‹ Œuvres historiques et littéraires de Léonard BaulacreChapitre 30 sur 31 · L'ORIGINE DES NOMS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

L'ORIGINE DES NOMS DE FAMILLE

(Diverses espèces de noms chez les Romains. — Aumonn âge on ne désignait les hommes que par leur nom de baptême, anqnel oi ajoutait celui de knr père. — Les évèques ne prennent que leur nom de baptême, suivi de la désignation de jeor diocèse. — Les familles nobles prennent un surnom tiré de leur terre, en France à partir du commencement de la troisième race, et plus lard dans nos contrées. — Les surnoms, deyenus noms patronymiques: leur origine et leur étymologie. — Les sobriquets. — Pourquoi certaines personnes changent de nom. — Pourquoi les papes à leur avènement, et les religieux, adoptent un antre nom.)

{Journal Helvétique, Novembre 1744.)

Monsieur,

Vous m'avez déjà plus d'une fois demandé raison de certains petits livres rares que l'on ne trouve que difficilement dans les bibliothèques des particuliers , et que vous voudriez connaître.

Votre curiosité se loiii uc aujourd'hui ilu côté d'un traité sur l'origine des noms de famille, qui parut il y a environ soixante ans. Ije hasard m'a justement fait tomber ce livre entre les mains.

Avant que de vous en donner l'extrait, je commence par déclarer que ce sera là un acte d'obéissance, et que de moi-même je ne me serais pas porté de ce côté. Ce sujet peut paraître un peu baroque. En général , il est plus agréable de s'occuper de choses que de mots. Des lecteurs délicats mettent ces sortes de recherches avec celles des étymologies, et, du haut de leur esprit, les traitent de vétilles de grammaire, indignes d'occuper des gens de lettres qui ont un peu de goût. Je sais l'usage que vous voulez faire de cet extrait, et que vous m'allez exposer à ces jugements désavantageux. Il y a encore un côté qui parait rabaisser beaucoup le sujet que vous m'avez prescrit : c'est que la plupart des noms de famille tiennent beaucoup du sobriquet. Cet endroit-là donne une nouvelle prise à la critique. Cependant je veux bien l'affronter en votre faveur, et braver la délicatesse de quelques beaux esprits. Je me sens autorisé de l'exemple de MM. de l'Académie des inscriptions de Paris. M. Mahudel, qui en est membre, vient de donner au public une dissertation curieuse, dont voici le titre : De V autorité que les sobriquets^ ou surnoms burlesques^ peuvent avoir dans C histoire*. Il n'y a qu'à la lire pour se convaincre que ce sujet n'était pas indigne d'un académicien. Voilà donc un passeport suffisant pour l'extrait que je vous envoie. L'origine des surnoms tient assez à l'histoire, pour ne devoir pas être négligée.

Voici le titre du livre que vous souhaitez que je vous fasse connaître: Traité de C origine des noms et des surnoms^ par Messire GilleS' André de la Roque^ sieur de la Lonlière^ à Paris, 1681, in-12. Cet auteur, à en juger par ses titres, doit avoir été un

* Histoire de V Académie des ÏMcriptions, tome XIV, p. 181. Edition de Paris.

homme de qualité. On a de lui un Traité de la noblesse assez étendu, et que Ton cite souvent. Dans l'extrait que vous souhaitez, vous me permettrez bien de ne pas me tenir si scrupuleusement attaché à mon auteur, que je n'ose rien dire qu'après lui. Je demande la liberté de faire usage de tout ce que je trouverai en mon chemin, qui aura rapport au sujet, sans m'embarrasser où je l'aurai pris.

Il est bon, avant toutes choses, de définir les termes. Le umn propre est celui que l'on met avant le surnom , comme Jean^ Pierr^^ PauL etc. Nous l'appelons notre nom de baptême^ et les Latins l'appelaient Prœnomen. — Ce que l'on appelle surnom^ le nom delà famille^ est celui qui appartient à toute une race; autrement, le surnom est ce qui convient à une famille parliculière, ou à une branche de cette maison. Les Latins l'appelaient Agnomen. — Ils avaient encore un troisième nom, qu'ils appelaient Cognomen : quelques grammairiens prétendent que c était un surcroit de surnom, donné pour quelque raison particulière, mais qui devenait ensuite héréditaire. L'orateur romain nous fournira l'exemple de ces trois noms: il s'appelait Marcus Tullius Cicen^o. Le nom de la (erre seigneuriale fait aujourd'hui l'effei de ce troisième nom, dans les personnes nobles.

La première question sur cette matière, c'est de savoir quand l'usage des surnoms a commencé en France et dans ces pa;s-ci. Les gens de lettres sont assez partagés sur la véritable époque de ces noms de famille: ils paraissent embarrassés à en fixer le commencement d'une manière bien précise.

Dans les anciens auteurs, comme Grégoire de Tours, Âdon, Aimoin, Régitton et quelques autres, on ne trouve point que le nom de baptême soit accompagné d'un surnom. Dans les vieux titres antérieurs a l'an 1000, on ne désignait les gens que par leur nom de baptême, et par celui de leur père: Joannes fib'us Alexandrie Jean fils d'Alexandre. Cet usage s'est soutenu quelques siècles après, surtout en Italie. On connaît un ancien auteur de ce pays-là, nommé Alexander ab Âlexandro, c'est-à-dire

Alexandre fils d'Alexandre ^ C'est de cette ancienne coutume de ne désigner les personnes que par des noms de baptême, que les prélats ont retenu l'usage de ne mettre que le leur, et le nom de leurs évéchés, au bas de leurs mandements. Dans les souscriptions des conciles généraux et des synodes provinciaux, les évéques, pendant six siècles entiers, n'avaient pas signé autrement.

L'historiographe André du Ghesne a reconnu que les ^milles nobles n'avaient aucun surnom en France, avant les rois de la troisième race. C'est sous Hugues Capet et Robert son fils, qui vivaient en 987 et 997, qu'on commença k avoir des surnoms. Les maisons nobles les tirèrent des terres qu'elles possédaient; mais ce n'était encore alors qu'un usage fort confiis. Mézerai re« tarde un peu plus cette époque : il dit que c'est sur la fin du règne de Philippe-Auguste que les seigneurs et gentilshommes prirent le nom de leurs terres, et que les familles commencèrent à avoir des noms fixes et héréditaires.

Voilà pour ce qui regarde la France; mais il ne faut pas croire que les surnoms soient arrivés sitôt dans notre pays. Leur marche a été beaucoup plus lente, et ils n'y sont parvenus qu'après bien des années. J'ai voulu consulter là-dessus M. le professeur Ruchat, qui a examiné ce fait dans son Abrégé de l^histoire ecclésiastique du pays de Vaud, « On trouve dans cet ouvrage, dit le Journal des savants^ une remarque assez curieuse sur l'établissement des noms de famille dans le pa}S de l'auteur. Cet usage, selon lui , ne commença guère qu'au quatorzième siècle. Dans tous les siècles précédents on ne voit que de simples noms de baptême, à un petit nombre près. Les premiers et les plus anciens noms de famille étaient ceux des gentilshommes, qui prenaient le nom de leurs terres. De là sont

' En Angleterre on voit encore des noms de famille composés du nom de baptême du père ; FHz Roger, c'est4-dire Fils de Roger, Ce sont pour la plupart des noms normands. Quand ils se terminent en Ston, ils sont saxons: Andreston, fils d'André,

venus les noms des maisons de Gruyère, de Blonay, d'Estavayer, etc. , et d'autres semblables. Ils étaient déjà un peu en usage dans le onzième siècle. Dans la suite, quelques familles en eurent, mais le nombre en était si petit qu'il ne mérite pas d'être relevé. Dans les actes, chacun était désigné par le nom de son père, comme Pierre^ ftls de Jean , ou quelquefois un mari par le nom de sa femme. Ce fut vers le milieu du treizième siècle, que cette coutume s'introduisit dans le pays de Vaud, et elle y fut généralement établie avant le milieu du quatorzième, du moins par rapport aux familles de condition libres

Vous me marquez, Monsieur, que vous ne comprenez pas d'où Ton avait pu tirer cette prodigieuse quantité de noms, dont un grand nombre nous paraissent des mots bizarres qui ne signifient rien. L'auteur du Traité de l'origine des noms de famille indique bien quelques sources générales d'où l'on a tiré les noms des familles roturières, mais qui cependant ne peuvent servir qu'à en expliquer une petite partie. Voici quelques-unes des sources qu'il nous a marquées. — Quelques surnoms sont venns de la profession, de l'office, ou du métier qu'a exercé celui qui l'a porté le premier. — Quelquefois ces surnoms out été tirés des qualités du corps, bonnes ou mauvaises; et d'autres, des qualités de l'esprit. La couleur ou la manière du poil, la façon des habits, l'âge, la province, le lieu de l'habitation ou de la naissance. — On remarque que les gens de lettres el quelques riches marchands ont pris quelquefois le nom de la ville où ils résidaient. — Souvent un nom de baptême assez commun dans la famille en est devenu le surnom ; mais ces noms propres se sont trouvés déguisés. — I^es diminutifs qu'on donne aux enfants, sont restés aux adultes et à leur postérité.

Je suppose que vous n'avez pas encore vu la dissertation rie M. Mahudel , dont je vous ai parlé. Voici ce qu'il dit sur les surnoms: « Il n'y a personne qui ne sache que les surnoms,

' Journal des savants, 1709, p. 611, édit. de Paris.

considérés en général , sont des épitlièles ajoutées aux noms propres des lioinmes, pour les distinguer de ceux qui portent le même nom dans une famille, dans une ville ou dans un Etat, et que ces épithètes sont tirées de quelque caractère particulier à chaque personne, pour la désigner d'une manière moins équivoque. Il y a des surnoms sérieux, qui ne tendent qu'a donner, dans des termes convenables, en bien ou en mal, une notion simple et naturelle des personnes telles qu'elles sont; mais il y a aussi des surnoms qui tiennenl du burlesque, et qui sont toujours un peu désavantageux à ceux k qui on les a donnés.»

C'est la son exorde pour venir aux sobriquets. Cette classe est une des plus fécondes. On nous apprend d'abord que ce n'étaient pas les familles mêmes qui se donnaient leur surnom, mais qu'ordinairement il leur était imposé par d'autres. Un voisin un peu malin, et se trouvant dans un accès de belle humeur, donnait un nom k un homme par forme de sobriquet : ce nom lui demeurait non-seulement pendant sa vie, mais il était encore transmis à ses enfants après lui. Le caprice et la malignité ont donc enfanté une infinité de ces surnoms. Il faut rapporter a cette classe certains noms qui parais>ent peu honoiables k ceux qui les portent.

Pour vous épargner la peine de faire l'application de toutes ces différentes sources des surnoms, je vais vous rapporter quelques exemples. Celui qui se présente le premier, c'est la profession et le métier. De la ces noms si communs de le Fèvre^ Favre^ Cliapuis^ Cliarpentier^ Charron^ Meunier ^ le Ménétrier^ Uhuilier^ le Maçon^ Portefaix^ etc. Le lieu de l'habitation, du Four, du Puits, de la Fontaine, du TU, de l'Orme^ de la Mare, de la Rivière. L'office ou la condition, Prémt^ Clialelain , Mes^ tralje Maire^ Champion^ Héraut Je Vassor^ ou Vavasseur, c'estk-dire le vassal. Vous connaissez la famille Butler en Angleterre, c'est le Bouteiller ; Stuarl^ en écossais, signifie le Maître d'hôtel. Le nom de la province a donné le nom au célèbre pein-

Ire Champagiie, au fameux graveur Picart^ au P. Berruier auteur de V Histoire du peuple de Dieu, Berruier signifie un homme du Berri. La couleur du teint et du poil, Blanchard^ le Blond. Blandel^ Bousseau^ le More^ le Noir^ le Brun.

Il ne faut pas douter que quand on donna ces surnoms dans les commencements, ils ne caractérisassent la personne, à peu près conmie les savants disent que les noms qu'Adam imposa aux animaux après la création, marquaient leurs^ropriétés, ou au moins leur figure extérieure. Il ne faut plus s'attendre qu'après plusieurs générations ils puissent cadrer encore aujourd'hui; cependant le hasard fait encore quelquefois qu'ils conviennent assez bien. Louis XIV demanda un jour a un de ses courtisans ce qu'il pensait de ses deux habiles peintres le Brun et Mignard^ et auquel il donnait la préférence. «Je ne me connais pas assez en peinture, répondit le courtisan, pour oser prononcer un semblable jugement. Cependant il me semble que leurs noms les caractérisent assez bien l'un et l'autre. Le Brun excelle dans le dessin, mais son coloris est sombre , triste , et donne dans lé grisâtre. Mignard, aussi grand dessinateur, me parait plus gra* cieux et plus mignard.n

Les qualités de l'esprit ou du cœur ont fait les surnoms de Preud^ltomme^ Bon^homme^ Bon^fds et d'autres semblables.

Les noms propres ou de baptême sont souvent devenus surnoms. Le P. Daniel^ célèbre auteur jésuite, a tiré le sien de cette source. Renault Robert^ Arcliambaud, Simon^ Guichard^ Germain, et bien d'autres, doivent être rapportés à celte classe. Il y a dans le pays de Yaud une famille ancienne et très-distinguée, qui porte le nom de'Loys.Cesi le nom de baptême Louys^ mais comme l'écrivaient leurs ancêtres. Il est aisé de le reconnaître, malgré ce petit travestissement, mais voici de quoi prouver l'identité.

On lit, dans la Vie de Malherbe, qu'Henri IV lui montrant la première jettre que Louis XIII lui avait écrite, ce poète ayant remarqué qu'elle était signée Loys au lieu de Louys, demanda

assez brusquement au roi si Monseigneur le dauphin avait nom Loys. Le roi, étonné de cette demande , en voulut savoir la cause. Malherbe lui fit voir comment le jeune prince avait écrit son nom : ce qui donna lieu d'envoyer quérir celui qui apprenait à écrire à Monseigneur le dauphin, pour lui enjoindre de lui faire mieux orthographier son nom. Sur cela Malherbe disait qu'il était cause que le roi s'appelait Louys.

Outre la vieille orthographe, ce qui empêche encore de reconnaître les noms de baptéine devenus surnoms, c'est qu'ils sont un peu déguisés. Pierre est devenu Perret ou Perroi : Jaques est changé en Jaquemol, Jaquetot, Jaquetnin^ ou en quelque autre diminutif. Le P. Thomassin tire son nom de l'italien r/ioma.s.siVîo, petit Thomas. Un membre de l'Académie des inscriptions vient encore de nous apprendre que le nom du fameux Pè^ trarqn£^ est le nom de Pierre un peu altéré. Son |)ère s'appelait Petracco ou Petrarca , deux manières de déguiser le nom de Pierre. Ce savant fut d'abord appelé Franceaco di Petrarca^ c'est-à-dire François fils de Pierre ; et Petrarca devint son surnom ^ Le jargon des provinces défigurait aussi les noms de baptême: le nom d^Estèie oit à^ Estivant est originairement le nom d^ Etienne.

Les noms de saints sont aussi devenus des noms de famille. Saint^Amour , Saint^Clair^ Saint-Martin^ Sainte- Aldeyonfle; mais ces surnoms paraissent principalement affectés aux maisons nobles.

Les plantes, les arbres, les animaux, en un mot toute la nature, semblent avoir donné des surnoms aux hommes. Malbois. Malebranclip^ en vieux français étaient du mauvais bois, et une méchante^ branche. Mais les animaux ont surtout prêté leur nom à plusieurs familles. Il y a des liosalgnolx^ des Pans et des le Coq: Le Poussin est un fameux peintre français. Un seigneur de la cour admirant les sentiments romains exprimés si noblement

• Mém.de UUératufe, tome XV, p. 753, édil. de Paris.

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dans les tragédies du graud Corneille, lui disait poliment qu'il, ne doutait pas qu'il n'y eût du sang romain dans sa famille, et il la faisait venir des anciens Cornéliens: mais un oiseau fort commun, et qui passe même pour être de mauvais augure, réclauHî ce nom avec justice. I/abbé le Bœuf^ chanoine d'Âuxerre, nous a donné d'excellentes dissertations sur l'ancienne géographie des Gaules, et sur l'état des sciences en France, sous différents règnes. Dom le Cerf^ bénédictin , est aussi connu f^ar ses ouvrages, aussi bien que le P. le lj)up.

Je connais une famille qui porte le nom de Poulain; mais ce n'est pas d'un jeune cheval qu'elle la tiré. Villehardouin nous apprend la véritable origine de ce mol : il dit qu'autrefois, dans la Terre sainte, on appelait poulains ceux qui étaient nés d'un Français et d'une Sarrasine.

Malgré toutes ces sources que je viens de vous ouvrir, et tirées la plupart de mon auteur, je ne doute pas, Monsieur, que vous ne les trouviez insuffisantes. Je m'attends que vous me citerez vingt noms de personnes de votre connaissance qui Qe se rapporteront à aucune de ces classes, et qui vous paraîtront encore des mots vides de sens. Mais ceux qui ont écrit sur ce sujet ont fait une remarque que je ne dois pas omettre. Ils disent donc qu'il n'y a guère de nos surnoms qui ne soient significatifs ; que si nous entendions le gaulois et le jargon des différentes provinces, nous trouverions qu'ils excitent presque tous quelque idée dans l'esprit. Voici des exemples de ce dernier article. Nogarei est le nom d'une famille assez connue; mais ce mot nous parait vide de sens. Cependant ceux qui entendent le gascon savent que, dans cette langue, Nogaiede est un lieu planté de noyers : ce nom est donc équivalent à celui de des Noyers. Je connais des gens qui portent le nom de Gara" gnon; ce mot, qui nous parait tout à fait barbare, signifie dans le patois de Toulouse un cheval entier.

Yoici de même quelques exemples de noms français ou gaulois qui paraissent ne rien signifier, faute d'entendre l'ancienne

langue des Gaules, ou celle que les Francs y apportèrent quand ils vinrent s'y établir. Lauis ou C lavis (car c'est originairement le même nom), vient de l'ancien mot allemand Luitwich^ qui signifie un excellent guerrier; Méroicée^ héros de mer; Chilpérich^ héros puissant; Clottlde^ illustre fille; Friderich^ qui aime la paix, ou qui a le pouvoir de la donner; Henri^ vaillant. Si vous voulez quelque chose de plus exact là-dessus que ce que je viens de transcrire de mon auteur, je vous conseille, Monsieur, de lire une bonne dissertation qui parut il y a quelques années dans le Journal helvétique ^ , et que Ton attribue à M. le professeur Ruchat.

Il faut quelque exemple de mots purement gaulois. Henouart est un nom assez commun. Il signifie, en vieux gaulois, un seigneur d'une grande considération. Le Roman de ta Rose l'a employé dans ce sens. — Mais en voilà assez sur ces élymologies gauloises, qui ne sont pas fort divertissantes. Il faut donc venir incessamment à la classe des surnoms la moins ennuyeuse de toutes, c'est sans contredit celle des sobriquets.

Ce qu'on appelle sobriquet^ est une espèce de surnom ou d'épithète burlesque qu'on donne à quelqu'un par une sorie de raillerie de quelque chose qu'il a dite ou faite mal à propos, ou de quelque défaut personnel. On ne saurait indiquer toutes les sources de ces surnoms désavantageux : toutes les imperfections du corps, tous les défauts de l'esprit, les mœurs, les passions, les mauvaises habitudes, tout y contribue. Les accidents qui regardent la naissance, la condition, la fortune, en ont aussi produit plusieurs.

Il est aisé de donner des exemples de sobriquets fondés sur quelque défaut corporel : c'est la classe la plus féconde. Le Rossu^ et son diminutif, le Bossuet; le Camus ^ et son diminutif Ca$nu8at; le Bègue ^ le Borgne^ le Nain^ etc.

C'est proprement les gens du peuple qui ont pris plaisir à se

* JmnuU Helvéiiqutt mai 1741, p. !249.

donner ces sortes de surnoms entre eux ; mais dans la suite on les a aussi donnés aux grands. On y a trouvé plus de sel, quand ils étaient appliqués k des personnes considérables d'ailleurs. Alors ils produisent un contraste singulier, et qui flatte plus agréablement la malignité humaine. Un empereur illustre appelé Barbe rowme, un souverain pontife avec le surnom de Groin de porc, divertissent davantage que si c'étaient de simples particuliers qui eussent été surnommés de cette manière.

Un archiduc appelé Frédéric, ayant extrêmement dérangé ses finances, eut le surnom de Bourse vide. Il v fut foii. sensible, et fit tout ce qu'il put pour l'effacer : il eut beau se voir ensuite dans l'opulence, le surnom injurieux lui resta toujours.

Le pape Benoit XII était fils d'un boulanger français. Le nom de baptême de ce pontife était Jaques. Dès qu'il fut élevé au cardinalat, le peuple de Rome l'appela Jaque» du Four.

Charles de Sicile fut surnommé Sans terre. Ce nom lui avait été donné parce qu'il fut longtemps sans Etats. Il ne le perdit point lors même que Robert son père lui eût cédé la Galabre.

M. Mahudel m'a fourni la plupart de ces surnoms un peu injurieux. Cependant, Monsieur, je dois vous avertir que ce surnom de Sans terre n'est peut-être pas aussi injurieux qu'il le parait d'abord.

On donna une dissertation assez curieuse là-dessus dans le Mercure de France^ décembre 1740. L'auteur essaie de prouver que cette qualification n'a point pour but d'insulter des princes dépouillés de leurs Etats, mais que l'on appelait san^i terre les princes à qui leurs pères n'avaient point donné d'apanage. Quoique dans la suite ils possédassent des provinces, ce premier nom ne laissait pas de subsister.

On ne saurait se méprendre sur les surnoms suivants, qui marquent tous des défauts du corps ou de l'esprit ; Pépin le Bref; Charles le Chauve; Charles le Simple ; Imuis le Hutin^ vieux mot qui signifie désordre^ embarras, querelle: ce titre, donné k

Louis X, n'était assurément pas un éloge; Geoffroy à la grande df'nt, etc.

L'origine des sobriquets donnés aux princes est fort ancienne. Un empereur était sujet k l'ivrognerie: on lui reprocha ce vice par un petit jeu de mots assez ingénieux : on l'appelait Biberius Mero , au lieu de Tiberim Nero. Ântiochus IV fut appelé Epimane^ c'est-à-dire furieux^ au lieu A^Epiphane ou roi illustre, dont il usurpait le titre.

Constantin donna à Trajan le nom de Pariétaire , par raillerie, et peut-être par une espèce de jalousie de la gloire que lui avait attirée la multitude d'inscriptions qu'il voyait gravées a l'honneur de cet empereur, sur toutes sortes d'édifices.

Les courtisans de Constantin chargèrent l'empereur Julien du nom de capella^ ou de chèvre^ pour le railler de son affectation a porter, comme les philosophes de son temps, une barbe extrêmement longue.

L'académicien que je vous ai cité a trouvé le secret de tirer parti de ces sobriquets donnés aux princes, pour éclaircir leur histoire. « Rien n'est à négliger dans Tétude de l'histoire, dit-il Les termes les plus bas, les plus grossiers et les plus injurieux, ceux qui semblent n'avoir jamais été que le partage d'une vile populace, ne sont pas pour cela indignes de l'attention des savants. Si, lorsqu'on lit la vie des hommes illustres, on s'attache d'abord k d^éler dans le récit de leurs actions, ou dans l'exposition (le leur caractère et de leurs mœurs, ce qui leur a mérité certains surnoms honorables, k combien plus forte raison doit-on être curieux d'apprendre ce qui leur en a quelquefois attiré d'offensants et de burlesques. Les plus grands historiens n'ont pas dédaigné d'en charger leur narration, quelque sérieuse qu'elle fût d'ailleurs. » Je vous renvoie k la dissertation même pour voir avec quelle dextérité M. Mahudel a su faire usage de ces sobriquets. Ce serait sortir de mon sujet que d'entrer dans ce détail. Je reviens donc k mon auteur de l'origine des noms.

Il a destiné un chapitre à nous marquer les raisons qui ont eng^é certaines familles a changer de nom. La première c'est quand ces noms sonnent mal, et que ce sont des qualifications qui tiennent de l'injure. M. de la Roque dit qu'il en a trouvé plusieurs de ce genre dans les registres de la Chambre des comptes. Il y est fait mention de Guillaume le Trompeur^ de Lambert SoU de GuUlaume le Hideux^ et A^ A lard Coquin. « Ces noms, dit-iU quoiqu'ils semblent pleins d'opprobre, ne doivent point être imputés à déshonneur à ceux qui les portent. » Cette décision, quelque sage qu'elle soit, n'a pas empêché quelques particuliers de tâcher de se défaire, de ces vilains noms, et leurs amis les ont aidés à cela.

Nous avons connu, vous et moi, un ecclésiastique de l'Eglise romaine, d'une famille obscure, et qui avait originairement le nom de Coquin, Il fit ses études à Paris , et y acquit un mérite distingué, qui lui procura le poste de grand vicaire de l'évêque de Châlons. Ce nom disgracié ne l'empêcha pas de faire chemin. Cependant ses amis, qui en étaient choqués, le lui déguisèrent on peu par le changement de quelques lettres ^

Vous trouverez dans les Pensées diverses swr /a comète (p. 78), que les lois ont sagement dispensé un héritier de porter le nom que le testateur lui prescrit, lorsque c'est un nom ridicule ou malhonnête, parce que le mcmde étant fait comme il l'est, c'est la yne condition onéreuse. Il y a des cas où l'établissement d'une personne peut dépendre an nom qu'elle porte. L'histoire de France en fournit un exemple bien remarquable. Les ambassadeurs de France qui allèrent en Ë^agne demander en mariage une des filles du roi Alphonse IX, qu'il avait promise au fils de Philippe-Auguste, et qui régna depuis sous le noni dje Louis Yni , choisirent la moins belle, pa^rce qu'elle s'appelait Blanche, nom plein de douceur, au lieu que l'autre portait le nom d'Urraca, qu'ils ne purent souffrir.

* On a parlé avantageusement de cet ecclésiastique dans la Bibliothèque Germanique, tome XX, p. 205.

Dès qu'on a un véritable mérite on ne se doit point faire de peine de porter un nom qui sonne mal. C'était, par exemple, une trop grande délicatesse à Dorât, autrefois professeur de langue grecque à Paris, d'avoir voulu quitter ]e nom de sa famille. Ménage faisant l'histoire des hommes illustres de l'Anjou, nous apprend que ce savant s'appelait Dimemandi\ qui est un mot limousin qui signifie IMnematin. Il voulut changer cette espèce de sobriquet, et se fit appeler Dm-at, c'est-à-dire Doré, nom qu'on avait donné à un de ses ancêtres, à cause de ses cheveux blonds. Malherbe ne s'est jamais fait de peine dei^eque son nom marquait une mauvaise lierbe^ ni un célèbre Père de l'Oratoire de ce que le sien désignait une mauvaise branelie. Mauclerc signifiait autrefois un ignorant. Nous avons eu tous deux des relations avec un savant dont ce vieux sobriquet ne ternissait point ]e mérite.

Quand Cicéron fut parvenu au consulat, on lui conseilla de quitter son nom, qui avait été donné originairement à un de ses aïeux, parce qu'il entendait bien la culture d une sorte de pois. Ce grand homme répondit qu'il n'en ferait rien , et qu'il prétendait relever son nom comme tant d'autres hommes illustres de la république qui, par droit d'hérédité* en avaient porté de semblables.

IjCS savants de certains pays ont un grand penchant à changer leur nom et à le latiniser. La famille Viiriarius^ qui a donné plusieurs célèbres professeurs de droit, portait originairement le nom de Glaser qui, en allemand, signifie un Vitrier, Perizonms, autre professeur de Leyde , s'appelait Vanderhelt qui, en hollandais, signifie du Baudrier ou de la Ceinture. Le P. Lupus était chez lui le P. Wôlf. On raconte «que la veuve de Pierre Joyeux en France, eut bien de la peine à convaincre ses juges qu'elle avait été la femme de Petrus Lœtus^ fort connu parmi les savants.

Pomponius FabIus était un autre homme de lettres fort illustre en Italie, et qui paya fort chèrement son changement de nom.

Voici commeDt on rapporte la chose. Quelques savants italiens, sous le pape Paul II, formèrent une espèce d'Académie, et chacun avait pris le nom de quelque fameux ancien. Ce pape, qui n'avait aucun goût pour les lettres, au lieu de rire de cette fantaisie trop badine pour des savants, se mit en tête que c'était un artifice pour couvrir une conjuration. Cette troupe de Grecs et de Romains eut beaucoup à souffrir de l'ignorance farouche de Paul II. Noiœ Pomponius LsBtus expira dans les tourments qu'on lui fil endurer, pour confesser un complot qui n'avait d'autre fondement que cette figure d'anciens qu'ils avaient voulu se donner. Ne croyez-vous pas, Monsieur, que la société des Francs^ Maçms^i avec ses mystérieuses cérémonies, aurait beaucoup risqué sous cet ombrageux pontife?

D me semble que ce pape avait mauvaise grâce à faire tourmenter des gens pour avoir changé leur nom , puisque les papes le font eux-mêmes dès qu'ils sont élevés au pontificat. On cherche depuis longtemps la raison de cet usage, sans pouvoir encore en convenir. Vous voulez bien, Monsieur , que nous en disions aussi un mot.

Originairement les papes conservaient leurs noms. Ce ne fut que vers le onzième siècle que s'introduisit l'usage d'en changer. On demande quels furent les motifs de ce nouvel usage. C'est sur quoi l'on est fort partagé. Les uns l'attribuent k une sorte d'humilité ; les autres en donnent une raison toute contraire, et y trouvent de la vanité. Un troisième sentiment, c'est d'en chercher la raison dans la complaisance qu'on crut qu'il convenait d'avoir pour la délicatesse italienne , qui ne pouvait souffrir les noms qui sonnaient mal. Platina rapporte l'opinion ancienne, que Sergius II a le premier changé de nom, parce qn'il s'appelait (rrotn de porc. D'autres ont dit que c'était pour imiter saint Pierre qui avait lui-même changé de nom, et qui s'appelait Simon avant que d'être .appelé à l'apostolat. Cependant on n'a pas voulu que la conformité fât poussée jusqu'à prendre le nom même de cet apôtre. Baronius dit que le

premier qui changea de nom fut Sergius III, dont le nom de baptême était Pierre, et qui le quitta par humilité. Depuis ce temps-là, aucun pape n'a osé porter le nom de Pierre, sans que pour cela ils trouvent mauvais qu'on le donne tous les jours dans le baptême aux chrétiens de la condition la plus obscure. Ne leur appliquerez-vous point ce mot de La Fontaine :

Prenez le nom, et laissez-moi la rente?

Encore un mot d'une autre sorte de gens qui changent aussi de nom, et qui ne sont pas aussi bien rentes que les papes; ce sont les religieux et surtout les mendiants. Quoique ce soit l'usage de la plupart des monastères, je me bornerai k vous rapporter ce qui se fait k cet égard chez les capucins. Dès qu'on a pris l'habit, on quitte absolument son nom de famille, pour prendre un nom de religion, totalement différent du premier. On trouve chez eux des P. Ange et des P. Archange. Il y a aussi des P. Séraphin^ des P. Chérubin et toute la hiérarchie céleste. Quand ces noms du plus haut étage sont épuisés, on descend aux Pères de l'Eglise. On ne voit dans ces couvents que Grégoires^ que Jérùmes^ que Basiles. Ils ont toujours un prédicateur décoré du beau nom de Jean Chrisoslôme^ et dont les sermons ne semblent pas toujours sortir d'une bouche (for. Il y a une troisième classe de noms un peu moins relevés. Le P. Tranquille^ le P. Pacifique^ le P. Innocent sont des noms qui se trouvent quelquefois assez heureusement adaptés au caractère de ceux qui les portent.

Il parut, en 1736, un livre intitulé: Les amusements des eaux d'Aix la Chapelle. On y voit une lettre sur la manière de vivre des capucins * . L'auteur n'a pas oublié de parler de ce changement de nom, et voici ce qu'il en dit : « Au lieu de leurs noms de famille, ils prennent les noms de leurs saints , mais ils choisissent toujours les plus longs, et ceux qui ronflent le mieux,

' Tome I, p. 369.

comme Nicéphore^ Séraphin^ Chérubin^ etc., auquel ils ajoutent le nom de leur ville. Il dit qu'il en a connu un qui s'appelait le révérend P. Eli Lamasabachlani de Sabaot.n

Mais, Monsieur, je ne vous conseille pas d'en croire tout k fait cet auteur sur sa parole. Ici, comme sur bien d'autres articles, le portrait est un peu chargé. Je puis vous assurer que vous courriez inutilement tous les couvents de France pour déterrer ce prétendu Père. Le portier de chaque maison où vous aborderiez, étourdi de ce grand nom, ne manquerait pas de vous répondre que c'est là de l'hébreu pour lui, et qu'il n'y a jamais eu de semblable nom dans leur ordre.

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SUR LE GÉOMÈTRE JOSEPH SAURIN, MEMBRE DE L'ACA- DÉMIE DES SCIENCES, ET SUR SON ÉLOGE PAR FON- TENELLE.

(Joseph Saurin (frère da théologien Élie Saorio), réfugié français , d'abord pasteur à Bercfaer près Neuchâlel, se rend coupable de vols, quitte la Suisse, va en France où il se convertit, et est fait membre de l'Académie des sciences. — Lettre par laquelle il avoue son crime. — Son procès avec J.-B. Rousseau. — Les Suisses, qui connaissaient son inconduite, le ménagent par charité chrétienne; mais comme on traite de calomnie les bruits qui ont couru contre lui, il faut enfin que la vérité se fasse joar..

(Bibliothèque Germanique^ année 1736, tome XXXV, article XYI ; Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de l'Europe, 2<"<^ trimestre de 1741, tome XXVI, 2«»e partie, article III.)

Messieurs,

Je viens de lire les Mémoires de V Académie pour Cannée 1737, qui paraissent il n'y a pas longtemps. On voit à la fin de la partie historique, V Éloge de M. Saurin^ qui est encore de la main de M. deFontenelle. Malgré son grand âge, on le trouve toujours le même. Tours vifs, expressions propres et énergiques,

manière de nai rer pleine de feu, et qui lui est tout a fait particulière. En un mot, rien n'y ressent la vieillesse ; c'est toujours un grand maître, dont on ne peut qu'admirer les productions.

Cet éloge a deux parties. On y considère d'abord M. Saurin comme ministre, et ministre converti. Ensuite on nous le présente comme un géomètre transplanté k Paris, oii il joue le rôle (J'un académicien distingué. Sous cette dernière face, je souscris a tous les éloges qu'on lui donne, et j'admire sa profondeur dans les mathématiques.

Pour ce qui regarde la vie de M. Saurin comme ministre, et les motifs de sa prétendue conversion, je dois avertir qu'on ne doit pas tout à fait s'en rapporter à ce qu'en dit son éloge; M. de Fontenelle a toujours parlé là-dessus d'après le Factum de M. Saurin, et ce sont là des mémoires plus que suspects.

M. de Fontenelle nous décrit fort au long le changement de religion de M. Saurin. Il le dépeint d'abord comme un « habile ministre, qui, un peu avant la révocation de l'Édit de Nantes, s'était vu obligé à venir chercher un asile en Suisse. Il fut reçu dans l'Etat de Berne avec toutes les distinctions dues à sa grande réputation naissante. On lui donna une cure considérable dans le bailliage d'Yverdon. Malheureusement on exigea de lui , comme des autres ministres réfugiés, la signature d'un certain formulaire sur les matières de la prédestination et de la grâce. Il refusa d'abord de signer, ou au moins il éluda la signature. On trouva quelque moyen dans la suite pour l'adoucir ou la modifier ; mais il parla un peu indiscrètement. Il prêcha même dans une espèce de synode contre les sentiments reçus, mais d'une manière enveloppée.... »

C'est montrer un théologien par des côlés avantageux, que de faire connaître sa résistance à signer ce qu'il ne croit pas. Cette délicatesse marque beaucoup de droiture. «M. Saurin était résolu, si on l'eût trop pressé, dit son historien, à quitter une place qui était toute sa fortune, et à se retirer en Hollande ; » et

il sait bien faire valoir le projet de cette courageuse retraite. Mais dans le temps qu*on suppose qu'il marquait le plus de délicatesse sur la signature du fatal formulaire; dans le temps que, comme on nous l'assure, «l'apparence seule d'une lâcheté blessait sa gloire, » ce même homme n'était pas si délicat sur la morale, et l'on verra qu'il manquait de scrupule là où l'on doit en avoir le plus, n'ayant pas même la probité d'un homme du monde, et ne ressemblant que trop à ces hypocrites, dont l'Écriture sainte dit (< qu'ils craignaient d'avaler un moucheron et qu'ils avalaient un chameau. )>

L'éloge ajoute, « qu'à l'occasion de quelque imprudence qui échappa à M. Saurin sur le sermon prononcé dans la Cla&se, où il ne ménageait pas assez les sentiments que l'on voulait qu'il respectât, un orage violent se formait contre lui de la part des ministres de Suisse. Ces tracasseries lui ouvrirent les yeux. C'était là, dit- il, une occasion ménagée par la Providence pour le conduire où la grâce du Seigneur l'appelait. Il voulut examiner sans prévention les sentiments de l'Église romaine. Il yit bientôt que l'on en avait exagéré les abus, et que Calvin avait outré les choses. La lecture de l'exposition de M. de Meaux acheva de rendre la réforme odieuse à M. Saurin. Il quitte donc la Suisse à demi converti; il prétexte un voyage en Hollande où sa famille était retirée. De là il négocie son changement de religion avec M. de Meaux ; il va le joindre en France, et dans deux ou trois conférences qu'ils eurent ensemble, le voilà parfaitement soumis à l'autorité infaillible de TÉglise romaine. »

Tel est le roman de la conversion de M. Saurin qu'il nous a donné lui-même^ et son panégyriste après lui. Je crois pouvoir l'appeler roman, quoiqu'il ne soit pas tout fabuleux. Ceux d'au-< jourd'hui sont la plupart un amas de fictions sur une petite base historique, et le narré du Faclum est précisément de ce genre. Ce que celui-ci a de particulier, c'est que c'est une espèce de roman dévot, et qui par cela même est un peu plus propre à imposer que les autres. Quelqu'un a déjà remarqué sur les

fausses couleurs que M. Saurin a données a son changement de religion, qu'on y reconnaît un disciple du célèbre Bossuet. Il n'imite pas mal, dans ce narré, la méthode de son maître dans sa fameuse Exposition de la foi^ où Ton tire si adroitement le rideau sur tout ce qui pourrait blesser un lecteur trop délicat. Le mal est que cette narration captieuse et infidèle a été fidèlement copiée par M. de Fontenelle : il n'a fait que la tourner à sa manière.

Voici un échantillon, par où l'on pourra voir que de M. de Fontenelle suit exactement son original, et qu'il ne s'en écarte point. Après que M. Saurin a ajusté le mieux qu'il a pu l'histoire de sa conversion, il ne croit pas pouvoir entièrement dissimuler les bruits fâcheux qui coururent en Suisse sur son compte dès qu'il eut disparu. Voici donc comme il essaye de donner le change là-dessus. « On sait, disait le factum, on sait ce que devient tout à coup la réputation d'un ministre dans le parti qu'il abandonne.... Dès là c'est un fourbe, contre qui on ne craint pas d'admettre les calomnies que le faux zèle inspire. » On trouve l'équivalent dans VEloge\ «Dès que la nouvelle du changement de religion de M. Saurin fut portée à Berne, dit M. de Fontenelle, il est aisé de s'imaginer le cri universel qui s'éleva contre lui. De là partirent des bruits qui attaquaient son honneur; et comme ils n'ont pas été appuyés par la conduite qu'il a tenue en France, on doit juger que le zèle de religion produisit alors, ainsi qu'il le fait quelquefois, tout ce qui est de plus contraire à la religion. » Les bruits dont on se plaint (car à présent il faut parler clair) ne regardaient pas moins que des larcins et des filouteries du sieur Saurin, fort connues dans ce pays.

Mais, dit-on, ce sont là de faux bruits. « On doit juger, dit M, de Fontenelle, que le zèle de religion produisit alors tout ce qui est de plus contraire à la religion. » Ce peu de mots qui lui échappent, sont de ceux qui portent coup. Il ne se contente pas

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d'essayer de jastifier le coupable; ce dessein aurait pu partir d'un très-bon principe : mais il attaque vivement des gens qui ne méritent pas d'être traités de cette manière. La décision de M. de Fontenelle revient clairement à ceci : «qu'il y a eu en Suisse des gens qui, par un faux zèle de religion, ont calomnié M. Saurin. » Ce reproche est grave, et il est difficile de l'entendre tranquillement. Parmi les excellentes qualités de M. de Fontenelle. j'avais mis jusqu'ici au premier rang la modération et l'impartialité. Il en avait donné de si bonnes preuves, qu'il me semble qu'on peut lui accorder légitimement le titre de citoyen du monde : je suis bien fôcbé qu*il se soit démenti dans cette occasion.

Dans le même discours où M. de Fontenelle rapporte comment M. Rousseau fut banni du royaume pour avoir calomnié M. Saurin, on nous fait le même reproche. Le poète fut jugé au Parlement de Paris, et nous le sommes dans l'Académie. C'est son secrétaire qui prononce notre sentence : elle est ensuite imprimée dans Y Histoire de V Académie^ c'est-a-dire, dans un ouvrage répandu partout. C'est Ik, par manière de dire, afficher l'arrêt de notre condamnation aux quatre coins de l'univers. Il ne nous reste donc d'autre ressource que d'appeller de cette sentence devant le public : c'est le tribunal supérieur où nous demandons d'être entendus.

Avant que d'alléguer nos preuves, il est bon d'examiner les raisons et les tours qu'emploie M. de Fontenelle pour décharger M. Sâurin des graves accusations dont la Suisse retentissait contre lui. Son apologiste essaie d'abord de les attribuer à son changement de religion. «Dès que M. Saurin eut fait son abjuration, on tacha, dit-il, de le perdre d'honneur en Suisse.» Avec tout le respect dû à un aussi grand philosophe , il me permettra de lui dire que sa logique se trouve ici un peu en défaut. C'est là renverser l'ordre des choses, prendre la cause pour l'effet, £t l'effet pour la cause. Pour remettre donc les événements dans leur ordre naturel, il faut dire, non que dès qu'il eut changé de religion en France, on pensa k le perdre d'honneur en Suisse,

mais que dès qu'il se vit perdu d'honneur en Suisse, il pensa à aller changer de religion en France. C'est ce que nous prouverons clairement dans la suite.

Le panégyriste emploie après cela une raison qui parait spécieuse. «La conduite de M. Saurin a été régulière parmi nous, dit-il, donc il n'a rien fait de diffamant en pays étranger. » Je veux bien convenir du fait, mais non pas de la conclusion qu'on i^n tire. Si M. Saurin n'a donné aucun scandale k Paris, c'est là tout au plus une présomption pour juger favorablement de sa conduite précédente. De semblables raisonnements ne concluent pas toujours. On peut employer ces probabilités quand on n'a pas de preuves directes du contraire. Les avantages dont l'académicien jouissait en France, ont dû être un frein suffisant pour réprimer les mauvais penchants qu'il avait manifestés en Suisse.

c<Le zèle de religion, dit-on encore, est fort capable de dicter tout ce qu'il y a de plus contraire à la religion,» c'est-k-dire de noires calomnies ; j'en conviens. Mais de ce qu'une chose est possible, et même de ce qu'elle arrive assez souvent, suit-il nécessairement qu'elle soit arrivée dans le cas dont il s'agit ? Ne pouvons-nous pas dire de notre côté avec autant de vraisem-> blance : l'église romaine, pour se faire honneur d'une conquête telle que celle de M. Saurin, a voulu s'aveugler sur sa conduite précédente, et, par un faux zèle de religion, va jusqu'à traiter de calomniateurs ceux qui n'ont avancé contre lui que les faits les mieux constatés ?

a Mais vous avez tort, nous dira-t-on, de prendre la décision de M. de Fontenelle comme la sentence d'un juge qui a prononcé contre vous. C'est un simple jugement de charité en faveur de son confrère l'académicien, sur des faits qui ne lui ont pas paru bien clairs. Le tour qu'il emploie semble conduire là. On doit juger, dit-il, c'est-à-dire, on doit juger charitablement que ces mauvais bruits n'étaient pas fondés. » Je réponds, que Fon voit effectivement dans M. de Fontenelle beaucoup de charité pour M. Saurin; mais en même temps il en fait paraître fort

peu pour nous. Depuis quand la charité veut-elle que, pour sauver un honneur plus que douteux, on fasse regarder comme des calomniateurs ceux qui pensent autrement sur le prévenu? M. de Fontenelle a-t-il prétendu ne nous point injurier, parce qu'il n'a désigné personne nommément, et qu'il a parlé d'une manière générale? Mais ce qui tombe sur une nation, sur une église, sur un ordre de personnes, ne demande-t-il pas encore plus de ménagement? Encore un coup, nous ne saurions jamais goûter, que pour sauver l'honneur de M. Saurin on ait voulu sacrifier le nôtre. Ce ne sont point là les démarches de la charité chrétienne.

Il est plus naturel d'attribuer ce zèle de M. de Fontenelle pour la réputation de M. Saurin, à l'étroite amitié que l'on sait qu'il y avait eue entre eux. Cependant il faut remarquer que cette liaison ne saurait plus rendre légilime le procédé dont nous nous plaignons. Il est naturel de parler favorablement de ceux avec qui l'on a eu un commerce particulier ; mais l'amitié ne doit pas nous aveugler entièrement. Ici la cause de l'ami est trop défectueuse, pour l'épouser avec cette chaleur. Tout ce que l'amitié pouvait faire dans cette occasion, c'était d engager le panégyriste k tirer le rideau sur ce qui ne pouvait pas souffrir le grand jour. Après tout M. de Fontenelle n'avait été ami que de l'académicien, et non [)as du ministre. Il ne fallait donc pas s'embarrasser si fort de ce qu'il pouvait avoir fait. S'il voulait ne pas supprimer entièrement les mauvais bruits de Suisse, il pouvait en parler d'une manière un peu plus mesurée. Nous n'aurions aucune plainte à faire, s'il s'en fût tenu à dire, par exemple, que « quelques bruits désavantageux qui aient couru en Suisse sur le compte de M. Saurin, la cofidtiite qu'il a tenue à Paris les a démentis. )> Mais il dit tout autre chose. Je veux bien croire cependant qu'il n'a pas proprement en vue de nous faire de la peine : peut-être que ce qui l'a surtout entraîné, c'est le plaisir de dire un bon mot, et il s'y est laissé aller. Le trait qu'il lance contre le faux zèle est très-vrai, et si l'on veut même.

tourné fort agréablement. Il ne s'agit que de savoir si l'application est juste, et s'il n'aurait pas été mieax placé ailleurs.

Je ne cloute point qu'entre ceux qui liront cette lettre, il ne se trouve plusieurs personnes sages et modérées, qui ne laisseront pas d'approuver le procédé de M. de Fontenelle, et qui en prendront même occasion de nous blâmer. c<Ne vaut-il pas mieux, diront-elles, avoir bonne opinion des gens par un excès de charité ou par un principe d'amitié, que de déchirer leur réputation, comme on le fit autrefois en Suisse à l'égard de M. Saurin, et comme on l'a fait encore depuis ce temps-là?» Le Fac^um etl'Floge nous reprochent vivement tous deux les mauvais bruits, les imputations malignes , qui furent généralement répandues contre ce ministre dans notre pays. «Dès que la nouvelle de son changement de religion fut portée en Suisse, dit M. de Fontenelle, il s'éleva contre lui un cri universel. De là partirent des bruits qui attaquaient son honneur.»Mais cec<cri universel «commença plus tôt: c'est quand M. Saurin se sauva furtivement du pays, chargé de plusieurs actions infamantes. Il était naturel que chacun fit alors ses réflexions à sa manière. Un ministre estimé dans son Église pour ses talents, qui s'oublie jusqu'à commettre des crimes capitaux, est un événement qui ne peut que faire crier le public. Mais ce cri baissa beaucoup, quand il alla ensuite changer de religion en France ; on était préparé à tout de sa part. Pour nous reprocher avec quelque fondement que nous avons manqué de charité pour lui, il faudrait faire voir que dès qu'il se fut jeté en France, nous travaillâmes à l'y faire connaître, que nous envoyâmes des mémoires pour le diffamer. Mais si l'on nous rendait justice, c'est ici que nous ne mériterions que des louanges. On ne l'empêcha point de tirer tout le parti le plus avantageux de son changement de religion : on lui laissa tout l'utile de sa prétendue conversion.

Enhardi par un silence de plus de vingt ans, on voit avec quelle assurance M. Saurin traite, dans son Faclum^ de faux et de calomnieux les bruits répandus contre lui dans le pays de

Yaud. Son antagoniste Rousseau, qui savait très-bien qu'il avait eu, en Suisse, de mauvaises affaires qui l'avaient engagé k s'évader, fit écrire à Genève, et ailleurs, pour avoir des mémoires sur sa vie passée. Mais malgré l'ardeur de ses recherches, il ne trouva personne qui voulut servir sa passion. J'avoue que ce iiit parce qu'on ne le crut pas assez honnête homme pour entrer dans sa querelle. Il n'y aurait assurément pas eu de générosité k fournir des armes a un accusateur injuste, et généralement soupçonné de calomnie. Mais d'autres raisons se joignirent à celle-lk; la compassion pour une femme et des enfants qui n'avaient d'autre ressource qu'une pension qu'on craignait de leur faire perdre. Ce qui contribua surtout plus que tout le reste à nous retenir, c'est cette délicatesse même dont M. de Fontenelle ne nous croit pas capables. Nous craignîmes que si nous écrivions contre M. Saurin, on ne se persuadât que la vengeance et l'esprit de parti n'y entrassent pour quelque chose. Cette discrétion méritait, ce semble, d'autres remerciements que ceux que nous. recevons.

Le poète Rousseau, banni du royaume en 1712, se réfugia en Suisse, où il trouva un asile chez l'ambassadeur de France. Le voilà fort à portée de s'éclaircir sur la vie de son adversaire, et quoique cela ne servit plus de rien pour la décision du procès, il ne laissa pas de faire toutes les perquisitions imaginables pour avoir au moins de quoi satisfaire sa vengeance. Mais on ne le servit pas mieux que la première fois. La compassion pour la famille de M. Saurin, qui était devenue nombreuse, fil encore son jeu: on ne voulut pas contribuer k faire tarir la seule source de sa subsistance. M. Saurin, bien connu, ne pouvait guère manquer d'être expulsé de l'Académie.

Voici quelques détails sur les recherches de M. Rousseau, que sa mort me donne la permission de publier.

Ce poète, exilé en Suisse, lie commerce avec quelques savants du pays: il s'insinue dans leur esprit, il les flatte, il les loue, et en vient enfin à son but, qui était de leur demander des

mémoires contre son ennemi. Il parait, par les lettres que lui écrivaient ses correspondants, qu'ils Tamusaient, et qu'ils lui promettaient des pièces que l'on ne voit point venir. Voici ce qu'il mandait en 1713, à un de ces Messieurs qui lui avait fait espérer quelques lettres où M. Saurin avouait ses fautes. « C'est déjk beaucoup d'avoir fait la découverte que nous avons faite. Ce sera de quoi faire un petit recueil des confessions du saint homme qui les a écrites, et si elles ne sont pas tout à fait si édifiantes que celles de saint Augustin, il y a lieu de croire qu'elles ne seront pas moins instructives pour les honnêtes gens qui pourraient être dans l'erreur. » Notre poète ayant appris qu'il y avait eu autrefois les liaisons les plus étroites entre M. Saurin et M. Gonon , ministre réfugié , s'adressa à lui , et le conjura de lui fournir de quoi démasquer son homme. M. Gonon lui répondit qu'il travaillait actuellement a écrire la vie du personnage, qu'il pourrait avec le temps la donner au public ; mais qu'il lui demandait là-dessus le secret le plus profond. M. Gonon mourut sur la fin de 1713, et je trouve les regrets du poète là-dessus dans une de ses lettres du 20 janvier 1714.

c< Le pauvre M. Gonon, dit-il, mourut dernièrement à Berne, quatre jours après y être arrivé. J'ai su depuis qu'il avait chargé, avant sa mort, un ministre de ses amis du soin de revoir son ouvrage, et de le faire imprimer; et l'on m'écrit qu'en rectifiant peu de chose dans le style, on pourra le mettre en peu de temps en état d'être présenté aux seigneurs de l'État N'admirezvous point, Monsieur, l'heureuse étoile de Saurin, qui semble tuer exprès le témoin de ses crimes, pour affermir sa sûreté? Mais un païen m'a appris que :

Raro antecedentem scelestum Deseruit pede paena claudo. >

Après la mort de M. Gonon, un gentilhomme réformé, qui était de Grest en Dauphiné, nommé M. de Beaulieu, fort ami de la maison du défunt, écrivit de Paris où il était alors, pour voir

cette vie de M. Saurin. On la lui envoya, et il eut soin de la supprimer. Quand même il n'aurait pas pris cette précaution , cette histoire n'aurait pas vu le jour , parce que Nos Seigneurs de Berne n'auraient point accordé la permission de la publier : je suis bien informé de leurs dispositions à cet égard. Voila, ce me semble, des ménagements poussés fort loin, pour un homme contre qui on nous reproche d'avoir suivi les mouvements les plus fougueux d'un faux zèle.

Quoique l'honneur de notre religion, assez maltraitée dans le Factura de M. Saurin, semblât demander qu'on le contredit, et qu'on fit connaître au public les véritables motifs de sa prétendue conversion, au moins quand son procès avec le sieur Rousseau fut terminé, on sut encore se contenir. L'humanité demandait, en quelque sorte, qu'on le laissât respirer après la violente tempête qu'il venait d'essuyer.

Je ne sais si l'on doit ranger parmi les ménagements qu'on avait en Suisse pour M. Saurin, l'article que l'on trouve sur son compte dans les Mémoires pour servir à niistoire des troubles arrivés en Suisse à Voccasion du Consensus^ imprimés en Hollande en 1726. L'auteur, après avoir rapporté la signature de M. Saurin, ajoute cette note * : « C'est le même qui, s'étanl sauvé de Suisse, et ayant changé de religion entre les mains de M. de Meaux, est aujourd'hui pensionnaire géomèlre de l'académie royale des sciences. Il a publié un Faclum à l'occasion du procès qu'il a eut avec M. Rousseau, dans lequel il prétend faire un narré fidèle de sa vie, et surtout des raisons qui l'onl fait sortir de Suisse. Il n'a eu garde de dire les choses comme elles étaient, il entend trop bien ses intérêts. Il doit nous tenir compte de notre silence là-dessus. » Quoique cet auteur ne s'explique pas clairement sur M. Saurin, il donne beaucoup k penser.

On commençait à oublier M. Saurin et son changement de religion, lorsque M. Gayol de Pitaval s'avisa, il y a quelques au- «

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nées, de réimprimer le fameux procès avec le sieur Rousseau, dans Timmense recueil des Causes célèbres^ où il a pris une nouvelle vie, et plus de consistance. On avait regardé le Factum deM. Saurin, où il maltraite Calvin et la réforme, comme une de ces pièces fugitives qui disparaissent bientôt : dès qu'il fut incorporé dans ce recueil, ce fut tout autre chose. Outre l'édition de Paris, il s'en est fait une autre en pays protestant : par là ce livre est entre les mains de tout le monde. Le compilateur ne s'est pas contenté de nous donner un extrait du Factum , il l'a inséré tout entier dans son ouvrage. Quand ce recueil commença à paraître, voici le jugement qu'en porta le Journal littéraire, « Le public, dit-il, aura là de quoi s'amuser en s'instruisant. Il y apprendra mieux que partout ailleurs la profondeur de la malice du cœur humain, son adresse à s'envelopper des dehors de l'innocence*. » C'est ce que l'on peut appliquer surtout à l'histoire fausse et captieuse que M. Saurin y fait de sa conversion. On s'est enfin lassé de voir paraître tant de fois cette relation infidèle. Après quarante ans d'un silence et d'une modération exemplaires,, un particuHer vient de s'inscrire en faux contre le narré du Factum. Il a montré au public que l'église romaine ne devait pas faire sonner si haut cette conversion. Pour le prouver, il a fait imprimer dans le Mercure suisse ou Journal helvétique^ qui parait k Neuchâtel depuis six ou sept ans, une lettre que M. Saurin écrivit autrefois à M. Gonon son ami intime, lorsqu'il fat obligé de s'évader'^. Cette lettre fut écrite de Zurich en juillet 1689. C'est un aveu complet et fort détaillé de sa mauvaise conduite, avec les mouvements du repentir le plus vif. Elle est fort étendue, et elle occupe jusqu'à quatorze pages du Journal. Cette lettre fut fort répandue quand elle parut. On en fit plusieurs copies, et diverses personnes curieuses de notre pays avaient encore cette lettre dans leur cabinet, qui s'est trouvée

» Tome VI, article I.

• Journal littéraire, tome XXUI, p. 209.

5 AvriH736, p. 52.

parfaitement conforme à celle qui est imprimée. Elle finit par la proposition que le coupable fait à son ami, si une confession et une repentance publiques dans l'église de Zurich, ou ailleurs, pourrait être un remède suffisant au scandale qu'il a donné.

Je ne dois pas dissimuler qu'on est partagé dans notre pays, non sur l'authenticité de cette lettre, qui est généralement reconnue, mais sur sa publication. Bien des gens, portés k la douceur et à l'indulgence, auraient voulu qu'on l'eût laissée dans l'oubli: nouvelle preuve de cet esprit de charité qui se trouve assez généralement chez les réformés. Lorsque la lettre parut, je me trouvai dans la boutique d'un libraire avec deux ou trois hommes de lettres qui s'entretenaient sur ce sujet. Il s'y rencontra un de nos compatriotes, qui a beaucoup d'esprit, et qui a fait un assez long séjour à Paris, où il a vu souvent M. Saurin. Il déclama beaucoup contre la lettre, et peu s'en fallut qu'il ne la traitât de libelle diffamatoire. On eut beau lui alléguer les raisons que l'on avait eues de la donner au public, qui paraissent assez fortes. On lui représenta d'abord le long silence qu'on avait gardé sur le scandale donné autrefois en Suisse par ce ministre. Tant que des mémoires sur sa conduite passée auraient pu le faire rayer de Ja liste des académiciens, et nuire à sa fortune, on s'était contenu ; on avait attendu que sa pension fût bien affermie, et qu'il fût même déjk vétéran. Il n'était pas possible de dissimuler toujours la manière injurieuse dont il traite , dans son Factum^ Calvin et la religion réformée. Le changement de religion d'un aussi habile homme ne peut être que contagieux, tant qu'on laissera croire que c'est uniquement par respect pour la vérité qu'il a abandonné nos sentiments. Les diverses éditions des Causes célèbres^ qui ont fait revivre l'histoire ariificieuse de sa conversion, étaient comme la dernière sommation de parler, si nous avions quelque chose k y opposer. L'honneur de notre religion doit l'emporter, dans la concurrence, sur celui d'un particulier. On n'aurait plus été à temps de s'expliquer Ik-dessus après la mort de M. Saurin, parce

qu'on regarde comme une lâcheté d'attaquer un homme qui ne peut plus se défendre. Voilk si je m en souviens bien, les principales raisons que l'on employa pour apaiser cet "ami de M. Saurin, mais auxquelles il ne se rendit point; il en combattit même quelques-unes avec beaucoup de force.

On ajouta une nouvelle raison, pour prouver que l'on ne devait pas attendre plus longtemps à développer les véritables motifs de la conversion de M. Saurin. C'est qu'il était à craindre que le secrétaire de l'académie, qui, selon la coutume, ferait son panégyrique après sa mort, n'appuyât beaucoup sur la pureté des motifs qui l'avaient fait catholique, et n'en appelât au narré de son Fdctum^ qui n'avait jamais été contredit par les protestants. Voici la réponse de notre compatriote, que j'ai encore fort présente k l'esprit. « C'est ne pas connaître M. de Fontenelle , dit-il, que d'avoir de semblables craintes. Je l'ai assez pratiqué à Paris pour oser assurer que son caractère ne le porte pas à faire beaucoup valoir de semblables conversions; il passera légèrement là-dessus. Il fera l'histoire de l'académicien, et ne s'embarrassera guère du ministre converti. Y ayant des membres de l'académie et des associés de différentes religions, on leur doit cet égard, de ne rien n^^ttre dans ces éloges qui puisse les blesser ; et M. de Fontenelle ne manquera pas â cette bienséance. Après tout, conclut-il, notre religion est fort au-dessus du préjugé qu'on voudrait tirer contre elle delà conversion de M. Saurin. Quelque tour ingénieux qu'il ait essayé d'y donner dans son Factum^ elle paraît encore bien imparfaite. C'est un catholique à peine ébauché. Il n'y a qu'à examiner avec quelque attention ce qu'il nous en dit lui-même, pour voir qu'il avait encore bien du chemin à faire pour être parfaitement réuni à. l'Église romaine. Ce narré même porte son contre-poison, et il n'y avait pas de quoi si fort s'alarmer * . »

^ 11 parait, par la narration même de M. Saurin, qu'il fut admis h faire ce qu*on appelle son abjuration, quoiqu'il ne crût ni la présence réelle, ni la transsubstantiation, ni divers autres articles. Il fit seulement 8101*8 un acte

Je fus la dupe de ces raisonnements éblouissants. Je me joignis à ceux qui condamnaient la publication de la lettre, et je dis hautement que l'on aurait dû laisser mourir en paix le bonhomme Saurin, sans lui donner sur ses vieux jours une semblable mortification. J'ai toujours eu le faible de céder trop facilement aux imaginations contagieuses. Mais l'événement a fait voir combien je me trompais. V Éloge de M. Saurin vient de paraitre, et tout ce que l'on nous assurait qui en serait retranché, y est exposé de la manière la plus choquante pour nous. Malgré l'impression de cette lettre pénitente de M. Saurin, qui est une pièce si décisive, M. de Fontenelle va son chemin: il s'en tient au Faclum^ comme h un narré tout à fait véridique : il fait valoir cette conversion, il l'orne, il l'embellit, il s'y étend avec complaisance, et semble par la se rendre le garant de la pureté des motifs du prosélyte.

M. de Fontenelle aurait-il donc entièrement ignoré cette lettre? J'avoue que le Mercure Suisse n'est pas fort connu à Paris : cependant on le trouve chez le libraire Ganeau, et M. de Réaumur l'a cité plus d'une fois dans son Hisloire des insectes^ . D'ailleurs la Bibliothèque Germanique^ qui est plus connue à Paris, avait donné un extrait de cette lettre de M. Saurin dans le xxxv® volume'.

de docilité, fondé sur ce raisonnement spécieux que lui fit M. de Meaux: € Je vous ai prouvé la nécessité de vous réunir à TÉglise : donc vous devez croire tout ce dont elle exige la créance, quoiqu'il vous paraisse y avoir encore plusieurs erreurs. Le docile catéchumène se rendit, ou parut se rendre à la force de cet argument. Il restait pourtant à faire une objection naturelle : « Si je crois que FÉglise romaine donne pour article de foi des erreurs grossières, il est clair que je ne dois pas encore me réunir à elle. > Voilà ce qu'aurait dû répliquer M. Saurin ; mais une bonne pension, vue en perspective, fait passer bien des sophismes, sans y regarder de si près.

* Tome V, page 541.

* L'article de la Bibliothèque Germanique^ auquel M. Baulacre se réfère, est émané de lui-même, et est en date, à Genève, du 6 mai 1736 : il est intitulé. Anecdote sur un article des causes célèbres et intéressantes ^ et a pour but de réfuter le Mémoire justificatif publié par Joseph Saurin en 1710, dans sou procès avec Jean-Baptiste Rousseau, mémoire où il explique à sa manière son changement de religion, et qui est reproduit dans le tome VI

Quand M. de Fontenelle n'aarait vu ni l'un ni Taulre de ces journaux, est-il concevable que de tous ces savants de Paris, qui avaient assisté à Y Éloge de M. Saurin, aucun n'en eût connaissance, et n'en eût averti le panégyriste ? Il s'est écoulé deux années depuis Fas^ semblée publique où fut lu V Éloge de M. Saurin, jusqu'à son impression : cet espace parait plus que suifisant pour lui donner la connaissance de ce qu'il aurait pu ignorer alors, et pour l'engager à adoucir les traits vifs dont nous nous plaignons. On se demande donc avec surprise, M. de Fontenelle a-t-il ignoré cette fameuse lettre de M. Saurin, ou a-t-il jugé à propos de la dis^ simuler? Peut-être que, sans en faire une mention expresse, il a voulu la comprendre dans ces bruits qui ont attaqué l'honneur de M. Saurin, et qui n'ont d'autre fondement « qu'un faux zèle de religion. »

Il parait donc que la publication de cette lettre, que bien des gens sages regardaient comme un remède trop violent, n'a eu absolument aucune efficace. On traite encore hautement de calomnie tout ce que nous avons pu dire pour rendre suspecte la conversion de M. Saurin. On nous met absolument dans la nécessité de revenir à un sujet fort désagréable, et même odieux. Mais nous ne pouvons plus nous taire, après l'impression de Y Eloge de M. Saurin.

Qu'arriverait-il , si nous nous tenions à présent dans le silence ? Nous demeurerions diffamés dans l'esprit de bien des gens, et aux yeux de la postérité. Celui qui a lancé contre nous un trait si vif, est un de ces auteurs respectables dont les ouvrages sont répandus partout et doivent durer plusieurs siècles: c'est le sage, le modéréM. de Fontenelle. Après avoir lu YÉlogeàe

des Cotises célèbres de Gayot de Pitaval, édition de La Haye, 1735. L'article du tome XXXV de la Bibliothèque Germanique ne contient rien qui ne se retrouve dans l'article postérieur et principal de la Bibliothèque raisonnée^ sinon une partie du texte de la lettre de Saurin. Nous pensons donc qu'il vaut mieux, à sa place, reproduire ci-après le texte intégral de la lettre de Saurin, utile à la complète intelligence de la dissertation de M. Baulacre. (Éditeur.)

M. Saurin, tel qu'il vient de le donner au public, quel jugement prononcera-t-on? On n'hésitera pas à décider que cet académicien avait toujours été un parfaitement honnête homme. Â la bonne heure : si cela était seul, nous nous garderions bien de nous y opposer. Mais M. Saurin ne saurait avoir été un honnête homme, que nousnesojonsnous-mêmes de malhonnêtes gens. Il résulte de la narration de l'historien, que ce fut la tyrannie ecclésiastique du pays de Vaud qui commença à ouvrir les yeux du ministre protestant; qu'ayant examiné de plus près les sentiments dont il avait été imbu dès la naissance, il y découvrit bien des erreurs; qu'il alla eu France, suivre les lumières de sa conscience; qu'après s'y être retiré, il fut indignement calomnié par les ministres, ou par d'autres gens de notre pays. Voilà les impressions qui resteront naturellement dans l'esprit des lecteurs, après la lecture de cet Eloge. Il est donc absolument nécessaire d'opposer la véritable histoire de la conversion de M. Saurin à celle du Factum^ mais surtout à celle de YÉloge^ qui est encore plus propre à trouver créance. La voici.

La réparation publique qu'oifrait M. Saurin, à la fin de la lettre imprimée, n'ayant pas eu lieu, je ne sais pourquoi, il fut contraint de se dépayser. Il gagna donc la Hollande, où était sa famille. Mais après y avoir fait quelque séjour, il fallut encore se transplanter de nouveau. Le scandale donné en Suisse avait pénétré jusque dans sa nouvelle retraite. Quelque crédit qu'eût le célèbre Elie Saurin, son frère aine, ministre d'Utrecht, il n'y eut aucun jour pour son cadet k un établissement dans ces provinces. Un synode Wallon avait déclaré le coupable indigne d'y servir jamais aucune église. Je tiens cette particularité d'un ministre français qui est mort en Hollande dans un poste distingué, et qui avait eu avec M. Saurin les relations les plus étroites. Dans un semblable décri, il ne lui restait guère d'autre ressource que d'aller traiter en France de son changement de religion. Voilà donc enfin cette conversion dans son véritable point de vue. Voilà ce que M. de Fontenelle appelle élo-

quemment «une conquête digne du célèbre Bossuet, évéque de Meaux. »

Tout ce que Ton vient d'avancer de la fuite forcée de M. Saurin, et de ce qui en fut la cause, peut se prouver juridiquement. On a des actes publics qui en font foi. En 1689, on commença en Suisse upe procédure criminelle, et elle se voit encore dans lachancelleriede Berne. M. le comte du Luc étant ambassadeur auprès des Cantons, souhaita de la voir, et on la lui communiqua. Voici une pièce courte et précise qui prouve la réalité de cette procédure. En 1712, on apprit à Berne que M. Saurin, à l'occasion de la mort de son beau-père, se disposait k venir en Suisse pour avoir quelque part à sa succession. Là-dessus Leurs Excellences donnèrent ordre à leurs baillis du pays de Yaud de l'arrêter. Et voici le début de cet Arrêt Souverain.

LAdvoier et le Conseil de la tille de Berne ^ à noire Cher et

féal Baillif.

(( On nous a dit que Saurin, jadis ministre de Bercher, qui, pour plusieurs méchantes actions, et k cause de la procédure souveraine faite contre lui, est sorti du pays en 1689, et s'est retiré k Paris, où il a apostasie, a formé le dessein de revenir au pays, sous le prétexte de venir retirer un héritage »

Sur cela, ordre exprès au bailli, dès que ledit Saurin aura mis le pied dans son bailliage, de s'en saisir, et d'en donner incessamment avis k Berne.

« Donné ce 22 Juin 1712.»)

Cet extrait a été copié fidèlement du registre du bailli d'Yverdon pour Tan 1712, et cet ordre se trouve k la page 256.

M. Saurin venait effectivement en Suisse pour cette succession; mais ayant appris les ordres donnés contre lui par le Souverain, il rebroussa prudemment, et se mit en sûreté. Je doute que l'on ose attribuer k un faux zèle de religion ces actes publics de Leurs Excellences de Berne.

Voilà donc un procès criminel contre le ministre Saurin, de la même date que son évasion : une lettre fort ample que luimême écrit du lieu de sa retraite, où il spécifie la nature de son crime, et où il en relève toutes les circonstances les plus odieuses; lettre écrite dans le dessein qu'elle fût répandue, et qui le fut effectivement : outre cela un ordre émané du souverain plus de vingt ans après, pour arrêter le coupable, s'il osait rentrer dans le pays ; ordre où l'on distingue avec soin son apostasie de ses mauvaises actions précédentes : sont-ce donc là de simples bruits populaires qui n'ont d'autre fondement qu'un zèle de religion mal entendu, contre un ministre qui a passé dans l'Église romaine, et qui par là est devenu odieux à ceux de son parti?

Après la mort de M. Saurin, M. de Beaumarchais donna son éloge dans ses Amusements Littéraires imprimés à Francfort. Ce journal étant parvenu dans notre pays, on .y fut un peu choqué des louanges excessives prodiguées à un homme dont la réputation était plus qu'équivoque. On écrivit là-dessus au journaliste. La lettre est datée d'Yverdon le 1®^ mars 1738 * : elle renferme des traits peu honorables à l'académicien. L'anonyme dit que le seul nom de Saurin a réveillé de fâcheuses idées, qu'il étiquette de cette manière : c( Cuillers et fourchettes escamotées; chevaux volés dans la prairie; garniture de lit enlevée dans un cabaret, etc. » C'est donc là cet habile théologien, ce philosophe pénétrant, ce mathématicien profond! « En lisant tant de titres scientifiques, ajoute notre incoanu, il me semble lire le sonnet du fameux Scarron, hors qu'il y manque la chute.

Était-il honnête homme? oh non ! »

Mon compatriote aurait pu faire une réponse un peu plus adoucie, à l'aide d'une petite distinction. A cette demande:

• Page 171.

Ëtaît-il honnête homme? il fallait dire qu'il ne l'était pas en Suisse, mais qu'il peut l'être devenu k Paris : Y Eloge de M. de Fontenelle ne nous permet plus d'en douter. On nous apprend que dès qu'il fut membre de l'Académie, «il n'y eut plus d'autre dérangement dans sa conduite, que de passer des nuits entières à des calculs de géométrie.» Loin de songera s'emparer du bien d'autrui par des tours de main, son panégyriste nous donne comme son principal caractère, un parfait désintéressement. «Il avait, dit-il, cette noble iierté qui rend impraticables les voies de la fortune.» Quantum mulalus ab illo l C'est ici où l'on doit reconnaître le ministre converti.

Quoique nous ayons paru douter de la sincérité de sa con* version k l'égard des sentiments, la bonne foi dont nous faisons profession ne nous permet pas de dissimuler une circonstance qui semble prouver le contraire : c'est qu'il faisait le convertis* seur ; ce qui désignait chez lui beaucoup de zèle pour sa nouvelle religion.

Il commença par M"^** Saurin son épouse, qu'il vint enlever clandestinement en Suisse. Le voyage fut pénible et dangereux. n eut outre cela k essuyer bien des reproches et des larmes. On nous dépeint ensuite les combats de l'amour et du préjugé de religion, et enfin la victoire de l'amour qui détermine W^^ Saurin k suivre son époux. Ce morceau de Y Eloge est de main de maître. « C'est, dit M. de Fontenelle, ce que M. Saurin appelait le roman de sa vie. »

Plusieurs années après, M. Saurin entreprit une autre conversion, où il crut que l'amitié pourrait aussi faire son jeu. Il s'agissait de gagner le ministre Gouon, son ancien ami. Il lui écrivit donc de Paris une lettre où il le sollicitait d'une manière des plus séduisantes, a le venir joindre avec sa famille, il lui faisait espérer qu'en disant la même démarche que lui, il jouirait d'une bonne pension de ministre converti, et qu'au lieu de lutter en Suisse contre la misère, il se verrait au large, lui et ses enfants, et vivrait agréablement k Paris. M. Gonon lui fit

une réponse fort singulière, au moins on en a trouvé le projet dans ses papiers. Il voulait lui faire sentir vivement , que la lettre si touchanle qu'il lui avait écrite de Zurich en 1689, avait été mal soutenue; que les beaux mouvements de repentir qu'il y étalait, avaient été suivis d'une chute pire que la première. Il crut devoir l'intimider par la pensée des jugements de Dieu. Dans ce dessein, il ne fit presque que copier les vers que lui-même avait composés pour son ami de la Motte, et qui sont rapportés dans leFoc^tim, ainsi que l'occasion qui les fit naître, n s'agissait de représenter vivement à ce poète le tort qu'il avait eu de quitter La Trappe pour faire ensuite des opéras. M. Gonon ne fit presque que transcrire cette épHre. Les changements qu'il y fit sont marqués ici en italique.

Parodie de TépUre en vers de RI* Sanrin A M* de la IHotie.

Cher Saurin, où cours-tu? Quels funestes appas

De la route du ciel ont détourné tes pas?

Quel démon t'a séduit? Malheureux, vois l'abîme

Au bout de la carrière où t'engage ton crime.

L'horreur de tes péchés s'offrait à ton esprit ;

Hélas! vit-on jamais pénitent plus contrit?

Des jugements divins la crainte salutaire

T avait percé le cœur d'une douleur arrière;

Cependant, de tes pleurs quel est le résultat?

De pénitent bientôt tu deviens apostat.

Lâche, ce crime affreux trouble-t-il point ton âme?

Où sont tes premiers feux't Qu'as-tu fait de ta flamme?

Toi jadis exercé sur nos dogmes si saints^

Tu voudrais aujourd'hui nous les rendre incertains.

Tes talents que sont-ils? Un funeste avantage ;

Ils font à l'Esprit-Saint le plus cruel outrage.

Trop d'esprit, don fatal, dangereux instrument

Pour tromper le prochain, source d'égarement!

Heureux un esprit simple, inconnu dans le monde!

// possède lui seul la sagesse profonde,

Siy dans tout ce qu'il fait^ il n'a point d'autre but

Que d'arriver au port, et faire son salut.

Que ne puis-je, Saurin^ avec des traits de flamme, Graver ces sentiments dans le fond de Ion âme! Trop heureux, si le ciel secondant mon effort, Je pouvais aujourd'hui t'arracher à la mort.

Mais, hélas ! c'est en vain que ma voix te rappelle; Ton âme est endurcie, et ta chute est mortelle. J'en frémis, il n'est plus d'espérance au retour; D'étemelles horreurs suivront ton dernier jour. Ouvre les Livres saints, lis ton sort effroyable, De l'oracle divin arrêt irrévocable :

Celui qui de la grâce a senti les attraits,

A qui Dieu révéla ses plus tendres secrets.

Qui du monde flatteur reconnut l'imposture,

Qui vit les cieux ouverts, et la gloire future,

Qui du céleste don a goûté la douceur ;

S'il retombe, l'enfer s'empare de son cœur,

Et du ciel outragé l'implacable vengeance

L'abandonne aux excès de son impénitence ;

Sa lumière s'éteint, et l'esprit égaré.

Il va de trouble en trouble, et meurt désespéré.

Terrible jugement ! mais, ô crime exécrable!

Il arrache du ciel le Sauveur adorable,

11 le livre aux bourreaux, et sur l'infâme bois

11 le fait expirer une seconde fois ;

Il foule aux pieds le prix de l'immortelle vie,

De l'Esprit Saint, en lui, blasphémateur impie.

Il étouffe sa voix et sa noire fureur

Mais ma plume s'arrête, et je frémis d'horreur. A ces funestes traits que l'oracle rassemble, A cette affreuse image, infidèle, ingrat, tremble.

Rien ne convient mieux à M. Saurin que cette épitre, qu'il avait faite pour M. de la MoUe. Il est surprenant qu'il n'ait pas aenli le contre-coup, et que ce qu'il disait de fort à son ami, rejaillissait sur lui-même.

Celle vive figure de l'épître aux Hébreux, qui fait regarder W^ apostats comme des gens qui crucifient de nouveau ' le ^H>i^U0ur Jésus, me rappelle une estampe du crucifiement, qui

parut k Paris au commencement de 1738, et que les nouvelles publiques annoncèrent pour la singularité'. Les dévots de Tabbé Paris avaient fait représenter le Sauveur sur la croix : ils avaient mis k sa droite un saint que Ton venait de canoniser, et qui ne leur plaisait pas^, et k sa gauche le sieur Saurin tenant la place du mauvais larron. Je ne sais quelle dent les jansénistes avaient contre lui; peut-être s'était-il moqué de leurs miracles. Quoi qu'il en soit, c'est pousser la malice trop loin. L'équité voulait ail moins qu'on lui donnât une meilleure place, et qu'on en fit le larron converti. Mais le meilleur était de supprimer entièrement ce tableau infamant. Le sujet est trop respectable, pour le faire servir de base k ces malignes plaisanteries : la passion du Sauveur doit ins[iirer de tout autres pensées que des sentiments de vengeance. L'esprit de parti, en matière de religion, peut-il être porté plus loin, que de crier sur ceux qui nous contredisent, toile, tolle^ crucifiez-le? C'est ici que l'on peut appliquer la maxihie de M. de Fontenelle plus k propos qu'il ne l'a fait contre nous, que «le zèle de religion produit quelquefois tout ce qu'il y a de plus contraire k la religion, d

Yoilk, Messieurs, les éclaircissements que nous avions k donner sur YÉloge de M. Saurin, et qui ne peuvent que ternir un peu la gloire de cet académicien. La réputation de grand géomètre ne redresse pas un homme attaqué par de si vilains endroits. Nous avons allégué les fortes raisons que nous avons eues de les dévoiler ; malgré cela nous devons encore nous attendre k être blâmés de bien des gens. Si l'on nous passe le fond de la chose, on nous chicanera au moins sur la manière. Il fallait, dira-t-on, apporter plus d'adoucissements k des vérités déjk odieuses par elles-mêmes. J'avoue qu'il aurait été mieux de ne pas négliger celte précaution; mais c'est un peu trop nous demander, que d'exiger de nous de semblables attentions. On doit savoir que ces enveloppes délicates, propres k cacher la

* Voyez le Mercure historique et politique, février 1738, article de France.

• Vincent de Paul.

difformité de certains objets, ne sont guère connues dans notre pays. La franchise helvétique ignore tous ces détours, et dit rondement ce qu'elle pense. Nous sommes en possession depuis longtemps de nommer chaque chose par son nom : chez nous,

Un chat s'appelle un chat, et S un fripon.

Tant que ces bruits élevés autrefois en Suisse contre M. Sau* rin sont demeurés confus, on a osé les traiter de calomnies. On nous a donc mis dans la nécessité de parler clairement et sans la moindre enveloppe. Si nous n'avions pas fait remarquer bien distinctement ces taches dans la vie de ce savant, nous demeurions noircisf nous-mêmes dans l'esprit du public. Aidez-nous donc, s'il vous plait, a nous laver de cette infamie, en insérant ce mémoire dans votre journal. Nous l'avons choisi comme celui qui a le plus de cours, et par conséquent le plus propre à opposer à un ouvrage aussi répandu que le sont les Mémoires de V Académie des sciences. Je suis, etc. •

Lettre de H. Joseph Saurin à H. Gonon, ministre réfugié

à Lausanne.

(aTÉE DANS l'article GI-DESSUS.) {Mercure Suisse, Avril 1736.)

« J'ai reçu ta lettre à mon arrivée a Zurich; je l'ai lue avec un torrent de larmes, et j'y ai vu avec consolation que ton amitié étaitassez forte pour résister a toute l'horreur de mes désordres, à tout l'éclat qu'ils ont fait, et pour t'obliger à travailler au soulagement de ma misère. Hélas ! mon cher (si dans l'infamie dont je suis couvert, et dans mon extrême indignité, j'ose encore t'appeller ainsi), hélas! mon cher, que suis-je devenu? D'où suis-je tombé? Dans quel abîme me vois-je précipité? Et pourquoi faut-il que j'aie vécu jusqu'à présent pour détruire par un scandale si effroyable tous les fruits de mon ministère, et pour renverser,

par la plus honteuse de toutes les chutes, mille fois plus que je n'avais édifié? Etait-ce donc h que devait aboutir cette belle forme de piété que j'avais conçue dans mon esprit» et cette dé^ licatesse de sentiments que je faisais sonner si haut ? Que mon état, mon cher, que l'état de ma conscience est déplorable, et que j'ai un épouvantable compte h rendre à Dieu ! Hélas ! je n'ose pas lever les yeux vers lui; mon âme indigne et confuse n'ose pas approdier de son trône ; elle n'a ni la force de soutenir ses regards, ni presque le courage de lui demander pardon : mille objets se présentent sans cesse à mon esprit, qui me désolent; les gr&ces que Dieu m'avait faites, mes lumières, l'é^ dification que je pouvais donner, la réputation de piété que je m'étais acquise \ les réfugiés k qui j'ai tant prêché f œuvre parfaite de la patience; mes parents, mes amis, une pauvre femme désolée que je laisse avec un enfant; quels coups de poignard? Quel bouleversement de tout moi-même? Quel coup de foudre pour la pauvre Mademoiselle dé Yatteville, dont j'ai si cruelle^ ment outragé l'estime et l'affection ? Demande-lui, je t'ai conjure, demande-lui pardon pour moi. Dieu veuille la consoler. Je suis si attendri , et mes larmes coulent en si grande abondance, que je ne sais, ni ne vois ce que j'écris : je vous demande à tous pardon , et je vous le demande dans une amertume et dans une affliction plus que mortelle. Bien mieux que David, je suis devenu tin misérable ver de terre ; je ne suis plus un honime, la honte des hommes, la balayure*et la raclure du monde, objet d'horreur et d'infamie k tous ceux qui me voient, et qui me connaissent.

«Dans un état si funeste, ne m'abandonne pas, mon cher; console un malheureux pour qui tu as eu autrefois tant d'estime et tant de tendresse, et qui se voit comme abîmé dans le désespoir, et privé de toute consolation. Si tu t'éloignes de moi avec tous les autres, je n'ai plus, de la part des hommes, ni conso-

* M. Saurin avait fait plusieurs beaux sermons à Lausanne, sur ce texte, tiré de Tépître de saint Jacques. Ghap. I, v. i.

laiion, ni appui dans la vie; et dans la plus effroyable chule qui se puisse concevoir , il n'y a personne qui me donne la main. Je passe pour un scélérat achevé. Mes connaissances, mes raffinements sur la morale, et sur les devoirs du christianisme, mes discours, et les beaux dehors de ma vie; tout cela suivi de si lâches et de si honteux péchés, commis contre des commandements de Dieu connus, à plusieurs fois , et sans surprise , donnent un juste sujet de penser que je n'ai jamais eu dans l'âme aucun sentiment de crainte de Dieu, et que j'étais un insigne fourbe , qui ne cherchait qu'à faire illusion aux hommes pour attraper leur estime, et pour commettre mes crimes avec plus de sûreté. C'est de cette manière que M. Merlat* me traite dans une réponse qu'il a &ite à une lettre que je lui avais écrite, dans laquelle je lui demandais pardon, et je le priais de ne pas me refuser le secours de ses prières pour obtenir la grâce de mon Dieu, et celui de ses conseils, pour réparer autant que la chose setait possible , le scandale que j'ai donné. Il rejette et moi et ma repentaoce , et avec les paroles du monde les plus offensantes et les plus outrageantes, il m'exclut, autant qu'en lui est, de la miséricorde de Dieu et de l'espérance du salut, j'avoue que sa lettre m'a percé l'âme, non que je croie avoir lieu de me plaindre de lui et de ses duretés, mais c'est que je vois par Ik jusqu'où va l'éclat de mes dérèglements , et le scandale qu'on en a reçu; et c'est la un poids qui m*accable et sous lequel mon âme succombe. Peut-être dans l'étroite amitié que nous avons eue ensemble, as-tu pu connaître le fond de mon cœur. Tu le sais, si je suis un impie qui me joue de Dieu, pour me jouer plus sûrement des hommes. Hélas ! qu'il m'aurait été aisé d'être heureux selon le monde, si je n'avais jamais eu Dieu en vue, et qu'il me serait encore facile, si je n'avais sa crainte devant les yeux, de me rendre moins malheureux que je ne suis , et que je ne le serai tout le reste de cette misérable vie que j'ai encore à traîner.

* Ministre et professeur en théologie à Lausanne.

« Tu as trouvé, mon cher, la véritable source de mes désordres; un orgueil insurmontable, que toute. cette infamie n'est pas encore capable de dompter, qui me portail à prendre, pour n'être pas mortifié par la honte de demander , ou de faire paraître de la pauvreté, objet qui attire l'injuste mépris des hommes. Tu sais que je devais : M. Fatio me pressait sur son paiement, avec menace de se servir des voies de la justice. Mille autres particularités sensibles, et infiniment dures pour mon orgueil, m'ont jeté dans les désordres oi'i je suis tombé; et quand une fois on est sorti du bon chemin, on s'égare en mille manières. Tu sais toi-même comment toutes choses m'ont tourné en mal. Un principe de conscience me fit enfin résoudre au mariage de Genève, qui m'a tant coûté. Un principe de conscience m'a fait résister à la signature, autre occasion de dépense. Je me trouve engagé; mon repos en est troublé: je cherche à me tirer de ce trouble par un mariage : je me marie justement d'une manière à m'engager de nouveau. C'est ainsi que toutes choses ont réussi contre mes vues , et c'est ainsi qu'enfin Dieu a mortifié le plus grand orgueil du monde, par le plus grand de tous les opprobres; opprobre d'autant plus grand; qu'il est plus juste, et que je me le suis attiré par les plus lâches et les plus infâmes crimes qu'on puisse commettre. Quand toute ma chute, avec toutes ses circonstances , se présente à moi, et que mon imagination l'embrasse dans toute son étendue, et dans toutes ses suites, elle épuise toutes mes forces, et m'ôte l'usage de tous mes sens. Je ne comprends pas comment je vis encore, ou comment mon cerveau n'est pas troublé. C'est une chose qui me passe, que mon esprit et mon corps résistent à une affliction qui assurément n'eut jamais d'égale. À moins qu'avec M. Merlat, tu ne me croies un hypocrite de profession, «t un abominable athée; imagine-loi, s'il est vrai que les sentiments de piété que tu as vus quelquefois en moi fussent sincères, quelle doit être l'amertume et la désolation de mon âme. Hélas ! il me semble a tout moment que mes entrailles se déchirent, et

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que mon eœur s'arrache de mon sein. Imagine->toi ce que doit souffrir un homme plein d'orgueil, qui se voit perdu d'honneur et de réputalion toute sa vie, et comme chargé de l'exécration de toute la terre. Je ne puis plus être soutenu dans le dessein de la piété que par la vue de Dieu et par la considération de mon salut. Que je comprends aujourd'hui combien la vue des hommes entre dans le bien que nous faisons, et combien il est difficile d'avoir de la vertu, quand on a perdu l'honneur! Hélas! j'étais si dur contre ceux qui flétrissaient leurs souffrances par de grandes fautes. J'apprends aujourd'hui , par ma propre- ex** périence, jusqu'où doit aller notre charité envers les plus grands pécheurs, et notre retenue k former des jugements décisifs sur leur état. Jésus-Christ a appris, par les choses qu'il a souffertes, à avoir compassion de ceux qui sont pareillement tentés; et moi, par les crimes que j'ai commis, j'ai appris quelle doit être notre compassion pour ceux qui tombent dans les plus «normes péchés. Quelle bizarre chose c'est que le cœur de l'homme, et quelles étranges inégalités il est capable de répan< dre dans la conduite des plus sages !

* c( Je te fais ici réparation à toi-même de la mauvaise opinion que l'affaire de la signature m'avait donnée de toi. Il faut que je l'avoue que ta facilité me toucha sensiblement, et que je ne pus jamais empêcher que cette parfaite estime, et cette tendre affection que j'avais pour toi, n'en reçussent une diminution considérable. Je comptais sur toi dans cette affaire plus que sur moi-^ même. J'étais si persuadé de ta droiture, que je ne doutais nullement que tu ne fisses ce qui me paraissait être ton devoir, et qui me le parait encore. Je fus donc ébranlé à ton égard, et ces fâcheuses impressions ont été augmentées dans la suite par des démarches que j'ai crues contraires à l'amitié qui nous liait^ mais à l'égard desquelles il se peut faire que je me sois trompé. Il peut être même que les impressions désavantageuses qui m'ont toujours resté dans l'esprit sur ton sujet, aient paru a tes yeux par des manières d'agir qui t'ont déplu, et dont je puis ne m'è-

Ire pas aperçu moi-même. Il faut que je t'ouvre mon cœur jusqu'au fond. J'ai, en matière d'amitié, une sensibilité qui va au delà de tout ce qui se peut concevoir. Cette sensibilité m'avait fait porter Tamitié que j'avais pour toi jusqu'à un point où je ne savais plus ce que c'était que distinguer entre toi et moi; et celte extrême sensibilité, jointe à un extrême orgueil, me faisait aussi porter bien loin mes prétentions sur toi, et étendre infim* ment tes devoirs à mon égard. J'ajoute à cela une excessive estime de moi-même, en particulier sur le sujet de la piété. Je croyais qu'il n'y avait que moi au monde qui comprit bien les devoirs du christianisme ; et je m'applaudissais fort en secret sur les lumières de mon esprit et sur les sentiments de mon cœur. Par ce dernier principe, je ne te trouvais pas assez homme de bien. Il me semblait que tu marchais dans la vie étourdiment, et que ta conduite ne sentait pas la réflexion ; et comme. Dieu m'en est témoin, je n'ai jamais aimé ni considéré personne que par l'endroit de la piété , cette pensée ôtait tous les jours quelque chose a mon estime et k mon amitié pour toi. Mais cette fière et orgueilleuse sensibilité, que j'ai mise en premier lieu, me disait voir dans toutes tes démarches à mon égard des défauts d'amitié qui refroidissaient la mienne. Quand nous croyons que tout nous est dû, quelques devoirs que l'on nous rende, il nous semble toujours que l'on manque à ce que l'on nous doit. Voilà la source de l'injuste mépris dont tu peux te plaindre, et me voilà, moi, cruellement puni. Je ne puis souflrir que tu signes; je ne puis te pardonner ta signature, et moi, cet homme si sévère et si sanctifié , je tombe dans le larcin, vice infâme ; j'y tombe de la manière du monde la plus vilaine et la plus lâche; j'y continue, et je ne m'en tire que par le honteux éclat que font mes désordres. Âh! mon cher, quel précipice! Aide-moi, je t'en conjure, à en sortir. Tends-moi la main pour me relever, et là où le péché a abondé fais abonder tes consolations. Dieu veuille y faire abonder sa grâce, et sauver mon âme de la mort !

d Si lu es allé à Lausanne, comme tu m'as marqué que tu y irais, tu auras vu tout le monde déchaîné contre moi. Je connais les esprits des hommes, et comme ils sont impitoyables, lis sont accoutumés de se jeter sur les misérables, et de déchirer leurs blessures. Je ne sais si ton amitié aura pu résister à tout cet éclat dont tu auras été frappé, et si tu ne te seras point laissé entraîner avec M. Bergier*, au torrent de ceux qui me croient un des hommes les plus impies qui aient jamais été. Il avait pour moi beaucoup d'affection ; ma chute Ta étourdi, el l'a vivement touché. Il est parfaitement homme de bien, et le meilleur fond d'âme que je connaisse. Il m'écrivit d'abord une lettre qui me marquait son étonnement, et le scandale qu'il avait reçu, mais qui me donnait aussi en même temps des marques de tendresse et de compassion. Ce n'est plus cela à présent, quoiqu'il m'ait demandé avec empressement des nouvelles de ce que je deviendrais, et qu'il m'eût promis de m'en donner des siennes. Je lui ai écrit plusieurs fois sur des choses qui me faisaient une cruelle peine, sur lesquelles il ne me semblait pas qu'il dût se dispenser de me faire réponse : je n'ai pourtant reçu aucune lettre de lui; ce qui ne serait pas s'il ne m'avait abandonné comme un homme qu'il croit perdu sans ressource, et avec lequel il a horreur de communiquer. Ce qui surprend le plus M. Cbiron et lui, et qui leur donne plus mauvaise opinion de moi, c'est qu'avant ce ce grand éclat j'ai fui de paraître devant eux , et je leur ai toujours écrit d'une manière à leur persuader quo j'étais innocent. Comme j'ignorais qu'ils sussent mes désordres, et qu'ils ne me faisaient point connaître qu'ils les sussent, et que d'ailleurs je croyais que les premiers bruits pourraient s'étouffer, je croyais aussi pouvoir et devoir même en conscience leur cacher des dérèglements dont la connaissance ne pouvait que leur donner le scandale qu'ils en ont effectivement reçu. Je ne nie point que mon orgueil n'y soit entré pour beaucoup. J'ai

* Ministre à Lausanne.

cmnt, je l'avoue, la confusion d'avouer de pareilles lâchetés, que celles que j'ai commises, et de les avouer à des personnes qui avaient eu pour moi de Testime; mais qu'y a4-il de si étrange en cela? Ce sont mes lâchetés mêmes qui doivent sur*prendre ; et par cela même on ne doit point être surpris que j'aie persisté à les désavouer jusqu'à la fin. Que M. Merlat en«lend bien mal, à cet égard, les voies de l'homme ! Entre les circonstances qu'il presse pour me donner plus d'horreur de mes fautes, il met celle-ci, que j'en ai été un hardi renieur^ même envers mes plm intimes amis. Et de qui craint-on davantage la vue que de ses intimes amis, quand on est tombé dans le désordre ? N'est-ce pas par rapport à eux qu'on a la plus grande confusion? Peut-on concevoir de qui que ce soit des reproches plus amers et plus sanglants, que ceux que leur seule présence nous fait? Mais, dit-on, j'ai répandu dans mes lettres un certain air d'innocence, qui marque une âme faite au déguisement et habile dans l'art de mentir et de tromper. Qu'on examine cet air d'innocence, et l'on verra qu'il roule tout sur la surprise où j'étais qu'on crût si facilement de moi les crimes les plus criants; surprise où je suis encore, que dès les premiers bruits de mes désordres on n'ait point balancé à me croire coupable, et que ce même extérieur de piété qu'on relève pour rendre mes péchés plus criants, n'ait pu me soutenir un seul moment dans l'esprit de mes parents et de mes amis, contre l'impression de ces premiers bruits. Pour moi, il me semble qu'il y a quelque chose de si inouï dans mes crimes, et qu'on en doit être tellement frappé, et à un point à ne pouvoir plus être touché d'une aussi légère faute (je parle par rapport aux crimes), que celle de les avoir niés. Je t'avoue, mon cher, que quelque mortification que je mérite, et avec quelque humilité et quelque soumission que je doive recevoir toute sorte de confusion, je ne puis, sans une douleur qui soulève tout ce qui est au dedans de mol» passer pour un scélérat dans l'esprit de M. Bergier. J'ai pour lui une estime et une affection qui|me font regarder la perte

entière de son souvenir, et l'horreur qu'il a de moi, comme le plus grand surcroit de malheur qui pût m'arriver. J'en dis de même de toi et de W^^ de Yatte ville. Que tout le reste du monde m'abandonne, j'aurai peut-être assez de force pour soutenir toute l'horreur qu'ils peuvent avoir de moi. Mais si je vous perds, vous à qui je suis attaché par des liens qui peuvent être rompus sans que mes entrailles se déchirent, je perds la lumière et la vie, et mon âme va tomber dans une désolation à laquelle je ne saurais résister.

« Si tu es encore à Lausanne, ou si tu dois y retourner bientôt, vois M. Bergier, je te prie, supposé que tu me croies encore quelques semences de crainte de Dieu, persuade«lui la même chose. Vois surtout, je t'en conjure, ma pauvre femme. Gonsole-la dans son extrême affliction. Quelque bonne opinion qu'elle eût conçue de moi, tout ceci ne peut pas manquer de faire une prodigieuse impression sur son esprit, et de l'ébranler entièrement sur mon sujet. Je connais par ses lettres que sa plus grande douleur c'est de se sentir entraînée a juger de moi-même comme les autres. L'appréhension qu'en eifet je ne sois un impie, la trouble et la désole. Si tu crois le pouvoir faire en conscience , remets-lui l'esprit Ik-dessus. Je dis, si tu crois le pouvoir faire en conscience; car si tu étais toi-même dans un semblable doute, je n'exige point que tu trahisses les sentiments de ton cœur.

« Tu veux que je me prépare à diverses amertumes; hélas! j'y suis tout préparé. Je vois jusqu'où va mon malheur» et je ne conçois point d'espérances chimériques. Que mon Dieu et mes amis me pardonnent, je suis prêt à passer ma vie dans l'indigence et dans la mendicité. Du moins il me semble d'être affermi dans la résolution de souffrir toutes sortes d'extrémités avec patience, et de ne me plus écarter des voies de Dieu ; mais j'ai si souvent formé le même dessein, en répandant mon âme devant Dieu, et je n'ai pas laissé de faire de si horribles choses, et après m'êlre relevé, de retomber si vilainement, si honteuse-

ment, que je ne dois pas avoir la force de rien promettre aux autres, ni de me rien promettre à moi-même; après les trahisons de mon cœur, je ne puis plus m'assurer sur lui.

«J'ai vu plusieurs fois M. Reboulet \ qui compatit k mon malheur avec une tendresse que je n'aurais pas attendue. Il ne peut pas se persuader que je sois tombé dans ces désordres avec un esprit sain. Il m'a demandé plus de vingt fois, si l'étude ne m'avait point affaibli Tesprit, si quelque effort de méditation ne m'avait point troublé? Il savait tout avant que j'arrivasse. La lettre de M. Merlat, et une de ma femme, arrivées à Zurich avant moi, prises à la poste et lues en place publique, l'en avaient instruit. n avait eu la bonté de retirer ces lettres, et c'est de lui que je les ai reçues. Quelques grands péchés que j'aie commis, on en croit ici encore mille fois plus qu'il n'en est. Sur la lettre de M. Merlat, qui me traite comme un réprouvé, il n'est sorte de crime qu'on ne s'avise de m'imputer. Ainsi je suis réduit k garder la chambre pour éviter ma confusion, et pour ne pas faire de la peine à ceux qui me connaissent, qui ont (car je puis dire de moi ce que David dit de lui)

Horreur de ma rencontre, Quand dehors je me montre.

< Le scandale que j'ai donné me revient sans cesse dans l'esprit. J'ai demandé de nouveau à M. Merlat, par une réplique k sa réponse, ses avis pour le réparer, autant que cela se peut. Je l'assure que, s'il ne fallait pour cela que ma vie, je la donnerais avec un plaisir incroyable. Je doute que M. Merlat me fasse réponse, dans les sentiments où il est sur mon sujet. Ainsi, si vous vous assembliez, toi, M. Bergier et ceux que vous jugerez k propos, pour examiner ce qui se peut faire dans une si triste occasion, vous délivreriez ma conscience d'une partie du faix sous lequel elle plie. Je trouverais k propos une confession et une repentance publique, ici ou ailleurs, si je ne

* Ministre de TËglise française de Zurich .

ci^yais qu'au lieu de produire quelque fruit, elle ne fit au contraire mal juger de l'humilité où je dois être. En effet, mon orgueil pourrait bien chercher dans Téclat d'une pareille repentanee, ce qu'il a perdu par l'éclat que mes crimes ont fait. Je sens qu'il ne me quitte point, et qu'il entre dans ce grand désir de réparer le scandale que j'ai donné. Il croit se délivrer par là d'une partie de l'infamie qui me couvre, et qu'il ne peut souffrir. Quelques soins que je prenne, le reste de mes jours^ à le mortifier, je vois que j'aurai bien de la peine à en venir à bout. Dieu m'affermisse dans le dessein de le mortifier, et me fasse la grâce d'y réussir.

« Je n'ai point reçu aujourd'hui de tes nouvelles, comme je m'y attendais, parce que sans doute étant allé k Lausanne, tu auras cru, par des lettres qu'on aura pu te faire voir, que je n'étais pas encore à Zurich. Je croyais en effet de m'y rendre plus tôt, mais divers contre-temps m'ont arrêté en chemin. J'y attendrai présentement de tes nouvelles, car encore qu'il n'y eût point de jour à l'affaire que tu entreprends, ou qu'on eût changé ton cœur à Lausanne sur mon sujet, j'espère toutefois qu'au moins tu auras la charité de m'écrire un mot, afin que je puisse prendre mes mesures.

A Zurich, ce dimanche au soir 13 ou 14 juillet 1689.

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