L'ORIGINE DES SACRIFICES
(le jésuite Merlin et Bayle. — Discussion dans uoe Société littéraire genevoise , sar Torigiiie, divine ou hamaine, des sacrifices : argnmenls pour et contre. — Sacrifices eucharistiques, impétratoires, expiatoires.)
{Journal Helvétique, Juin 1738; Bibliothèque Germanique^ année 1740, tome
XLIX, art. Vffl.)
Messieurs,
Le P. Merlin continue à attaquer M. Bayle dans les Mémoires ou Journal de Trévoiix. Dans le cahier d'Avril 1738, page 678, ce Jésuite redresse le Dictionnaire critique sur ce qu'il a dit d'Abel. A la vérité rien n'est moins intéressant que les questions que le censeur met sur le tapis. Il commence par examiner si Gain et Abel étaient jumeaux, ou non. Que M. Bayle se soit trompé sur cette grave matière, c'est ce qui intéresse peu le public. Le P. Merlin prétend ensuite trouver encore M. Bayle en faute sur les offrandes de ces deux frères, c'est-k-dire sur l'opinion commune qu'il tomba un feu céleste sur les victimes d'Abel
II Y aurait une manière fort abrégée de faire sentir au jésuite que sa criïique est trop sévère, c'est de lui rappeler Tavertissement qui finit cet article ^d'Abel. M. Bayle y dit formellement : u Qu'en rapportant dans ses remarques les différents senti* ments qui regardent Abel, il avait ramassé bien des mensonges et bien des fautes, mais que c'était Ik l'esprit et le but de son dictionnaire. >> Cette déclaration, que l'on trouve a la fin du texte, semblait être une précaution suffisante contre la mauvaise humeur des Pères Merlins.
Sans m'arrêler davantage à ces minuties, je crois devoir vous rendre raison d'une conversation à laquelle celte critique du jésuite a donné lieu. Après avoir examiné, dans une Société littéraire^ ce qu'il dit du sacrifice d'Abel, on remonta à l'origine des sacrifices. Cette espèce de culte est aussi ancienne que le monde, mais il s'agissait de savoir, .si Dieu a prescrit les sacrifices aux premiers hommes^ — ou .s't/.s s\'n sont avisés eux-mêmes. La question, comme vous voyez, Messieurs, est assez problématique. Je crois que vous ne serez pas fâchés que je vous rende raison de la manière dont elle fut discutée.
Ceux qui attribuèrent aux hommes eux-mémès la pensée de sacrifier, firent d'abord valoir le silence de l'Écriture sainte. On ne voit pas, dans la Genèse, la moindre trace d'aucun commandement de Dieu à cet égard. On remarqua ensuite que les premiers hommes pouvaient fort bien s'être avisés de sacrifier, et d'offrir des présents à leur bienfaiteur, sans qu'il soit nécessaire de supposer que Dieu lui-même ait prescrit cette espèce de culte. Le premier établissement de cette cérémonie semble devoir son origine au dessein qu'eurent les hommes de faire hommage a la Divinité des biens qu'ils avaient reçus de sa main libérale. Dieu leur donnait les aliments pour leur subsistance: pour reconnaître qu'on tenait du ciel ces présents , on tâcha de lui en renvoyer une portion, que l'on regardait comme lui étant consacrée d'une manière particulière. Cet acte de reconnaissance leur parut juste et équitable.
Ce qui fortifie beaucoup cette coiijeciure, c'est que la matière des sacrifices était la même que celle des aliments dont les hommes se sont«ervis. On a toujours eu soin, dans les sacrifices, de donner k Dieu une portion de ce que l'on mangeait, et on choisissait pour cela ce qu'il y avait de meilleur dans chaque genre de nourriture. Porphire, dans son traité de Y Abstinence, remarque que les hommes qui vivaient au commencement de gland, faisaient brûler à l'honneur des dieux une petite quantité de ce fruit; qu'ils leur offrirent ensuite des noix, de l'orge, de la farine, et qu'enfin ils en vinrent à leur sacrifier des animaux. Si nous consultons les Livres sacrés, nous y trouveroiis aussi que les premiers aliments dont les hommes usèrent, furent choisis pour rendre les premiers hommages à la Divinité. On y voit que Gain, qui s'appliquait à l'agriculture, pour recon* naître que Dieu est l'auteur de tous les biens , lui présente quelque partie des productions de son travail, comme des grains, des fruiis, et d'autres choses de cette nature. Pour Abel, qui était berger, Grotius a fait voir qu1l n'offrit pas a Dieu la chair des animaux, mais leur lait. Il y a beaucoup d'apparence que c'est Adam qui avait appris a ses enfants qu'ils devaient marquer à Dieu leur reconnaissance par de semblables offrandes. On voit dans la suite qu'à mesure que le genre humain dégénéra de sa simplicité primitive, les sacrifices devinrent un peu plus somptueux. Ils se ressentirent du raffinement de la table des hommes.
Une remarque qui ne fut pas oubliée, c'est qu'avant l'établissement de la loi mosaïque, la manière de sacrifier était aussi arbitraire que la matière des sacrifices. Chacun était le ministre de ses propres offrandes^ et il présentait ses victimes quand il jugeait à propos. Il ne parait pas qu'il y eût précisément des temps marqués pour cette cérémonie. Cette espèce de culte étant ainsi laissée à la liberté des particuliers, semble marquer que la Divinité ne s'était pas expliquée la-dessus.
Mais comment les hommes s'avisèrent-ils de brûler ce dont
ils voulaient faire présent à leur bienfaiteur? Par quel progrès de raisonnement en vinrent-ils à détruire ce qu'ils destinaient à Dieu? Voici de quelle manière on essaya d'expliquer cet article, qui parait d'abord assez embarrassant. Il faut supposer que ces présents, destinés au Créateur, furent d'abord mis sur quelque espèce de table, dans l'espérance que celui à qui ils étaient consacrés viendrait peut-être les prendre lui-même, et marquer par là qu'il les acceptait, à peu près comme on mit dans la suite, sous la Loi, une poignée d'épis et d'autres offrandes sur une table destinée à des usages sacrés. Ces premiers hommes, s'étant vus à cet égard trompés dans leur attente, cherchèrent quelque expédient pour faire parvenir ce qu'ils lui offraient. Us savaient que Dieu habite dans le ciel : or il n'y a qu'une seule manière d'y élever les corps pesants, c'est de les réduire en filmée et en vapeurs, par le moyen du feu. Il y a donc beaucoup d'apparence que l'on brûla les victimes, comme l'on brûle l'encens, c'est-a-dire, afin de leur faire prendre le chemin du ciel, et de marquer par là à qui elles étaient destinées. Il est probable que c'est là la première vue de ceux qui ont employé * le feu dans les sacrifices. Il n'est pas nécessaire d'avertir que, dans le premier âge du monde, on consumait entièrement la victime, et que l'on ne connaissait encore que les holocaustes. Cette explication est assez simple et assez naturelle ; cependant, Messieurs, je dois vous avouer qu'elle parut trop grossière k quelques-uns de nos Messieurs, pour qu'ils pussent l'adopter. On eut beau leur représenter qu'il ne faut pas juger de ces premiers temps par les idées que nous avons aujourd'hui ; qu'il faut se transporter dans ces conimencements du monde, dans cette époque de simplicité et d'enfance du genre humain ; ils répliquèrent qu'ils ne pouvaient pas se résoudre à faire les premiers habitants du monde si idiots; qu'on pouvait expliquer autrement cette destruction de la matière du sacrifice; qu'il valait mieux dire que ceux qui sacrifiaient, ayant destiné ces présents à la Divinité, ils les consumaient par le feu, pour mar-
quer qu'ils renonçaient à la propriété qu'ils en avaient eue auparavant, qu'ils ne voulaient plus les reprendre, ni en faire usage, et que c'était un don irrévocable. Ils ajoutèrent, pour confirmer leur explication, qu'il fallait rapporter à cette vue les libations des païens, où Ton répandait à terre du lait, du vin, on d'autres liqueurs, au pied de lautel : que cette boisson ainsi jetée ne pouvait marquer que la désappropriation. On répliqua à cette dernière manière d'expliquer la destruction de la victime, qu'elle est assez ingénieuse ; qu'elle peut bien être venue dans l'esprit des hommes, dans la suite, mais qu'elle ne semble pas être l'idée primitive qu'il s'agissait de trouver. A l'égard de la preuve tirée des libations, elle ne parut pas conclure pour ces anciens temps, où elles n'étaient pas encore en usage. On ajouta que lorsque la pratique en fut commune chez les païens , on y voit aussi des libations fumantes. Ils jetaient quelquefois la liqueur sur le feu de l'autel. Virgile, dans le quatrième livre des Géorgiques, vers 385 , dit que Cirène, faisant un sacrifice à Neptune, jeta d'un excellent vin sur le feu de l'autel, jusqu'à trois reprises différentes ; que la flamme s'éleva jusqu'à la voûte de la salle, et que ce fut là un heureux présage. C'était un bon augure lorsque le feu ne s'éteignait pas par les libations, et qu'au contraire il se ranimait : c'était là une heureuse marque, sans doute parce que la liqueur, réduite alors en vapeurs, prenait heureusement le chemin du ciel.
« Rien n'est plus aisé. Messieurs, que de vous accorder, répondit un tiers, qui faisait ici l'office de médiateur. Vos deux sentiments, quoique différents, peuvent fort bien se concilier. Il n^y a qu'à prêter aux premiers hommes qui ont sacrifié, l'une et l'autre des vues que vous venez d'indiquer. Quand ils ont offert quelque chose à la Divinité, ils ont pu avoir intention de marquer qu'ils ne voulaient plus en faire leur propre, et pour marquer qu'ils y renonçaient, ils auront pensé à le détruire; mais ils ont choisi le feu pour cela, afin que la fumée s'élevant au ciel indiquât que ce présent regardait la Divinité. Quoique
les preuves tirées des étymologies ne concluent pas toujours en bonne logique, elles pourront encore aider à nous mettre d'accord. On a dit que tout était holocauste au commencement, et ce mot, qui est grec d'origine, signifie un sacrifice où tout est consumé. Ceux qui ont employé ce terme semblent avoir eu en vue l'idée de destruction et de désappropriation dans les sacrifices. Mais ceux qui lui ont donné son nom hébreu ont eu plus d'égard a l'autre idée, puisque ce mot, dans là langue originale, signifie un Sacrifice où Von fait monter vers le ciel ce que Von offre. Les étymologies ne sont pas des arguments concluants, mais elles ne laissent pas d'aider k découvrir les idées qu'avaient dans l'esprit ceux qui ont employé les premiers de certains termes. »
Malgré ce moyen d'accommodement, un des tenants parut s'affermir à croire que l'idée primitive de ceux qui avaient employé le feu dans les sacrifices, avait été de les Mre monter vers le ciel. Il fit remarquer que l'on sacrifiait sur des autels. « On vient d'alléguer des étymologies , dit-il , tout le monde sait que qui dit Àutel^ dit un lieu élevé. Altare^ ab altitudinc^ disent les grammairiens. Dans la suite les hommes crurent de ^ parvenir encore mieux à leur but, en sacrifiant sur des montagnes et sur des collines élevées. Us y bâtirent des temples, comme si par là ils s'étaient un peu plus approchés de la divinité. Quand ils sacrifiaient sur ces hauteurs, il leur semblait que les présents qu'ils destinaient à leur bienfaiteur avaient déjà fait la moitié du chemin. ))
Un partisan du même sentiment fournit encore un passage de Minutius Félix, qui faisait assez heureusement à sa cause. Cet apologiste de l'Evangile voulant prouver que sous la nouvelle alliance on ne doit plus avoir de sacrifices, emploie ces expressions ; Hoslias Donnino offeram^ ut rejiciam ei suum mu-- %m»? « Offrirai-je encore des victimes à la Divinité, pour lui louvoyer en quelque manière ses présents? » C'est marquer bien clairement l'intention qu'on avait eue autrefois dans les
sacrifices. Yoiià une analyse courte et claire en même temps, de ce qui se passait dans l'esprit des premiers hommes.
Pour achever d'éclaircir cette matière, on rapporta quelquesunes des pensées des païens sur leurs sacrifices. On en allégua de fort ridicules, mais qui peuvent pourtant répandre quelque jour sur la question. Tout le monde sait que les païens croyent que leurs dieux se nourrissaient en quelque manière de la fumée et des exhalaisons des sacrifices : les anciens nous ont représenté ces divinités comme courant après l'odeur des victimes, avec beaucoup d'empressement. Les Pères les en ont vivement raillés: ils nous les ont dépeints comme le nez à l'air pour sentir d'où venait le vent des chairs rôties, pour s'en régaler. Il est vrai qu'il ne faut pas prêter aux premiers hommes des idées si basses de la Divinité; mais il ne faut pas prétendre aussi qu'ils aient eu de leurs sacrifices des idées tout à fait épurées. On trouve dans l'Ecriture des expressions qui font allusion à la manière dont on regardait ces cérémonies, au commencement du monde, qui ne peuvent que nous surprendre aujourd'hui. C'est ainsi qu'on voit» dans la Genèse, Moïse parler de Dieu comme si l'odeur des chairs brûlées lui faisait quelque plaisir. Il est dif que Dieu trouva si agréable l^ odeur du sojcrifice que lui offrit Noè, après le déluge, qu'il en fut apaisé (chap. Vni, V. 21). Dans le psaume L, v. 11, Dieu semble vouloir réfuter l'erreur grossière de ceux qui se seraient imaginé qu'il se nourrissait de leurs sacrifices : Mangerai-je la chair des taureaux^ dit-il, et boirai'je le sang des boucs? Si j'avais faim^ ce n'est pas à vous que je m'adresserais. Que dire encore de cet aphorisme que l'on trouve dans le plus ancien de tous les apologues : Le vin réjouit Dieu et les hommes (Juges, IX, 1 3) ? Il semble par là que le vin des sacrifices doit faire le même plaisir a la Divinité qu'aux hommes, quand ils en boivent ; ou au moins on nous insinue par ces paroles que le vin lui fait le même plaisir que l'odeur des victimes, qu'il en est en quelque manière récréé, comme il l'est par les parfums et par l'encens.
Je ne dois pas omettre, Messieurs, que cette dernière autorité essuya une rude contradiction. « On se moque de nous, répondit brusquement un avocat du sentiment opposé, quand on emploie de semblables citations. J'aimerais autant que l'on nous alléguât les Fables d'Ésope. D'où nous vient donc cette belle sentence que le vin réjouit Dieu et les liommesl Que l'on consulte le chapitre du Livre des Juges d'où elle est tirée, et l'on verra que l'on fait prononcer ce bel oracle, non-seulement à une souche, h un pied de vigne, mais à une vigne qui parle un langage tout païen. Le fils de Gédéon, qui emploie cet apologue, raisonnait avec les Sichémites suivant leurs préjugés et leurs idées. Ces idolâtres croyaient que leurs dieux prenaient plaisir à la douceur des liqueurs, dont on leur faisait des libations, comme ils prenaient plaisir à la fumée des sacrifices. »
Cela peut être, lui répondit-on, et nous consentons à l'avenir à n'employer plus ce passage que pour prouver les idées grossières que les païens avaient de leurs dieux. Nous voulons bien encore écarter de semblables vues de l'esprit des premiers hommes. L'odeur des chairs brûlées nous déplaît trop, pour que des gens sages puissent présumer que par là ils flatteront agréablement l'odorat de leur bienfaiteur. Ils envoyaient donc la fumée des sacrifices vers le ciel, pour témoigner par cette action symbolique qu'ils voulaient faire remonter leur reconnaissance comme cette fumée. Les sages païens euxmêmes ont pensé de cette manière. Quelqu'un se rappela làdessus un beau passage de Censorin*. a Nos ancêtres, dit-il, persuadés qu'ils tenaient la vie et la nourriture de la bonté des dieux, ne manquaient pas de leur otfrir une partie de leurs biens, plutôt pour marquer leur reconnaissance, que les besoins que les dieux en eussent. »
On conclut que les premiers hommes, persuadés qu'ils tenaient tout de la bonté de Dieu, se crurent apparemment enga-
* De die natali.
gés à lui en faire hommage, et à offrir une portion de leurs biens à celui qui en est le dispensateur. Il ne faut que le seul sentiment de la reconnaissance pour faire naitre une semblable pensée, el pour porter les hommes à faire des offrandes et des sacrifices à la Divinité.
Plusieurs auteurs célèbres ont cru qu'il n'était point besoin d'inspiration pour cela. Saint Chrysostôme fut cité le premier, n dit sur le quatrième chapitre.de la Genèse, que ce fut par les seules lumières naturelles que Gain eut la pensée de sacrifier. (( Il offrit à Dieu, dit-il, les prémices des fruits de la terre, comme à celui qui est le maître de tout. » On nous assura aussi qu'Abarbanel, ce célèbre rabin, ne suppose dans Adam et ses fils, d'autre inspiration pour les porter a sacrifier, que celle de leur propre conscience. Plnfin Grotius, dont l'autorité en vaut plusieurs autres, croyait aussi que les sacrifices étaient d'institution humaine.
Vous voyez bien. Messieurs, que jusqu'à présent il ne s'est agi que des sacrifices eucharistiques^ qui, de l'aveu de 4out le monde, sont les plus anciens. Ges premiers sacrifices avaient le même but que les oblations et les prémices, par où les hommes présentaient à la Divinité quelque portion des biens dont elle les avait gratifiés. Dans la suite on a eu des vues plus étendues : on a offert des sacrifices, par exemple, pour demander de nouvelles grâces. G'était bien déjà une seconde vue des sacrifices eucharistiques. Depuis longtemps la reconnaissance ne se borne pas uniquement au passé ; elle sait aussi jeter un coup d'œil sur l'avenir. Ges sacrifices, pour demander expressément quelque faveur du Giel, se nomment impélraloires par Messieurs les savants. Quoiqu'on trouve partout des exemples de ces sortes de sacrifices, quelqu'un en alla chercher un fort loin. Il nous cita le voyage à Siam de l'abbé de Ghoisi, qui dit : « que quand les Outentots ont besoin de pluie pour leurs pâturages, ils en demandent à un certain être qu'ils ne connaissent point, et qui demeure, à ce qu'ils disent, tout là-haut, et lui offrent en
sacrifice du iait, qui est la meilleure chose qu'ils aient. » Les nations les plus policées ont aussi fait fréquemment de ces sor« tes de sacrifices , je veux dire pour implorer le secours du Ciel dans un pressant besoin.
Dans la suite, les hommes ont aussi offert des sacrifices pour conjurer la colère du Ciel , et pour détourner de dessus leurs tètes les châtiments dont ils étaient menacés ; et voilk l'origine des sacrifices expiatoires, La première idée que l'on s'était faite des sacrifices, c'était, comme nous l'avons vu , de les regarder comme des présents faits à un bienfaiteur, pour lui marquer sa reconnaissance. Mais quand la divinité paraissait irritée, et que les hommes des anciens temps éprouvaient quelque calamité, ils purent s'imaginer que c'était pour n'avoir pas été assez exacts k rendre cette espèce d'hommage au Maitre de toutes choses. La première pensée qui leur venait donc dans l'esprit, c'était d'essayer de fléchir le Ciel, en redoublant ces sortes de présents. Hésiode a pris la chose de cette manière : il dit que, dans ces fâcheuses circonstances, il faut apaiser la divinité par des libations et par des aromates. Inlerdum libaminibus et aromatibus plaça. Ovide dit de même :
Placatur donis Jupiter ipse suis.
Une observation à faire sur cette matière, c'est que les païens n'avaient pas, d'un sacrifice expiatoire, la même idée que nous en avons aujourd'hui. Expier signifiait ordinairement chez eux faire certains* actes de religion, dans la vue d'éloigner quelques malheurs, soit qu'on les ressentit actuellement, ou que l'on en fût seulement menacé par des prodiges. La reconnaissance a donc (ait les premiers sacrifices ; mais la crainte en a aussi beaucoup occasionné. Dès qu'une grêle ou quelque intempérie des saisons avait ravagé la récolte, on redoublait les sacrifices pour apaiser les dieux irrités. L'idée que nous avons aujourd'hui d'une victime expiât me , c'est de la regarder de la même manière que les Juifs, je veux dire comme mise à la place du cou-
pable^ et chargée de ses péchés. En envisageant ainsi les sacrifices, on y trouve de belles leçons, à la manière des Orientaux, mais un peu trop recherchées pour les premiers hommes. Ce n'est qu'assez tard que l'on a dit que la victime représentait le pécheur, et sa mort celle que l'homme lui-même, qui faisait la dépense du sacrifice, aurait dû souffrir.
Ceux qui ne voulaient pas que Dieu eût ordonné les sacri«fices, finirent par une objection contre le sentiment opposé. Cette difficulté fut faite avec une espèce de saillie que j'aurai un peu de peine à bien attraper. « On ne comprend pas , dirent-ils , comment Dieu pouvait se plaire autrefois au massacre des animaux. Quelle étrange sorte de culte, que d'immoler des troupeaux pour honorer notre souverain Maître? Quel honneur pour la divinité que de voir dans un temple des tas de victimes innocentes égorgées, et leur sang répandu? Un pauvre animal est placé sur un autel ; on lui plonge un couteau dans le sein. On ]e voit qui se débat et qui s'agite, et qui meurt enfin, au milieu des cérémonies des ministres de la religion. Son corps est brûlé et réduit en fumée. Comment prétendait-on que Dieu fût glorifié par un semblable culte, et que ce fût là un des principaux bommages dus à Sa Majesté souveraine ? »
Cette objection sent un peu trop le style oratoire ; mais en la dépouillant de ses ornements, il ne lui reste encore que trop de force. La difficulté est diminuée de moitié, dès que l'on établit que ce sont les hommes qui se sont avisés d'un semblable culte, et que Dieu n'y est entré que par condescendance pour des usages établis ; que la loi mosaïque n'avait pas proprement ordonné les sacrifices, mais que les trouvant déjà établis par* tout, elle en avait déterminé la qualité, le nombre et les circon-* stances : et que Dieu avait eu de fortes raisons pour s'accomnfoder ainsi au goût des Israélites.
Ce sentiment qui attribue aux hommes eux-mêmes la première pensée de sacrifier, quoiqu 'appuyé sur des raisons fort solides, fut pourtant contredit dans notre cercle de gens de
lettres. Un des défenseurs de l'opinion contraire plaida sa cause k peu près de cette manière :
« Les raisons qu'on vient d'alléguer, dit-il, paraissent éblouissantes. Cependant il est plus probable que c'est la divinité ellemême qui a prescrit les sacrifices, au commencement du monde. Il est vraisemblable qu'Adam, qui avait des communications fréquentes avec Dieu, avait eu des ordres là-*dessus qu'il fit connaître k ses enfants. Il était également de la bonté et de la sagesse du Créateur de marquer quelque commencement de culte, de donner quelque ébauche de la religion a des gens peu capables d'imaginer un culte qui fût digne de cet Être suprême. On ne comprend pas que Dieu ne se fût point expliqué sur un 'article si important , et qu'il eût entièrement abandonné les hommes k eux-mêmes. Mais ajouta-t-il, voici des preuves plus directes en faveur de l'inspiration des sacrifices.
« 1° S'il n'y avait pas eu un commandement exprès là-dessus, commentée culte aurait-il pu faire tant de chemin; et aurait-il été pratiqué généralement par tous les peuples ?
« 2** Pour rendre vraisemblable le sentiment opposé, on a dit c( que les sacrifices sont un hommage que les hommes ont « senti d'eux-mêmes qu'ils devaient rendre au souverain Maître de toutes choses, comme on voit que les sujets paient à leurs a seigneurs certaines redevances. » Mais il est bon de remarquer que ces charges, que l'on paie annuellement, à l'occasion de quelque fond que Ton tient de la libéralité d'un maître, ont toujours été réglées auparavant. Ces sortes de petits tributs ne sont pas arbitraires. Le supérieur en a marqué lui-même la valeur, qui est ordinairement très-modique dans son origine. Et c'est ce qui fait valoir certains dons annuels, fort chétifs en eux-mêmes , mais qui , par cette convention , deviennent une sorte d'hommage. De même ce que pouvaient offrir Caïn et Abel était trop peu de chose pour en faire un acte solennel de la religion, si Dieu ne s'en fût expliqué lui-même. Ces sacrifices n'avaient de prix que dans la supposition que Dieu avait fai
connaître qu'il voulait bien s'en contenter. Ce n'est que par là qoe les premiers hommes ont pu être autorisés à faire de semblables offrandes.
a 3^ Tout le culte lévitique porte sur les sacrifices^ au moins c'en est la partie la plus considérable ; et l'on reconnaît que la loi ancienne a été dictée par Dieu lui-même. Quelle apparence que Dieu eût voulu enter la religion judaïque sur une invention purement humaine ! C'aurait été bâtir sur le sable, sur un fondement ruineux.
« 4^ Les partisans de l'opinion contraire font sonner fort haut le silence de l'Ëcriture. J'avoue que nous n'avons point de passage bien formel pour nous. On avait - bien cru en trouver un dans l'épitre aux Hébreux, où il est dit que c'est par la foi qu*Abel offrit à Dieu son sacrifice (ch. XI, v. 3). La foi semble supposer une révélation ; cependant il faut reconnaître que ce njot ne marque point ici qu'il eût reçu un commandement positif de sacrifier. Cet ordrje aurait été commun aux deux frères; et la foi marque nécessairement ici une disposition d'esprit et de cœur qui manquait k Caïn. Mais si le commencement du passage, bien examiné, ne fait rien pour nous, la fin de ce même verset nous favorise entièrement. On y voit que le sacrifice d'Abel fut agréable à Dieu. Or Dieu ne peut agréer que ce qu'il a commandé lui-même. Tout culte imaginé par les hommes est condamné dans l'Ëcriture. Dieu veut être servi k sa manière, et non a la nôtre. Voyez ce qu'il dit dans le prophète Jérémie, pour condamner certaines pratiques religieuses: Ce sont des choses que je ne leur ai pas commandées^ dit-il (ch. VII, v. 31). Donc, tout ce que Dieu n'a pas commandé doit être réprouvé en matière de culte, et, par conséquent, il n'aurait pas approuvé le sacrifice d'Abel, si l'ordre n'en avait été émané du Ciel. Cet argument , dont nous nous sommes servis tant de fois contre l'Eglise romaine, renverse également les sacrifices de l'invention des hommes.
c< Je ne m'amuserai point a ramasser les noms des savants
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qui ont été du sentiment que j'appuie. Ou en a allégué deux ou trois qui nous sont contraires : un saint Ghrysostôme, un Abarbanel, un Grotius. Pour nous, nous les comptons par milliers. »
On répliqua a quelques-unes des raisons de ce petit plaidoyer. La dernière , tirée du passage de Jérémie, parut digne d'être examinée avec quelque soin: Ce sont des choses que je nai pas commandées. Ces paroles, envisagées du côté critique, parurent un peu différentes de la manière dont on les présente ordinairement dans la controverse. En les examinant avec soin, on y trouva une figure fort connue, qui signifie beaucoup plus qu'elle n'exprime, et où le sens est beaucoup plus fort que les termes. Afin de pouvoir tirer, de cette manière de s'exprimer, la conséquence qu'en tirent nos théologiens, il faudrait que les auteurs sacrés l'employassent à l'occasion de quelques usages à peu près indifférents, de quelques pratiques païennes, qui n'auraient rien de mauvais en elles-mêmes, et qui ne seraient condamnables , que parce que Dieu ne les aurait pas prescrites. Mais si l'on examine tous les endroits où cet(e formule est employée, on verra que c'est toujours pour des cas des plus graves. Jérémie s'en sert pour condamner les Israélites, qui avaient sacrifié leurs enfants à Moloch. Ces expressions , prises à la lettre, seraient bien faibles pour un si grand crime. Ce que je n^ai pas commandé^ doit donc signifier ici , que Dieu l'avait défendu sous les peines les plus sévères. La nature de la chose le demande nécessairement. De même dans le Deutéronome, XYII« V. 3, .Dieu parlant de l'adoration des étoiles, dit aussi que c'est ce quil Wa point commandé^ c'est-k-dire ce qu'il avait expressément défendu. On ne peut donc pas inférer de ce passage de Jérémie, que l'on ne doit rien admettre dans le culte divin, qui n'ait été expressément ordonné par le législateur.
Il ne iaut pas craindre que l'explication critiqué de ces paroles mette fort au large l'Ëglise romaine, puisqu'il y a plusieurs antres passages qui montrent clairement que Dieu désapprouve
in
tout service volontaire. Il n'y a qu'à voir, par exemple, ce que dit Jésus-Christ de ce qui na été commandé que par les hommes (Math. XY, 9). Et saint Paul , dans son épitre aux Colossiens, n'épargne pas |)his les doctrines et les commandements humains (chap. II, V. 22).
Mais ces autorités ne condamnent point les premiers sacrifices des hommes, quand même ils les auraient imaginés eux-mêmes. En voici la raison. C'est que l'on suppose qu'alors Di^u n'avait point encore fait connaître sa volonté, k cet égard. Et ce qu'on appelle service volontaire ne devient blâmable que quand le législateur s'est expliqué clairement. Figurons-nous un domestique qui vient d'entrer au service de quelqu'un. Ce nouveau maître n'a point encore déclaré la manière dont il veut être servi. Le domestique, plein de bonne volonté, tâche de deviner ce qui pourrait faire plaisir a son maître. Dans cette vue, il fait certaines choses qui semblent marquer du respect et de l'attachement. Son supérieur, quand même il n'approuverait pas cette manière de l'honorer, n'aurait pas bonne grâce à l'en reprendre, et a lui dire : « Mon ami, je veux être servi k ma fantaisie, et non pas à la vôtre. Ce n'est pas à un valet à se tailler lui-même la manière de servir, dans la maison où il est entré. — Ayez la bonté de vous expliquer, répondrait le domestique; marquez-moi, s'il vous plaît, ma tablature, et je la suivrai ponctuellement.» Voilà le cas des premiers hommes, si Dieu ne leur avait rien prescrit sur le culte qu'ils devaient lui rendre.
Les autres preuves furent aussi un peu contestées; celle, par exemple, que « ce culte n'aurait pas fait tant de cliemin, si Dieu n'en était pas l'auteur. » On répondit à cela qu'il n'est pas surprenant que des cérémonies pratiquées par les premiers hommes, aient été en vigueur chez leurs descendants. Il est naturel que ceux qui viennent d'une tige commune, conservent de c>ertains usages qu'ils tiennent de leurs ancêtres. Tous les hommes ayant dans le cœur des principes de reconnaissance et de vénération pour l'Auteur de leur être, cela a dû encore T. lï. 27
beaucoup contribuer a donner cours à la coutume de remercier par des sacrifices leur Souverain Bienfaiteur.
u Mais les sacrifices de la loi ont bien été ordonnés par Dieu lui-même, et aurait-il voulu fonder un établissement divin sur une invention des hommes ?» — Voici la réponse. Tout le monde convient que, dans le culte lévitique, que Dieu prescrivit aux Israélites, il s'accommoda au goût de ce peuple, et qu'il adopta quantité de pratiques qui étaient en usage, mais qu'il rectifia, pour éloigner de l'idolâtrie des gens qui n'y avaient que trop de penchant. Quand Dieu donna sa loi, son peuple était accoutumé depuis longtemps aux sacrifices, de même que le reste du monde. Ce fut donc par pure condescendance pour les Israélites> que Dieu leur donna tant de lois sur la manière de sacrifier. Son but était de diriger ces sacrifices vers lui seul, parce qu'il n'y avait que lui qui méritât ces sortes d'hommages. C'est là, après tout, la seule manière d'expliquer comment Dieu a pu donner a son peuple un culte aussi charnel, et dont les prophètes parlent quelquefois avec beaucoup de mépris. Si l'on dit que « bâtir sur des établissements humains, c'est bâtir sur le sable, » il est bon de remarquer que cet édifice de la loi mosaïque ne devait durer que jusqu'à la publication de l'Evangilë. Il ne demandait donc pas une plus grande solidité.
Pour les autres raisons qui doivent rendre probable que c'est Dieu lui-même qui a ordonné les premiers sacrifices, comme, « qu'il était digne de Dieu de prescrire quelque commencement de culte à des hommes encore peu formés et incapables d'en imaginer un tout à fait convenable; » ce sont là <les raisons de convenance qui ne peuvent pas tenir contre les faits. Efieclivement ces anciens sacrifices sont une manière trop imparfaite d'honorer la Divinité, pour l'en croire l'auteur.
J'oubliais de vous rapporter ce qui fut dit sur cette preuve singulière, « que les redevances que l'on paie a un seigneur sont toujours réglées par le seigneur lui-même. » Cette raison fut traitée assez cavalièrement. On dit que du temps d'Adam et
de s^s enfants, on n'avait pas encore pris les arrangements qui sont venus dans la suite; que dans la bibliothèque de notre premier père il n'y avait point de traités sur les droits féodaux qui règlent ces sortes d'usages: que si les premiers hommes se sont taxés eux-mêmes, leur intention était très-bonpe. Ils n'ont prévenu le Seigneur, que pour marquer plus d'empressement a lui témoigner leur reconnaissance.
Voilà, Messieurs, à peu près oe qui iîit dit sur cette question. Si vous ne la trouvez pas assez débrouillée, souvenez-vous, s'il vous plait, que quand il s'agit de percer dans la plus haute antiquité, on va un peu à tâtons dans les routes où Ton s'engage sans avoir de guide ; et les historiens sacrés n'ont pas jugé à propos de nous diriger dans cette occasion.
Je suis, etc. B. B.