‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 2 sur 31 · D'AUBONNE · texte numérisé non relu

D'AUBONNE

(Son goûl précoce pour tes voyages. — Achète, après son sixième voyage, la baronDie d'iuboRoe. — Des revers de fortune rengagent à retourner en Orient, malgré son grand âge. — il meurt en route, à Copenhague. — Ses erreurs. — Son caractère).

(Journal Helvétique, Février 1753.)

Jean-Bapliste Tavernier naquit à Paris Tan 1605. Son père était originaire d'Anvers ; il vint s'établir dans cette capitale , où il faisait commerce de cartes de géographie et passait pour tin habile géographe. Ce que le jeune Tavernier entendait dire dans la boutique de son père , aux curieux qui y achetaient des cartes, lui fit naître Tenvie de connaître par lui-même ces pays, dont il entendait faire des descriptions intéressantes. Le jeune homme écoutait avec avidité ces relations. Dans une de ces conversations on avait surtout exalté les richesses et la magnificence des Persans ; dès lors il brûlait du désir de voir de ses propres yeux ce qui en était.

II commença de bonne heure à parcourir l'Europe, et, à vingt-deux ans, il avait déjà vu les principaux pays de cette belle partie du monde. Ses voyages furent un peu interrompus

* Debent Cistercienses Altam Gumbam Sabaudiae, debent Duces Sabaudias in uno Humberto Cisterciensi, se ipsos, totamque serenissimam suam fami- Mam toli Gstercio. Mutua débita, sed imparia! Araplius enim est Gistercium dédisse Sabaudiœ Principes successores, quàm Sabaudiam Cistercio dédisse unam Altam Gumbam. {Cistercium Bw^erci wm , Vetero-Pragae 1700, in-folio, p. 447.)

par Tenyie qu'il eut de faire une campagne, pour avoir quelque teinture du métier de la guerre; il se trouva dans Mantoue assiégée par les Impériaux , qui furent obligés de lever le siège.

Ayant quitté le service , il trouva une compagnie pour faire le voyage de Gonstantinople, et satisfit amplement dans la suite sa passion pour voyager. Il fit, pendant l'espace de quarante ans, six voyages en Perse et aux Indes , c'est-k-dire que , dans cet espace de temps , il fit plus de six mille lieues par terre ; il pénétra jusqu'aux fameuses mines de diamants , et il fut le premier Européen que l'on y vit. C'est avec beaucoup de fondement qu'il a passé pour le plus déterminé voyageur de son siècle.

Il rapporta de ces voyages quantité de pierreries qui l'enrichirent; il en vendit beaucoup au roi de France. Ce prince se fit raconter les principales circonstances de ces longues courses et y prit goût; il anoblit ensuite le voyageur.

Le sixième voyage de Tavernier dura depuis 1663 jusqu'en 1669. Se voyant anobli , et possesseur de richesses immenses , il pensa à acheter une terre pour s'y retirer ; il jeta les yeux sur la baronnie d'Aubonne dans le Pays de Yaud, possédée alors par le marquis de Montpouillan , gendre de Mayerne , et qui voulait s'en défaire. Elle lui coûta quarante mille écus; il en renouvela les bâtiments^ et y vécut fort noblement plusieurs années. Le choix qu'il fit de la Suisse pour s'y retirer, préférablement k tout autre pays, est une nouvelle raison pour nous affectionner k son histoire. Je vais donc la continuer.

Il n'y a point de fortune bien stable dans la vie. L'opulent Tavernier fit l'épreuve de l'inconstance des choses humaines , et essuya un rude revers. Un de ses neveux dérangea entièrement cette brillante situation; il dirigeait, dans le Levant, le commerce de Tavernier, qui lui avait envoyé de précieuses marchandises de France ; elles devaient produire plusieurs millions. Le jeune homme s'étant marié k Ispallan , prit le parti de demeurer dans les Indes, sans se mettre en peine de rendre compte k son oncle de ce qu'il lui avait confié. Cette infidélité et

la trop grande dépense que le baron d'Aubonne avait faite dans sa terre, lui fit prendre, quoiqu'il fût presque octogénaire, Tétrange résolution d'aller courir après son neveu, pour lui demander raison de sa gestion. Sa curiosité de vopgeur n'étant pas encore entièrement satisfaite, après tant de courses, il voulut , dans ce septième voyage , aller en Perse par la Moscovie , à cause, disait-il, qu'il n'avait point encore fait cette route. Il partit en effet, mais la mort le surprit en chemin.

On ne convient pas du lieu où il mourut. Ceux qui ont écrit sa vie dans les différentes éditions de ses voyages , faites après sa mort, le font mourir en Moscovie. On voit la même chose dans la traduction anglaise ; quelques-uns disent que ce fut k Moscou, d'autres en descendant le Yolga. On lit, dans le dictionnaire de Bayle, que ce fut dans la capitale de Moscovie, et cela sur la foi du Mercure galant de février 1690, qui lui fait finir ses jours à Moscou; mais ces auteurs se sont tous trompés. Il est sûr qu'il ne parvint point dans ce pays-là, et qu'il expira en Danemark.

Notre vieillard , chargé d*années et épuisé par la fatigue du voyage , étant arrivé a Copenhague , y tomba malade. Heureusement pour lui, il se trouva dans cette capitale un fort honnête homme , Hollandais de naissance , mais qui avait demeuré longtemps en France; il se nommait de Moor, et s'était retiré en Danemark à la révocation de 1 edit de Nantes , pour établir à Copenhague une manufacture de glaces; il reçut chez lui le voyageur moribond , et lui rendit les derniers devoirs. Au commencement du siècle , il se transplanta en Prusse , et y établit sa manufacture de glaces , qui est encore aujourd'hui très-florissante à Neustadt, petite ville à huit ou dix lieues de Berlin. Le roi lui donna des lettres de noblesse. En 1701 , un de mes amis passa quelques mois chez ce nouveau gentilhomme , qui l'informa exactement des particularités de la mort de Tavernier, et c'est par cet ami que j'en ai été informé.

Il y a quelque chose de plus que de l'humanité dans l'hospi-

talité exercée par cet honnête homme à Copenhague , on peut y trouver aussi beaucoup de christianisme. En effet, dans le troisième tome des Voyages de Tavernier^ les Hollandais sont fort maltraités; c'est proprement une violente satire contre la Compagnie des Indes a Batavia, dont les directeurs sont chargés de mille actions injustes et cruelles. On se souleva fort en Hol* lande contre cet ouvrage, dès qu'il parut. Ainsi un Hollandais, qui ne laisse pas de prendre soin de cet auteur satirique, lors* qu'il le voit près d'expirer, et qui lui donne tous les secours possibles , peut être comparé au Samaritain charitable de l'Évangile.

On sait que les Voyages de Tavernier ont été mis en ordre par Chapuzeau , qui fut sollicité de prêter sa plume au voyageur, qui n'était pas en état de bien écrire. Cet office lui causa bien du chagrin. Se trouvant en Hollande, on s'en prit à lui, et il fut recherché sur les traits satiriques de ce troisième volume contre ceux qui gouvernaient les affaires de la Compagnie des Indes. L'auteur de Y Esprit de M. Arnaud opposa satire à satire ; Chapuzeau fit son apologie, prouva qu'il n'avait eu aucune part à ce dernier volume, et nomma celui qui avait servi dans cette occasion de secrétaire à Tavernier.

Ces voyages ne passent pas pour fort exacts , et bien d'antres voyageurs les ont attaqués du côté de la fidélité. Gemelli Carrero, entre autres, les fait regarder comme fort suspects sur plusieurs faits qui y sont rapportés; mais le Dictionnaire de Bayle nous avertit que ce n'est pas que Tavernier eût dessein de nous tromper, c'est que quelquefois on lavait trompé luimême , et on lui en avait imposé. Quelques personnes s'étaient diverties a lui faire accroire des choses fort singulières, pour se jouer de sa crédulité. S'il y a quelques fables dans ses relations, elles ne doivent donc donner aucune atteinte k sa sincérité.

J'ai dans mon cabinet une estampe de Tavernier, .gravée par Des Rochers. Au bas même de ce portrait , on a mis quelques vers qui le font passer pour peu sincère. Les voici :

Pour connaître les mœurs, et s'instruire au commerce, Tavemier fut huit fois en Perse, Et devint un célèbre auteur ; Mais , lecteur, lisant son ouvrage.

Ressouvenez-vous que le sage A dit que tout homme est menteur.

C'est Gacon de Lyon qui a composé ces vers; on pourrait à la rigaear lui rétorquer le reproche de mensonge. Il dit , en effet , que Tavemier fut huit fois en Perse , or il n'y a été que six fois. Il entreprit un septième voyage, mais il mourut en chemin. Le poëte attribue aussi au Sage ces paroles de l'Écriture : que tout homme est menteur; il a pris le fils pour le père. Cette espèce de sentence est tirée du psaume CXYI. J'ai dit d'ailleurs que Tavemier a erré par mauvaise information , plutôt que par dessein de tromper.

La légende en prose , qui accompagne l'estampe , n'est pas plus exacte. On y Ut qu'il mourut à Moscou en 1689, âgé de 89 ans ; erreur sur le lieu de sa mort, comme je l'ai prouvé, et sur son âge, car il avait tout au plus quatre-vingt-K^inq ans. Il est bon de se défier quelquefois des peintres et des poètes , surtout de Gacon qui était fort satirique.

A parler sans prévention , Tavemier a eu des qualités qui doivent le faire estimer, et le faire regarder comme un homme au-dessus du commun. Il faut de la force d'esprit pour renoncer à sa patrie dès sa jeunesse, pour se priver toute sa vie du commerce de ses amis ou de ses proches, et passer ses jours a parcourir des régions éloignées pour observer les mœurs et les coutumes étrangères.

« Tavemier, est-il dit dans le Pour et le contre^ tome IX, p. 78 , était d'une taille médiocre, mais il était de bonne rnine ; il portait ses cheveux naturels; il était gai et vif, l'humeur prompte et violente, mais facile k s'apaiser; il était d'une constitution robuste, endurci k la fatigue , et toujours prêt k s'y ex-

poser ^ ; il était sobre , libéral , bienfaisant , surtout à Tégard des voyageurs : simple dans ses manières , mais fait cependant au commerce des personnes du plus haut rang : l'esprit bon et la mémoire admirable. »

Un endroit de ce portrait qui pourra paraître un peu flatté, c'est celui où Ton dit « qu'il était fait au commerce des personnes du plus haut rang. » Il est vrai qu'il les fréquentait souvent, et que la nature de son négoce lui donnait un libre accès auprès même des souverains. Mais il ne faut pas croire pour cela que cette fréquentation lui eût donné les manières souples et polies des gens de cour. Ce trait doit être rectifié ou expliqué par celui qui précède dans le portrait qui nous le représente comme « simple dans ses manières. » On pourrait dire quelque chose de plus si l'on voulait le bien peindre au naturel, c'est qu'il était d'une franchise avec les grands qui tenait beaucoup de la grossièreté et de la rudesse. En voici un exemple remarquable :

Étant à Paris en 1668 ou 1669, après avoir fini son sixième voyage et se voyant maître d'une grande fortune, quelques courtisans lui demandèrent s'il retournerait encore aux Indes. Il leur répondit qu'il songeait k se reposer, et qu'il voulait acheter une maison de campagne pour y achever sa vie tranquillement. Alors' un grand seigneur, prenant la parole, lui dit qu'après avoir parcouru tant de pays, et remarqué ceux qui étaient les plus agréables, il ne manquerait pas de bien choisir. Oh ça, dites-nous, je vous prie, quel est le lieu que vous préférez à tous les autres? Belle demande! interrompit un courtisan, ce sera la France;

* Voici ce qu'il nous dit lui-même, t. II de ses Voyages^ p. 584 : Je n'ai jamais été incommodé même d'un mal de tête. Ce qui, à mon avis, a le plus contribué à ma santé, c'est que je ne crois pas avoir jamais pris aucun chagrin d'aucune mauvaise affaire qui me soit arrivée. J'ai fait quelquefois de grands profits, j'ai fait aussi d'autres fois de grandes pertes, et dans les rencontres fâcheuses je n'ai jamais plus été de demi-heure à me résoudre à ce qu'il fallait faire à l'avenir, sans plus songer au passé.

outre que c'est sa patrie, c'est le plus beau pays du inonde , et il n'y en a point qui en approche. — « Messieurs , répondit Tavernier, je conviens que la France est un pays charmant et délicieux, mais mon inclination penche pour la Suisse. — La Suisse! répondit -on avec un grand éclat de rire. Quoi! ajouta-t-on, un pays de montagnes et dont les peuples n'auraient pas le quart de la subsistance nécessaire, si les autres pays ne les déchargeaient d'une grande partie des habitants! — Oui, Messieurs , répondit-il , la Suisse est a peu près telle que vous venez de la dépeindre , mais je veux que le bien que j'achèterai soit k moi. »

Cette conversation singulière est rapportée dans les Entretiens des Ombres * . Mais j'ai ouï dire a un homme de mérite et fort digne de foi , qui savait à fond l'histoire de Tavernier, et qui l'avait connu personn6llement , que ce fut le roi lui-même auquel ce voyageur parla si librement. Voici comment il racontait la chose : Louis XIV ayant su que notre voyageur pensait à se fixer quelque part, et qu'il parlait d'acheter une terre pour s'y retirer , lui demanda dans quelle province du royaume il voulait faire cette acquisition. Tavernier répondit qu'il avait jeté les yeux sur la Suisse. Le roi , surpris de ce choix , en voulut savoir la rabon. Cest , répliqua Tavernier, que je veux que la terre que j^achèlerai soit à moi.

Celui de qui je tiens cette anecdote, estle marquis Du Quesne. fils du femeux vice-amiral, le plus grand homme de mer qu'il y ait eu en France sous le long règne de Louis XIV. Ce marquis avait acheté de Tavernier la baronnie d'Aubonne, pour le prix de cinquante mille écus. Il s'y retira après la révocation de l'édit de Nantes ; il la revendit quelques années après soixante et dix mille écus à la république de Berne , et il se retira à Genève , où il est mort en 1722.

* Septembre 1722.

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