MESSES
(Tarif des messes, suivant les diocèses. — la simonie. — Les offrandes. — Erreor populaire sar l'efficacité des messes dites dans on but déterminé. — Gramd nombre des messes particulières et abos^qni en résultent. — Les messes sèches. — les droUs curiatix, ou easuel; leurs abus , anecdotes à ce sujet.)
(Journal Helvétique, Mai 1748: Nouvelle Bibliothèque Gemutnique, 2™« trimestre de 1750, tome VI, ^^ partie.)
Monsieur ,
Vous avez exigé de moi de tous faire connaitre certains libres qui s'impriment à portée de nous^ et que j'ai lieu de croire qui ne vous parviennent pas , bien entendu cependant qu'outre la nouveauté , il y ait dans l'ouvrage quelque chose de curieux et d'intéressant. Il nous est venu de France , il n'y a pas longtemps , une dissertation de ce genre. L'auteur, bon catholique
romain, s'élève contre l'usage généralement établi dans son Eglise , de prendre de l'argent pour dire des messes. Je compte qu'un petit extrait des raisons qu'il emploie pour combattre cet abus ne peut que vous faire plaisir, et il ne m'en coûtera pas beaucoup pour vous satisfaire. Je n'aurai presque autre cbose à faire qu'à en transcrire quelques endroits.
On voit, par le titre même de l'ouvrage, que le plan de l'auteur est de traiter de l'honoraire ou rétribution des messes; des abus qui s'en sont suivis ; des illusions que se sont faites les ministres de l'autel et le peuple; des différents moyens inutilement employés pour y remédier, et de quelques autres remèdes qu'on pourrait y apporter.
Tout le monde sait que les messes se paient. Dans plusieurs diocèses de France, il y a une taxe fixée. L'auteur nous apprend qu'elles valent douze sous k Paris , dix sous à Sens , huit à Autun, cinq seulement à Chàlons-sur-Saône. Ce petit détail semble indiquer que cet ouvrage clandestin pourrait bien nous être venu de Bourgogne, mais il y aurait de l'indiscrétion à vouloir déceler l'auteur. Gela ne pourrait que lui susciter de fôcheuses affaires ; c'est ce qu'il reconnaît dans une espèce de préface.
Il prévoit qu'il va s'attirer bien des contradicteurs et des ennemis ; il craint surtout les clameurs du clergé séculier et régulier. Ces gens-là entretiennent le peuple dans des dévotions superstitieuses , quand elles sont lucratives ; ils se gardent bien de désabuser et d'éclairer les ignorants. Se voyant autorisés par l'usage dans la jouissance d'un gain toujours présent , on doit s'attendre à les voir déclamer fortement contre un projet qui tend à en tarir la source.
Après ce petit préambule , qui n'est pas trop propre à adoucir l'esprit des intéressés, l'auteur vient à son sujet, qui est de prouver que c'est une simonie que d'exiger ou de recevoir de l'argent pour des messes. La simonie consiste à vendre les choses sacrées , c'est précisément ce que l'on fait en se faisant payer une messe. Les choses saintes ne doivent pas être procu-
rées ni achetées à prix d'argent ; on ne doit point s'acquitter des fonctions du sacerdoce par un motif de cupidité et d'inlérét.
On nous apprend comment cet abus s'est insensiblement introduit dans l'Eglise romaine. Il est venu d'une coutume fort louable dans l'antiquité , et qui a régné dans les premiers siècles du christianisme, qui était de porter soi-même son offrande pendant h célébration des mystères ; c'était du pain , du vin , de l'huile, de la cire, ou quelque autre chose de cette nature, qui faisait la matière de ces oblations ; la quantité en était également volontaire. Parmi le pain et le vin qui avaient été présentés , on en prenait ce qui était nécessaire pour la communion du célébrant , des ministres et du peuple. Outre cette vue, les fidèles se proposaient, par ces offrandes , de fournir à la subsistance des ministres de l'autel , et a celle des pauvres.
Dans le huitième siècle, la pratique des offrandes parut prendre une autre forme. Au heu de pain, de vin, de farine, etc., on substitua quelques pièces de monnaie, qu'on donnait ou avant, ou après la célébration des mystères. Ce changement, qui paraissait d'abord assez indifférent, eut cependant des suites fâcheuses. Les prêtres officiants s'approprièrent le produit de ces sommes. Le reste du clergé y ayant peu de part, cet argent ne lui fournissait plus le juste et honnête entretien qu'il avait trouvé dans les offrandes précédentes.
Les peuples s'étant imaginé qu'il valait mieux donner une certaine somme a un prêtre pour avoir une messe particulière , que de porter une offrande aux messes paroissiales, prétendirent, en conséquence, que tout le mérite en devait venir à celui qui l'avait demandée et payée le premier.
Une autre espèce d'illusion, dans laquelle donnèrent les peuples, fut de s'imaginer qu'on ne pouvait trop faire dire de messes en faveur des parents et amis défunts. De là cette niultitude de messes par jour, et, dans la suite, ces fondations sans nombre et k perpétuité.
Ces messes de commande ont donné lieu aux réformés de
dire que le sentiment de l'Eglise romaine est que la messe est un acte extérieur de religion , dont le ministre ne peut à sa volonté appliquer le fruit soit aux fidèles défunts, soit k ceux qui sont encore sur la terre, sans nulle disposition de leur part. L'auteur avoue de bonne foi que le peuple le croit ainsi , et que le clergé ne se met guère en peine de le désabuser.
On a intérêt k ne le point détromper, et on se garde bien de le faire. Â mesure que les illusions se sont multipliées parmi le peuple, les abus ont aussi augmenté chez les ecclésiastiques, qui ont su se conformer aux caprices de dévotion des particuliers.
Chacun voulant avoir sa messe, les prêtres se donnèrent la liberté d'en dire plusieurs par jour, pour se procurer par là une plus ample récolte de rétributions. L'Eglise vint à bout de corriger cet abus, mais les intéressés se dédommagèrent de quelque autre côté; par exemple, en disant des messes pour les sujets les plus légers et les plus frivoles. Cette facilité à les accepter toutes leur donnait de l'occupation.
On se dédommagea encore de plusieurs autres manières , du préjudice causé par la défense de dire plusieurs messes par jour. Les ecclésiastiques engagèrent les moribonds à leur laisser certaines sommes pourdes annuels propres a soulager leur âme dans le purgatoire. Il y en eut qui par là s'attirèrent un si grand nombre de messes, qu'ils en étaient surchargés ; ils trouvèrent l'expédient d'en remettre une certaine quantité k d'autres, mais en retenant une partie de l'argent qu'ils avaient reçu. Quelquesuns, encore plus intéressés, ne voulant rien perdre de ce qu'ils avaient touché , firent entendre aux peuples que des messes sèches étaient aussi profitables aux défunts et k ceux qui les faisaient dire, que des messes ordinaires ; de sorte que , répétant plusieurs fois par jour les prières qui précédaient le canon , ils prétendaient acquitter les messes de chaque particulier.
L'anonyme fait voir ensuite que l'équivalent de tous ces abus se remarque encore k présent dans son Église. Il remarque ,
avant toutes choses, qu'aujourd'hui on voit beaucoup plus de prêtres séculiers qu'autrefois, qui ne sont propres k rien qu'à dire la messe , et qui , pour gagner dix à douze sous , ne manquent pas de la dire tous les jours.
Ne vous rappelez-vous point , Monsieur, l'épitaphe de l'abbé Pellegrin , qui mourut fort âgé à Paris , il y a trois ou quatre années? Peu partagé des biens de la fortune, il disait tous les jours la messe, dont le provenu lui donnait un petit dîner. Mais ce serait lui faire tort , que de le mettre dans la classe de ces prêtres désœuvrés , qui ne sont propres à rien autre chose ; il était poète, et, le reste de la journée, il s'appliquait à composer des pièces de théâtre , ce qui lui fournissait ses autres besoins, et premièrement son souper. Ce bizarre mélange d'occupations sacrées et profanes est exprimé fort heureusement dans son épitaphe.
Le matin catholique, et le soir idolâtre, Il dîna de Tautel, et soupa du théâtre.
L'auteur continue à faire voir que les abus sont encore aujourd'hui au plus haut degré. On voit les prêtres, dit-il, aussi avides que jamais à quêter des messes, aussi ardents k se faire payer; on les voit disputer et pactiser pour le prix, mais, dun autre côté , on les voit aussi faciles et aussi complaisants qu'on l'ait jamais été, pour donner dans les illusions populaires, dès qu'ils prévoient en pouvoir tirer quelque profit. Voici comment il apostrophe ces prêtres^ si accommodants :
« Vous dites la messe conformément à l'intention et aux désirs de celui qui l'a payée , dit-il , mais avez-vous bien examiné si ce qu'il désire est juste et raisonnable? Qu'une jeune personne vous envoie , comme j'en ai été témoin , dix ou douze sous pour dire une messe à la chapelle de la Vierge , dans l'intention d'obtenir qu'elle ne soit point marquée de la petitevérole , dont elle vient de réchapper; qu'une autre en fasse dire \k l'honneur de saint Antoine de Padoue, pour retrouver son petit
chien 9 ou quelques autres instruments de vanité qu'elle aura perdus; qu'une autre enfin vous en demande pour qu'elle soit bientôt mariée k un jeune étourdi , ou à un libertin , l'objet d'une aveugle passion qu'elle écoute et qu'elle suit, préférablement aux avis salutaires des gens de bien , et peut-être , ce qui est encore plus blâmable , au mépris et contre la volonté d'un père et d'une mère chrétienne, osez-vous employer l'acte le plus sacré de notre religion pour demander et obtenir l'accomplissement de ces sortes de désirs * ?
« Aujourd'hui , et peut-être plus qu'autrefois , on voit des prêtres et des religieux assaillir eu quelque sorte les malades et les mourants, s'emparer de leur confiance sous le spécieux prétexte de zèle ou d'amitié , les intimider ou les rassurer selon leurs dispositions, et enfin leur extorquer certaines sommes pour une quantité de messes, et pour une fondation dans leurs églises ". »
Ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est que l'anonyme , qui ne peut pas manquer d'être bien au fait de ce qui se passe dans son Église, se défie fort de la fidélité des prêtres à acquitter toutes les messes dont ils se sont chargés. Le père Gourraier, dans ses notes sur le concile de Trente, nous apprend que dans cette assemblée on avait déjà remarqué que le nombre des messes de fondation était trop grand pour qu'on pût y satisfaire, et qu on avait fait quelques règlements pour y remédier; mais si l'on réduisit les fondations, ce ne fut que pour le passé. Il ajoute qu'il eût été mieux de prévenir pour la suite les abus de ce pacte simoniaque ^.
a On ne saurait trop reprocher à la plupart des prêtres , dit notre auteur, le trafic qu'ils font de leurs fonctions. Us ne sont, le plus souvent, occupés que du désir d'avoir des messes, et du soin d'en quêter. En ont-ils plus qu'ils n'en peuvent dire , ils
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» Concile de Trente, t. II, p. 738.
s'en déchargent sur d'autres, quelquefois à moindre prix qu'ils ne les ont reçues; d'autres, quoique surchargés, en prennent de toutes mains, sans se mettre en peine de les dire. J'ai connu des communautés où les sacristains comptaient , non par dou* zaines ou par centaines, les messes qui leur restaient k acquitter, mais par milliers , et qui cependant se donnaient bien de garde de refuser aucune des rétributions qu'on leur présentait \
«( Ne dissimulons point ces désordres, ajoute-t-il, puisque les libertins s'en moquent, que ceux de religions différentes nous insultent, et que les gens de bien en gémissent ! 2»
Jusqu'à présent , je n^ai fait que rapporter ce que dit notre anonyme; mais vous voulez bien, Monsieur, que je parle aussi un peu à mon tour, et que je vous informe d'un fait qui peut trouver ici sa place.
Je me trouvais à Paris, il y a déjà bien des années, dans le temps que le célèbre père Massillon , mort depuis évéque de Glermont , se distinguait par son éloquence. Il avait un ami intime , prêtre de l'Oratoire comme lui , qui avait aussi beaucoup de talent pour la chaire, c'était le père Maure. J'eus la curiosité d'entendre un de ses sermons. Pour cela je me rendis de bonne heure dans l'église des Pères-de-la-Merci , où il prêchait le carême cette année-là. Le hasard fit que je me trouvai assis auprès d'une dame qui, pour se désennuyer en attendant le prédicateur, trouva à propos de lier conversation avec moi. On vint nous demander l'argent de nos chaises ; là-dessus la dame , qui avait compris que j'étais étranger, m'avertit de ne pas payer plus que la taxe, et , pour me faire sentir que l'avis n'était pas inutile , elle ajouta a qu'il était bon que je snsse qu'il se faisait bien des friponneries dans l'Eglise. »
Le sens que j.e donnais à ces paroles, et qui me parut le plus naturel, c'est qu'y ayant assez souvent affluence de monde dans les églises, il s'y gUssait des filous qui profitaient de la foule pour jouer quelqu'un de leurs tours, et je répondis sur ce pied-
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là ; mais la dame répliqua avec beaucoup de vivacité que je n'y étais pas, et que je n'avais pas compris sa pensée. Elle me dit rondement qu'elle voulait parler « des tours que jouaient les ecclésiastiques eux-mêmes pour attraper l'argent des particuliers. » Une semblable proposition piqua ma curiosité , qui ne tarda pas à être satisfaite.
<c II y a quelques semaines, me dit donc la dame, que j'ai perdu une sœur unique, que je regrette tous les jours. Je n'ai pas voulu manquer à faire dire des messes' pour le repos de son âme. Pour cela j'allai, il n'y a que quelques jours, dans une communauté fort nombreuse, avec qui je traitai pour un certain nombre de messes , que je payai même d'avance; Par le moyen de plusieurs chapelles qu'il y a dans leur église , elles devaient toutes être expédiées dès le lendemain. Je m'y rendis de grand matin, et, pour m'assurer si mes messes se diraient fidèlement, je menai avec moi un ami, que je postai du côté opposé a celui où je m'étais placée, en sorte qu'entre nous deux nous ne pouvions pas manquer de voir tout ce qui se passait dans l'église. Sur les dix ou onze heures, le sacristain vint me dire, d'un air fort assuré : — « Madame , voilà qui est fait , toutes vos messes sont dites. » Cependant , par le calcul que nous fîmes mon ami et moi , il s'en manquait encore trois ou quatre. Je le fis voir clairement au sacristain, qui n'en voulait pas convenir; cepen*dant, après quelque contestation, on recommença quelques messes pour me donner satisfaction. Mais j'eus beau faire, ces braves gens trouvèrent encore le secret de m'en escamoter quelqu'une sur ce déficient. N'ai-je pas eu raison de vous dire qu'il se fait bien des tours de passe-passe dans les églises? »
Je vous avoue. Monsieur, que cette conversation me parut si singulière, que je la couchai sur mes tablettes. Vous ne manquerez pas de dire que celte dame avait admirablement bien choisi son confident ; mais ne vous en moquez pas , puisque jusqu'à présent je lui avais gardé le secret. Je n'ai commencé à parler que lorsque j'ai vu que l'anonyme apprenait à toute la
terre , dans son livre , que les préires de sa communion pe sont point fidèles à dire les messes qu'on leur demande, et qu'on leur a payées d'avance. Dès que j'ai vu le public instruit Ikdessus , je me suis cru autorisé à dire aussi de mon côté ce que j'en savais.
Puisqu'il y a beaucoup de prêtres qui ne peuvent pas acquitter toutes les messes dont ils sont chargés, il est visible qu'ils en ont trop. Notre auteur nous dépeint la condition de divers autres ecclésiastiques , dont le sort est bien différent. « J'en ai vu d'autres, dit-il, qui se plaignaient de ne point recevoir de messes, et qui se donnaient toutes sortes de mouvements pour s'en procurer, jusqu'à faire emplettes de livres, de tableaux , au paiement desquels ils satisfaisaient en se chargeant d'une certaine quantité de messes à six ou à sept sous. J'en ai vu d'autres qui offraient d'acquitter, par un certain nombre de messes, ce qu'ils avaient perdu au jeu. Voilà, conclut-il, un I éger échantillon des abus introduits depuis l'usage de donner une certaine somme par messe * . »
L'auteur n'oublie pas de réfuter les prétextes qu'on allègue pour essayer de justifier la demande des rétributions manuelles pour les messes de commande.
On ne peut disconvenir , dit-il , que les ministres de l'autel ne soient en droit de vivre de l'autel: Jésus-Christ l'a déclaré; saint Paul , son disciple et son interprète, l'a décidé de même. Mais quand le Sauveur a dit que « tout ouvrier est digne de récompense , » il ne parlait sûrement pas de ceux qui disent la messe , et qui ne savent pas faire autre chose ; il avait en vue ces ouvriers vraiment évangéliques, qui sont occupés des pénibles travaux du ministère. Saint Paul n'a pas dit non plus que tout prêtre, tout religieux, est digne de « vivre de l'autel *; » il ne s'agit point , dans le passage , de ceux qui n'ont d'autres occupations , ni d'autre savoir-faire que de dire la messe , et
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de réciter chaque jour, souvent négligemment et à la hâte, ce qu'on appelle dire son office.
Il insiste sur ce dernier article» Il serait aisé de faire -voir l'absurdité et l'illusion grossière de ceux qui s'imaginent que l'on peut, en sûreté de conscience, jouir des revenus de l'Église sans lui rendre d'autre service que de marmotter chaque jour, en son particulier, un certain nombre de psaumes , d'antiennes et de leçons. Fra-Paolo, dans son Traité des bénéfices , fait voir que l'intention de l'Église n'a jamais été d'accorder un bénéfice pour réciter simplement Yoffi^e ou le bréviaire , mais pour travailler à l'instruction des peuples.
Vous me dispenserez, s'il vous plaît. Monsieur, de rien ajouter aux sages réflexions de notre auteur. Outre que ma lettre est dqà assez longue, je dois éviter tout ce qui approcherait de la controverse. Les catholiques eux-mêmes ont bien senti l'irrégularité de cette rétribution des messes. Ceux qui en ont parlé de la manière la plus adoucie, ont dit que c'était au moins une simonie palliée ; mais je ne vois pas qu'elle soit seulement palliée. L'anonyme cite plusieurs conciles qui ont condamné cet usage comme une véritable simonie. Saint François d'Assise en jugeait ainsi, et il avait défendu k ses religieux de rien recevoir pour des messes ; mais vous savez qu'ils se sont fait relever de cet article de leur règle , et que la sacristie est aujourd'hui ce qui fournit principalement k leur subsistance, beaucoup plus que la quête. Ignace de Loyola avait fait la même défense k ses religieux. On met aussi les chartreux au nombre de ceux qui ne prennent point d'argent pour dire des messes.
Le père Simon s'est aussi expliqué assez ouvertement Ikdessus. Il dit qu'il ne faut pas se récrier autant que l'on fait contre la simonie grecque, puisque c'est un usage généralement établi dans l'Occident, de prendre de l'argent pour des messes *. Noire auteur rapporte un mot du cardinal Pullus, qui renchérit
* Histoire critique des sentiments et des cotUumes des nations du Levant, pav K ^ieur de Moni.
de beaucoup sur ce jugement du père Simon. Ce prélat a dit, et cela d'après le concile de Tolède, que célébrer les saints mystères par le motif de la rétribution, et vendre Jésus-Christ comme Judas, c'est à peu près la même chose V Je trouve la même pensée dans un vieux livre intitulé: Stella clericorum^ mais énoncée avec encore moins de correctif. Qui missam cek' brant pro pecuniâ , dit-il , videntur mihi dicere cum proditore
Judâ^ QuiD YULTIS MlHl DARB, ET EGO VOBIS EUM TRADAM?
Ne trouvez-vous pas , Monsieur, que le zèle de ces auteurs est allé un peu trop loin? Pour moi , j'avoue que je n'aurais pas osé en dire autant; il me semble qu'une comparaison aussi odieuse, des invectives aussi fortes, auraient pu être réservées contre certaines messes en usage dans les siècles précédents , et qui avaient un caractère de noirceur tout autre que celui d'être simplement vendues k prix d'argent. Voici ce que me fournit un journaliste, et qui éclaircira ma pensée.
Il s'était autrefois glissé en Espagne une coutume horrible. Quand un homme y avait gagné des coupe-jarrets pour en assassiner un autre, il faisait dire une messe des morts pour ce malheureux objet de sa haine. Les prêtres avaient fait croire au peuple, qu'après une messe semblable il n'était pas possible que le coup manquât. Les preuves de ce détestable usage se trouvent dans les canons d'un concile espagnol '. Il ne faut pas demander si ces messes étaient bien payées, on conçoit aisément qu'elles devaient être à un assez haut prix. Il y a lieu de soupçonner qu'elles étaient même assez fréquentes, si l'on fait attention au génie des peuples parmi lesquelles elles étaient en usage; elles valaient donc beaucoup aux ecclésiastiques. Gomment qualifier une horreur de cette nature ?
A cette dissertation sur les messes de commande , l'auteur
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* Missam pro requie defunctorum promulgatam fallaci voto pro vivis student celebrare hominibus, non ob aliud nisi ut is, pro quo id ipsum ofTertur officium , ipsius sacrosancti litaminis interventu, mortis ac perditionis in^ currat periculum. Goncil. Tolet. 17 can. V,
a joint un appendice sur les Droits curiaux. Il entend par là ce que les curés exigent pour l'administration de quelques-uns des sacrements , et pour les autres fonctions ecclésiastiques. Il y trouve aussi bien de l'abus.
. Dans plusieurs diocèses il y a des règlements qui en fixent le taux suivant les différentes conditions des personnes : droit de mariage, de fiançailles, de publication de bans ; droit de purification des femmes après les couches ; publication et fulmination de monitoires; droit de sépulture pour les nobles, etc. droit d'assistance aux enterrements ou services , tout est taxé , rien n'est accordé gratuitement, sinon l'administration de l'eucharistie et de la pénitence. Â l'égard du baptême, on n'exige rien ; mais ce serait une espèce de confusion aux parrains et marraines, de s'en retourner avec l'enfant sans avoir donné quelque chose à celui qui l'a baptisé.
Ces droits curiaux vonl si loin dans la plupart des bonnes villes, qu'ils fournissent fort amplement Tentretien des curés. Â Paris , par exemple , on ne leur a assigné ni dîmes , ni portions congrues , ni aucun fixe. Le casuel seul les fait vivre fort grassement.
Les plus riches curés des villes , comme les plus pauvres de campagne, se font payer régulièrement les droits annexés à chacune des fonctions de leur ministère. Il y en a même qui prétendent que ces sortes de taxes, surtout celles des obsèques, doivent être levées en leur faveur, préférablement a toutes autres dettes privilégiées. On en voit, dans certains diocèses, qui refusent constamment d'aller faire la levée d'un cçrps , que le droit d'enterrement ne soit payé.
L'auteur se demande là-dessus pourquoi il est libre d'exiger des droits pour l'administration de certains sacrements , et qu'il ne l'est pas pour d'autres? Le pouvoir d'unir les fidèles par les liens du mariage , d'offrir le saint sacrifice , d'accorder la sépulture ecclésiastique, de prier publiquement pour les défunts, est-il quelque chose de moins spirituel que celui de conférer le
baptême , d'entendre les pénitents à confesse , de donner Feueharistie, ou d'administrer rextrême-onctîon ? A-t-il été moins défendu autrefois de demander un certain salaire avant ou après les obsèques , que de donner une certaine somme pour un bénéfice qui n'est pas même à charge d'âmes î
Il me semble , Monsieur, qu'il y a assez longtemps que notre anonyme parle seul, et que nous ne faisons que l'écouter. La démangeaison me prend encore une fois de l'interrompre pour dire aussi quelque chose à mon tour. Voici , je crœs , qui se liera assez naturellement avec les réflexions de l'auteur.
J'ai déjà dit qu'étant k Paris, il y a un peu plus de trente ans, j'eus la curiosité d'entendre divers prédicateurs qui prêchaient le carême. On me parla avantageusement d'un abbé Prévôt; il avait prêché devant le roi l'année précédente, et il débitait alors son carême aux Quinze^vingts. Le jour que je l'ouïs, son sujet était le respect qui est dû aux prêtres ; il insista sur divers articles qui lui paraissaient propres à les rendre recommandables ; la peine qu'ils ont à étudier, la retraite du séminaire, la servitude de réciter journalièrement le bréviaire, etc.; mais il fit surtout beaucoup valoir les assistances qu'ils donnent aux mourants.
(( Quand vous êtes malades, dit-il, nous portons l'alarme dans le ciel pour vous y trouver des patrons. Notre empressement pour vous se soutient jusqu'à la fin. Quand vos parents et vos amis vous quittent dans un lit de mort, nous restons les derniers auprès de vous. Nous ne vous abandonnons pas même quand vous» allez expirer, et nous suivons vos âmes fugitives jusque dans le sein de l'éternité. Nos soins pour vous s'étendent même au delà de la mort, et c'est nous qui nous chargeons de votre sépulture. »
Ici l'orateur se fit une objection fort naturelle, c'est que « les prêtres prennent une rétribution pour cela, ce qui diminue beaucoup l'obligation qu'on leur a. » La réponse fut que cette récompense est si mince que ce n'est pas la peine d'en parler.
Mais quel cpe soit ce paiement , il gâte entièrement le mérite de l'action, et il serait bien plus digne des ecclésiastiques de ne rien toucher pour une sépulture.
Mon auteur me fournit un passage de saint Grégoire pape , qui viendra ici fort à propos pour appuyer la convenance d'un semblable désintéressement. « S'il est honteux et indigne, dit-il, de demander une redevance pour accorder quelques pouces de terre à un cadavre, il ne l'est pas moins d'exiger un certain lucre k l'occasion d'un événement qui afflige quelquefois les plus indifférents *. »
Il y a des curés excessivement âpres au gain sur le droit de sépulture. Voici un cas singulier, que m'a conté un de mes amis, qui en avril 1748 revenait de Dijon, où un procès l'avait arrêté quelques mois. Un pauvre homme ayast été réduit à se faire couper une jambe, il souhaita que cette partie de son corps fât inhumée en terre sainte. Il envoya pour cela demander au curé la permission de la placer dans le cimetière : celui-ci répondit qu'il l'accorderait, mais qu'il lui fallait pour cela quelque droit de sépulture, et il l'estima un quart du corps entier. On fut fort surpris , et même indigné de ce sordide intérêt ; mais quelque représentation qu'on lui fit là-dessus, il n'en voulut pas démordre. On se disposait a le satisfaire, lorsque quelqu'un qui était témoin du débat dit au curé, qu'il fallait donc qu'il s'engageât par un écrit , pour lui ou son successeur, à n'exiger que les trois quarts de la taxe ordinaire d'une sépulture quand ce pauvre homme mourrait, puisqu'il s'en était fait payer avant la mort une partie en avancement d'hoirie^ comme on dit.
Je ne sais pas bien si la contestation finit de cette manière , mais j'ai tout lieu de croire que cette scène tragi-comique s'est passée dans la même ville d'où est sorti l'ouvrage dont je vous donne l'extrait. Vous pouvez juger par la. Monsieur, si les ecclésiastiques de Bourgogne ont bien profité des sages leçons qu'on leur donne dans ce livre. Qu'aurait dit le pape Grégoire si
^ Gregor. Epist. 56 ad Januar.
de son temps il était arrivé un cas semblable, lui qui avait dé« fendu aux prêtres de rien prendre pour une sépulture , surtout à cause de raflBiction où se trouve alors une famille? Cette raison générale était bien plus forte dans la circonstance particulière de ce pauvre paroissien, qui venait d'essuyer une cruelle opération de chirurgie. Son curé, qui devait le consoler, aggrava encore le mal par son avarice.
Revenons k notre orateur, l'abbé Prévôt, que cette petite digression nous a fait perdre de vue. Après que cet avocat du sacerdoce eut étalé si éloquemment ce que les prêtres faisaient pour les particuliers dans leur dernière maladie, et pour leurs obsèques , je m'attendais qu'il ajoutât encore que leur empressement k être utiles aux fidèles s'étendait fort au delà du tombeau, et qu'il fit iwiloir les soins qu'ils se donnent pour rafraîchir les âmes des défunts au milieu des flammes du purgatoire ; mais il ne toucha point cette corde, et, après avoir un peu réfléchi, je trouvai que c'était un trait d'habile homme que cette réticence. Les prêtres s'acquittent de cette fonction d'une manière si intéressée et si mercenaire, que ce qu'on peut faire de mieux , en plaidant leur cause , est de supprimer l'article des messes qu'on dit pour les trépassés. On peut leur appliquer le proverbe trivial: Point d'argent^ point de Suisse^ et dire de même : Point d^argent, point de messe.
L'anonyme finit sa dissertation en cherchant des remèdes au désordre qu'il a si bien fait sentir, mais entre tous ceux qu'il indique , je n'en vois point de bien efficaces. Je ne m'arrêterai donc pas a vous les rapporter. Ici le malade refuse la guérison. Il faudrait que le pape entreprit bien sérieusement de corriger ces abus , et , avec les meilleures intentions du monde, il aurait bien de la peine à réussir ; mais il se gardera bien d'attaquer ce mal , de peur de s'attirer le reproche exprimé par ce mot de l'Évangile: Médecin^ guéris-toi toi-même.
Il est vrai que les canonistes fournissent une réponse au saint-père. Ils étabhssent cette maxime , qu'il ne se fait point
de simonie en cour de Rome , parce que le pape agit en supérieur absolu; ils se fondent apparemment sur ce principe, qu'il y a des actions qui ne blessent qu'en petit, et qui ne choquent plus quand on les voit en grand. Tout est autorisé dans ceux qui occupent des postes éminents. i< Tu me traites de voleur (disait le pirate de Gilicie k Alexandre le Grand), tu me traites de voleur parce que je n'ai qu'un vaisseau pour aller en course. Si j'avais une flotte pour envahir comme toi des provinces entières , je serais un glorieux conquérant. » Notre auteur, dans toute sa dissertation, tombe sur le corps d'un pauvre prêtre, qui, pour avoir à diner, a tiré sept ou huit sous d'une messe, et il ne dit rien au pape , qui vend tous les jours les plus gros bénéfices de l'Europe. Je vous demande , Monsieur, lequel des deux est le plus coupable de simonie ?