‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 10 sur 31 · FRANÇOIS DE SALES · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE SALES

( les procès de canonisation à Ronie , avec i<^or Avocat du diable : celui de Saint François de Sales eo parliculier. — €e saint commence la conversion du Chablais en apôtre, par la persuasion : il la finit ou l'opère en conquérant, par la contrainte, à* Taide des troupes. — Il conseille au dnc de ne pas tenir compte des promesses du traité de Nyon. — Miracles qu'on lui attribue. — Combien de protestants François de Sales at-il convertis? Enorme et palpable exagération à cet égard. — Son insuccès dans le pays de Gex. L'évêque Jean d'Arcnthon obtient, en i662, lacIMurede 23 temples du pays de (lex : la révocation de l'éditde Hantes achève seule l'œuvre)

(Journal Helvétique, Août 1749, Bibliothèque impartiale 1751, tome III, part. m, art. X: dans le même volume, part. I, p. 107-127, est reproduit Tarticle précédent sur saint François de Sales.)

François de Sales fut béatifié le 28 décembre 1661 ; Alexandre Vn donna dans ce but dispense de treize années du temps qui est porté par le décret d'Urbain YIII pour béatifier ceux qui sont morts en odeur de sainteté. On a, sur ce dernier sujet, un manuscrit fort insiructif k la bibliothèque de Genève; on y Toit la harangue de l'avocat consistorial Prosper Botlinius, prononcée devant le pape et les cardinaux le 14 septembre 1662, pour obtenir la canonisation.

Les fondements de cette demande sont d'abord les vertus qui ont brillé dans ce prélat , une charité ardente pour le prochain, une douceur inaltérable. On assure que pendant tout le cours de sa vie , on ne Ta jamais vu en colère ; il a fait voir une patience à toute épreuve. L'abbé Marsollier dit que , c< comme Salomon , François avait reçu une inclination naturelle au bien, et qu'il aima la vertu dès qu'il la put connaître. »

L'avocat Bottinius renchérit Ik-dessus ; il dit que le prélat aima la vertu avant même que de savoir ce que c'était ; c'est ce

qu'il tâche de prouver sur l'article de la chasteté. « Son amour pour la pureté était si marqué , dit-il , qu'on s'en aperçut dès le berceau, et qu'il semblait fuir les caresses de sa nourrice. » Voilà une chasteté bien précoce. Mais l'on sait que

aux âmes bien nées,

La vertu n'attend pas le nombre des années.

Pour mettre dans tout son jour la chasteté du prélat, l'abbé MarsolUer rapporte ce que qftand il fut fait évéque, et qu'il voulut régler sa maison , un de ses amis lui ayant proposé de prendre une femme d'un âge non suspect, pour avoir soin du linge et des meubles, il n'y voulut jamais consentir, et il ajouta qu'il ne logerait pas même sa propre mère. Effectivement , la comtesse de Sales, qui venait souvent à Annecy, ne logea jamais chez lui *. » A cet égard et à plusieurs autres, ses panégyristes nous assurent qu'il conserva jusqu'à la mort la pureté et l'innocence qu'il avait acquise dans son baptême , et qu'elle fut le fondement de toutes les vertus qui brillèrent en lui dans la suite.

Cependant son ami Pierre Camus , dans son recueil intitulé Y Esprit du bienlieureux François de Sales ^ n'a point dissimulé une objection qu'on lui fit une fois sur ce qu'il fréquentait trop le sexe. Il fit une réponse enjouée, que je vais placer ici, parce qu'il me semble qu'elle le caractérise bien : « On lui dit un jour assez brusquement, rapporte l'évéque de Belley, que l'on ne voyait que des femmes autour de lui. Je ne sais, ajouta celui qui lui faisait ce reproche , pourquoi elles s'amusent ainsi autour de vdus, car il ne parait pas que vous leur disiez grand chose. — Et n'appelez- vous rien , répartit le prélat , de leur laisser tout dire? C'est peut-être ma complaisance à les écouter qui les fait venir ainsi autour de moi, car à un grand parleur rien n'agrée tant qu'un auditeur silencieux. » J'ai cru devoir placer ce trait à la suite de ce que j'avais à dire de la chasteté de notre

« Tome I, p. 459.

T. Il 10

prélat; mais je m'aperçois présentement qu'il aurait peut-être été mieux à l'article de sa patience.

Outre toutes les vertus dont je viens de parler, on insiste aussi beaucoup sur son zèle ardent pour la gloire de Dieu et pour le salut du prochain. Son ardeur pour l'avancement de la religion catholique parut surtout dans la mission du Ghablais, qui dura près de dix ans, et où il convertit un nombre incroyable de réformés.

« Cette mission, dit l'abbé MarsolUer, est une forte preuve de son zèle. Il l'entreprit k ses dépens, et la soutint presque seul pendant plusieurs années, abandonné aux tumultes, aux conspirations, et à tout ce que la violence des calvinistes était capable d'inspirer contre un homme seul, qui n'était soutenu que de son zèle *. »

C'est l'endroit par où il s'est le plus illustré, jusque-là qu'étant de retour à Rome après que cette mission fut finie , Clément VIII lui donna en plein consistoire le titre d'Apôtre du Chablais. Il le traita « comme un conquérant, dit Baillet, comme un dompteur de monstres, qui revenait chargé des dépouilles du calvinisme *. »

Ces images à' apôtre et de conquérant sont fort belles, et même assez justes. François de Sales travailla d'abord a la conversion du Chablais en apôtre , je veux dire qu'il y employa la \oie de la persuasion , et il finit en jouant le rôle de conquérant proprement dit , puisqu'il se servit pour cela des troupes du prince. Nous verrons, dans la suite, que ce fut par la force et par la contrainte qu'il vint enfin à bout de soumettre ^es ennemis. On peut donc prendre k la lettre ce que Baillet a cru nous donner dans un sens métaphorique.

Après les exploits de notre héros, étalés dans le procès de canonisation , suivent ses miracles. On en rapporte un grand nombre, mais voici ceux sur lesquels on insiste principalement :

* Tome 11, p. 315.

• Vie des SaitUê^ tome J, p. 789, sur le ^ Janvier.

deux monstres reçurent , par ses prières , la conformation que la nature leur avait refusée ; un aveugle-né recouvra la vue par son intercession ; il guérit trois paralytiques; une religieuse de la Visitation, qui avait vingt-deux maladies mortelles, fut guérie tout d'un coup. Pour des résurrections, on lui en attribue autant qu'au Sauveur. Il s'est fait ensuite quantité de guérisons miraculeuses k son tombeau.

Je ne doute pas , Monsieur, que vous n'ayez été k Annecy, et que vous n'ayez eu la curiosité de voir l'église des religieuses de la Visitation , où repose le corps de François de Sales. Vous y aurez pu remarquer un grand nombre de tableaux votifs et des représentations en cire des guérisons qu'il a opérées.

Vous savez, Monsieur, que quand il s'agit de canoniser quelqu'un , on se pique à Rome d'observer bien des formalités. Le pape d'aujourd'hui a donné au public un fort ample ouvrage sur cette matière. Afin qu'il paraisse que les faits ont été examinés avec soin, on nomme un officier de justice, dont la fonction est d'essayer de contredire et de tâcher de détniire , s'il peut , ce qu'on produit en faveur de celui qu'il s'agit de béatifier ; on lui donne ironiquement le nom d^avocat du diable. Vous serez bien aise de savoir comment celui qui eut cette commission dans ce procès, plaida contre François de Sales.

Il débuta par cette règle incontestable, qu'on ne peut pas admettre dans le ciel comme un saint, un homme qui n'aurait pas été dûment baptisé , et qu'il ne constait pas bien du baptême du sujet proposé. Il pouvait ajouter que, quand on aurait bien prouvé qu'il avait effectivement reçu ce sacrement, il fallait encore être bien assuré de l'intention de celui qui le lui avait administré, sans quoi il était nul; mais ces sortes de difficultés ne sont bonnes tout au plus que pour préluder. En voici de meilleures :

L'avocat contredisant lui reprocha que, quand le comte de Sales, son père, voulut acheter la terre et le château de Thorens, qui appartient k cette famille, François, qui fut consulté,

as

représenta que c'était le vrai point de faire cette acquisition, que ceux qui possédaient cette terre étaient mal dans leurs affaires^ qu'on laurait à bon marché , parce qu'ils étaient forcés de vendre. Où est la charité, conclut l'avocat, de vouloir ainsi se prévaloir delà triste situation de ces gens-là? — Il ne parait pas qu'on ait répondu à cette objection d'une manière bien satisfaisante.

Vous connaissez l'explication que M. Le Clerc a donnée du dixième commandement du Décalogue ; elle a beaucoup de rapport avec le conseil que donne François , et , par cette raison , je vais vous la rappeler. Gel habile critique, sur le passage de Marc X, 19, prouve qu'il ne s'agit pas simplement, dans ce précepte de la loi de Dieu , de désirer le fonds ou la maison d'autrui , mais que le législateur y défend proprement les voies indirectes et artificieuses qu'on emploie quelquefois pour s'en rendre maitres ; moyens qui sont ordinairement autorisés devant les tribunaux humains, mais qui n'en sont pas moins contraires à la charité. Il sera donc défendu , dans le dixième commandement, de profiter de la mauvaise situation d'un de nos voisins, à laquelle on aura peul-être contribué en lui prêtant de l'argent, et en le lui redemandant dans un temps qu'il ne peut pas le rendre, à moins qu'il n'abandonne sa maison ou son fonds. St le comte de Sales était créancier du seigneur de Thorens, comme il y a beaucoup d'apparence , ce sera la le cas défendu dans le Décalogue, selon l'ingénieuse ouverture de M. Le Clerc.

Celui qui plaidait pour le saint futur répondit mieux au troisième contredit , que voici : il regarde sa conduite depuis qu'il fut élevé k l'épiscopat. La résidence est une condition requise dans un bon évêque , et celui-ci l'a très-mal observée. On l'a vu tantôt à Turin, tantôt à Paris, tantôt a Dijon ; on le trouvait partout, sinon à Annecy, ou dans son diocèse. — La réponse à cela est, qu'il n'en est jamais sorti que pour le plus grand bien de l'Ëglise, et même pour l'avantage de son troupeau en particulier.

François de Sales avait déjà répondu lui-même à cette objec-

4loQ. Son Iiistorien uous apprend que le même protestant qui lui avait reproché à Paris de s'y faire rouler dans un superbe carrosse , l'attaqua aussi sur l'absence de son diocèse. « La rési- <ience, lui dit-il, n'est-elle pas de droit divin, et pendant que vous êtes à la cour de France, que fait le peuple dont vous de- Triez avoir soin? François lui répondit que personne n'était plus persuadé que lui de la nécessité de la résidence, mais qu'il avait cru que le bien de l'Etat et les affaires particulières de son diocèse , qu'il ne pouvait finir qu'à la cour, étaient des raisons suffisantes pour l'en dispenser pendant quelque temps * . »

Il ne parait pas que l'opposant ait poussé plus loin ses contredits. On voit assez qu'il s'est arrêté k moitié chemin , parce qu'il avait ses instructions secrètes pour cela. On peut comparer ce qui se passe dans ces sortes de procès, aux conférences que l'on faisait en France après la révocation de l'édit de Nantes pour convertir les réformés. On nommait un théologien , qui devait proposer nos objections , mais qui avait ses ordres pour ne les pousser que jusqu'à un certain point, en sorte que le parti <^tholique demeurait toujours victorieux.

Permettez-moi donc, Monsieur, de suppléer ici à ce qu'a ^omis cet avocat opposant, et de jouer le rôle de son second. Il me semble que sur les vertus du saint, qu'on exalte si fort , il y aurait quelque chose à dire. On pourrait contester, par exemple, cette douceur inaltérable , dont on lui fait un si grand mérite , et qu'on nous donne pour son caractère dominant. On le trouve plus d'une fois en défaut de ce côté-là. Outre ce que j'ai déjà remarqué dans ma lettre précédente, sur la rudesse qu'il y avait à déclarer à ceux d'une religion différente , en les abordant , qu'il les regardait comme possédés du démon, voici un fait des plus graves :

En 1 596 , il fut mandé par le duc de Savoie pour se rendre à Turin et y recevoir ses ordres. Il s'agissait de voir comment

• Torae II, p. 122.

on s'y prendrait pour rétablir entièrement la religion catholique dans le Chablais. Les ministres du prince étaient dans la pensée qu'il ne fallait rien précipiter ; ils faisaient sentir que cette affaire demandait de grands ménagements. Mais François de Sales se roidit contre ces sages avis, et demeura toujours ferme à demander qu'on y fit intervenir l'autorité du prince. Il commença par persuader au duc d'ôler aux réformés les charges et les honneurs, ensuite leurs temples et les ministres, contre la teneur expresse du traité conclu avec le précédent duc de Savoie, lorsqu'on lui rendit ce pays; en un mot, ne souffrir dans le Chablais et dans les bailliages point d'autre exercice que de la religion romaine.

Son historien nous apprend que le cardinal de Médicis , légat du pape , passa a Thonon dans ce temps-lk , et voulut entendre François de Sales sur les moyens de rétablir la religion ancienne dans ce pays ; il lui .communiqua son projet. Le légat, qui , suivant les maximes de Rome, ne devait pas être effrayé de voir employer la voie de la contrainte, ne put pas cependant s'empêcher de témoigner, dans cette occasion , que les moyens que l'on proposait lui paraissaient un peu trop forts * . Reconnaissezvous dans cette conduite le pacifique François de Sales , dont on nous exalte si fort la douceur et la modération ?

Voici une petite anecdote qui aidera à vous faire connaître le personnage : Jean d'Aranthon d'Alex , un de ses successeurs, écrivit, en 1663, au roi de France, pour le solliciter k faire fermer deux temples du bailliage de Gex, que les religionnaires y avaient encore *. Pour y déterminer Louis XTV, il lui propose le modèle de ce duc de Savoie : « V. M. en trouvera l'exemple, lui dit-il, dans les autres bailliages qui sont proches de Genève , d'où Charles-Emmanuel bannit le calvinisme , ré*

' Marsollier, tome I, p. 319. Le cardinal de Médicis fût pape dans la suite et succéda à Clément VIII, en 1605, sous Je nom de Léon XI, mais il ne siégea pas un mois entier.

• Le temple de Sergy et celui de Fernex.

\oquant , à la persuasion du bienheureux François de Sales , et sous prétext% d'une légère désobéissance, la grâce qu'il leur avait faite de leur accorder trois temples. » Il fallait dire que sous ce léger prétexte» François persuada i) son maître de violer la condition expresse du traité de Nyon. La lettre est du 28 juin 1663, et prouve tout autre chose que la bonne foi du béat^

Au commencement de sa mission , il paraissait fort éloigné d'employer jamais les moyens humains. Le gouverneur des Alinges ayant voulu lui donner des soldats pour l'escorter quand il allait prêcher à Thonon, il les refusa, et voici les raisons qu'il en avait, à ce que nous apprend son historien.

(( Nous sommes entrés en apôtres dans le Gbablais, disait-il, nous prétendons continuer comme nous avons commencé. Nous n'employerons jamais d'autres armes contre les errants que celles de la Parole de Dieu ; il ajouta que les princes , à la vérité , avaient été souvent contraints d'en employer d'autres , et l'avaient même fait avec succès; mais qu'il n'en était pas de même des personnes de leur caractère , qui faisaient les fonctions des apôtres, et qui devaient imiter leur conduite ^ » Cependant nous venons de voir qu'il imita très-mal les apôtres dans la suite, et qu'il s'accommoda fort bien de l'autorité et des troupes du prince, qu'il sollicita même pour appuyer sa mission.

Vous trouvez sans doute que l'objection aurait été embarrassante, si ou l'eût poussée. La contradiction dans la conduite du missionnaire est des plus palpables ; cependant. Monsieur, rieu de plus aisé que de le sauver. Vous êtes blessé de voir François de Sales employer la voie de l'autorité pour faire des conversions, mais il ne fit en cela que suivre l'esprit de son Église, qui met ordinairement en œuvre de semblables moyens. Si en cela il n'imitait pas les apôtres, on pouvait le défendre par

* Lettre de Mgr. Tévêque de Genève, écrite au roi sur le progrès de sa miasion royale au pays de Gex.

* Tome I, page 447.

l'exemple de quelques pères de TEglise, surtout du grand saint Augustin, qui avait commencé de même par la douceur avec les errants, et qui ensuite, ayant changé entièrenl^nt de principes, s'était bien trouvé d'avoir conseillé la contrainte contre les Donatistes ; il alla même jusqu'à écrire en faveur de cette méthode violente, ce qui l'a fait appeler par les tolérants le patriarche des persécuteurs, L'évêque de Genève pouvait-il êlre blâmé, en marchant ainsi sur les traces du grand évéque d'Hippone ? Si l'Africain a été reconnu pour saint, malgré ces voies de rigueur, pourquoi la même conduite aurait-elle nui à la canonisation du Savoyard?

Ce célèbre missionnaire employa donc alternativement, dans le Chablais, tantôt la voie de la persuasion, tantôt celle de l'autorité. Il commença par inviter les brebis par une voie douce et attrayante, à rentrer dans le bercail ; mais ensuite il contraignit, à coups de houlette , celles que sa seule voix ne put pas ramener. Il ne faut pas êlre surpris si , k l'aide de cette double méthode, habilement ménagée, il fit de si grands progrès; il ne s'agissait, après tout, que de faire reprendre aux habitants du Chablais leur ancienne religion, qu'ils avaient laissée il n'y avait guère plus de cinquante ans.

Puisque nous en sommes sur cet article, je ne dois pas renvoyer plus loin à répondre à la question que vous me faites sur le nombre prodigieux de calvinistes qu'on prétend que François de Sales a convertis. Vous avez lu quelque part, dites- vous, qu'on en fait monter le nombre jusqu'à 70,000, et vous me, demandez de vous éclaircir un fait si surprenant.

n est très-vrai , Monsieur, que quelques historiens ont porté jusque-là , et même plus loin , le nombre de ces conversions ; mais nous verrons bientôt qu'il y a beaucoup à rabattre de ce calcul. Dans le procès de canonisation qu'on a en manuscrit dans la bibliothèque de Genève , on pose en fait a que François de Sales, à compter ses travaux dans les bailliages du Chablais, de Ternier et de Gaillard, ou dans la province de Gex et en quel-

ques autres lieux du royaume de France , a ramené soixante et douze mille hérétiques ^ . »

La bulle de canonisation est tout a fait conforme au procès et parle le même langage. « Dans cette bulle , dit Tabbé Marsollier, après que le pape lui a donné toutes les louanges qu'on peut donner aux plus grands saints, il le loue en particulier d'avoir converti soixante et douze mille hérétiques. Go fait , tout prodigieux qu'il parait, ajoute l'historien , passait k Rome pour si constant , qu'on l'inséra depuis dans les leçons qu'on lit tous les jours dans l'Église le jour de sa fête ^. »

Je doute fort , Monsieur, que depuis qu'on vous aura dit que ce fait a passé dans la légende , il en acquière par là beaucoup plus d'autorité dans votre esprit. Vous allez voir qu'il est véritablement digne des légendaires.

Les frères de Sainte-Marthe, dans leur Gallia chrisliana^ qui parut cinq ou six années avant la canonisation de François de Sales, ne le prennent pas sur un ton si haut; ils se contentent de dire que , pendant huit ans que dura sa mission du Ghablais, il conveitit six mille calvinistes. II est vrai qu'ils ajoutent qu'il c( ramena aussi a la foi catholique toutes les villes, et les villages des bailliages de Ternier et Gaillard. » Mais ne vous figurez pas, sur cette description , un pays extrêmement peuplé. Les villes de ce canton sont d'une nature à ne point charger la mémoire de ceux qui apprennent la géographie. H n'y en a absolument aucune , et à peine y trouve-t-on un bourg ou deux.

Pour bien juger du nombre de conversions que peut avoir fait François de Sales , il est bon de les examiner séparément. Laissons à part celles du bailliage de Gex et de quelques autres lieux de France, comme les moins nombreuses. Pour commencer donc par celles qu'il a faites dans la Savoie, il faut d'abord estimer ce qu'il peut y avoir d'habitants dans le Ghablais. Vous

* N^ 246. In Gaballio, Temerio, Gaillardo et in agro Gesensi , tum in aliis Galliae urbibus et locis, 72 millia hëereticorum ad fidem catholicam adduxit. « Tome II, p. 179.

connaissez ce pa}s-là, et vous savez qu'il n'est pas fort peuplé; on n'y compte que deux petites villes , Thonon et Evian. A voir le peu d'étendue du Chablais^ il ne doit guère y avoir que douze à quinze mille âmes, et quatre à cinq dans les bailliages de Temier et Gaillard. En supposant donc que le missionnaire convertit généralement tous les habitants de ces trois bailliages, cela ne saurait guère aller au delk du nombre de vingt mille.

Si vous trouvez que mon estimation de quinze mille habitants ne soit pas suffisante, je veux bien pousser jusqu'à vingt mille, mais ce sera Ik un faible remède pour corriger l'excessive exagération de la bulle, sur le nombre de ces conversions.

On dira peut-être que, du temps du Convertisseur^ ce pays-là était plus peuplé qu'il ne Test aujourd'hui, et c'est ce que je ne contesterai point. On sait que plusieurs habitants , pour suivre les lumières de leur conscience, se retirèrent dans divers lieux du voisinage , à Genève , en Suisse et dans la [»rovinco de Gex , ce qui peut avoir causé quelque vide dans la Savoie. Mais vous voyez bien que l'on ne gagne rien à cette supposition , puisque ces exilés ne sauraient être mis dans le nombre des conquêtes iie François de Sales.

n faut voir présentement si nous trouverons dans le bailliage de Gex , et dans quelques autres lieux de France , le défidetit , je veux dire les cinquante-deux milles conversions qui nous manquent. Celles qu'il a faites en France ne sauraient aller bien loin. Il fit deux voyages à Paris, où son historien nous dit qu'il fit changer deux ou trois gentilshommes. Il a prêché des carêmes à Grenoble, k Lyon et a Dijon ; il y entremêlait quelquefois des sermons de controverse, et sans y avoir jamais fait proprement le métier de missionnaire, il s'est prévalu de quelques circonstances favorables pour gagner un certain nombre de protestants. Ne trouvez-vous pas , Monsieur, qu'en évaluant ces conversions k quelques centaines , ce ne sera pas les mettre trop bas ?

Reste la province de Gex , qui demande une discussion particulière ; il est bon d'en connaître précisément l'étendue avant

toutes choses. Sa longueur n'est que de six lieues d'Allemagne, sur deux ou trois de largeur. On voit déjà par la que, quelque habile que fût le missionnaire, il ne peut pas avoir opéré quarante ou cinquante mille conversions sur un si petit théâtre.

n y a plus : écoutons l'abbé MarsoUier sur les difficultés de cette mission. Il reconnaît que c'est celui des trois bailliages où la religion catholique avait fait le moins de progrès. « Il était bien, comme les autres, dit^-il, du diocèse de Genève, mais a} ant changé de souverain , François n'y pouvait plus agir avec l'autorité qu'il avait du temps qu'il appartenait au duc de Savoie. D'ailleurs , comme le Rhône le sépare des deux autres , l'accès en est plus difficile, et François, sans la protection du roi de France, ne pouvait qu'avec un très-grand danger y étendre sa mission. Il voyait cependant, avec un extrême regret, trentecinq paroisses dont ce bailliage est composé, enveloppées dans l'erreur ou prêtes à y tomber * . »

Mais voici quelque chose de plus précis sur cette matière. Pour bien juger du nombre de conversions que François de Sales fit dans ce bailliage , il est bon de vous informer d'une autre mission qu'on y fit encore quarante ans après. La seconde nous éclairera beaucoup sur le succès de la première. Vous verrez bientôt que ce n'est point une digression inutile. Ainsi , vous me permettrez de m'y étendre un peu.

Jean d'Aranthon d'Alex fut nommé à Tévêché de Genève en 1661. L'année suivante il fit un voyage à la cour de France, pour tenter si , par le zèle et l'autorité de Louis XIV, il ne pourrait point se faire rétablir dans le siège de ses prédécesseurs. Il ne panint pas à son but , mais il obtint un article important ; c'est la démolition de vingt-trois temples, que les religionnaires avaient dans ce bailliage; on ne leur en laissa que deux ^.

' Tome I, p. 386.

* Les catholiques avaient 17 églises et autant de curés, mais il est bonde savoir que chacun de ces curés, l'un portant Tautre, n'avait pas sous sa direction une vingtaine de paroissiens.

M. BeDoit , qui rapporte cette affaire fort en détail dans son Histoire de tèdil de Nantes, fait voir l'injustice de cet arrêt. On n'accordait , aux deux églises restantes, qu'un seul ministre à chacune, a On peut juger, dit-il, comment deux personnes seules pouvaient assister les membres de vingt-cinq églises, recueillies en deux pour leurs exercices , mais dispersées en cinq ou six lieues de pays par l'habitation, et comment il était possible qu'ils visitassent les malades, qu'ils consolassent les afiligés, et qu'ils rendissent k sept ou huit mille personnes les devoirs particuliers à quoi ils étaient obligés par leur ministère ' . » Remarquez bien, s'il vous plaît. Monsieur, qu'à cette date il y avait encore sept à huit mille personnes qui faisaient profession de la religion réformée.

L'évêque d'alors saisit cette circonstance pour y faire une mission. Il demanda pour cela des ouvriers en France. Il n'en manquait pas qui étaient destinés à cet usage ; depuis plusieurs années il y avait différentes troupes de missionnaires qui travaillaient sous ce nom a la propagation de la foi romaine. Sans parler des religieux qui faisaient fréquemment ce métier, le clergé donnait encore cette commission à des prêtres séculiers ; il y avait des fonds pour cela. Quand ils étaient payés des deniers du roi , leur mission portait le nom de royale.

Celle d'Aranthon d'Alex était de ce genre. L'évêque parut en chef, et, après lui, l'abbé Brisacier, avec la qualité de supérieur de la mission. On vit bientôt un écrit où ils rendaient raison de leurs travaux. En voici le titre : Relation des succès que Dieu donne à la mission royale de Gex , proche de Genève, Ils y font sonner fort haut leurs exploits; mais vous allez voir que, s'ils prétendaient acquérir par là de la gloire, c'était aux dépens de celle de François de Sales. Plus ils exaltent leurs conquêtes, et plus ils diminuent celles que la bulle de canonisation attribue à son saint. C'est ce que je me flatte de vous faire toucher au doigt.

' Tome III, page 460 et 592.

Dans le temps que ces Messieurs s'applaudissaient le plus de leurs victoires , il parut un écrit à Genève, pour faire voir combien leur triomphe était mal fondé; c'est une brochure que le hasard m'a fait tomber entre les mains , et dont voici le titre : /jeitre sur le sujet des succès de la mission de Gex , contenus dans une relation imprimée depuis peu, La date de cet écrit est de 1662.

On y raille ces missionnaires sur leurs conquêtes imaginaires. Leur fastueuse relation avait établi « qu'avant la mission , il n'y avait que trois cents catholiques dans la province de Gex , parmi dix-sept mille huguenots, et il n'y a point à présent de curé, ajoutent-ils, qui n'ait la consolation de voir tous les dimanches à son prône plus de deux cents catholiques. »

Dans la réfutation de cette relation , on fait voir qu'il y avait alors dans le bailliage dix-sept curés, dont quelques-uns avaient deux égHses où ils disaient la messe, de sorte que, suivant le calcul des missionnaires , le nombre de trois cents aurait été multiplié jusqu'à près de quatre mille. Ensuite, on entre dans un détail par où l'on prouve clairement que toutes ces prétendues conversions se réduisent a trente ou quarante personnes qui avaient changé de religion, et qui sont spécifiées dans la lettre.

« Par cette imposture, jugez de tout le reste, ajoute-t-on; mais il ne faut pas i^'en étonner. Il convenait qu'en cela il y eût quelque conformité de ce nouvel évêque avec leur prétendu béat (François de Sales), duquel on rapporte dans sa vie qu'il en avait converti jusqu'à soixante mille. »

La bulle en met douze mille de plus. Apparemment il aura opéré ce surplus depuis sa mort. Vous savez ce que Virgile dit de la renommée : Vires ojcquirit eundo. Remarquez , je vous prie, que la relation des missionnaires, qui réduit lés catholiques du pays de Gex au nombre de trois cents, fut imprimée dans le temps même que l'on travaillait au procès de la canonisation de François de Sales.

Encore une petite observation, qui nous aidera à juger si ces deux missions, celle de François de Sales et celle de Jean d'Âranthon d'Alex ,' avaient fait autant de conversions dans le bailliage de Gex qu'on voudrait nous le faire accroire. Il est bon de savoir qu'en 1698, lorsque M. Ferrand envoya, comme les autres intendants, son mémoire à la cour, par ordre du duc de Bourgogne, il y marquait qu'avant la révocation desédits, il y avait encore près de neuf cents familles huguenotes dans la province do Gex.

Vous voyez donc clairement, Monsieur, que la bulle de canonisation de François de Sales nous a surfait de plus de la moitié les conversions qu'elle lui attribue. Elle les fait monter jusqu'à soixante et douze mille: or nous avons vu qu'on n'en saurait trouver vingt mille, tantdans le Chablais que dans les bailliages de Ternier et Gaillard, vu le peu d'étendue du pays. Au lieu de cinquante mille conversions qui nous manquent, et que la France devrait nous fournir, nous n'en trouvons, de l'aveu même d'un des successeurs de François de Sales, que irois cents dans la province de Gex. Pour les conversions égrenées qu'il peut avoir faites en quelques villes de France, c'est les évaluer fort haut que de les faire monter à la même somme. Voilà donc six cents, pour plus de cinquante mille qui nous manquent; c'est être bien loin de compte.

Quand il s'agit des conversions et des miracles opérés dans les Indes par un autre saint François, je veux parler du célèbre Xavier, on peut débiter hardiment tout ce qu'on juge à propos. Qu'on porte aussi loin que l'on voudra les conquêtes de cet iipôtre des Indes, nous ne nous y opposerons pas. La scène est à quelques milles lieues de nous, et dans un pays d'une vaste étendue: ses historiens ont leurs coudées franches. Mais ce qu'on attribue à l'apôtre du Ghahlais devrait être un peu^ plus mesuré, et mieux assorti à la nature du pays. Gomment prétendon nous persuader que , dans un très-petit district , et presque à nos portes , ce missionnaire ait pu convertir soixante et dix mille âmes ?

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