‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 12 sur 31 · tome III, part. lïl, art. X · texte numérisé non relu

tome III, part. lïl, art. X

Monsieur ,

Je vous ai rapporté les principaux fondements de la canonisation de saint François de Sales, et en même temps quelques* unes des difficultés qu'y fit l'avocat opposant. J'y en ai joint d'autres qu'il aurait pu ajouter. Vous jugez bien, quand je ne vous l'aurais pas dit, que cet officier de justice n'est là que pour la forme, et qu'il fait bien de s'arrêter où il faut. J'avais donc commencé à suppléer à ce qu'il n'avait pas dit, mais la longueur de ma lettre précédente m'avait aussi &it supprimer quelques articles. Vous me demandez d'achever ce que j'ai commencé» et vous me dites, pour m'y engager, qu'un avocat opposant, de religion différente, doit mieux s'acquitter de celte fonction, qu'un romain. Je vais donc encore faire ce personnage eu votre fa«veur, évitant cependant de donner trop dans l'esprit de parti. Rendons justice au mérite de François de Sales. Il avait assurément de très-belles qualités, mais elles ne doivent pas nous empêcher d'apercevoir aussi ses défauts. Nous devons supposer que le saint père n'a pas eu intention de les canoniser, en ca-

nonisant sa personne. Je n'insisterai pas longtemps sur les taches que je pourrais encore remarquer dans sa vie, et tout va se réduire à un seul article, qui fut même déjk relevé avant sa mort.

Il composa sur la fin de sa vie une Introduction à la vie dévote. Ses partisans ont beaucoup vanté ce livre. Godeau a dit que, dans cet ouvrage, ^ François est un ange, qui conduit de jeunes Tobies dans le voyage de cette vie. » Mais, Monsieur, vous seriez-vous attendu, qu'un ange permit aux jeunes gens la parure et les bals? Cependant, dès que ce livre parut, on se plaignit de ce que l'auteur y a habillé la dévotion à la mode, et qu'il a donné atteinte k la pureté de la morale, surtout par la licence qu'il accorde aux femmes et aux filles de se parer, de danser et d'aller au bal; n dans la vue de plaire k plusieurs, pour en gagner un légitimement ; » ce sont ses propres termes.

Un religieux fiit si scandalisé de trouver cette maxime relâchée dans un livre de dévotion, qu'il témoigna publiquement dans un sermon, prononcé à Annecy même, combien il en était indigné. Il fit voir, que cette morale était tout k fait opposée k celle de l'esprit de Dieu. Il fit plus, il tira de sa manche le livre qu'il jugeait si pernicieux, et s'étant fait apporter une bougie allumée, il le brûla publiquement dans la chaire, comme une production scandaleuse, dont il fallait éteindre la mémoire'.

Baillet, de qui j'ai tiré ce détail, après avoir blâmé l'emportement de ce prédicateur, convient en même temps, que son saint a aussi besoin d'excuse k cet égard. Il reconnait que François de Sales avait décidé trop librement une question qui demande beaucoup plus de ménagements et de réserve. D'autres ont aussi avoué de bonne foi, que cette douceur, qu'on a tant louée en lui, dégénérait quelquefois en une molle condescendance; qu'en voulant se faire tout k tous, il altérait quelquefois la morale de notre Maître, et qu'k s'en tenir k certaines maximes

* Baillet, Vie des Saints, tome I, p. 795.

qu'il a débitées, on serait tenté de le regarder comme un pré-^ varicateur de son ministère.

Vous jugez bien, Monsieur, que je ne suis pas de ceux qui outrent la morale sur la danse. Je suis fort éloigné de la re-> garder comme criminelle en elle-même. Si un auteur avait composé un livre sous le titre à! Introduction à la me du monde^ et qu'il y eût prouvé qu'une jeune personne, avant que de se produire, doit savoir danser, ni vous, ni moi ne trouverions rien là de choquant. La danse a ses utilités, et ne devient mauvaise que par les circonstances qui l'accompagnent. Mais que, dans un ouvrage de dévotion, un directeur conseille au beau sexe de se parer et d'aller au bal, ce qu'on peut dire de plus modéré là-dessus, c'est que ce conseil n'est point à sa place.

Mais il ne s'agit point de ce que vous ou moi pensons làdessus: pour qualifier cette maxime sur la danse, il faut voir quel est le sentiment général des casuistes de l'Eglise romaine. J'ai d'abord consulté Pontas , dans son Dictionnaire des cctë^ conscience^ et voici sa décision, a Gomme il est trèsrare, dit-il, que la danse ne devienne criminelle, par les diffé^ rentes circonstances dont elle est ordinairement accompagnée, il est de la sagesse d'un chrétien de s'en abstenir. Les païens

eux-mêmes les plus éclairés l'ont hautement condamnée

La Faculté de théologie de Paris, après avoir condamné la comédie, ajoute: il faut porter le même jugement des danses^ à qui nous donnons le nom de bals , et en général de, toutes les autres sortes de danses , qui doivent être regardées comme dangereuses^*

Pontas allègue ensuite plusieurs passages des Pères de l'Eglise, qui sont fort sévères sur cette question. Je ne les rapporte pas, parce qu'il pourrait bien y avoir quelque chose d'outré dans leurs décisions, ou peut-être que les danses des anciens avaient quelques degrés de lascivité de plus que les nôtres. Mais au lieu du suffrage de ces anciens docteurs, j'en vais rap-

^ Pontas, à l'article Danse.

porter un que je crois plus k propos sur cette matière, parce qu'il est d'un homme du monde qui ne se piquait point d'être dévot, et qui ne visait point à la canonisation ; je veux parler du célèbre Bussi Rabutin K

c< J'ai toujours cru les bals dangereux, dit-il ; ce n'a pas été seulement ma raison qui me l'a fait croire, ça encore été mon expérience. Quoique le témoignage des Pères de l'Eglise soit bien fort, je liens que sur ce chapitre celui d'un courtisan doit être de plus grand poids. Je sais bien qu'il y a des gens qui courent moins de hasard en ces lieux-là que d'autres; cependant les tempéraments les plus froids s'y échauffent. Ce ne sont ordinairement que de jeunes gens qui composent ces sortes d'assemblées, lesquels ont assez de peine à résister aux tentations dans la solitude ; à plus forte raison dans ces lieux-là, où les objets, les flambeaux, les violons et l'agitation de la danse échaufferoient des anachorètes. Les vieilles gens, qui pourroient aller au bal sans intéresser leur conscience , seroient ridicules d'y aller ; les jeunes gens à qui la bienséance le permettroit, ne le peuvent sans s'exposer k de très-grands périls. Ainsi je tiens qu'il ne faut point aller au bal quand on est chrétien, et je crois que les directeurs feroient leur devoir s'ils exigeoient de ceux dont ils gouvernent la conscience, qu'ils n'y allassent

amais * . »

N'étes-vous point surpris, Monsieur, de voir un saint condamné ainsi sur sa morale relâchée, et cela par un homme du monde ? François de Sales s'est aussi condamné lui-même, précisément dans son Introduction à la vie dévote. Il avoue, dans le chapitre XXXIII, qu'encore que les bals et les danses soient des choses indifférentes de leur nature, k voir la manière dont cet exercice se fait ordinairement, on doit reconnaître qu'il est

^ Bussi Rabutin disait, qu'il se contentait du degré de vertu absolument nécessaire pour entrer au ciel. C'est là le sens de ce qu'il écrivait à Mn»« de Sévigné. c Je veux aller en paradis, mais pas plus haut. »

• Bussi, Illustres malheurs, p. 179.

plein de danger et de péril. « Je vous dis des danses, ajoute-til, comme les médecins disent des potirons et champignons ; les meilleurs n'en valent rien. 9

Le tour qu'ont pris quelques-uns de ceux qui ont écrit la vie de ce saint, c'est de dire que s'il y a eu quelque tache dans sa conduite et dans ses maximes, elle a été couverte sous l'abondance de sa charité, et effacée par l'éclat de ses autres vertus ^ Je suis d'avis, Monsieur, que nous admettions cette apologie, et que nous passions outre à sa canonisation.

L'orateur consistorial que je vous ai déjà cité plus d'une fois, après avoir extrêmement exalté son candidat, représente au pape que sa canonisation était généralement souhaitée, que le roi de France la demandait, les deux reines de France, la reine douairière d'Angleterre et le duc de Savoie. Le clergé, et surtout Tordre de la Visitation, dont François de Sales est l'instituteur, sollicitèrent aussi de leur côté.

Quand on eut trouvé les fonds nécessaires pour les frais de cette cérémonie, qui vont ordinairement fort loin, les procédures furent bientôt aplanies. Enfin le pape marqua le jour de celte canonisation ; ce fut le troisième dimanche d'après Pâques, où l'on a l'Evangile du bon Pasteur^ « parce que, dit le saint-père, François de Sales avait été tel effeelivement. » Ce jour tombait au 19 avril 1665.

Vous me dispenserez, s'il vous plait, Monsieur, de vous décrire la pompe et l'appareil de cette cérémonie. Vous trouverez dans plusieurs ouvrages le détail de ces sortes de fêtes : le faste romain y parait dans tout son éclat. J'en toucherai seulement deux ou trois parlicularités des moins fastueuses.

Après que le pape a prononcé la formule de la canonisation, le député ou l'ambassadeur qui l'est venu solliciter offre sur l'aulel un cierge avec une corbeille dorée et deux tourterelles. Ce. fut l'évêque d'Evreux, envoyé par le roi de France, qui présenta cette offrande. Un second député offrit un cierge avec une

* Vie des saints de Baillet, tome I, p. 795.

corbeille d'argent et deux colombes. Un troisième présenta un cierge avec une corbeille de diverses couleurs, et une cage dorée où étaient renfermés plusieurs oiseaux, auxquels on donna ensuite la liberté.

J'ai bien fait de vous avertir que je ne choisissais pas ce qu'il y avait de plus pompeux dans cette cérémonie. Ce que je viens de vous décrire pourrait bien vous paraître un spectacle propre à amuser seulement le petit peuple. Ces corbeilles peintes de diverses couleurs, ces cages dorées avec plusieurs espèces d'oiseaux, vous paraîtront même des cérémonies assez puériles. Mais voilk les jugements précipités de ceux qui s'arrêtent aux simples apparences. Sachez donc, Monsieur, que ces usages, que vous osez regarder comme un peu enfantins, ont de trèsbeaux sens mystiques.

Les tourterelles et les colombes, nous dit-on, sont des tableaux vivants de la conduite des saints. Les tourterelles, qui gémissent continuellement, sont l'image de leur vie. Elles marquaient en particulier les larmes que ce nouveau saint avait répandues sur l'aveuglement de Genève, obstinée dans son erreur. Les colombes, extrêmement fécondes, marquaient aussi l'abondance de ses bonnes œuvres, et les oiseaux combien il s'abandonnait à la Providence. Le Sauveur, dans son sermon sur la montagne, nous les a présentés sous cette face. Ces mêmes oiseaux, mis ensuite en liberté, marquaient son détachement des choses de la terre, et comment son âme prenait son vol du côté du Ciel. Ces oiseaux s'élevant en l'air peuvent encore nous rappeler les apothéoses des anciens Romains. Vous savez que du milieu des flammes qui consumaient le cadavre d'un empereur, qu'il s'agissait de mettre au rang des dieux^ on lâchait un aigle, à qui l'activité du feu faisait prendre l'essor. Par là on voulait persuader au peuple que l'àme du prince était portée au Ciel par le ministère de ce roi des oiseaux.

Je ne fais cette dernière remarque qu'en passant. Vous voyez. Monsieur, qu'en la laissant à part, on peut trouver des sens su-

blimes dans des cérémonies qui, d'abord, semblent n'avoir rien de fort élevé, et n'avoir été établies que pour le peuple.

Cependant, malgré les belles choses que fournit le sens allégorique, vous connaissant comme je vous connais, vous êtes homme k ne vous en point payer. Vous voulez partout du simple et du naturel. Sachez donc, Monsieur, qu'en vous servant selon votre goût, on peut donner à ces oiseaux lâchés k la canonisation de saint François de Sales , un sens littéral que vous ne sauriez refuser d'adopter. Je trouve dans sa Vie : « que sa charité s'étendait non-seulement sur les hommes, mais sur les bétes mêmes. Il ne pouvait soufirir qu'on les maltraitât ; et on lui en a vu souvent acheter, pour avoir le plaisir de leur rendre la liberté * . »

Vous voyez bien qu'il s'agit là des oiseaux tirés de la prison, et qu'il lâchait dans la campagne. Il était donc à propos de faire k sa canonisation ce qu'il avait fait lui-même pendant sa vie , pour conserver la mémoire d'un événement qui, tout petit qu'il parait, marque cependant le bon naturel de François de Sales. c( Ce sont k la vérité de petites choses, ajoute l'historien, mais qui ne laissent pas de marquer un fond de bonté. »

L'auteur nous avertit qu'il tient des religieuses de la Visitation ces menus détails, et nous l'aurions bien soupçonné quand même il ne nous l'aurait pas dit. Le lieu d'où sont venues ces petites particularités me fait naître une réflexion : c'est qu'on pourrait trouver qu'à cet égard notre saint n'a pas eu une conduite soutenue, et qu'il a oublié ses principes. Ce même homme, touché de compassion a la vue d'un simple oiseau qui n'avait plus sa liberté, l'a fait perdre à quantité d'autres d'une espèce beaucoup plus noble que ceux de la campagne. L'Europe est pleine de grandes cages ou d'amples volières qu'il avait fait construire lui-même pour les y renfermer. — Mais il ne s'agit plus de contredire : après la canonisation , on ne doit plus voir pa-

• Marsollier, Vie de Saint-François de Sales, tome II, p. 406.

raitre (Tavocal opposant. D'ailleurs la pureté d'intention doit entièrement justifier le saint. Il a voulu que ces cages fussent destinées k y chanter les louanges de Dieu : un semblable motif doit mettre à couvert de tout reproche l'auteur de ce genre de captivité.

Ceux qui nous donnent la vie de quelque saint ont accoutumé, après avoir rapporté sa canonisation, de venir ensuite a l'histoire de son culte. L'abbé Marsollier, qui a suivi cette méthode, nous dit qu'il est peu de saint plus généralement respecté que François de Sales. Il nous fait remarquer que, de toutes les parties de l'Europe, on accourt a son tombeau. Après sa mort on fit paraître beaucoup d'empressement a conserver, par dévotion, quelque chose des habits ou des ornements dont il s'était servi de son vivant. Le duc de Nemours, seigneur du Genevois, demanda une médaille que le défunt avait toujours portée sur lui. Le prince de Piémont voulut avoir sa croix, et la princesse son épouse l'anneau épiscopal. Mais la relique la plus multipliée, ce sont les lettres que le prélat avait écrites pendant sa vie. Beaucoup de particuliers, en France et en Savoie, en gardent par dévotion, auxquelles ils attribuent une vertu miraculeuse pour guérir les maladies. Le P. Marlenne et son compagnon de voyage rapportent que, quand ils passèrent a Annecy, « l'évéque leur fit voir plusieurs lettres originales de saint François de Sales, d'où il sort, ajoutent-ils, une odeur qui embaume tous ceux qui sont présents * . »

Permettez-moi, Monsieur, de placer ici une conjecture sur l'origine de cette bonne odeur, attribuée aux reliques des saints. Je soupçonne qu'elle a la même cause que le dogme de la présence réelle. On a pris k la lettre ce qui avait été dit dans un sens figuré. Rien n'était plus commun autrefois que cette phrase orientale : « Un tel est mort en odeur de sainteté. » On voulait dire par la que le souvenir de ses vertus se répandait dans

* Voyage littéraire, t. I, p. 242.

les environs comme un parfum précieux^ qui laisse après soi une odeur qui flatte agréablement les assistants. On a trouvé à propos, dans la suite, de prendre à la lettre cette façon de parler figurée; et on a prétendu que des corps des saints, ou de ce qui leur avait appartenu, il sortait une odeur très-satisfaisante. On est allé si loin à cet égard, qu'un légendaire a donné pour marque de la sainteté de la bienheureuse Colette, que ses excréments même avaient le privilège d'exhaler un agréable parfum. C'est le moine Surius qui , pour la mettre en bonne odeur dans Tesprit de la postérité, nous a conservé cette particularité curieuse.

Je ne crois pas. Monsieur, que vous souhaitiez de connaître plus en détail toutes les autres reliques que Ton peut avoir de saint François de Sales. En tout cas, je vous renvoie k Baillet, qui les a toutes spécifiées. Mais ce que vous ne trouverez dans aucun auteur, c'est l'histoire d'une prétendue relique de ce saint, dont je suis parfaitement informé, et qui doit trouver sa place dans le recueil des superstitions populaires. Il est bon, quand Toccasion s'en présente, de faire connaître la crédulité du peuple, pour essayer d'y apporter du remède, s'il était possible.

À la Réformation de notre ville, le palais épiscopal, qui n'était pas un trop bel édifice, fut converti en prison, et il est encore aujourd'hui destiné à cet usage. La chambre même de l'évéque fut conservée avec tous ses meubles, et réservée pour les prisonniers de quelque distinction. Dans ce nombre il se trouvait quelquefois des catholiques romains. Quelques années après, on fut surpris d'apercevoir qu'on avait enlevé quelques morceaux du bois de lit de l'évéque, et cela continua fort longtemps. C'est surtout aux colonnes que l'on en voulait, qui à la fin se trouvèrent si considérablement affaiblies, qu'elles étaient presque aussi minces que des quenouilles. Je les ai encore vues dans cet état. Quand on voulut en rechercher la cause, on sut que divers prisonniers avaient travaillé, a l'aide de leurs cou-.

teaux, à enlever quelque portion de ce bois de Ut, le regardant comme une relique.

Si vous me demandez, Monsieur, sur quel fondement ce bois était si fort recherché, voici ce qu'on en a pu découvrir. Ces bonnes gens savaient qu'il y avait eu un évéque de Genève canonisé. Le lit en question avait appartenu à Févéque de Genève, donc tous les morceaux qu'on en détachait devaient être, seloB eux, autant de reliques. Ce qu'il y a de singulier l^edans> c'est que François de Sales, le seul de ces évéques qui ait été reconnu pour saint, n'avait jamais couché dans ce lit, ni seulement mis le pied dans l'Ëvêché, étant né plusieurs années après la révolution qui avait expulsé de Genève les évéques. Ce lit était apparemment celui de Pierre de la Baume, le dernier qui ait siégé dans notre ville, ou peut-être aussi de quelqu'un de ses prédécesseurs.

Malgré cet anachronisme, ce bois n'a pas laissé de faire fortune, et d'être regardé comme une véritable relique. Sur la fin du siècle passé, le lit fut démonté et confiné dans un galetas, comme un meuble inutile. Mais il n'y perdit rien de son crédit : oïd a toujours continué à solliciter le geôUer pour en avoir quelque portion, et cette marchandise de contrebande a toujours eu du débit.

Entre les vertus attribuées k cette relique, on Iqi donne surtout la propriété de faire retrouver les choses perdues. Un marchand du Dauphiné, qui avait ouï prôner ses merveilleux effets, chargea un jour un muletier, qui venait k Genève, de lui apporter un morceau de ce bois, et il lui donna des instructions sur la manière dont il fallait s'y prendre pour se le procurer. Le muletier s'acquitta fort bien de sa commission. Au retour, il retrouva fort heureusement une de ses balles de marchandises, qui avait été égarée dans un voyage précédent. Il ne manqua pas d'attribuer ce bonheur k la relique dont il était le dépositaire. Arrivé auprès du marchand, on lui demande s'il apporte ce dont on l'avait chargé. Il dit que oui, mais qu'il se gardera

bien de se dessaisir d'un trésor si précieux. Tout ce que put obtenir le marchand, c'est qu'à un second voyage on lui en apporterait un autre.

Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que c'est quelque chose de singulier que la vertu attribuée a cette prétendue relique ? Je veux supposer que Pierre de la Baume, notre dernier évêque, qui s'était servi de ce lit, eût été canonisé, ce qui n'est pas ; je ne vois pas encore pourquoi quelque portion de ce meuble aiderait, aujourd'hui, ceux qui la portent sur eux, k retrouver ce qu*ils ont perdu. On sait que cet évêque perdit son évêché, et le perdit sans retour. Or, tout le monde connaît cet axiome de philosophie : Nemo dat quod non habet.

Il est vrai que Ton trouve quelquefois l'Eglise romaine en défaut de ce côté-là, je veux dire qu'elle attribue certaine efficace k des saints, qui n'a aucun rapport avec ce qui peut leur être arrivé pendant leur vie, et qui y parait même opposée. En voici quelques exemples. Je lisais l'autre jour, dans la Bibliolhèque rai^ sonnée^ que l'on garde k Vienne, en Autriche , le manteau de Cunégonde. On dit que cette impératrice avait conservé sa pureté virginale, quoique mariée k Henri II. On n'aurait jamais cru que le manteau d'une princesse si vantée pour sa chasteté, et sûrement reconnue stérile, pût servir k faciliter les accouche-* ments difficiles : c'est pourtant dans ces occasions que les dames du premier rang s'en revêtent. Un autre exemple, c'est celui de Jean de Népomuc, saint de fraîche date et que nous avons vu canoniser de nos jours : on le fait présider k la sûreté des ponts, lui qui en a été précipité, k ce que l'on nous dit dans sa Vie, et qui fut noyé tout naturellement ' .

Pour revenir k notre relique genevoise, ce n'est pas seules ment le petit peuple qui s'en est infatué, elle est recherchée par des personnes d'un ordre supérieur. Il y a quelques années qu'un marquis français , homme d'esprit, passa k Genève ; il

* Voyez la Bibliothèque raisotmée, juillet 1742, p. 38.

avait été autrefois gentihomme du duc d'Orléans, régent en France. Il y avait connu notre célèbre peintre M. Ârlaud, qui était fort bien auprès de ce prince, et dont vous avez vu l'éloge dans quelques journaux. Il ne manqua pas de le demander dès qu'il fut dans notre ville. Ils virent ensemble les petites curiosités que nous montrons aux étrangers. xVprès avoir vu quelques édifices publics, Hôtel -de-Yille, Hôpital, Bibliothèque, etc., le marquis dit k son conducteur qu*il lui restait encore k voir l'ancien évéché. M. Ârlaud lui représenta qu'il avait été changé en prison, et qu'il n'y avait rien du tout qui méritât sa curiosité, fi Vous ne savez pas de quoi il s'agit, répondit le marquis, il doit y avoir dans cet Evéché un vieux bois de lit qui a appar*tenu k saint François de Sales; j'ai une tante abbesse d'un monastère fort considérable, qui m'a fait promettre de lui apporter quelque portion de ce lit, dont on lui a parlé comme d'une précieuse relique. » *

M. Arlaud lui représenta qu'il pouvait s'épargner cette peine, que ce lit ne pouvait pas être celui de François de Sales, puisque jamais il n'était entré dans FEvéché, et que ce saint était né longtemps après la révolution arrivée k Genève. « Gela est clair et décisif, répliqua le gentilhomme, cependant je ne laisserai pas de m'acquitter de ma commission. Vous en serez surpris; mais il serait inutile d'alléguer vos raisons k ma bonne tante. Je la connais, elle ne s'en paierait point. En général quand les religieuses ont quelque chose en tête, le plus court est de les satisfaire. Ainsi je vais tout de ce pas tacher de me procurer la relique, sans m'embarrasser si elle est vraie ou fausse. » Il emporta donc de ce bois, et ne doutez point que ce ne soit un objet de vénération dans cette communauté.

J'ai supposé que ce lit pouvait être celui de Pierre de la Baume, le dernier de nos évéques. Il pourrait être aussi plus ancien; mais un peu plus d'antiquité ne le rendrait pas plus respectable. Les évéques précédents étaient, la plupart, de la maison de Savoie , et il y en a eu quelques-uns dont les mœurs

étaient fort déréglées. Si ce lit était celui de quelqu'un de ces prélats, ce ne serait certes pas là un titre pour le faire rechercher : bien au contraire. Voyez à quoi s'exposent les superstitieux, avec leur empressement aveugle pour les reliques!

Je me suis un peu arrêté k ces petits détails, parce que je crois qu'ils peuvent avoir leur utilité. Ils faut tâcher d'éclairer les ignorants quand l'occasion s'en présente, et combattre la superstition partout où on la trouve. J'ai seulement peur que vous ne nous trouviez un peu en défaut de ce côté-là. Vous pourriez nous dire que les raisonnements ne suffisent pas pour guérir ce mal ; que pour le couper par la racine, on devait avoir fait disparaître ce lit dès qu'on s'aperçut de l'abus, et que c'était là le remède spécifique.

Cet expédient est venu dans Tesprit de nos ecclésiastiques, il y a déjà bien des atinées. Us n'ont pas manqué de représenter au magistrat la nécessité de remédier à ce désordre. En conséquence, cet ancien meuble a été condamné au feu. Est-ce par la vertu miraculeuse de la relique, ou par le petit inlérét qu'y a le concierge, qu'elle s'est sauvée des flammes? Peut-être aussi que, comme* un autre phénix , ce bois de lit aura pu renaître de ses cendres ; je veux dire qu'après l'avoir brûlé on Taura remplacé par un autre, pour satisfaire les curieux de semblables antiquailles. Quoi qu'il en soil, je me suis un peu étendu sur cette matière, afin que si ma lettre devient publique elle puisse réveiller l'attention du magistrat sur cet abus.

P. S. La fête de saint François de Sales est marquée dans le calendrier au 29 janvier. Elle se chôme en Savoie et en Piémont: Viclor-Amédée l'ordonna ainsi darrs un code qu'il ilressa quelque temps avant sa mort.

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