PARTICULARITÉS SUR SAINT FRANÇOIS DE SALES
(Sa vie par Harsollier : anecdotes suspectes oa faosses qu'elle contient. — Visites de saint Fran|;ois de Sales à Théodore de Bèze : on fait courir le faux bmit de l'abjuration de ce dernier: Réponse à un gentilhomme savoisien. — Rétablissement dn catholicisme en Ghablais : mission de saint François de Sales : ses exorcismes : arrivée du régiment de Nartinengne: la droite et la gauche du duc Charler-Emmanuel. — Saint François de Saies fait évèque de Genève quelques jours avant l'escalade: exiguïté de sod revenu. — Ripaille, et la devise d'une cellule tirée de Tibulle. — Lesprit du bienheureux François de Sales),
{Journal Helvétique ^ Février 1747.)
Monsieur ,
Vous avez paru content de ce que je vous ai fait connaître quelques seigneurs du Chablais, qui demeurèrent fermes dans la religion réformée, lorsque la plus grande partie de ce pays-là rentra dans le sein de l'Eglise romaine * . Vous avez admiré ces braves comtes d'Alinges, qui après avoir connu la vérité, par le moyen des ministres que les seigneurs de Berne avaient établis dans ce pays, y persévérèrent malgré tous les discours séduisants et artificieux de François de Sales, soutenus de l'autorité du prince, et de ses menaces contre ceux qui ne retourneraient pas incessamment dans le giron de l'Eglise. L'attachement de ces seigneurs pour la réformation se soutint pendant trois générations, c'est-k-dire autant que cette branche subsista. Vous savez mauvais gré à ceux qui ont écrit l'histoire de Genève, lorsqu'ils en étaient a la révolution du Chablais, de ne nous avoir pas conservé la mémoire des premiers seigneurs de ce duché, qui se signalèrent par leur respect pour la vérité, et
* Journal i/e/vei/^we, janvier 1750, ou ci-dessus p. 122.
qui, comme Moïse, demeurèrent fermes, sans craindre la colère du prince ^ Voilà les héros que l'histoire doit s'attacher à nous dépeindre, préférablement à ceux qui se signalent en répandant le sang humain.
A cette occasion, vous me faites de nouvelles questions. Vous voulez que je vous entretienne de ce François de Sales qui a tant fait de bruit pendant sa vie, et qui après sa mort a trouvé place dans le calendrier. Votre curiosité s'est tournée de ce côté-là, et vous vous plaignez dé ce que vous n'avez pas les livres où vous pourriez la satisfaire. Vous supposez que j'en suis mieux pourvu que vous, et là-dessus vous me donnez pour tâche de vous marquer quelques particularités de sa vie, surtout de sa fameuse mission dans le Ghablais, et des fondements de sa canonisation.
Vous me demandez-là bien des choses, Monsieur: je ne sais si j'aurai le courage et la patience de faire tout ce que vous exigez de moi. En tout cas, je vous indiquerai quelques auteurs où vous trouverez de quoi suppléer à ce que je n'aurai pas suffi-» samment éclairci.
Un des premiers auteurs que je crois qui ait écrit la vie de ce saint, est Charles-Auguste de Sales, son neveu, qui a été aussi évéque de Genève. Jean-Pierre Camus, évéque de Belley, ami intime de notre François de Sales, avait aussi donné un ouvrage, pour faire bien connaître le caractère de ce saint.
Mais l'historien le plus connu, et que j'ai là tout entier en votre faveur, c'est l'abbé MarsoUier, chanoine et doyen de la cathédrale d'Usez. En 1711, il donna la vie du saint en deux volumes in-8^. Il est bon de vous faire un peu connaître cet ouvrage. Il faut convenir qu'il est fort bien écrit, et qu'il se &it lire avec plaisir. On a, du même auteur, la Vie du cardinal Ximenez^ qui est estimée, et qui ne le cède peut-être pas à celle de Pabbé Fléchier. Pour rendre recommandable l'histoire de
* Hébr. XI, 27.
son saint, il nous avertit, dans une préface, qu'elle a été écrite sur des mémoires que les religieuses de la Visitation lui ont fournis. Vous savez que François de Sales est l'instituteur de cet Ordre. Je soupçonne fort que cette source ne vous paraîtra pas des meilleures. M. Languet, ci--devant évéque de Soissons, nous a fait voir dans la vie de la fameuse Marie Alacoque, religieuse du même Ordre, que l'on se commet beaucoup en écrivant sur des mémoires dressés par de bonnes religieuses, dans le fond d'un couvent. Cet académicien, malgré la beauté de son style, s'est donné dans cet ouvrage un ridicule qui ne s'effacera pas de longtemps.
Quoique l'abbé MarsolUer se soit beaucoup mieux observé que l'évéque de Soissons, il lui a cependant échappé quelques traits qui ne font pas honneur à son discernement : « Saint François de Sales allait à Thonon en 1608, dit notre historien. On raconte une chose qui lui arriva en chemin, qui est une preuve bien sensible de sa mortification. Il fut obligé de loger chez un de ses amis. On se mit à table; mais celui qui avait mis le couvert s'était mépris, et avait mis de la farine dans la salière, au lieu de sel. Ceux qui lui tenaient compagnie s'en aperçurent bientôt. Mais le prélat, accoutumé à ne faire aucune attention à ce qu'il mangeait, continuait k se servir de la farine au lieu de sel, et ne s'en fût peut-être pas aperçu, si le maître du logis, en ordonnant que l'on changeât de salière, ne lui en eût fait des excuses. » Ne trouvez-vous pas. Monsieur, que ce beau trait d'histoire aurait aussi demandé que l'auteur en fit des excuses à ses lecteurs ; car il ne marque guère de goût dans ua écrivain ? Je connais des gens qui ont dit, après l'avoir lu, qu'il sentait bien le couvent, qu'il aurait été bon dans le procès de canonisation d'un moine, mais qu'il était aussi déplacé dans celte histoire, et presque aussi insipide, que le prétendu assaisonnement mis mal à propos dans la salière. Mais pour conten-.
* Tome I, p. 563-
ter ces gens délicats, voici où ils trouveront du sel, et même du plus acre et du plus mordant.
« Quelqu'un élant en conversation familière avec Bèze, s'avisa de lui demander qu'est-ce qui l'attachait le plus k la secte des calvinistes. Bèze ne répondit rien ; mais ayant fait venir une jeune fille fort belle qui demeurait avec lui, « voilà, lui dit-il, la raison qui me convainc le plus de ma religion. » Celui à qui il faisait cette confidence Ait d'autant plus surpris de cette réponse, ajoute notre historien, que Bèze était alors dans un âge fort avancé, et qui devait l'avoir guéri de pareilles faiblesses. » Il faut savoir gré à notre auteur d'avoir mis ce correctif à son anecdot e ; mais il aurait marqué plus de jugement, s'il l'avait entièrement supprimée.
Malheureusement il en tire des conséquences comme si le fait était bien sûr. a Après cela , dit -il , il faudrait que la religion chrétienne eût bien changé de caractère, si Dieu avait choisi de pareilles gens pour réformer son Eglise, et pour leur découvrir des vérités inconnues à tant de saints si éclairés, si hu mbles, si détachés du monde (qu'ils prennent de la farine pour du sel). »
On n'a pas oublié, dans la Vie de François de Sales, les soins qu'il se donna pour essayer de ramener Bèze dans le sein de l'Eglise romaine; et on lui en fait un grand mérite. C'eût été une conquête digne de lui. Aussi n'épargna-t-il rien pour y réussir. Il s'y porta avec d'autant plus de zèle, qu'il avait une commission expresse de la cour de Rome pour cela. Je commencerai par cet article à satisfaire k vos demandes. Vous n'attendez pas de moi, sans doute, que je vous donne rien de suivi sur la vie de ce saint. Nous nous en tiendrons, s'il vous plait, k quelques particularités détachées. Je ne vous promets pas même de me tenir toujours scrupuleusement k notre sujet, s'il se présente quelque idée accessoire qui me frappe davantage.
Les historiens qui ont écrit la vie de François de Sales, rap-
' Tome I, p. 303.
porteBt tous qu'il fit à Bèze trois ou quatre visites. Ils n'oublient pas de remarquer qu'il s'exposait beaucoup, que c'était une pieuse témérité à un homme de son caractère d'oser entrer dans notre ville. Tout cela tend, comme vous le voyez, à rendre ses démarches plus méritoires.
Clément VUI, par un bref du l^^ octobre 1596, lui ordonne de faire la tentative et de ne rien épargner pour y réussir. L'abbé Marsollier, pour justifier l'empressement du pape, fait un portrait assez avantageux du ministre. c( Tout le monde sait, dit-il, que Théodore de Bèze était le plus fameux ministre du parti calviniste. Il était sans contredit un des plus beaux esprits de son siècle. Il parlait en prose et en vers avec la dernière poli-^ tesse. Les calvinistes le regardaient comme un homme extraor-^ dinaire ; sa réputation parmi eux était à un point à ne pouvoir augmenter. Il était alors fort avancé en âge; mais il n'avait rien perdu de sa belle humeur; et la douceur de ses mœurs, les agréments de sa conversation lui avaient acquis un si grand nombre d'amis, qu'il était également aimé et honoré dans tout le parti. » L'abbé rend ensuite raison de ce qui se passa dans la première visite de François de Sales. Le point le plus important fut qu'il demanda à Bèze s'il ne croyait pas qu'on pût faire son salut dans la communion romaine. « Il fallut rêver quelque temps avant de répondre, dit Thistorien ; après quoi, ajoute-t-il, Bèze reconnut qu'on pouvait s'y sauver, mais qu'elle était chargée de trop de cérémonies et de trop de pratiques bu-* maines, et que le chemin du ciel était plus aplani dans l'Eglise réformée. » Dans la suite de la conférence on traita plusieurs points de la controverse , que l'abbé MarsoUier rapporte à sa manière, et dont je vous épargne le détail.
Il vaut mieux vous rendre raison de la manière dont François de Sales aborda Bèze. C'est une petite particularité curieuse, que je tire d'un manuscrit de la bibliothèque de Genève. Il contient la plus gi ande partie du procès de canooisation de notre saint, qu'un heureux hasard nous a procuré. On y voit
que François de Sales, étant arrivé à Genève, se rendit d'abord au logis de Bèze. Il fut introduit dans une grande salle, oii on le fit attendre assez longtemps. Il y remarqua un portrait de Calvin, avec ces vers mis au bas :
Hoc vultu, hoc babitu, Calvinum sacra docentem
Geneva felix audiit, Cujus scripta piis toto celebrantur in Orbe,
Malis licet ringentibus.
Bèze se fit un peu attendre; et dans l'intervalle, l'étranger s'amusa à parodier ces vers. Il eut l'art, en y changeant seulement trois ou quatre mots, d'en faire une satire contre Gahin. Après les premiers compliments, il dit naturellement à Bèze que, pour ne pas s'ennuyer en l'attendant, il avait essayé de faire quelque petit changement aux vers du portrait, et il les lui récita à sa manière^ On nous apprend que le ministre de Genève entendit raillerie, çt que cette franchise ne lui déplut point. Après ce début assez enjoué, on vint, comme je vous l'ai dit, à quelque chose de plus grave, mais sans aucun succès.
François de Sales, après avoir rendu raison à Rome, ou au nonce du pape, de ce qui s'était passé a cette première visite, reçut un nouveau bref l'année suivante, qui lui ordonnait de retourner b Genève, et d'y faire une seconde tentative pour gagner ce chef des hérétiques. Mais le Saint-Père eut soin en même temps de lui fournir un des meilleurs arguments pour opérer la conversion des errants. Il lui marquait qu'il pouvait donner parole k Bèze que, s'il voulait venir à Rome, il y jouirait, pour le reste de ses jours, d'une pension annuelle de douze mille livres, et qu*outre cela on lui paierait largement la valeur de tous les meubles et effets qu'il pourrait avoir laissés à Genève. Yoila des raisons très-persuasives. Cependant elles ne firent
* Hoc vullu, hoc habita Galvinus insana docentem
Geneva démens audiit, Cujus scripta piis toto damnantur in Orbe, Malis licet ringentibus.
point sur cet esprit obstiné l'impression qu'on croyait, à Rome, qu'elles devaient faire. Noli-seulement on ne put pas le séduire, mais il parait même que cette seconde fois il n'entendit pas raillerie comme la première. H fut blessé des indignes moyens qu'on employait pour le corrompre. Il ne regarda les offres qu'on lui faisait que comme des pièges de Satan. Il lui échappa un : Vade retro^ Safana. Il crut que dans cette occasion il pouvait faire la même réponse que fit autrefois le Sauveur au séducteur, qui, pour l'engager k un acte d'idolâtrie, lui disait : Hœc omnia iibi dabo.
Ces différentes conférences n'aboutirent donc a rien; mais n'ayant pas pu vaincre cet esprit rebelle, on y suppléa par un triomphe imaginaire qu'on eut^soin de faire sonner fort haut dans toute l'Europe. On fit courir le bruit que cette même année 1597, Bèze était mort bon catholique. On disait que, se voyant près de sa fin, il avait abjuré, à Genève, la religipq réformée, en présence du magistrat, qu'il avait exhorté en même temps à se réunir à l'Eglise romaine ; que Tévêque l'avait absous avant sa mort par un ordres exprès du pape, et qu'ensuite la ville, qui s'était rendue aux exhortations de Bèze, avait fait une dépùtatîon solennelle à Rome, pour prêter obéissance au souverain pontife.
On ne saurait croire combien ce bruit fit de chemin, tout ridicule qu'il était. On l'écrivit dans toutes les cours catho-^ liques, en France, en Allemagne, en Pologne et surtout à la cour de Vienne ; et dans tous ces lieux cette nouvelle fut gobée. Vous jugez bien. Monsieur, que cette belle conversion trouva encore plus aisément créance en Italie qu'en aucun autre pays. La persuasion était si générale, que des amis même de Genève, qui voyageaient en Italie, y furent trompés. J'ai vu une lettre écrite de Florence à une personne distinguée de notre ville, qui roule sur ce sujet. Je vais vous en transcrire quelques lignes; car ces sortes de faits demandent d'être bien constatés. La lettre est du 24 février 1 598 : •
a Etant à Sienne au mois de septembre dernier, dit ce voyageur, je sortis de la ville environ deux heures avant le coucher du soleil, avec un de mes amis, pour voir vos ambassadeurs de Genève, que le peuple disait avec un plaisir extrême devoir arriver celte nuit-lîi, allant à Rome; entre lesquels nous espérions même de vous voir. Nous demeurâmes ainsi hors des portes jusqu'à une heure après le soleil couché, chacun disant que ces ambassadeurs avaient pris un autre chemin. Je pourrais bien, sur ce sujet, vous écrire plusieurs autres choses aussi ridicules; mais il faut être discret »
Vous trouverez dans le Diclionnaire critique de Bayle^ des réflexions curieuses sur ce bruit, que l'on fit courir, que Bèze était mort, et qu'avant d'expirer il avait fait profession de la foi romaine. « Ceux qui invenlèrent ce conte, dit-il, et ceux qui le firent courir, connaissaient très-mal le véritable intérêt de leur Eglise. Ces sortes de fraudes sont bonnes à débiter contre une secte qui n'a ni auteurs, ni imprimeurs. Mais elles ne peuvent être que préjudiciables , quand on ose s'en servir contre une
Eglise qui a mille presses et mille plumes dans son sein
Les ministres de Genève ne se turent point dans cette occasion. Ils publièrent deux écrits revêtus de toute l'authenticité nécessaire, pour réfuter cette sotte imposture. L'un de ces écrits était en latin, sous le titre de Beza redivivus '. »
Vous savez, Monsieur, que le célèbre auteur de ce dictionnaire avait un art merveilleux pour tirer partie de toutes les brochures qu'il pouvait recouvrer, et que leur petitesse fait perdre. J'en ai une entre les mains, sur le sujet en question, dont il aurait assurément fait usage, si elle lui eût été connue ; elle est de 1598 et a pour titre : Réponse à un genlillwmme sawisien. C'est de là que j'ai tiré l'extrait de la lettre écrite de Florence. On y en voit quelques autres du même genre. Le trait le plus singulier que j'y ai trouvé, c'est qu'un prédicateur prêchant k Laon, fit part à ses auditeurs d'une œuvre pie qu'il
* Dictionnaire critique^ art. Bèze. Remarque 0.
venait de faire. Il avait ramassé, dans une quête, neuf ou dix francs « pour faire dire cinquante messes, pour délivrer la pauvre âme rôtie de ce Bèze converti. » Je soupçonne fort que c^est Bèze lui-même qui est auteur de ce petit écrit. Il fit aussi un petit poème plein de feu contre un jésuite qui se trouva être l'inventeur de la fable. « Le révérend Père attira par là, sur sa personne en particulier, el sur son ordre en général, dit le Dictionnaire critique^ une grêle de vers satiriques, que les muses de Th. de Bèze, toutes vieilles qu'elles étaient, ne laissèrent pas de rendre bien terrassantes. x>
Bèze, par de semblables signes de vie, dissipa parfaitement le bruit de sa mort et de sa prétendue conversion. Il vécut encore huit années, n'étant mort qu'en octobre 1605. La confusion que devait avoir causé à tout le parti catholique ce bruit ridicule, aurait dû les rendre plus circonspects dans la suite. Cependant croiriez-vous , Monsieur, qu'un zèle mal entendu pour leur religion a encore jeté quelques auteurs dans la récidive? L'abbé Marsollier cite un anonyme qui a donné au public une Vie de saint François de Sales^ oh il dit que Bèze, se sentant véritablement près de mourir, souhaita de parler h cet habile ecclésiastique avec qui il avait déjà eu plusieurs conférences sur la religion ; « mais que cette satisfaction lui ayant été refusée, on assure qu'il se repentit d'avoir quitté l'Eglise catholique et qu'il rétracta ses erreurs. » Il est vrai que l'abbé Marsollier n'ose pas appuyer cette conjecture, « Bèze étant mort au pouvoir des calvinistes, dit-il, il est difficile de pou* voir donner quelque chose de certain 'sur un fait de cette importance. » Mais ce n'est pas assez de suspendre son jugement sur de semblables anecdotes, il faut dire rondement que ceux qui les débitent se commettent beaucoup , et qu'ils font prudemment de garder Vincognito comme a fait l'anonyme.
Je lui ai cependant l'obligation de m'avoir ramené à François de Sales, que cette longue digression me faisait presque oublier. Je me flatte que vous me la pardonnerez : il y a des
cas où l'accessoire vaut bien le principal. On ne saurait assez combattre la crédulité causée par l'esprit de parti. On peut bien se détourner un peu de son chemin pour essayer de guérir le genre humain de celte maladie : on doit profiter de toutes les occasions qui se présentent pour cela.
Si François de Sales, quoi que l'on en dise, n'a jamais pu rien gagner sur l'esprit de Bèze, il eut d'un aulre côté la satisfaction de faire de nombreuses conversions dans le Ghablais. C'est un article sur lequel vous souhaitez que je m'étende un peu. Cette mission est ce qui l'a le plus illustré et qui a le plus contribué à lui donner une place dans le calendrier.
En 1 594, le duc de Savoie, oubliant les traités précédents par lesquels il avait promis de ne rien toucher à la religion \ écrivit k l'évéque Claude de Granier, prédécesseur de François de Sales , de choisir de bons sujets , qui eussent les qualités requises pour travailler avec succès à la conversion des peuples du Chablais et des trois bailliages. Il leur promit sa protection et qu'il seconderait leurs travaux; en conséquence il manda aux gouverneurs des places de les appuyer de tout leur pouvoir. Ce prince s'étant rendu maître de son pays, avait mis partout des garnisons qui facilitèrent beaucoup le rétablissement de sa religion. On y envoya donc François de Sales» âgé d'environ trente ans , et son cousin Louis de Sales, qui était aussi prêtre.
Pour colorer cette démarche, le duc de Savoie disait qu'il y avait plusieurs de ses sujets, dans le Chablais, qui souhaitaient d'élre instruits dans la religion catholique, et qu'il devait leur en donner les moyens. Ce qu'il y a de certain, c'est que la plus grande partie était dans des sentiments bien différents. Ils étaient persuadés que la conservation de leur liberté et de leurs privilèges, dépendait de celle de leur nouvelle religion.
Cependant cet habile missionnaire en gagna peu a peu un
* En 1589 il avait encore promis aux réformés de Thonon, de lem* laisser une entière liberté de conscience.
certain nombre par ses discours artificieux. Il avait l'art de cacher tout ce qu'il y a de choquant dans la religion romaine, et il ne la présentait que par ses beaux côtés. Il répandit dans le pays un écrit dans le goût de Y Exposition de M. de Meaux. Son bon ami Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, employa aussi, peu de temps après", cette méthode séduisante. Il publia un livre intitulé : Y Avoisinement des Protestants vers V Eglise ro^ maine^ dont Richard Simon donna une nouvelle édition avec des remarques, en 1703. Bien des gens croient que c'est dans cet ouvrage que M. de Meaux avait pris le plan du sien, qui lui a cependant fait autant d'honneur que s'il était tout a fait original.
Après que François de Sales eût travaillé pendant quelque temps a déguiser sa religion et a la montrer par les côtés les plus favorables, le prince fit enfin intervenir son autorité pour donner du poids aux sophismes du missionnaire. Il envoya à Thonon le régiment du comte de Martinengue, lieutenant général, qui fut logé chez les bourgeois. Il y arriva en 1597. Le duc s'y rendit lui-même bientôt après. A son arrivée, le régiment se saisit dés portes et des places publiques : ordre à tous les réformés de se trouver à l'Hôtel-de-Ville. Le prince les menace, leur fait entendre d'un ton irrité qu'il est question de se déclarer. Il ordonne que tous ceux qui voudraient être de sa religion passassent a sa droite. Ceux qui refusèrent de faire cette démarche, furent dépouillés de leurs emplois et chassés ignominieusement du pays. Ils n'eurent pour cela que l'espace de vingt-quatre heures. Voilk qui abrégea beaucoup les controverses.
Il faut donc attribuer les nombreuses conversions du Chablais, en partie à l'habileté du missionnaire, et en partie aux voies de fait qu'employa le duc de Savoie pour le seconder. On convient que jamais homme n'eut plus Tart de s'insinuer dans les esprits que François de Sales. Son historien nous dit que c( son extrême douceur donnait des charmes à sa conversation, dont il n'était pas aisé de se défendre. On se sentait prévenu
en sa faveur dès qu'il ouvrait la bouche. Il gagnait en même temps l'estime et l'afTection de ceux qu'il fréquentait*.» Cependant je trouve dans la Vie des Saints^ de Baillet, que François de Sales avait up usage qui ne s'accorde guère avec cette grande affabilité qu'on lui prête, c: Quand il alla dans le Chablais, qui était habité par des calvinistes, dit-il, il ne dissimula point à ces peuples qu'il était venu déclarer une guerre sainte aux puissances de l'enfer, dont ils étaient les esclaves. Et ce qui fut interprété assez diversement par les personnes éclairées, c'est qu'il voulut commencer par faire des exorcismes contre les démons, pratique qu'il observa presque toujours depuis, lorsqu'il en vint aux prises avec les hérétiques, surtout avec les ministres*, j» Serait-ce par représailles du Vade rétro Satana de Bèze, qu'il en usait ainsi? Quoi qu'il en soit, l'auteur qui nous apprend cette singularité en parait blessé lui-même, et la trouve déplacée avec des gens dûment baptisés. Vous conviendrez aussi sans doute. Monsieur, que ses manières si douces et si prévenantes étaient tout à fait en défaut dans cette occasion. Peut-on rien de plus révoltant et de moins propre k amener les gens h penser comme nous, que de commencer par leur dire que pour avoir des sentiments comme les leurs, il faut nécessairement avoir le diable au corps ?
Croiriez-vous que cet exorciste banal qui voulait chasser le démon partout, ne sut pas empêcher qu'il ne vint un jour se nicher dans son cerveau? II se trouva lui-même exposé aux tentations du malin esprit. Les Frères de Sainte-Marthe, dans le catalogue des évêques de Genève, nous ont donné en abrégé la vie de François de Sales. Ils nous apprennent qu'il fut un jour violemment tenté par le démon, d'un doute sur la foi de FEucharistie ^. Mais comme notre saint croyait souvent voir le démon où il n'était pas, ses historiens ont fait la même chose.
• Tome I, p. 161.
* Vie des Saints, tome I, p. 787.
' Gallia christianay tom. Il, p. 598.
Les dévols mettent le malin esprit partout. Rien de plus inutile que de l'avoir appelé dans cette occasion. Croyez-vous, Monsieur, qu*il soit fort nécessaire que le diable s'en mêle pour qu'un homme d'esprit, tel qu'était assurément François de Sales,, ait pu quelquefois se défier d'un dogme aussi contradictoire que la transsubstantiation? Si les doutes qui s'élèvent quelquefois chez nous, sur la religion, viennent de ces anges de ténèbres^ il Jes exdte sans doute en nous obscurcissant l'esprit. Mais les défiances qu'un catholique romain a quelquefois sur celte matière, que les scolastiques ont si fort embrouillée, se font sentir surtout lorsque ces nuages se dissipent, lorsque la raison s'épure et qu'elle reprend ses droits. C'est alors que les difficultés contre ce dogme se présentent en foule. Elles ne viennent donc pas de l'obscurcissement de nos idées, ni par conséquent de cet ange de ténèbres.
François fde Sales, après avoir été quelque temps coadjuteur, fut enfin feît évéque en 1602; la cérémonie du sacre se fit le 8 décembre. L'abbé Marsollier nous apprend que , quinze jours après, le duc de Savoie fit une entreprise sur Genève , qu'il essaya de «uiprendre de nuit. Il s'agit de la fameuse escalade dont vous avez souvent ouï parler : notre historien se contente de rapprocher ces deux événements, sans se mettre en peme d'y mettre aucune liaison. Je crois cependant qu'il y en a, quand on examine bien la chose ; au moins je vais hasarder Ik-dessus une conjecture qui vous parsfitra assez vraisemblaUe.
Charles-Emmanuel comptait tellement sur le succès de son entreprise, que l'on voit dans la Vie du Connétable de LesdiguiéreSy que ce prince avait fait partir de Turin, quelques semaines auparavant, des mulets chargés d'ornements d'église et de cierges pour la messe de minuit, qu'il espérait d'entendre dans la cathédrale de Genève. Dans cette vue, et pour rendre la cérémonie plus auguste, il était essentiel d'avoir aussi l'évéque du diocèse, pour officier pontificalement aux fêtes de Noël. Dans cette sup-
position, il ne fit que se prêter aux désirs de son souverain. Vous savez quel fut le succès de l'escalade : les troupes de Savoie furent repoussées ; on fit rebrousser les mulets partis de Turin, et Tévéque demeura à Annecy.
L'abbé Marsollier nous donne François de Sales pour un prélat d'une humilité profonde. Quelqu'un lui ayant dit un jour « qu'il se flattait de le voir une fois sur son trône de Genève, » son humilité souflrit beaucoup de ce compliment, et il en parut affligé. On nous apprend aussi qu'il refusa la coadjutorerie de l'Eglise de Paris, et de bons évéchés que le roi Henri IV lui fit offrir en France. Ce refus marque également son humilité et son désintéressement.
On sait qu'il entreprit la mission du Chablais à ses dépens. L'évêché ne pouvait pas être regardé comme un dédommagement suffisant de tous les frais qu'il avait soutenus précédemment. Il est bon de vous dire qu'il est d'un fort petit revenu, et donne tout au plus quatre à cinq mille livres par an.
Le peu de revenu de cet évêché donna lieu dernièrement à un bon mot, dont je dois vous faire part. Le prélat qui siège aujourd'hui est très-distingué par sa naissance et par son mérite. On l'appelait auparavant M. l'abbé de Ghaumont ^ Il a une incommodité qui lui fait beaucoup de peine, c'est un embonpoint excessif, qui le met presque entièrement hors d'état d'agir. Un curé du diocèse, qui le voyait pour la première fois, en fut frappé ; il marqua sa surprise, en sortant, k un de ses confrères, par celte jolie saillie : « Je n'ai jamais vu, lui dit-il, d'évêque plus gras, ni d'évêché plus maigre. »
Le duc de Savoie, faisant attention au peu de revenus de Monsieur de Genève pour soutenir sa dignité, chercha a le gratifier de quelques bénéfices. « L'abbaye de Ripaille ayant vaqué, dit l'abbé Marsollier, le prince l'offrit à saint François de Sales ; mais il le remercia et le pria d'y établir les Ghartreux. Le duc
( Joseph-Nicolas de Ghaumont des Champs, élu évoque en Mars 1741.
de Savoie y consentit, et le saint prélat eut la satisfaction d'avoir attiré ces saints religieux dans son diocèse ^ »
Si cet auteur avait un peu mieux connu notre pays, il aurait su qu'il y a une chartreuse dans le Genevois, fondée il y a cinq ou six cents ans. C'est celle de Pommier, où je sais que vous avez fait une fois une promenade. Les Chartreux de Ripaille ne sont donc pas les premiers établis dans ce diocèse. Mais c'est là une faute légère, et que je n'ai relevée que pour avoir occasion de vous rapporter une petite circonstance de la vie de ce prélat, que je crois qui vous fera plaisir.
Un auteur nommé Cotolendi donna, sur la fin du siècle passé (1 686), une Vie de saint François de Sales où j'ai trouvé cette particularité : L'évêque de Genève et celui de Belley firent ensemble un voyage à Ripaille, quelque temps après l'établisse-ment des Chartreux ; en se promenant dans le cloître, ils lurent ces deux vers sur la porte d'une cellule :
Tu mihi curarum requîes, tu nocte vel atrâ, Lumen, et in solis tu mihi turba locis.
Ces vers les frappèrent; ils les trouvèrent fort beaux. Comme ils avaient tous deux l'esprit fort subtil, ils ne manquèrent pas d'y trouver quelque sens mystique des plus sublimes. L'un d'eux conjectura qu'on pouvait les expliquer de la naissance du Sauveur, qui est venu pendant la nuit, pour dissiper les ténèbre^ dont nous étions enveloppés. Ils en donnèrent encore d'autres explications aussi belles et aussi relevées. Mais ils furent bien surpris, quand on leur apprit que ces vers se trouvent dans le lye ]ÎYre du poêle Tibulle, qui les avait faits pour sa maîtresse» Il est vrai que le chartreux, en les mettant sur sa porte, les avait sanctifiés en les appliquant à Dieu, au service duquel il s'était consacré dans sa solitude. Arnaud d'Audilli, un peu avant sa mort, les envisagea du même côté , et les traduisit de cette manière :
' Tome U, p. 49.
Tu m'es un doux repos dans mes plus grands ennuis, Tu m*es un clair flambeau dans mes plus sombres nuits : Et dans la sainte horreur de cette solitude, Tu m*es toi seul, mon Dieu, toute une multitude.
Voici une traduction plus moderne de ces vers :
Avec toi je saurai me plaire,
Dans le lieu le plus solitaire.
Du plus sombre cachot, ta divine clarté
Dissipera l'obscurité.
Tu peux seul adoucir le destin le plus rude, Et d*un affreux désert bannir la solitude.
Pierre Camus, après la mort de Tévéque de Genève, fit un ample recueil de tout ce qu'il avait oui dire de plus remarquable à son ami, et qui le caractériserait le mieux. Il le publia en six volumes sous ce titre : L'Esprit du bienheureiAx François de Sales. On y voit plusieurs pensées vives et des réparties assez heureuses. Mais comme Tévéque de Belley n'avait pas le goût fort bon, un docteur de Sorboune crut devoir réformer cet ouvrage, il y a environ vingt ans. Il réduisit les six volumes en un seul, et n'y mit que des traits choisis. Il ne sera pas mal de TOUS en donner un échantillon. Je choisirai pour cela une dispute qu'il eut à soutenir dans les rues de Paris, où il fit paraître beaucoup d'esprit, et en même temps beaucoup de modération.
U se trouvait dans cette capitale en 1619, à la suite du cardinal de Savoie, qui s'y était rendu pour assister aux noces du prince de Piémont son frère, qui épousait la sœur du roi Louis Xin. Un protestant'un peu brusque ayant rencontré François de Sales dans un superbe carrosse, lui fit cette question pour l'embarrasser : ce Je voudrais bien vous demander, à vous qui passez pour un homme apostolique, si les apôtres allaient en carrosse ? » Le prélat fut d'abord un peu surpris de cet assaut, mais s'étant bientôt remis, il répondit : « Que les apôtres n'avaient pas fait difiiculté de monter en carrosse quand
Toccasion s'en était présentée, qu'on en voit un exemple dans les Actes des Apôtres, en la personne de Philippe, qui ne fit point de difficulté de monter dans le char ou le carrosse de l'eunuque de la reine d'Ethiopie. »
« Mais, dit le protestant, ce carrosse n'était pas à Philippe, il était à cet officier de la reine, qui l'invita à y monter. Après tout, les apôtres n'allaient pas dans des carrosses dorés, ni si riches que le vôtre. Vraiment, ajouta-t-il, voilà de nos saints qui vont en paradis fort à leur aise ! »
Le prélat expliqua ensuite comment il se trouvait dans un si beau carrosse, qu'il était au roi, qui en envoyait souvent quelqu'un des siens au prince de Savoie et à ceux de sa suite ; que pour lui il n'avait en propre ni carrosse, ni équipage ; que quand il aurait la volonté d'en avoir, les Genevois, en retenant les biens de son Église, lui en auraient ôté les moyens.
Il y a environ quarante ans que deux savants bénédictins voyagèrent en France, par ordre de Louis XIV, pour perfectionner le Gallia christiana. Ils vinrent jusqu'à Annecy ; ils firent visite à l'évéque, dont ils parlent fort avantageusement dans la relation de leur voyage. Ils disent qu'effectivement il n'a que trois ou quatre mille livres de rente, « mais que cela n'empêche pas qu'il ne soit autant évéque que s'il en avait 50 ou 60 mille. Il est vrai qu'il n'a ni carrosse, ni train, mais, ajoutent-ils, il n'en n'est pas moins heureux, et n'en est que plus conforme aux apôtres*. »
Saint François de Sales mourut à Lyon le 22 décembre 1 622, âgé de cinquante-six ans.
n faudrait. Monsieur, vous parler présentement de sa canonisation, mais ma lettre est déjà trop longue, ce sera donc pour une autre fois. D'ailleurs nous imiterons un peu par là l'usage de Rome, de ne pas canoniser les gens immédiatement après leur mort.
* Voyage littéraire de deux bénédictins, Paris 1747. tome I, p. 242.