‹ uvres illustrées de ChampfleuryChapitre 1 sur 6 · uvres illustrées de Champfleury · texte numérisé non relu

uvres illustrées de Champfleury

rent des personnages fort respectables à divers titres , et cependant Molière s'en moqua. Et ils étaient même des personnages si respectables, qu'ils se fâchèrent beaucoup d'être raillés, et trouvèrent une infinité de gens , surtout de gens de lettres et de théâtre, disposés à se fâcher avec eux, sans compter les amis et les amis des amis.

On fit une querelle acharnée à Molière ; on lui reprocha le peu de noblesse de ses sujets, la familiarité du langage; on l'appela coquin, grossier, irrévérencieux et impie. Aussi Molière poursuivit-il résolument sa voie.

Parmi les écrivains, ceux dont l'esprit personnel et puissant ne transige pas avec les vices j les ridicules et les faiblesses qui les entourent: dont Tintelligence forte, curieuse et sans ménagement saisit à droite, à gauche, les êtres qui passent, et du coup les marque au front par un mot ineffaçable, tel que vil, grotesque, avare, imbécile, débauché, infirme, fou, méchant ou bon; ceux-là ne peuvent apprendre leur secret à personne et faire bénéficier vingt autres écrivains de leur originalité, de leur vue perçante, de la vivacité

imprévue de leurs sensations. Ceux-là on ne les aime pas , et ils vont seuls , à leur grand honneur.

Balzac fut aussi un de ces fiers solitaires de rintelligence. Ses allures joyeusement bousculantes d'homme robuste et décidé à se jouer des prétentions des faibles, n'étaient pas propres à plaire à leur débilité. Les faibles s'inquiétèrent d'abord en entendant de loin son rire formidable, et ils s'irritèrent ensuite violemment; car Balzac, dans ses immenses enthousiasmes descriptifs, était mu par un instinct de farce dédaigneuse, et il s'amusa plus d'une fois à jeter une sorte de défi railleur à l'impuissance des irrités.

Incapables de considérer la réalité avec tranquillité et de manier la massue comique, êtres craintifs, hommes ayant peur de l'homme et de la vie, les poètes et les écrivains s'en écartent avec effroi, et cherchent des consolations à leur émoi et à leur timidité en façonnant des marionnettes qu'ils agitent à leur fantaisie, leur faisant dire des choses agréables et menteuses.

Point d'observation ! Il faudrait s'avancer

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courageusement au milieu de la vie et opérer paisiblement comme un chirurgien sur un champ de bataille, ou se montrer vaillant comme un marin au milieu d'une tempête.

Point de comique I Le comique est trop cruel, trop hardi; il exige de lutter corps à corps avec les passions , les vices , les faiblesses, car l'observateur est un ennemi public qui dit de dures vérités à chacun, arrache des masques et rit, montre des souillures et rit encore, console des gens vertueux bafoués et cravache des coquins entourés de flatteurs, puis rit encore de la haine générale qui se tourne contre son audace. Héraut de la vérité, il pénètre partout, va aux humbles, aux gens dédaignés, les relève, et domine tout de la hauteur du bon sens inflexible et du sûr jugement.

Sa récompense, c'est le savoir acquis, c'est la justice rendue à chacun. OEuvre amère et voluptueuse, nécessité impérieuse et enivrante, devoir pénible et réjouissant de la conscience, qui s'emparent de l'observateur, le tyrannisent et le jettent au-devant de l'homme pour le mesurer, le juger, le disséquer, le décrire, et

enfin le clouer dans le cadre d'une monographie impitoyable, d'un portrait sans merci, où les forts trouvent leur gloire et les faibles leur châtiment, par le fait seul de la réalité pure et sincère.

— Mauvais peintre qu'un peintre vrai 1 s'écrient ceux qui n'ont pas intérêt à la vérité : — Mauvais peintre ! crient en chœur les tristes, les maigres, les infirmes, les grotesques, les vicieux, les hypocrites, les sots et les poltrons. Et ils s'arment de pierres pour lapider au passage l'insolent qui pare leurs coups et les renvoie hurlant des cinglements de son fouet.

Quand l'âpreté de cette voie éloigne tout le monde, M. Champfleury s'y avance hardiment en ce moment, et une pareille conduite indigne naturellement tout le monde , sauf les esprits vigoureux qui , sentant fortement la vie , savent la déguster, comme si tous leurs pores étaient une langue ou un palais; et ce n'est pas dans la race peureuse et lamentable des gens de lettres que ceux-là existent.

Ainsi l'artiste le plus remarquable, avec M. Champfleury, que la nouvelle génération ait vu naître ; un poète d'un tempérament

bien accusé, est une nature très-troublée par les épouvantes secrètes que sèment la Mort, la Nuit, le Mal, l'Inconnu, et il se détourne désespéré de la réalité et de la vie, laissant s'échapper en grands cris dans ses poésies les inqvdétudes qui le brisent. Ce poète prétend vainement que la sérénité du Beau préside à ses œuvres; elles sont les œuvres d'un homme effaré et tremblant qui gémit stérilement.

Quant à la plupart des autres, ils se bornent à déserter leur devoir et à remuer, ai-je dit, pour s'étourdir sur leurs fautes, de petites poupées qu'ils fabriquent plus ou moins bien à l'image de l'homme et auxquelles ils prêtent de petites qualités, de petites méchancetés et de petites morales, de petits discours extravagants, flatteurs et convenables pour des poupées; ou bien les plus avancés observent de loin avec une lorgnette la lisière de la vie et en donnent quelque vague idée.

Aussi cela les tuera-t-il, et s'épuisent-ils en ime amusette bonne à attraper les badauds. Ceux qu'ils n'inquiètent pas leur battent des mains , et perfidement les encouragent à persévérer dans ces jeux innocents.

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M. Champfleury n'écrit pas pour les gens qui détestent la vie, mais bien pour ceux qui l'aiment. C'est pour le compte de ces derniers qu'il fait la chasse aux bourgeois , aux grotesques et aux prétentieux de toute espèce, qu'il décrit les joies de la vie familière et ses amertumes, qu'il recherche la couleur particulière donnée aux passions et aux instincts par l'habit bourgeois, la soutane du prêtre, le centre actif de Paris, les extrémités languissantes de la province, les crânes dénudés ou la perruque des vieillards, la naïveté sauvage des enfants, le prisme de la vie artistique; qu'il se montre surtout avec ses richesses de joyeuseté et d'exquise finesse de cœur, avec son vif sentiment original qui tire une étincelle gaie, comique ou délicate de chaque détail , avec toutes les qualités enfin de l'observateur qui furent unanimement saluées à son début, alors qu'on ne prévoyait pas qu'il marcherait à l'écart des autres dans la grande voie nouvelle, luttant vaillamment, tenant l'arme du comique, avançant enfin, tandis qu'on recule presque partout, et honoré des injures sans nombre que mérite toute singula-

rite puissante, tout isolement vainqueur, toute force qui ne veut s'appuyer que sur elle-même. Sa cause est la cause commune, gagnée dans toute l'Europe par de glorieux romanciers anglais, hollandais, russes, allemands, suédois, etc. ; la cause de tous les hommes bien

organisés.

Des esprits comme Dante, Virgile, Mil ton, quelles qu'aient été les vicissitudes de leur existence, n'en apparaissent pas moins des esprits méthodiques , ordonnés , satisfaits , et représentent le Beau par la disposition , la symétrie de la pensée qu'ils dessinent à la façon des architectes et des géomètres. Beau universellement admis sans que personne au fond puisse pénétrer dans le sentiment de leurs œuvres , y retrouver des notions nouvelles et s'assimiler par suite le poëme au

point d'en tirer une acquisition pour le cerveau et le cœur.

Mais à côté , d'autres écrivains tels que Cervantes, Molière, Lesage, de Foe, l'abbé Prévost, Sterne, Diderot, Hoffmann , Balzac , ne sont plus le moins du monde architectes ou décorateurs , mais des curieux , des chercheurs, des révélateurs d'histoire naturelle et de psychologie. Désordonnés comparativement , bien que leur but soit net et leur volonté arrêtée, ils accumulent des richesses, fondent des musées d'étude et ne s'arrêtent jamais, altérés de science et d'idées. Ils répandent partout leurs interrogations sagaces et lumineuses avec vivacité, violence et bonhomie à la fois. Leur organisation les obsède souvent de tant de besoins et de curiosités, qu'ils sont obligés de soulager leurs nerfs par des travaux multiples, variés, analytiques, où ils laissent le désordre matériel de la rapidité.

Les premiers sont des esprits en arrière, classant et enguirlandant sous un beau portique le fonds banal de sensations et de pensées constitué en leur temps. Les seconds sont

des esprits en avant qui accroissent et enrichissent le trésor de l'intelligence générale.

Chacun choisit ses pères nourriciers parmi les écrivains prédécesseurs dont il reconnaît que la nature est analogue à la sienne. C'est ainsi que M. Champfleury se trempa par la fréquentation de Molière , d'PIoffmann , de Diderot, de l'abbé Prévost et de Balzac.

Son tempérament se dessina nettement, et il exclut de toute sympathie un assez grand nombre de livres célèbres. Il manifesta de bonne heure une nature tranchée qui n'est semblable à aucune autre, et qui ne succombe pas à la pression que l'opinion reçue par tout le monde exerce sur les esprits mous et indécis.

Il est certaines admirations consacrées auxquelles il n'a jamais voulu se rallier; mais en revanche, et dès son début, M. Champfleury s'imposa et soutint une lutte très-vive en faveur de Balzac, contre lequel un déchaînement général suscitait les attaques les plus inintelligentes. Ce ne fut pas une des moindres preuves que donna M. Champfleury de ce grand tact artistique, de cette sûreté de jugement qui ne lui

ont jamais fait défaut. Il lutta pour Balzac, comme il a défendu depuis M. Courbet, dont la valeur en tant que peintre n'est pas davantage contestable.

Dès en commençant, M. Champfleury sentit que la fontaine de Jouvence n'était plus dans le romantisme. Il chercha une autre voie. Sa nature joyeuse et spontanée, élevée parmi les rires de Molière, la chaleur de curiosité de Diderot, les tendresses et les simplicités franches de Uabbé Prévost, les caricatures aiguës d'Hoffmann, et les merveilles nouvellement apportées par Balzac avec une supériorité railleuse, sa nature éprouva une vive répugnance pour la funèbre exhumation des vieilles défroques et la procession contre nature de littératures exotiques ou mortes. Il ne reconnut rien de vivace et de vivant dans cette célébration mortuaire, quels que fussent d'ailleurs les talents de ceux qui se consacraient illusoirement à l'impossible et à l'extravagant, et chantaient le De profundis sur eux-mêmes sans s'en douter.

Toutefois, dans la jeunesse, on ne trouve pas du premier coup la certitude, et on éprouve

un certain trouble à se définir soi-même et à suivre la route définitive.

M. Champfleury produisit donc d'abord des œuvres qui participaient à la fois de son trouble et de son désir de chercher une issue.

Chien-Caillou j, entre autres, fut empreint d'une réalité si exagérée, si fantasque, que Técole romantique accueillit ce petit livre comme devant apporter un espoir et un soutien.

De pareilles avances , qui devaient flatter beaucoup le jeune écrivain, pouvaient le perdre; mais les travaux de ses premières années montrèrent, au contraire, au milieu de certaines oscillations d'esprit , que M. Champfleury ne tarderait pas à protester vigoureusement au nom de la simplicité et de la sincérité viriles.

Des ballades, de petites nouvelles, les unes maniérées, les autres d'une réalité impossible, telle qu'elle pouvait apparaître à un esprit jeune, accompagnèrent Chien-Caillou et marquèrent les premières hésitations de Télan. Cependant l'observation sérieuse guettait évidemment la place qu'occupait alors une fan-

tasqiie humeur de jeunesse , toute satisfaite d'elle-même, toute fière de montrer son nez à la fenêtre, qui se hâtait d'enregistrer de vagues impressions , se heurtait à son manque de ressources, frémissait d'imiter, mais éclatait parfois en fusées de divination, d'instinct observateur, de délicatesse et d'originalité

Grandeur et Décadence d'une Serinette^ Pauvre Trompette^ les Noirau^ les Confessions de SylviuSjdes pantomimes, diverses fantaisies encore, contenues dans les volumes des Contes domestiques et des Contes vieux et nouveaux j remontent à cette époque « bienheureuse » où, comme le disait l'auteur, « tout ce qui tombe de la plume semble parole d'Evangile. »

M. Champfleury dégageait peu à peu sa personnalité dans ces œuvres dont il a pu dire, ainsi que de toutes celles qui ont suivi : « Chaque chose a été écrite à son heure avec croyance. »

En effet, c'est par la croyance à la réalité qu'il est parvenu à y puiser des richesses neuves, et à y rencontrer tant de personnages curieux , de faits psychologiques singuliers maintenant gravés dans ses livres. Et cette

croyance à la réalité commençait dès lors à s'affermir et à réchauffer.

Sortir des limbes, animer le souffle d'observation qui n'avait encore paru qu'à l'état d'une petite brise arrivant par bouffées légères et intermittentes, en faire un courant vigoureux et constant qui menât la nauf tout droit au pays à découvrir, tout ce travail nécessita de nouveaux efforts, et ces efforts allèrent bientôt en croissant , à la façon des coups de bélier qu'on redouble à mesure qu'on sent l'obstacle leur céder.

La révolution de 1 848 donna du mouvement à la jeunesse littéraire; chacun chercha à s'avancer, mieux pourvu et en progrès sur soimême. M. Champfleury encouragea, par les conseils et par l'exemple, plus d'un écrivain de sa génération à sortir de l'ornière déjà trop creusée, et il publia les Oies de Noël.

Ce roman contenait des personnages pris dans la réalité simple et plus étudiés. L'apparition d'une franchise comique bien décidée signala aussi l'œuvre. On y vit certain usurier, certain maître de danse , certain huissier et certain notaire dont les manies, les gestes, les

paroles accusaient déjà vivement la figure réelle.

Cela commençait à ne plus être le comique vague des années d'inexpérience, qui se perd, se retrouve , filtre çà et là , sans pouvoir se creuser un lit, et se compose d'emprunts aux vaudevilles, de complaisances extrêmes envers la drôlerie et d'arabesques folâtres qui ne dessinent pas une physionomie et ne fixent pas une idée.

Le livre se distinguait surtout par une simplicité fraîche, une odeur de rosée, un sentiment de la nature comme vert, lumineux et plein de soleil , qui firent que l'éloge de « talent printanier » s'allia au nom de M. Champfleury.

Depuis quelque temps, d'ailleurs, le romancier avait entrepris une étude qui a la signification d'un point de départ, l'importance d'une base dans sa vie littéraire ; je veux parler des Excentriques , êtres détraqués et tourmentés, que M. Champfleury suivit et poursuivit dans tous les coins de Paris. Cette étude de types accentués, menée avec soin et joie, contribua beaucoup à développer en lui

la netteté du sens comique , et lui apprit à le diriger avec adresse comme un flambeau qui éclaire curieusement un personnage et le fait ressortir.

C'était bien la marque d'une intelligence déjà sûre qui choisissait un exercice propre à l'assouplir pour ses futurs travaux.

11 n'y eut pour ainsi dire point recherche d'art dans ce travail, mais il servit à régulariser et à asseoir le grand sens si complet et si persistant chez M. Champfleury. A la suite de telles investigations, il posséda des moyens d'analyse consciencieuse ; il sut comment appliquer le comique, toujours intellectuellement et d'une façon irrésistiblement agressive, sur les êtres qui se présenteraient à lui gonflés d'une idée, d'un instinct, d'une manie maladifs. Il apprit à connaître, à exprimer les trébuchements , les discours pathétiques , les ignorances candides, les convoitises ardentes qui leur donnent l'aspect de gens ivres. L'observation des déceptions, des mécomptes, des méprises dont ils sont affligés, de leurs entreprises impossibles, de leurs chemins toujours barrés par un obstacle bouffon, lui révéla la

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clef des conditions essentielles du comique.

Depuis, beaucoup des personnages grotesques de M. Champfleury ont relevé de cette classe si bien accusée des excentriques, et si féconde en infortunes amusantes.

L'excentricité, avec son fonds de naïveté sauvage, ses prétentions, ses lacunes de raisonnement, ses tyrannies et ses revers, se retrouva bientôt de pied en cap chez l'admirable bourgeois Loncle de l'admirable Trio des ChenizelleSj, à3ins> des conditions de réalité, d'ironie joyeuse, aiguë et féline, hors Hgne.

Ces essais divers, la publication des nouvelles intitulées Madame d' Aigrizelles et les Propos amoureux marquèrent à M. Champfleury une place spéciale dans la littérature.

« Le réalisme montre ses cornes, » dit-il, entraîné à accepter cette désignation par laquelle la critique voulut lui imposer pour ainsi dire la préméditation d'un système. Ce fut justement une preuve de grande force, qu'à côté même de Balzac dont il se proclama l'élève , par enthousiasme et dévouement passionnés pour la justice de la cause d'un grand homme injurié, qu'à côté de Balzac,

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M. Champfleury pût se créer un apanage particulier qui nécessita une dénomination particulière.

Le courage, la sérénité, le puissant labeur de Balzac donnèrent à M. Champfleury la volonté définitive et précise de son œuvre , la volonté d'une hardiesse, d'un labeur incessants dans la voie de l'observation , oii il portait un autre tempérament et un tempérament aussi résistant, aussi actif que celui de Balzac, étant armé enfin à la façon de Molière.

Dès que le mot réalisme eut été prononcé par la critique, dès qu'il fut prouvé que M. Champfleury apportait une force personnelle et neuve et qu'il combattait pour son propre compte, il fut attaqué, et n'a cessé de l'être désormais avec un redoublement de colère à chaque pas qu'il fait.

Je me rappelle l'étrange sentiment d'envie, de résistance et de critique qui me saisit lorsque je lus ses œuvres pour la première fois, sentiment que j'ai retrouvé presque partout chez les autres littérateurs. Mais je ne tardai pas à comprendre que se montrer personnel y posséder à soi un pays où nul autre ne peut

parvenir à mettre le pied et prendre possession , c'était un crime impardonnable parmi tant de gens qui courent les mers de la publicité sans pouvoir trouver une petite île de laquelle dire : Elle est à moi. On lui niait sa possession avec le mécontentement de compagnons d'aventure qui n'ont pas eu une si belle part de butin, ne sont pas devenus riches et craignent de ne le devenir jamais.

Le rcman intitulé les Aventures de Mademoiselle Mariette fut le signal des attaques.

Rassemblant la masse des idées acquises des observations faites, des sensations éprouvées à ce moment de sa carrière, M. Cliampfleury éleva un monument curieux à la vie artistique et littéraire de l'époque.

Ce roman apparaît comme une sorte de Journal de Dangeau par la précision des détails et de Mémoires de Saint-Simon pour la vérité des révélations. 11 peut être considéré comme un document historique du xix® siècle, un témoignage fidèle de l'état des idées, des esprits et des sentiments dans la vie littéraire, au commencement de la seconde moitié du siècle.

Certes le romancier n'écrivit ce livre que pour se reconnaître lui-même et se soulager de ses impressions, mais la puissance de la réalité y a ajouté cette autre importance dont je parle.

En outre, la foi au travail et à l'énergie y éclate en paroles simples mais tellement convaincues, tellement animées qu'on en conserve toujours la vibration en dedans de soi. L'homme convaincu qu'il se développera et qu'il grandira parce qu'il est dans le vrai, s'y montre pleinement et ne redoute aucune franchise.

Ce fut alors à peu près qu'on commença à critiquer le style de M. Champfleury, qui n'a cessé depuis d'être attaqué sur ce point , comme Balzac.

En définissant plus haut les écrivains en arrière et les écrivains en avant, je reconnaissais aux premiers l'ordre, la régularité, l'égalité de l'esprit, tandis que j'attribuais aux seconds un certain désordre, une inégalité inhérente à la nature, à la multiplicité de leurs travaux. Ne semble- t-il pas qu'on pourrait comparer ceux-ci à des savants qui vont plies

sous le poids d'une idée et des recherches qu'elle exige? Préoccupés du but et de leurs travaux, ils négligent leur costume et ne s'inquiètent pas de quelques taches.

Le style de M. Champfleury contient çà et là d'involontaires négligences, il en contient aussi de volontaires. Tel qu'il est cependant, on ne saurait le modifier, et ces négligences y ajoutent au contraire plus de bonhomie.

Les esprits corrects se résignent à sacrifier le nouveau et l'original à leur bien-aimée correction. Ils l'achètent ainsi, et c'est un peu cher. De même, les autres paient au prix de quelques incorrections , les précieuses trouvailles qu'ils font dans les champs de la nouveauté, de la délicatesse, de la sensibilité et de l'originalité, et c'est assurément meilleur marché.

D'ailleurs, le style subit aujourd'hui des transformations et n'a pas encore son droit divin. Une multitude de nuances, ou de sensations, ou d'idées, sont nées de l'observation, et s'habillent incomplètement avec des mots trop étroits qui ne furent point faits pour elles. Des ellipses deviennent nécessaires. Des alliances

inusitées de mots qu'on n'alliait pas autrefois, trouvent légitimement leur raison d'être.

Il me suffit de reconnaître que le style de M. Champfïeury a des allures calmes, sensées, pénétrantes , expressives , délicates ou brutales , parfaitement appropriées à ce que l'écrivain veut dire.,

Une simplicité précise, d'une justesse presque toujours absolue. Parfois, un peu d'embarras, qui ne messied pas à la naïveté de certains tableaux. Une douceur tendre, exquise, pour les physionomies de femmes. Une ironie composée d'innombrables mailles, qui enveloppe, à la façon d'un filet, garrotte et livre un personnage , pieds et poings liés , au rire. Une clarté et une patience de développement excellentes pour l'analyse soit des sentiments de l'homme, soit des mécanismes de la vie sociale. Une joyeuseté tout individuelle et toujours en éveil, donnant un relief singulier aux moindres détails. Voilà ce qui frappe dans le style de M. Champfïeury et y communique une tournure spéciale, tout-à-fait tranchée.

L'écrivain s'est développé en M. Champ-

fleury parallèlement à l'observateur. C'est à cause même de ce progrès sur les premières années , que les négligences échappées aux fatigues d'un esprit tendu par l'observation accrochent davantage l'œil du lecteur, si toutefois il faut beaucoup croire à la sincérité des attaques dirigées contre le romancier à l'heure actuelle.

A l'époque où il terminait Mademoiselle Mariette y M. Champfleury écrivait dans ses préfaces : « Ce que je vois entre dans ma tête, descend dans ma plume et devient ce que j'ai vu. » Il se laissait aller librement au hasard du spectacle de voir^ quoique l'étude des Excentriques eût déjà développé le germe d'une volonté de recherche que l'auteur appelle scientifique, et qui s'impose pour méthode de regarder, d'aller au-devant des choses et de se mettre en voyage de découvertes. M. Champfleury avait subi passivement, en quelque soi'te» les influences de la réalité ; maintenant il allait se faire l'observateur actif, tel que nous l'avons montré en tête de cette étude. Il allait embrasser ce grand rôle, si périlleux au milieu d'une société en tumulte.

Les Souffrances du Professeur Delteilj, livre élonnant de simplicité, de précision et de comédie bienveillante ou rude, appartient encore à une digestion de souvenirs qui agit instinctivement et prépare la réflexion et la méthode observatrice.

Plus que les Aventures de mademoiselle Mariette cependant, ce roman releva de l'impersonnalité scientifique et réfléchie qui sert de base aux fortes enquêtes de l'observation.

A son tour, plus que le professeur Delteil, le livre des Bourgeois de Molinchart marqua la transition que j'ai expliquée. Ce livre fut comme un début un peu embarrassé, gêné par les nécessités d'une analyse plus savante qui essayait ses formules.

Les Bourgeois de Molinchart remplissaient néanmoins un large cadre de la vie bourgoise. Ils étaient la première tentative d'un groupement philosophique de types, servant à exprimer complètement un côté de la vie, un grand aspect de la société, un important milieu humain.

M. Champfleury se préoccupait surtout de dessiner des types simples, non compliqués,

bien nettement tranchés et facilement saisissables. Les grandes études intitulées Monsieur de Boisdhyve}\ remplirent remarquablement son but et reproduisirent un très-important aspect social, avec une science très-développée de la nature humaine.

La réunion des physionomies si variées, comiques, ambitieuses, malignes, violentes, élevées, pures, savantes, engourdies, intolérantes ou innocentes des prêtres d'un diocèse de province; l'examen attentif du jeu de leur existence engrenée dans la société provinciale et dans les mœurs villageoises; la délicatesse avec laquelle la vie domestique est représentée en ses simples grandeurs; aussi la délicatesse extrême avec laquelle sont rapprochés l'un de l'autre par la vertu, par la charité, par la musique, par la beauté, par la pureté même, enfin par toutes les séductions qu'on ne songe point à combattre, la jeune fille et le jeune diacre qui succombent malgré eux, presque sans le savoir ; puis l'impitoyable fidélité à la vérité de l'humaine infirmité qui traîne le lecteur devant un dénouement par lequel est éclairé, d'une lueur vive et cruelle, le cœur

de la femme; tout fait de cette œuvre un aliment savoureux pour les intelligences larges et réfléchies.

M. Champfleury a donné dans ce roman une très-grande part à l'analyse descriptive des figures et des sentiments, afin de bien accentuer le caractère scientifique qu'il veut imprimer à ses travaux. L'analyse lui paraît plus propre à déterminer d'une manière serrée, profonde, les faits psychologiques, et la physionomie intérieure des personnages.

A Monsieur de Boisdhyver succéda la Succession Le Camus ^ où M. Champfleury a restitué la comédie de l'héritage avec une profondeur supérieure. La Succession Le Camus est l'irrécusable témoignage de l'extension que prennent les facultés à l'exercice de l'observation. La question de l'importance du rôle de l'observation dans l'agrandissement du jugement, du sentiment artistique, de la délicatesse des sensations, s'y trouve toute tranchée.

En effet, le romancier qui n'a pas eu besoin de se renier lui-même, et dont les premiers essais étaient bien le grain qui devait germer en riches gerbes, a repris dans cette œuvre

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des spectacles, des aspects, des personnages déjà effleurés, ou même vivement abordés, soit dans les Bourgeois de Molinchart , soit dans le Professeur Delteil^ soit dans les Oies de Noël y en même temps qu'il a étudié et des types nouveaux , et le sentiment maternel , et, ainsi que je l'ai dit, la comédie de l'héritage. L'usurier Blaizot, saisi par les sensations rapides de la jeunesse, s'y retrouve en M. Le Camus, revu par l'analyse étendue, complexe, de l'observation expérimentée ; et certainement la figure de M. Le Camus l'emporte de beaucoup en vivacité , en netteté, en relief , sur celle de l'usurier Blaizot.

La vie des enfants s'y épanche plus complètement, dans son sentiment intime, plus naïf et plus mystérieux, que les brutalités des rassemblements de collège n'avaient pu le laisser voir chez les petits personnages du Professeur Delteil, Enfin, les types bourgeois, plus crus, plus sauvages, mieux diversifiés et exprimant mieux les étrangetés d'esprit, de raisonnement, de tentatives et de passions produites par la vie de province, que ne faisaient les Bourgeois de Molinchart j, se groupent en un ensemble com-

plet, presque féroce de simplicité, autour du fauteuil de madame Le Camus, la mourante.

Il y a dans ce livre des coups de fouet et des caresses : des coups de fouet qui font bondir de plaisir de les voir si bien adressés et des caresses d'amour maternel qui font pleurer d'attendrissement.

Là se voient également trois des figures de femmes le mieux creusées qu'ait su rendre le romancier : mademoiselle Bec, madame May et madame Le Camus.

Un sentiment de la nature humaine, gras, viril; une intelligence de la vie, enveloppante, philosophique, pratique; une force spéciale, comment dirai-je, de sentir, de refléter en dedans de soi les images; une pensée vigoureuse qui étieint un vaste cercle et rassemble dans le même faisceau l'expression savante de la bonté, de la dureté, de l'engourdissement, de l'avarice, de la bassesse, de la ruse, de l'imbécillité , de la tyrannie, de la résignation, de la timidité, de la brutalité, de la cupidité, du dédain, de l'insolence, de la domination tortueuse, font aussi de la Succession Le CamuSj et plus peut-être que de tout

autre livre, une riche corne d'abondance, d'où s'échappent à flots les beaux fruits délicats, les grains de pur froment, les épis ployants.

Le dernier volume publié par M. Champfleury contient les Amoureux de Sainte-Périne et Richard Loyauté.

L'institution de Sainte-Périne a servi au romancier comme un cadre tout trouvé pour renfermer les passions, les manies, les faiblesses des vieillards. C'était là une face curieuse par excellence , féconde , et présentant un grand tableau d'ensemble comme M. Champfleury les poursuit.

Ce nouveau roman a paru très-cruel et ne pouvait être autrement que cruel, mais il a apporté la révélation de faits psychologiques très-importants et c'est là une considération fort supérieure à celle de savoir si le livre a jeté ou non certaines gens dans une colère noire. La passion acre et sans espoir de la vieille fille; l'avare qui se laisse dépouiller par l'amour plus rapidement qu'un prodigue ; la femme grasse et bien conservée, dont la bonté d'âme cause tous les malheurs d'autrui , en ne refusant pas à l'homme galant, au crâne lui-

sant, le bonheur de la courtiser; la femme méchante et malade qui envenime par son fiel toutes les plaies ; la femme intelligente et atteinte d'une grande douleur que personne ne console et qui console toutes les autres; l'homme poli , celui qui ne songe qu'aux moyens de prolonger l'existence; le petit peintre heureux; les bons Ravier; les jeux galants ; tous ces personnages, tous ces détails ont été reproduits avec une netteté et surtout une vivacité comique singulièrement franche qui gêne beaucoup de personnes.

Lorsqu'une science psychologique très-élaborée se complaît ainsi à éclater en incidents comiques, très-vifs, en faits pleins de brutalité, surtout à propos des femmes, les gens aimables ne se demandent pas quelles sont les raisons d'irréprochable réalité et de forte et originale curiosité qui ont déterminé cette science à choisir de la sorte ses scènes démonstratives, mais ils se fâchent et accusent l'auteur de manquer de galanterie, de respect. Le médecin aussi qui regarde une épaule nue ou un sein pourrait être accusé de manquer de respect.

Les Amoureux de Sainte-Périne font partie de la grande série de groupes entreprise par M. Champfleury scientifiquement et philosophiquement, pour célébrer de plus en plus le culte de la vérité ; ils sont un pas de plus en avant, en ce que le romancier y a donné à son arc une raideur, une force qu'il n'avait pas obtenu encore à ce degré.

Depuis qu'il a commencé son œuvre , M. Champfleury ne s'est donc pas ralenti. Chaque livre a été une conquête emportée de haute lutte, un agrandissement de son domaine, un perfectionnement de ses qualités. De plus en plus il est maître de l'observation, défriche ici un champ, allume là un phare, ouvre une éclaircie , accumule des récoltes dans ses granges, et nourrit les affamés de nouveau, de savoir et de curieux.

Greffés sur le tronc de ces grands travaux créés par le vouloir, et les complétant, il en est d'autres qui sortent de la plume de M. Champfleury comme par surabondance de sève et pour ainsi dire sans qu'il le prémédite. Tantôt c'est une physionomie étrange qui s'est emparée de sa pensée, s'y est logée toute viv®

et le tourmente sans relâche pour être mise dehors. Tantôt ce sont des discussions folles, des idées inouïes, des prétentions bouffonnes, qui ont retenti à son oreille, bourdonnent autour de lui , et ne lui laissent point de repos jusqu'à ce qu'il les ait entortillées dans Fhabit comique et dénoncées au bon sens public. Quelques souvenirs attachés au cerveau ou au cœur, et représentés aussi par de petites figures souriantes ou tristes, agitent et gênent par leur danse l'esprit du romancier qui, pour retrouver le calme indistrait nécessaire à l'observation , est obligé de prendre ces petites figures et de les piquer sur les pages d'un livre, d'un livre qui s'appelle les Sensations de Josquin .

Telle est cette œuvre joyeuse, sereine et hardie, à laquelle personne, aujourd'hui, de la nouvelle génération de 1850, ne peut opposer un ensemble aussi imposant par le nombie, la variété, l'étendue intellectuelle, la netteté de la volonté qui l'a créée, l'inflexible poursuite d'un but défini et le rôle rempli pour l'éclaircissement de la vie contemporaine.

XXXUl

J'arrive en dernier lieu à ces discussions soulevées contre M. Champfleury, à propos d'une prétendue tendance à crucifier dans ces livres des personnages vivants, et à se renfermer dans les limites d'une copie absolue de ces mêmes êtres, soit à leur détriment, soit à leur avantage.

lly a cinquante ans, les romanciers, audessous du titre de leurs romans, ne manquaient jamais d'ajouter : histoire vraie. Aujourd'hui, les écrivains entrés dans la voie dite du réalisme seront-ils donc obligés d'écrire en tête de leurs œuvres : histoire qui nest pas vraie! Auront -ils un autre moyen de se débarrasser des accusations que leur suscite la faculté qu'ils ont de rendre parfaite l'illusion de la réalité ?

A l'époque où il étudiait les excentriques,

M. Champfïeury, afin de se rendre compte de la manière dont il sentait le réel , imagina de créer un excentrique de pied en cap. Il voulait voir si les lecteurs reconnaîtraient une différence entre le personnage imaginaire et ceux qui avaient été étudiés sur nature. Il inventa Jupille le thalysien et l'entoura si rigoureusement de toutes les conditions absolues de la réalité qu'on y fut trompé. Si bien trompé, qu'un critique très-gourmand, séduit par la description feinte de certaines sauces dorées et exquises dont le romancier s'était régalé chez le prétendu Jupille, supplia l'auteur des Excentriques de le mener chez ce Jupille goûter de ces sauces nouvelles et si bonnes. Le romancier avait indiqué dans son livre la rue et le numéro de la maison où demeurait Jupille. Egayé et embarrassé à la fois, car il ne tenait point à démentir l'existence du faux excentrique , il se laissa mettre en voiture par le critique impatient. Arrivés à la prétendue demeure de Jupille, il fallut cependant trouver une explication : — Ah mon Dieu I s'écria le romancier, Jupille a déménagé ! Et il ramena le critique gourmand qui,

dans sa désolation de n'avoir point goûté des sauces, ne pouvait se consoler.

Dans son roman de la Vieille Fille^ qui se passe à Alençon, Balzac décrivit strictement la ville, donna des adresses, prit des noms du pays, reproduisit des enseignes. Par là, beaucoup de gens furent portés à croire qu'avec des indications si précises de lieu, de domicile, de nom, les personnages du livre ne pouvaient être que des portraits copiés sur place. Cependant tout le monde à A.lençon sait que jamais ces personnages n'existèrent en cette ville.

Qui donc maintenant pourra venir dire en face des œuvres de l'écrivain dit réaliste : Tel personnage est copié, je connais celui qui a servi de modèle, celui-ci est réel, celui-ci est imaginaire. Qui pourra venir dire : Voici qui est d'invention et voilà qui est du daguerréotype.

D'ailleurs que fait une seule individualité au romancier, à quoi lui servirait-elle, que lui donnerait- elle de complet, en quoi peut-elle se vanter d'être un type? Il a besoin de mille individualités de même classe pour en extraire

cette figure typique qui est le but de son art. Chacune d'elle lui fournit un trait saillant, et par la réunion de ces traits saillants, il obtient une physionomie accentuée vivement, en relief, qui est l'expression de toute une classe d'êtres, la résume et la fait ressortir. Mais croira-t-on qu'une seule personnalité contiendra tant d'accent et de vivacité , et que la passion, le vice, le ridicule, l'intérêt qui l'animent et que le romancier cherche à mettre en lumière ne sont pas effacés chez elle par les mille détails de l'individualité, par d'autres traits de tempérament qui la spécialisent , se croisent pour ainsi dire, s'embrouillent. Ces détails, ces traits spéciaux lui donnent sa vie particulière et dès lors la rendent impropre à figurer une expression générale. Dès lors aussi elle n'est utile au romancier que par un côté restreint, et s'il lui prend quelque chose pour l'ajouter au type qu'il crée , elle aurait mauvaise grâce et grande prétention à se croire peinte et portraite.

Pense- t-on qu'un seul avare, par exemple, qu'on daguerréotyperait , qui serait fixé juste dans toute sa personnalité , tel qu'il devrait

l'être si l'on en faisait le portrait ^ rendrait le tableau de l'avarice. Non, l'amas de ses sensations, de ses idées, de ses mouvements lorsqu'il est aux prises avec tout ce qui ne touche pas son vice, cet amas reproduit fidèlement étoufferait , effacerait par sa dimension les traits de l'avarice, et Ton verrait un personnage complexe et divers, chez qui cette avarice n'apparaîtrait pas beaucoup plus qu'une pierre de taille dans tout l'appareil d'une construction.

Cela est si vrai, que jamais un homme qui écrit ses mémoires ou ses confessions ne ressemble à un autre homme.

On ne sait donc pourquoi, je le répète, telle ou telle individualité viendrait revendiquer le bénéfice ou se plaindre du désagrément d'être peinte par le romancier, alors qu'en passant il lui a emprunté peut-être une verrue seulement ou une grimace, qu'il a mise sur une tête tout-à-fait autre. Ce sont-là des griefs ou des joies bien impalpables.

Bien plus, qu'on admette une réalité acharnée, elle prendra, comme le fit Diderot dans son immortelle histoire de Mademoiselle de la

Chaux (Ceci n'est pas un conte), elle prendra les noms de personnes vivantes, elle s'emparera de leurs actes, même; mais la chaleur d'invention , le besoin de liberté , la curiosité de nouveau qui tourmentent l'écrivain, transformeront entre ses doigts et les personnes et leurs actions et leurs sentiments, et là encore les individualités ne pourront prétendre à avoir été peintes et à reconnaître leurs portraits.

« Certes, a déjà dit à ce sujet M. Champfleury (Réalisme)^ je ne m'enthousiasme pas pour cette réalité poussée à ses dernières limites, ce qui ferait qu'en vue de la vérité mal comprise on poursuivrait sur la scène et dans le livre des citoyens qui doivent jouir du bénéfice de la vie privée.... Mais dans ce petit chef-d'œuvre, admis de tous, Diderot, esprit plein de feu, d'invention et d'enthousiasme, n'avait eu qu'à étaler la nature dans quelques

pages Diderot est un inventeur en écrivant

la passion de Mademoiselle de la Chaux

Diderot, en se servant de la nature et de faits positifs, nous donne l'analyse d'une passion dévoi'ante, telle qu'on n'en avait jamais peint de pareille avant lui. j»

L'homme qui inventa la Religieuse^ par gageure et pour mystifier un de ses amis, inventa certainement aussi la Mademoiselle de la Chaux qu'il nous a donnée, et la réelle ne ressemblait pas à celle-ci.

Ces débats ont de tout temps, d'ailleurs, constitué la lutte des hommes d'observation et de fortes sensations contre le public troublé par la vigueur de réalité qu'ils imprimaient à leurs créations.

La Bruyère dut se défendre, harcelé d'attaques du même genre, et je citerai les paroles qu'il prononça dans son discours à l'Académie pour répondre aux gens qui se reconnaissaient dans ses Caractères : « J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là, dans mon livre de mœurs : je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin : j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de ces mêmes traits , qui pouvaient convenir à une même

personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables. »

N'est-ce point là tout dire !

Edmond Duranty.

Avril ^859.

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