'abbaye de Haute- Combe, que nous avons vu saint Bernard recommander a Ârducius, évéque de Genève: il y a fait tout au plus quelques réparations. Elle fut Uâtie l'an 11 35 : ce prince alors ne faisait que de naître; c'est Âmédée El, son père, qui en est le véritable fondateur. Il est vrai que Humbert III , encore jeune , eut quelque pensée de se faire religieux, et qu'il prit même l'habit dans l'abbaye d'Âulps , dans le Chablais , ordre de Citeaux ; mais il le quitta bientôt pour se marier, et ne le reprit plus dans la suite. Son premier mariage fut stérile , mais il épousa en secondes noces Germaine de Zeringen , dont il eut Agnès , qui fut accordée à Jean, fds de Henri II, roi d'Angleterre. Notre historien de Citeaux lui fait épouser, en troisièmes noces , Péronnelle de Bourgogne ; autre erreur : elle s'appelait Béatrix de Vienne, et était fille de Girard, comte de Vienne. C'est de ce mariage que naquit le prince Thomas, successeur d'Humbert. Bien loin de se retirer pour le reste de ses jours dans un monastère , après avoir donné la naissance a cet héritier, comme on veut nous le faire accroire , Humbert eut encore une quatrième femme: c'est Gertrude d'Alsace, fille de Thierry d'Alsace, comte de Flandre. U ne mourut point dans l'abbaye de Haute-Combe l'an 1201 , comme le prétend ce panégyriste de Citeaux, mais à Chambéry, le 4 mars 1188.

Après avoir ainsi altéré l'histoire , ce moine conclut , je ne sais comment , que la maison de Savoie est redevable h son ordre d'avoir eu des successeurs. Ce n'est qu'en les quittant que Humbert put se marier et avoir un héritier; cependant l'historien ne laisse pas d'établir, avec un grand air de confiance, que la royale maison de Savoie doit son existence à Tordre de Citeaux. (( S'ils nous ont donné Haute-Combe, dit-il, nous leur

avons donné le prince Thomas, de qui descend cette illustre maison. Qui ne voit qu'ils nous doivent du retour * ? »

Page 1